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o porté à l’indulgence, Si c’est un anglais qui lit: ‘ Ce n’est pus étonnant, se dit-il, que M. Lemoine écrive comme cela ; l'anglais n’est pas sa langue.” Lorsque c'est un lecteur cauadien-français: ‘C’est curieux, pense-t-il, Lemoine est pourtant un nom français. ... ; mais évidemment, l’auteur est anglais.” Entre les deux lecteurs, M. Lemoine s'échappe, comme un homme qui à joué un tour, et il recommence à quelques jours de 1à sans que le public puisse jamais avoir le mot de l'énigme,
Voici comment il décrit Rimouski, dans son ‘ Album
du Touriste ” :
Rimouski, comme chef-lieu d’un grand district judiciaire, comme siége épiscopal, autant qu'à titre d’une des principales stations du chemin de fer intercolonial, jouera, nul doute, dans l'avenir, un rôle important......Deux mesuges vitales pour Rimouski sont, érection en eaux profondes d’une jetée....et création d’un hâvre de refuge pour les vaisseaux de long cours.”
Je donnerais tout au monde pour connaître l’inventeur de la pioche dont on peut se servir pour écrire dans un style pareil, pour oser faire des descriptions surtout, genre extrêmement difficile et qui demande un pinceau aussi délicat qu’exercé.
Evidemment l’auteur de la ‘ Chronique” est sans ‘ pitié pour ceux qu’il reproduit; heureusement qu’il rachète cette cruauté dès la page suivante en citant un autre écrivain, celui-là vrai coloriste, qui à peint
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Rimouski en deux mots saisissauts : Le panorama, dit-il, en est des plus enchanteurs, et mérite grandement dattirer l'attention de l'étranger amateur de la belle nature.”
I n’y a pas un autre endroit au monde dont on pourrait dire quelque chose d'aussi précis, qui peigne plus exactement la physionomie de ce que l’on représente et l’impression qui en résulte. Par ces citations le lecteur peut juger de l’ouvrage lui-même, pauvre petit oiseau sans plumes, chétif, qui est éclos on ne sait comment et qui n’a d'autre mérite que le récit de quelques faits isolés, perdus au milieu d’une longue et lourde psalmodie faite en langue canadienne dans le cours de 250 pages.
Mais revenons à notre sujet.
Le nom de RiMoëskr, paraît-il, est emprunté à la langue des micmacs et veut dire, soit Æivière de Chien, soit Terre à l’'Orignal. On voit qu'il y a de la marge entre ces deux interprétations. Le commentateur le plus conciliant trouverait malgré lui qu’une rivière deæhien n’est pas absolument la même chose qu’une. terre à l’orignal, mais qu’à cela ne tienne ; ily a moyen de s'entendre ; laissons la rivière au chien et la terre à l’orignal, et sauvons-nous des querelles
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d'étymologie qui sont d'autant plus difficiles à résoudre qu’on leur cherche plus de solutions. Le langage moderne, du reste, est aussi amphigourique, aussi micmac que l’ancien sous ce rapport. Ainsi, lorsque vous dites : ‘ J'ai un mal à la tête de chien,” celui qui vous entend n’est pas plus avancé que si vous lui disiez : ‘ J'ai un torticolis dorignal qui me visse le cou dans les épaules.” Il en est ainsi de tant d’autres choses que ce n’est vraiment pas la peine de se tourmenter pour en découvrir l’origine,
C’est à cinq milles environ de la ville de Rimouski oue se trouve la fameuse Pointe-au-Père d’où un télégraphiste, aux ordres du gouvernement, signale le passage des navires et steamers d'outre-mer. J'écris à dessein ‘ Pointe-au-Père, et non pas Pointe-aux- Pères, comme on le fait généralement par erreur. Ce nom vient en effet de la première apparition, sur le rivage de Rimouski, du père Henri Nouvel qui y débarqua, le 7 décembre 1663, et y célébra la première messe qu'on y eût encore entendue, Il n’y a pas lieu cette fois à une savante dissertation étymologique, et le lecteur nous saura gré de rectifier à si peu de frais une petite erreur d'orthographe qui n’: jamais eu de conséquences, mais qui n’en est pas moins une erreur et, à ce titre, doit être signalée pour
l'édification des traducteurs de dépêches, espèce d'hommes de lettres que j'estime beaucoup et qui ne me le rendent guère.
Quelques mois après l’arrivée du seigneur René Lepage était venu se fixer à Rimouski un autre coion, du nom de Pierre St. Laurent. Ces deux hommes ont été chacun la souche de deux familles dont on ne compte plus les membres. Rimouski est peuplé tout entier de St. Laurent et de Lepage, et le grain en est resté bon. Ils n'ont pas l’air de vouloir s'éteindre de sitôt; feu Abraham les reconnaîtrait vite pour des, gens de sa race; on dirait qu’ils ont l'instinct de leur mission patriarchale là où la Providence les a conduits ; toute une famille de Lepage en effet porte des noms de patriarches, et cette famille est si nombreûse que l'Ancien Testament n’a pu lui fournir assez de noms ; il a fallu en emprunter au calendrier moderne, ce qui n’a pas été fait sans répugnance, pour des Lepage surtout, les conservateurs les plus endurcis de la province.
Quant aux St. Laurent, ils le disputent non pas, si l’on veut, aux sables de la mer, mais du moins aux oiseaux du ciel. Il y en a de semés partout, de tous les états et de toutes les conditions. Mon hôtelier, celui-là même qui tient l’hôtel Rimouski, en est un. Je vous le recommande entre tous, d'autant plus que si vous alliez à Rimouski sans indication préliminaire,
vous ne sauriez lequel choisir des nombreux, trop nombreux hôtels qui s’y trouvent. Celui de M. St. Laurent est le plus ancien et il est le seul qui ait conservé son patronage d'autrefois, qui se maintienne dans des conditions de prospérité relatives. Les autres périclitent, ou s’arrachent, comme on dit ici, péniblement. Leur nombre dépasse de beaucoup les besoins de la localité, et même ceux des voyageurs ; comment, du reste, voulez-vous qu'ils résistent à l’invasion des caboulots, des buvettes improvisées, des bars d'arcasion qui sé dressent de tous côtés dans la petite ville ?
C'en est'un vrai fléau ; on en compte un à toutes les quatre ou cinq portes. Quiconque ne peut réussir, daus l’industrie qu’il exerce, à mettre les deux bouts ensemble, se fait à moitié aubergiste et tient un petit débit de bière et de gi» où les jeunes gens vont s’ouvrir l'appétit, après comme avant le repas, ou termiper la soirée par un night cap, sorte de conclusion qui recommence toujours. Jusqu'aux barbiers qui font ce commerce ! Il y en a deux dans l’endroit, et tous deux débitent avec passion. D’ure main le rasoir, de l’autre la bouteille ; savonnette et flacon ! ‘ Entrez, messieurs ; que désirez-vous ? Une barbe ou un cocktail ? Ici, l’on rase, ici l’on boit ; on mange même : voici du jambon, voici du saucisson, voici des huîtres ; allez-y.” Comment résister à des Figaros pareils, à des Figaros restaurateurs ? Le barbier aubergiste ? Que reste-t-il à faire à Rimouski après avoir produit un pareil type ?
Il n’y a à peu près que les joueurs d’orgues de Barbarie qui ne tiennent pas de bars, et, encore, on n’en saurait répondre, Cela vient de ce qu'à Rimouski il n’y a pas de licence accordée pour la vente des boissons au détail ; de sorte que tout le monde a le droit d'en vendre et que l’hôtelier n’a pas celui de se plaindre ; il est obligé de ‘subir cette compétition et de tâcher de la vaincre à armes égales, ce qu'il ne peut guère espérer, parce que le patronage est trop restreint et que, du reste, il se porte dans tous Îles sens, suivant l’inelination du moment.
Les gens de Rimouski ont trouvé instinctivement le meilleur moyen de combattre le commerce des liqueurs fortes ; c’est par l'abus même. Il n’y'a pas de restriction ni de pénalité qui vaille ce remède-là. C’est en vertu de ce principe que se fait le traitement des ivrognes dans certains établissements d’Allemagne et des Etats-Unis. On met de da boisson forte dans tout ce que le malade mange et daas tout ce qu'il boit, et, au bout de quelque jours, il ’y tient plus. ‘L’odeur, le seul aspect de la boisson lui donne des crises ; on continue jusqu'à ce que décidément il aime mieux se laisser mourir que de boire ou manger quoi que ce soit qui contienne une goutte deJa maudite liqueur. Alors, il est guéri pour toujours, ou, du moins, pour bien longtemps, et il peut quitter la maison de santé. C’est ainsi que le nombre excessif des endroits où l’on peut boire finira par en donner le dégoût. Ce ne sera plus traiter un ami que
de lui offrir une chose qu'il peut avoir à toutes les trois ou quatre portes, et quand on n'aura plus de : prétexte pour boire inutilement, pas même celui de faire une politesse, on se lassera bientôt d’habitudes qui fout perdre le temps, qui détruisent les facultés, abrégent la vie et portent avec elles une foule de: vices.
Si aujourd'hui, en l’an de grâce 1877, le nombre des Lepage et des St. Laurent est aussi grand que celui des coquilles sur le rivage, il n’en a pas été toujours ainsi. Ces patriarches ont procédé d’abord avec circonspection et mesure. On voit en effet que, lors de la conquête, plus de soixante ans après sa fondation, Rimouski ne comptait pas encore quatre-vingts personunes, ce qui était tout-à-fuit insuffisant pour repousser l'invasion anglaise.
Lorsqu’en 1791, la métropole nous accorda une contrefaçon de régime constitutionnel, le Canada fut divisé en circonscriptions électorales, et l’on donna le nom de Cornwallis au eomté qui comprenait alors les trois comtés actuels de Rimouski, de Témiscouata et de Kamouraska, Quatorze députés, dont quatre furent réélus, ont tour à tour représenté ce comté jusqu’à l’union des deux Canadas en 1841. Depuis, il y a eu
dix représentants du,comté de Rimouski ; les deux qui siégent actuellement sont, l’un au parlement fédéral, M. le Dr. Fiset, l’autre au, parlement local, M. Alexandre Chauveau. Tous deux voient leur popularité s’accroître de jour en jour ; appuyés l’un sur l’autre, jis peuvent braver toutes les oppositions, au point qu’on ne sait pas encore quelle est celle qui oserait se produire. Tous deux, appartenant à ce conservatisme mitigé, plein de correctifs et de nuances, qui admet toutes les réformes et tous les progrès qui ne sont pas intempestifs ou violemment poursuivis, conviennent admirablement à un comté qui a presque toujours été conservateur et qui, petit à petit, s’'éclaire et se forme aux idées libérales. Sans être un rouge, dans l’acception absolue de ce mot, le Dr. Fiset donne son appui constant au cabinet MeKenzie, tandis que M. Chauveau retire sans éclat le sien au gouvernement de Boucherville et tacilite la marche de son comté vers des idées plus saines et plus indépendantes. On ne peut que leur souhaiter à tous deux le succès, d'autant plus que c’est chose facile et que ce succès semble assuré pour longtemps. Heureux candidats qui n’auront à craindre que quelques légers mécomptes et quelques nuages furtifs qui se dissiperont dans la sérénité d’un ciel politique fait expressément pour eux !
En 1831, l’ancien comté de Cornwallis fut divisé en trois comtés nouveaux, ceux de Rimouski, de Témiscouata et de Kamouraska. Le comté de Rimouski seul n’a que cinquante-cinq lieues de front sur une profondeur qui atteint parfois soixante milles: cela équivaut à un petit état européen de deux à trois millions d'âmes. Sir Edmund Head, gouverneur du Canada, én fit un district judiciaire en 1857 et la fondation du diocèse eut lieu dix ans après, avec Mer. l’évêque Langevin pour premier titulaire. Si le comté de Rimouski seul a les dimensions d’un petit état, que dire du diocèse qui comprend en outre l'immense comté de Gaspé, celui de Témiscouata et toute la région du nord depuis la rivière Portneuf, vis-à-vis Rimouski, jusqu’au Labrador ? Ce n’est pas absolument réjouissant que d’avoir une pareille perspective devant soi, lorsqu'on entreprend de faire une tournée apostolique ;heureusementque les Lettres Pastorales peuvent y suppléer, et que l'administration diocésaine va toute seule dans le pays du monde le plus aisé à gouverner religieusement !
Muintenant, il ne me reste plus grand’chose à dire ‘sur le compte de Rimouski et j'aurais à peu près ‘épuisé mon sujet si l’Iutercolonial, dont j'entends le roulement s'approcher de seconde en seconde, ne m'apportait une dernière ressource avant que je ne m'envole avec ma chronique vers li métropole, impatient de revoir des murs et de faire respirer la poussière à mes poumons gonflés des senteurs du varech.(1)
Quelle belle, quelle bonne et excellente voie que celle de l’Intercolonial qui s'étend depuis lu Rivièredu-Loup ou Fraserville jusqu’à Halifax ! Son parcours, en ligne droite, est exactement de cinq cent soixante millés. On dit qu’elle est la ligne la mieux fuite, la plus <omplète et la plus soliäe de toute l'Amérique. Elle n’a pas été construite en effet dans un but de spéculation, mi terminée à la hâte afin de rapporter au plus tôt des bénéfices. Elle a été l’œuvre d’un gouvernement qui avait alors pour objet d’en faire une voie militaire avant tout, sans songer que jamais elle pourrait payer même ses frais. Eh bien! il est arrivé que, dès la première année, le nombre des passagers et le commerce de fret ont suffi pour combler toutes les dépenses, moins quelques miiliers de dollars, sur un montant total de sept cent mille piastres. (2)
{1). Ceci était écrit à Rimouski même, l’été dernier.
(2). Au mois de novembre dernier, 1877, le coût du transport “es passagers sur l’Intercolonial a été de $31,363,95, celui du fret $70,156,77 et des malles $6,033,07, ce qui donne une augmenta- &ion de $7,565,61 sur le mois correspondant de 1876. Dans cette
On ne se figure pas la quantité de fret qui passe tous les jours sur l’Intercolonial, entre Halifax et Ia Rivière-du-Loup. Ce sont des suites de trains qui n’en finissent plus, et cela quatre fois par jour, deux fois en chaque sens, sans compter l'Express qui ne met que vingt heures à parcourir ses 560 milles. Les rails sont en acier, les ponts élégants autant que solides ; on sent que rien n’a été épargné pour faire de cette ligne un véritable monument de l’industrie moderne; on n'y reçoit ni les secousses ri les heurts qui sont l'accompagnement habituel de tout voyage sur le Grand-Tronc, et lorsqu'on quitte ce dernier pour prendre l’Intercolonial, c’est comme si l’on sautait d’une charette sur un quatre-roues bien coussiné.
Ce que fera l’Intercolonial pour l'avenir du Dominion, on ne saurait en avoir dès maintenant une trop haute idée. La vallée de la Métapédia, un des futurs greviers du pays, qui était absolument sauvage et déserte il y a quelques années, est maintenant habitée sur la plus grande partie du parcours de la ligne; les chasseurs et les pêcheurs qui parcouraient autrefois ses maguifiques lacs et ses forêts giboyeuses, commencent à diriger ailleurs leurs pas; ils ne s’y reconnaissent plus. Le voyage à Halifax, auqüel on ne pensait jamais jadis, qui prenait cinq jours il n’y a pas plus de
dernière année, le transport du fret, durant le mois de novembre, n'avait rapporté que $57,335,95, mais celui des passagers, em revanche, avait donné quâtre mille dollars de plus que durant: le même mois de 1877:
deux ans, qui n'avait aucune espèce d’attrait, est aujourd'hui devenu d’occurrence journalière. Il y à constamment des gens du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse qui se rendent dans nos principales villes, et vice-versà. Nous devenons familiers avec les ressources, les développements et les mœurs de ces provinces maritimes qui ne nous intéressaient jadis que de loin en loin, et dont nous ignorions à peu près la situation politique et commerciale, Une ligne de chemin de fer oblige à connaître la géographie et les conditions générales des pays avec lesquels elle vous met en rapport; ainsi, grâce à l’Intercolonial, nous allons être désormais en relations constantes avec les provinces maritimes et les îles du Cap Breton et du Prince-Edouard; et ces provinces éloiguées ne nous paraîtront plus comme les extrémités à peine sensibles d’une vaste confédération, mais comme partie intégrante de nous-mêmes, vivant de notre vie, confondues dans des aspirations communes, grandissant et se développant avec nous.
Voilà quel est le résultat déjà fort appréciable d’une ligne: qui ne fonctionne que depuis un an, et ‘qui, contrairement à toute attente, deviendra avant longtemps une source de profits pour le trésor en
même temps qu’elle est un bienfait incalculable pour toute l'Amérique anglaise. Et que n’a t'on pas fait pour en empêcher l’exécution ! Combien d'hommes éminents dans la politique n’ont pas cessé de la condamner, de la dénoncer dès l’origine comme une cause future de banqueroute, comme la plus grande inutilité, sinon la plus grade absurdité qu'on pût concevoir ! Combien d’anathèmes et de sarcasmes vont-ils pas usé contre elle! L’Intercolonial n’en est pas moins construit ; il a coûté vingt millions ; eh bien ! soyons-en heureux et fiers. Il rapportera en proportion de ce qu’il a coûté ; il va être le grand moteur qui mettra en mouvement tout un système de communications multipliées entre les parties diverses du Dominion ; il va être la grande artère principale de deux provinces importantes, à laquelle se ramifieront bientôt une foule d’autres artères secondaires dirigées dans tous les sens ; enfin, il va être le véhicule d’un énorme commerce qui ne fera que prendre avec les années des proportions de plus en plus merveilleuses.
LE “TEETOTALISME”
De toutes les aberrations, voilà certainement la plus irritante. Qu'on soit maniaque tant qu'on veut, je n’y peux rien ; mais vouloir imposer sa manie à tout le monde, c’est un peu prétentieux, et je m'insurge.
Il y a, à l’heure même où j'écris, dans la bonne ville de Québec, {bonne est une manière de parler) un individu, du nom de Rine, qui prêche la tempérence à outrance, une tempérance forcenée, furieuse, qui oblige tous les hommes à ne boire que de l’eau froide, comme si Noé, le sauveur de l’humanité, n'avait pas, depuis quatre mille ans, protesté contre cette bêtise impie, contre cette ingratitude envers les
présents du Créateur, Il paruît que ce M. Rine a tellement bu jadis qu’il a réussi à être écœurré de la boisson et qu'il s’en venge sur le r ste des humains, Ainsi, voilà un mousieur qui veut absolument me faire jeûner, moi, parce qu’il n’est pas capable de manser, lui, sans se donner des indigestions ! Et cela se prêche, et le ‘‘ teetotalisme ” devient une doctrine, et l’on voit de formidables croisades organisées sur tout le continent pour faire rentrer sous terre le seigle et la vigne. On en est envahi ; pas une ville u’y échappe, et ce n’est pas du teetotalisme seulemeut qu'on devient la proie, mais encore de toutes ses conséquences, qui semblent être l’abstinence sous toutes les formes, la privation volontaire ou forcée d’une foule de choses, surtout ie dimanche, Oui, en effet, il ne peut y avoir ane des abstinenciers pour faire du dimanche ce qu'il est dans la plupart des villes anglaises et américaines.
La défense de voire le dimanche n’est qu'un prenier pas ; on dirait presque que ce n’est qu'un prétexte pour airiver plus sûrement à l'interdiction de tout le reste. En effet, dès qu’un homme fait le sacrifice d’une habitude ou d’un goût, pendant vingtheures de la semaine, il peut bien en faire d’autres. C’est ainsi que se développe cette succession vraiment merveilleuse de suppressions et d’interdictions qui, si elle continuent, feront du dimanche un jour abhorré et en rendront une nouvelle définition néressaire ; on dira : “ Le dimanche est un Jour où l’homme est patvé de tou: ses droits,”
Il y a bon nombre de villes américaines qui, grâce aux abstinenciers, sont devenues absolument ridicules, tout-à-fait inhabitables le jour du Seigneur. Les nôtres ne tarderont pas à l’être également, elles ont déjà bien commencé ; voyez par exemple Ottawa ; il n’y est même plus permis de se promener le jour où l’on n’a rien à faire, et les cochers sont tenus, de par injonction municipale, de laisser leurs stations désertes.
Oh ! les conseils de ville ! Quelle bonne pâte, quels instruments excellents de teetotalisme ! Il est impossible que le nôtre échappe longtemps à lu tentation de nous encarcaner, de nous museler et de nous presser comme des bottes de foin le dimanche, afin de pouvoir répondre de notre salut éternel dont on le convaincra aisément qu’il a charge. Il en a déjà donné un commencement de preuves, au printemps de 1875, en faisant fermer les hôtels le jour dominical et tous les soirs de la semaine à onze heures.
Personne n’osera contester à nos conseillers municipaux la profonde sagesse qu’ils apportent dans l’administration de la ville, mais ce qu’on ne pourra se lasser d'admirer, c’est le discernemens avec lequel la loi prohibitive a été adoptée et l’époque qu’on à
choisie pour la mettre à exécution. C’est justement: au commenrement des chaleurs, dans la seule saisom où les étrangers viennent nous visiter, alors que les soirées ne commencent guère avant neuf heures et. demie, que la circulation est encore abondante dans les rues longtemps après que le conseil municipal & fini ses éloquentes séances, c’est à cette époque-là précisément où la vie reprend parmi nous, que les hôtels, seuls endroits de la ville qui accusent une certaine existence sociale, ont dû faire le vide et les ténèbres.
Nous ne savons où passer les soirées, (tout Île monde ne se couche pas à l'heure des poules, tout Le monde n’a pas le bonheur d’avoir des yeux de conseiller municipal qui se ferment à heure fixe dans toutes les saisons,) nous sortons à peine de l’écrasante monotonie de six mois d'hiver, nous voulons jouir un peu di temps; pour nous, les jours doivent être doubles dans la belle saison afin de compenser six à sept mois d’engourdissement ; nous cherchons de tous côtés quels sont les établissements publics où l’on puisse se rencontrer, causer, discuter, passer eu revue les événements, jeter un regard sur le monde, mener enfin la vie d'hommes civilisés, comme nons. croyons l'être, et nous ne trouvons rien, rien que les hôtels, et ce seul refuge, ce dernier centre de réunion nous à été enlevé à l’henre même où chacun, las de l4 promenade, énervé par la chaleur, sent le besoin d’un entretien agréable à côté d’un bon verre qui appelle le sommeil et asscoit le système nervoux pour læ nuit !
Pauvres hôteliers qui paient de lourdes, de trèslourdes taxes, et qui mangent l'hiver ce qu’ils gagnent l'été, nous les plaignons ! Avant longtemps sans doute, Québec n'aura rien à envier aux lugubres et funèbres viiles de la Nouvelle-Angleterre qui, le dimanche, sont comme autant de tombeaux refermés sur des êtres vivants. Est-ce là l'idéal qu'ont cherché nos conseillers de ville et n’auraient-ils fait que remettre à plus tard de marcher jusqu’au bout sur les traces des Puritains ? Car il faut bien qu’on le sache ; sur cette pente comme sur celle dela fausse dévotion, il est difficile de savoir où arrêter. La vertu extérieure a des exigences incontentables ; on commence par prohiber la vente des boissons, et l’on arrive aux maguifiques résultats que tout le monde connaît, la loi éludée, bafouée, l'hypocrisie encouragée et l’amour funeste de l'alcool se déguisant sous mille formes pour se satisfaire davantage. Puis, on fait disparaître les chars urbains, comme il en a été question sérieusement à Montréal, ville de haute moralité, puis les voitures de lonage, comme cela se pratique dans bien des villes américaines, puis, l'exercice du piano, cet instrument si indécent que, dans plusieurs cités de la Nouvelle-Angleterre, on le recouvre d’une vaste tunique et qu’on lui enveloppe soigneusement les jambes,
pour que la seule vue de cet objet servant à des divertissements profanes ne trouble pas les regards détournés”de la terre.
Après les prohibitions, qui sont purement négatives et qui consistent dans l'interdiction de faire certaines choses, viendra l'obligation positive, formelle, de faire certaines autres choses, comme de ne se montrer en publie qu'aux heures de l'office divin, de faire sa cuisine avant le lever du soleil, d’être debout avee les coqs, d'empêcher son chien d’aboyer, de marcher en glissant, de se laver comme les chats afin de faire le moins de bruit possible, enfin, de n’ouvrir la bouche que pour chanter des psaumes n’importe sur quel ton.
Voilà le dimanche tel qu’il sera inévitablement dans cinq ans d'ici, pour peu que nous voulions avoir autant de vertu qu’il est possible d’en montrer. Aussi, il faudra voir alors comme les gens se jetteront tête baissée dans tous les excès, afin d'échapper à l’ennui, l’ennui, ce patient tentateur auquel résistent guère les vertus modernes.
Or, c’est là précisément ce que nous voudrions empêcher, et, pour cela, nous allons faire à notre tour un peu de morale, car nous supposons bien que c’est au nom de la morale que se font les prohibitions dominieales, et que c’est avec des arguments prétendus moraux qu'on tourne nos conseillers de ville en vrais Dracons promenant le fer rouge dans tous les gosiers. Voyons un peu.
. Une loi, pour être respectée et avoir’de l'autorité, doit s'appuyer sur une nécessité, sur un besoin, soit pour protéger des droits, soit pour sanctionner de bonnes “habitudes ou empêcher des abus qui troublent l’ordre publie. Toute loi, faite uniquement pour imposer ou pour contraindre, est vexatoire et immorale, immorale, oui, certes. lrenez pour exemple New-York ; depuis que la vente des ‘liqueurs y est interdite le dimanche, on voit la foule, une foule énorme quitter la ville et se rendre à Holyhead et à Staten Island et y faire d'épouvantables orgies souvent accompagnées de rixcs et de crimes. Le soir, tout ce monde-là revient à la ville, et il faut voir alors quel spectc:le présentent les ferry-boats et les rues qui bordeit les quais ! | Cette conséquence est toute naturelle et il serait surprenant qu'il n'en fût pas ainsi. Laissez aux hommes l'usage ordinaire, quotidien d’une chose ou d'un droit quelconque, il est rare qu’ils en fassent un abus ; la licence, dans ce cas, est exceptionnelle, et ce u’est pas pour l'exception qu'on doit faire les lois. La répression, qui est un châtiment, ne doit s'appliquer qu'aux délits; or, on en fait ici une mesure générale’ qui atteint tout le monde. Pour justifier une loi comme celle quiinterdit la vente des liqueurs le d'manche, il faut l'existence de graves
abus de nature à troubler l’ordre ou la décence publics. Comment les abus sont-ils constatés ? Par la plainte qu’on en fait ou par le cri général qu’ils soulèvent. Or, quels sont les citoyens paisibles, quelles sont les familles que la vente des liqueurs a troublés le dimanche plus qu'aucu: autre jour de la semaine ? Le commerce des liqueurs est mauvais en soi ou il est indifférent : s’il est mauvais, qu'on le supprime toutà-fuit ; s’il est indifférent, en quoi peut-il l'être moins le dimanche qu'un jour quelconque de la semaine ?
En vain l’on voudrait assimiler la vente des liqueurs au verre à celle de toute autre marchandise, on n’y parviendra pas. Ce n’est pas une question de commerce que nous examinons en ce moment ; c’est une simple question de nutrition quotidienne, c’est un besoin qui se renouvelle tous les jours comme tout autre besoin physique, et dont on ne peut prévoir les exigences. On a souvent aussi bien besoin d’un verre de cognac ou de vin qu'on a besoin d’un rosbif ; alors, il vaut autant supprimer les restaurants et les tables d'hôte que les buvettes.
Il y a des abus, dira-t-on. Soit, mais faut-il supprimer une chose, parce qu’elle donne lieu accidentellement à un abus ? N'y a-t-il pas d’autres moyens à employer ? Ne peut-on pas sévir contre les hôteliers qui donnent à boire à ceux qui sont en état d'ivresse ? Et l’abus, dans le cas qui nous occupe, a-t-il jamais été porté si loin qu'il donne lieu à un scandale ou à un trouble public ? Au contraire, les citoyens de
notre ville n’ont eu qu’à se féliciter jusqu’aujourd’hui de la manière paisible et digne avec laquelle le dimanche est observé ; l'intérêt même des maîtres, d'hôtel est d'empêcher tout abus provenant de la vente des liqueurs au détail, et nous serions fort surpris d'apprendre que tel ou tel cas d'ivresse provient de la boisson servie inconsidérément dans l’un des hôtels respectables de notre v‘'ie.
Mais qu'importe ! Supposons que cela fû6 ; aurait-ton remédié au mal en faisant fermer toutes les buvettes ? Non, l'expérience nous montre au contraire que le mal v’est q'aggravé ; tout le monde se donne la main pour éluder une loi dont chacun sent l’injustice tant que la vente des liqueurs au détail n’est pas abso!lument prohibée ; les agents de l'autorité eux-mêmes sont souvent obligés de fermer les yeux, quand ils ne. vont pas jusqu'à participer au délit, comme cela se voit souvent dans plus d’une ville, et e’est ainsi qu'@ie loi, faite au nom de la morale et de l'ordre, va irectement contre son objet, et devient plus immorale que l'absence même-de toute loi.
Il est si déraisonnable de défendre aux gens un usage convenable des boissons un jour plutôt que les autres, que personne n'en attribue la prohibition
au sentiment de la décence ou de la morale publique ; on en cherche le motif dans un besoin pécunizire et on accuse les conseils de ville de chercher à se faire, par des amendes faciles à imposer, une nouvelle source de revenus. On dit que l’on compte sur la désobéissance des hôteliers et sur celle du publie pour faire arriver de temps à autre quelques centaines de piastres dans le coffre municipal; pour ne pas décourager complètement les hôteliers, on tolèrera pendant plusieurs semaines qu’ils éludent la loi, comédie fort pratiquée à Montréal, puis on les frappera tout à coup, on les laissera ensuite se refaire de ce qu'il leur en coûte, et l’on recommencera.
Au lieu de permettre un commerce légitime et modéré, qui ne peut avoir qu’exceptionnellement de mauvais effets et ne mener que rarement à des abus passagers, on crée un grand mal pour en corriger un petit et l’on inflige un remède mortel, car rien n ?st plus immoral qu’une loi que personne ne respecte, et rien ne corrompt plus une population que l’habituce de désobéir aux lois ou de les élader.
Au mal de prendre un verre de boisson, puisque c’en est un, l’on ajoute celui de faire fi de la loi qui le défend ; il est donc facile de voir que, de quelque côté qu’on l’examine, une pareille prohibition, loin de répondre à son objet, lui est directement opposée et devient plus condamnable, plus immorale que le vice même qu’elle prétend faire disparaître.
En voulant décréter l’abstinence, on donne à l'intemrérance une impulsion plus grarde et on lui fuurnit des excuses, car le bien même, dès lors qu’il est imposé, devient odieux. On ne peut pas condamner à la sobriété, parce que c’est faire de la sobriété un châtiment, c’est la dépouiller de toute vertu, c’est la rendre indigne d’être recherchée pour elle-même, et, par conséquent, enlever tout mérite à ceux qui la pratiquent. Dès lors que l’abstinence devient la loi, l’intempérance n’est plus qu’une contravention ; le principe moral est détruit, et une hypocrisie plus ou moins habile ne tarde pas à se glisser dans les actes, comme il en est toates les fois qu’on veut imposer la vertu; la contrainte n’amène que le relâchement et le dévergondage, sous des dehors trompeurs qui cachent une corruption plus profonde. Ce n’est pas avec des lois qu’on établit les mœurs, et les goûts et les habitudes seront toujours au dessus de toutes les prescriptions ; il y à du reste, dans les mille moyens mis en œuvre pour éluder les lois prohibitives des boissons fortes, comme une protestation de la conscience gênée dans le choix libre de ses actions, et comme une réclamation déguisée de ceux qui savent modérer leurs goûts contre la tyrannie aveugle qui ne connaît pas de différences. DRE TIRE
On n’a jamais raison d'entrer en lutte avec la nature, parce qu'un certain nombre d'hommes abusent de ses dons et tournent en maux ce qu’elle leur offre en bienfaits. Ce quiest un abus’se corrige de soi même; dans tous les cas, les lois ne sont pas faites pour l’exception, et l’on ne peut priver le trèsgrand nombre d’un usage légitime afin de punir la minorité de ses excès,
Qu'ont produit au reste toutes ces lois aussi barbares que ridicules dans les pays où l’on en a fait l’expérience ? Le contraire de ce qu’on attendait d'elles. Voyez dans le Maine, par exemple, la ville de Lewiston qui, la première, a arboré le drapeau de l’abstinence totale ; les plus récentes statistiques établissent que c’est la ville la plus adonnée à l’ivrognerie de tout le continentaméricain. Voyez en Angleterre ; il y atrois ans, sur la demande de plusieurs centaines de ministres de l’église établie, lArchevêque de Cantorbéry a demandé la formation d’une commission pour étudier les remèdes à porter aux progrès de l’intempérance qui, on le sait, fait d'épouvantables ravages dans toutes les classes de la société anglaise. Il a proposé des licences, une surveillance rigoureuse sur les maisons publiques et d’autres moyens également futiles ; mais l'évêque de Peterborough a démontré l’inefficacité de
toutes ces entraves ; il a démontré que l'intervention du parlement ferait plus de mal que de bien, et que .le meilleur remède était dans une éducation plus répandue des masses en même temps que dans le bon exemple. De son côté, le marquis de Salisbury, parlant au nm du gouvernement, a dit que le parlement avait fait tout en son pouvoir pour contraindre le peuple à la sobriété, mais que chaque effort avait été suivi d’un accroissement d’intempérance. En 1828, le cabinet Wellington avait cru faire une grande réforme en obligeant les auberges à obtenir des licences, ce qui n’a pas empêché que les auberges ne devinssent la pire plaie de la nation; et il en a été ainsi du reste toutes les fois que la loi a voulu intervenir. Non, mille fois non; ce ne sont pas les lois qui corrigent les mœurs; elles peuvent les contrarier, mais jamais les détourner de leur cours ; et quand l’homme n’a plus d'autre frein que la loi, il ne tarde pas à en perdre le respect, parce que l’obéissance à la loi suppose avant tout un principe moral qui fait reconnaître en elle une sanction légitime et nécessaire, et non pas une simplé mesure vexatoire. L'idée de traiter tous les hommes comme s'ils étaient des ivrognes est un peu trop monstrueuse pour conquérir les esprits, et l’on ne peut attendre d'elle que des effets aussi monstrueux que son principe.
L’abstinence et la tempérance sont deux choses bien différentes ; la première est une violation des droits que Dieu nous a donnés d’user de ses dons ; la deuxième est l’exercice même de ces droits dans la mesure qu’il convient à des êtres intelligents et raisonnables ; or, on ne peut obliger à cette mesure en décrétant des lois farouches qui visent l'exercice légitime et modéré aussi bien que l'abus. C’est vouloir réduire tout à un même niveau et ne voir dans les hommes, sans exception, qu’un amas de brutes incapables de se gouverner, incapables de faire la moindre distinction dans les choses qu’ils doivent ou ne doivent pas faire ; c’est leur enlever leur libre arbitre, et par conséquent tout« responsabilité, et par conséquent le principe moral qui les conduit pour le remplacer par le fataiisme.
Voilà ce que veulent les Teetotalers, ces instruments d’un fanatisme nouveau qui prétend régénérer la société et apporter à l’homme la /perfection en le rendant assez sec pour la combustion spontanée ;
despotes. étroits et ridicules qui se croient appelés à refaire la’création et qui travaillent, de concert avec le philoxera,' à'faire disparaître la vigne, l’un des plus généreux dons de la Providence.
Qu'ils continuent leur œuvre, nous n’en avons souci. Ïl restera toujours quelque chose, avant la fin des siècles, pour arroser les pauvres humains à qui le Teetotalisme fait tirer la langue.