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renfermer dans un cadre immuable, d’où le lecteur ne le laisse sortir que pour faire de la fantaisie et des jouets littéraires, tels que la Chronique. De là vient que tout ce que produit la littérature canadienne de nos jours est à peu près fondu dans le même moule. Il n’y a pas de création, et l’on ne voit poindre nulle part l’idée autour de laquelle se livrent les combats de l'esprit. On ne voit pas la gestation dans l'œuvre, la patiénte incubation de la pensée approfondissant son sujet et lexplorant dans tous les sens. Et pourquoi ? C’est que nos jeunes écrivains, pour la plupart, ne font pas les fortes études propres à leur donner le fonds nécessaire. Les grands ouvrages philosophiques et historiques leur sont inconnus; ils ne se nourrissent à peu près que de littérature secondaire, celle surtout de notre siècle qui abonde en livres délicatement pensés, écrits dans un style où l’art exquis des nuances donne d'innombrables aspects à l'analyse de tous les sentiments humains. Cette littérature est séduisante, nous en convenons. Elle captive et absorbe ; mais il en est d’elle comme des desserts, quine constituent pas un repas, et qui empêcheront toujours ceux qui s’en nourrissent de pouvoir donner à un livre de la chair et du sang.
Le lecteur, de son côté, formé à une nourriture
facile, qui ne demande aucun effort de pensée ou : appréciation, n’en connait et n’en réclame pas : d'autre. A quelle école aurait-il appris à étudier et à méditer, et que peut-il exiger de son au-. teur? Il n'en peut même rien attendre. Aussi la critique, par une conséquence naturelle et rigoureuse, devient-elle impossible, ne pouvant être en effet plus indépendante, plus approfondie ni plus sérieuse que les ouvrages mêmes qu’elle feint d'examiner et qu’elle a l'air de juger, Il en résulte que le premier venu se croit en état de tenir une plume et que l’on voit surgir presque chaque jour de ces écrivains improvisés qui ont eu le malheur de remporter des prix au collége, Chacun veut avoir fait un livre, n'importe de quoi, n'importe pourquoi. On ne s’occupe guère de ce qu'il peut y avoir dedans, pourvu que son nom soit dessus. L'essentiel n’est pas d’être, mais de paraitre. On a lu dans les journaux : ‘Un tel (prosateur ou poëte) qui fait pâlir Jean Jacques, qui annule Victor Hugo...” et l’on veut essayer si, à son tour, on ne détrônerait pas George Sand ou Dumas, fils. On veut avoir aussi son joli petit volume, en papier rose et caractères mignons, et s'entendre, comme tant d'autres, appelé dans la presse ‘talent incomparable, auteur prodigieux,” fumée d’encens que ne peut recevoir sans être couvert de confusion tout homme ayant la moin-
dre valeur. Ces sortes de grosses louanges, du
reste stéréotypées, tournant invariablement en ré-
- clames pour l'imprimeur, peuventgconvenir aux
-sots vaniteux, maiselles sont accablantes, souveut mortelles, pour les talents véritables.
On ne veut pas faire chez nous de travail intellectuel difficile ; on n’y a pas été formé. Or la critique, la vraie, est très-difficile; elle l'est sou-
. vent même plus que l’œuvre sur laquelle élle s’exerce. En effet, la plupart des ouvrages modernes sont de pure imagination; il n'y a qu'à laisser cours pour en enfanter, pourvu qu'on sache sa langue et qu'on ait observé avec fruit, tandis que la critique exige, outre des études extrêmement variées, un goût pour ainsi dire infaillible, tant de qualités et de talents divers qu’on peut la regarder à bon droit comme le plus redoutable des travaux de l'esprit.
La littérature canadienne d'il y a trente ans n’était pas aussi abondante que celle de nos jours;
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elle doutait d'elle même, se comptant pour si peu de chose, et n'avait pas eu le temps d'acquérir encore cette sérénité imposante qui ne vient qu'avec la perfection, avec la perfection qu'on croit avoir, ni cette certitude de savoir-faire qui rend la pré somption prodigieusement féconde. Mais la littérature d'alors, à peine naissante, avait une bien autre vigueur, et Surtout une bien autre portée que celle dont nous contemplons l'expansion sous nos yeux. >armi les hommes qui l'ont illustrée figurent en tête l'historien Garneau et le publiciste Parent : on ne les a pas remplacés encore. Le Canada a eu, depuis, des écrivains plus aimables, mais aucun de leur valeur. M, Chauveau même, malgré son style châtié, sa facilité élégante, l’art qu’il prodigue dans la construction de sa phrase et l'harmonie qu'i lui donne, ne les atteint pas ; il n’a pas une égale hauteur de vues ni une pareille force dans la conception. Ces deux hommes ont laissé une empreinte à leur époque et ils resteront, tandis que nos génies modernes ne tarderont pas à s’étouffer dans les flots de leur admiration mutuelle.
M. Oscar Dunn est à peu près le seul qui, dans des opuscules bien mélangés de dissertation et de style, se soit montré digne de succéder à M.
Parent ; mais il semble arrêté presque à chaque jage par je ne sais quelle contrainte étrange qui
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empèche son essor et gêne le développement de sa pensée. Le docteur Hubert Larue a aussi montré dans ses ‘“ Mélanges”, déjà vieux, d'excellentes qualités d’observateur et une vigueur incontestable d'idées et d'expressions; mais le docteur Larue n’est pas précisément un littérateur, quoiqu’il ait le goûtet les instincts littéraires ; C’est un homme occupé surtout des questions’ scientifiques qui l’absorbent et qu'il aime avec passion. Malheureusemeut pour lui, ces questions sont encore à l’état rudimentaire au Canada, et il ne saurait les traiter avec les ressources que lui otfrent ses études et son talent.
MM. Parent et Garneau ont écrit à une époque où l’on ne songeait pas à faire de la littérature une carrière. [ls ont abordé l’un, l'histoire, l’autre, les questions sociales, indépendamment de l'effet et de la vogue. Ils n'attendaient pas après le produit de leurs livres ou de leurs articles, mais ils les faisaient pour instruire, pour nourrir lamour de la patrie par le récit d’un passé glorieux, ou pour satisfaire le besoin d’une intelligence vigoureuse d’être à la hauteur de tous les sujets et de les traiter avec l'indépendance dont la pensée .ne peut s'affranchir.
La littérature s'est gâtée chez nous du jour où lon a voulu en faire une carrière. Alors, elle
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n'a plus eu d'objet, car toute littérature réelle est impossible dans un pays où l’on ignore les sciences et les arts; son champ reste trop limité pour que des esprits sérieux et profonds s'y exercent; aussi avons-nous vu, depuis un certain nombre d'années, des recherches historiques fort intéressantes, fort instructives, mais où la critique était absente.
Comment veut-on que la littérature soit une carrière dans un pays où chacun est constamment en présence des inflexibles nécessités de la vie, où le combat pour le pain quotidien ne laisse pas de loisirs et absorbe toute l’activité de l’esprit et du corps ? Nous possédons à peine les éléments même de la vie matérielle. Une foule de choses qui seraient d’un rapport aisé, et même très-lucratives, sont laissées de côté, faute de population et de moyens. Nous sommes tenus de résoudre l’existence dans un cadre restreint, quand d’inépuisables richesses naturelles sollicitent de toutes parts le travail et l'exploitation ; nous sommes trop clair- -.semés sur une vaste étendue de pays pour que des carrières nombreuses puissent se faire jour et ‘espérer quelque chose de la fortune; nous sommes trop préoccupés de répondre aux besoins immédiats, et ils nous donnent trop à faire, pour que mous puissions rien distraire de nos moyens et de
notre temps pour des objets'qui ne paraissent pas indispensables. Aussi les lettres ne peuvent-elles aspirer à devenir une carrière que dans les pays de civilisation très-avancée, où des fortunes:nombreuses sont depuis longtemps acquises, où une très-grande partie du public a des loisirs, où les ressources du sol et de l’industrie, exploitées jusqu’à leur dernière limite, donnent de l’aisance à des centaines de milliers d'hommes et les obligent à avoir une certaine culture pour être au niveau de ce qui les entoure ; où, enfin, l'éducation générale, répandue sur une foule d'objets, dans les sciences et dans les arts, crée un besoin, non seulement d'activité, mais encore de jouissance intellectuelle, qui offre aux lettres une carrière pour ainsi dire toute tracée et comme nécessaire.
C'est ainsi que se forme un public liseur et que les livres trouvent à se débiter comme toute autre chose qui a un prix etque l’on recherche. Autour de l'écrivain se rassemble une multitude avide de connaître, la foule innombrable des esprits que passionnent les idées et le style, qui le stimule, crée autour de lui le milieu qui lui est nécessaire, l’enivre d’une noble émulation et le pousse aux conceptions les plus élevées. Au sein de ce monde qui attend impatiemment son œuvre, qui la discute dès qu’elle paraît, qui l’apprécie de
cent manières, qui s’en occupe plus que des grands événements militaires ou politiques, l'écrivain se sent dans l'atmosphère qu'il lui faut pour concevoir et pour produire; l'écho lui renvoie de toutes parts une immense clameur d’admiration mêlée de-critique ; il a frappé lintelligence et le cœur de millions d'hommes et déjà, en un instant, il s'est répandu partout au dehors, envahissant le imunde avec l'idée et sentant la chaleur de toutes les âmes animées de la sienne.
De pareilles conditions attendent-elles l'écrivain canadien et quel mouvement se fait-il autour de sa pensée ? Quel écho trouve-t'il, même dans le publie qui le touche de tous les côtés à la fois ? Les libraires et les courtiers de livres vous répondront. Quiconque, parmi ceux qui se font imprimer, n’a pas eu le soin de faire souscrire à son ouvrage longtemps à, l'avance, ne trouve pas d'acheteurs. Le public ne vient pas au devant de lui ; donc, il n’a pas besoin de lui ; donc, les lettres ne peuvent être une carrière, même pour les talents supérieurs, parce qu’ils sont appréciés par un trop petit nombre pour pouvoir se frayer une voie et s'assurer l'avenir.
I n’y a rien de tel qu’une pareille situation pour encourager la médiocrité prétentieuse ou
même lincapacité qui aspire à prendre rang et !
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qui vise surtout à avoir son bout de réclame. De là un véritable déluge de productions sans valeur comme sans objet, qui n’ont pas de base et que rien ne soutient, comme s’il suffisait de volumes proprement dits pour constituer une littérature, comme s’il suffisait, pour être homme de lettres, de posséder un éditeur qui vous fait imprimer avec goût, brocher avec élégance et relier même, quand la simple brochure ne suffit pas à attirer le regard. Mettra-t-on une fois dans la tête de ces entrepreneurs de lignes qu’un écrivain n’est pas un journalier, qu’on ne s’improvise pas écrivain et qu'on ne devrait prendre une plume, le plus difficile à manier de tous les instruments, que.lorsqu’on y a quelque droit, que lorsqu’on a du moins la conviction modeste d'apporter un faible appoint de plus au fonds commun des Lettres ? Qu'est-ce que c’est qu'écrire pour écrire ; Et penserait-on par hasard que la littérature moderne, parce qu'elle s’est affranchie du classique, wait gardé aucune retenue et se gave de tout ce qu’on lui apporte ?
Cependant, voilà ce qu’on appelle le développement de la littérature nationale. Quoi! Il n'y pas même de fondations ; que voulez-vous développer ? Nous avons perdu, en Canada, le génie de la langue française ; nous ne connais-
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sons de cette langue qu’un certain nombre de phrases en dehors desquelles il est imnossible de nous aventurer sans tomber dans l'anarchie et le barbarisme, et nous voulons, dans notre présomption arrogante, donner des ailes à ce qui manque de corps, étendre le vol de ce qui n’a pas d’envergure ! C’est du grotesque. Nous sommes comme les anciens Peaux-Rouges, nos prédécesseurs, dont ' la langue, très-imparfaite, ne leur offrait qu’un petit nombre de mots pour exprimer l'immense variété des objets, de telle sorte qu’un même mot s’'appliquait souvent à bien des choses et que, lorsque le mot faisait absolument défaut, ils empruntaient à la nature même toute sorte d'images pittoresques qui rendaient sehsible leur pensée. Si encore nous en faisions autant!
Rien ne frappe plus le lecteur étranger que ce que nous osons affirmer ci-dessus. Au grand nombre d'expressions que nos écrivains et nos journalistes emploient indistinctement, indifféremment, sans se rendre compte de leur signification réelle ; aux locutions bâtardes, aux constructions de phrases étranges, il reconnaît de suite que ce n’est pas ün français quiécrit ainsi. Nous n’avons pas de patois au Canada, non, certes ; il ne manquerait plus que cela! Mais nous avons assez d’anglicismes pour remplacer tous les patois de Bretagne et de
Provence, et ce sont surtout les avocats et les marchands qui en sont affligés ; car on parle dans nos campagnes un français beaucoup plus pur que celui qui est parlé au sein des villes, parmi la classe réputée instruite.
C’est parce que nous n'avons pas le génie de la langue française que tant de nos écrivains ressassent invariablement les mêmes choses, tournent et retournent avec une allure uniforme dans le même cercle monotone d'idées vieillottes, qu'ils croient rajeunir en les habillant avec une défroque qui ne change jamais. Qu'on fasse, si lon veut, un livre qui n’a en soi ni fonds ni portée, encore faut-il qu'il soit une des formes du mouvement intellectuel, qu’il indique le culte de l'art par l’éclat et le choix des expressions, qu'on y reconnaisse le véritable homme de lettres et qu’on puisse l’admirer dans une production à tous autres points de vue stérile. Il y a des centaines d'œuvres quisont ainsi devenues immortelles et qui, cependant, semblent n'offrir à l'esprit aucun objet à étudier, qui sont de pure fantaisie, mais qui attestent aux yeux du connaisseur de longues et patientes études, et toutes les ressources de Part mises au service d'une création futile en apparence. II y a loin de là à ces essais puériles et présomptueux dont on inonde le domaine de notre littérature comme si ce do-
maine était un champ de déchets'où chacun peut venir indistinctement jeter les produits baroques de son imagination. Il est temps, grandement temps de débarrasser le champ littéraire de ces parasites qui y portent le ravage avec leur fécondité désastreuse, qui s’abattent sur la littérature comme des insectes et y sèment leurs larves comme s’il devait en sortir des chefs-d'œuvre.
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Ce qu'il y a de particulièrement douloureux pour l'écrivain digne de ce nom, c'est qu’il ne jouit au Canada d'aucune considération. Il n’y a qu'une petite partie du public qui fasse une différence entre lui et un faiseur de phrases ampoulées, un barbouilleur pâteux, ou un bourreau de langue dont chaque mot est un coin qui s'enfonce dans la phrase. Le public, dont ça n’est pas la faute, a vu tant d’écrits sans couleur, sans idées et sans style, qu’il n’a pu‘acquérir le sentiment de l’art littéraire,
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