‹ Petites chroniques pour 1877 [microforme]Chapitre 9 sur 25 · PAT, D · texte numérisé non relu

PAT, D

ment, où le cap Tourmente, émergeant tout à coup du fleuve jusqu’à une hauteur de deux mille pieds, commence une série de monts qui se baignent daus le St. Laurent, se dressant libres et droits comme des géants de pierre, en rejetant derrière eux leur sombre chevelure qui va flotter de cîme en cîme, de plateau en plateau, jusqu'à ce que l’œil la perde dans un horizon teint de toutes les couleurs des nuages.

Ah! quelle est belle cette âpre et farouche bordure du St. Laurent, et combien, pour la voir seulemen*, vaut la peine qu’on se mette en route! Et puis, on aspire, pendant la moitié du trajet, ces senteurs vivifiantes et parfumées du matin qui arrivent des rivages, mêlées à celles qui s’exhalent du fleuve avec toute leur fraîcheur saline, Que tout cela est beau autant que bon! Dites-moi, quel apéritif équivaut à une heure passée avec le soleil levant, sur le pont de PUnion ou du Saguenay, alors que l’astre, gravissant de plus en plus l'horizon, inonde de sa lumière la nature sans l’embraser encore, et que l’air, chargé d’arômes, pur et vigoureux, s'engouffre dans les poumons avides, dans les gosiers haletants! Dites-moi, quel plaisir, quelle joie valent cette ivresse des sens, ivresse tranquille et fortifiante qui entre par tous les pores, qui court par toutes les fibres et qui remplit en même temps l’ânie tout entière? Ah! Dieu est bien bon, de temps à autre, pour sa misérable créature, et la compagnie du St. Laurent mérite bien tous les transports de notre reconnaissance !!

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Oui, elle les mérite, et c’est à tous égards, et c’est rour toutes les raisons qu’une compagnie maritime peut avoir de réclamer le patronage d’un public assez souvent plaignard et difficile. On ne peut pas avoir affaire à un personnel plus avenant, plus complaisant, plus désireux de se rendre utile et aimable, que celui des officiers de cette compagnie, depuis les directeurs jusqu'au simple surintendant du fret. Ceci n’est pas un compliment banal ni un coup d’encensoir porté au nez de Mr. le Gérant dont les attentions n’ont toujours été si sensibles; c’est un simple témoignage que je suis heureux de rendre, parce qu’il est mérité, et je ue songe à rien autre chose qu’à me faire l’écho du sentiment des voyageurs que j'ai entendu exprimer souvent dans plusieurs de mes voyages.

La compagnie possède quatre steamers exclusivement réservés aux touristes, le St. Laurent, le Saguenay, l’Union et le Clyde. Les trois premiers font le même voyage, le Clyde seul suit un itinéraire tout particulier ; il dessert la côte sud, s'arrête à tous les endroits un peu considérables de cette côte et se rend jusqu’à Kamouraska, d’où il revient le lendemain matin. Le départ des steamers est maintenant quotidien et, de plus, le samedi après-midi, à trois heures, il y a un départ supplémentaire pour ceux que leurs affaires retiennent à la ville toute la matinée et qui ort besoin d’être de retour le lundi matin. Le voyage du samedi est appelé excursion et ne coûte qu’un prix nominal.

La nourriture à bord est remarquablement bonne

et variée, outre que les choses se font avec élégance et une sorte de prodigalité qui est, à mon sens, le compliment le plus flatteur qu’on puisse faire aux passagers. Il se rencontre bien par ci par là un waiter novice, qui n’est pas rompu à l’art difficil;: d’être en même temps aux ordres de plusieurs personnes, mais il men est aucun qui ne soit poli et toujours prêt. On s'aperçoit aisément que la compagnie a l'œil là dessus et que ses instructions sont rigoureuses ; on s'en aperçoit encore dans maint autre détail qu’il serait puéril de mentionner, mais dont il est bien agréable, quand l’occasion en est offerte, de recueillir le fruit. Les capitaines, vrais loups de mer, hàâlés et solides comme des chênes, sont causeurs, toujours dispos, bons garcons tant qu’on veut, aimant à frayer avec les passagers, à leur donner toute sorte de renseignements, jamais fatigués de leurs questions bien des fois importunes et si souvent les mêmes, enfin, se faisant à tout et comme encore lus heureux que fiers d’être utiles.

C’est certainement grâce à la compagnie du St. Laurent si les places d’eau du bas du fleuve sontdevenues si populaires, sielles se sont développées plus vîte,si leur commerce à pris tant d’extension, si leur population a doublé et parfois triplé, si tant !de maisons on$ été construites, si tant de petites industries locales ont pris leur essor et trouvent un marché certain, si des étrangers en si grand nombre connaissent notre pays dans ce qu’il offre de plus beau et de plus intéressant et si, enfin, nous le connaissons mieux nous-mêmes,

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placés que nous sommes aujourd'hui en présence d’un déploiement de communications qui s’est fait avec une rapidité remarquable.

Qui ne se rappelle le temps encore assez rapproché où un seul bateau suffisait pou” transporter les voya : geurs qui allaient prendre les bains à Cacouna et à la Rivière-du-Loup, temps où la Malbaie était encore ignorée ? Je parle d'il y a quinze on vingt ans. Oui, la Malbaie, ce bijou des places d’eau, était encore inconuue alors, et aujourd’hui, ses trois hôtels de premier ordre et ses innombrables cottages, bâtis tout exprès pour nos deux mois et demi d'été peuvent à peine contenir la foule des voyageurs qui s’y rendent de toutes les parties des deux Canadas. Aujourd’hui, la Malbaie est ouverte de toutes partset possèdetoutes les, communications désirables, elle qui, auparavant, renfermait comme dans une prison ses visiteurs obligés d'attendre le bateau pour s'échapper, quand il leur fallait partir. Aujourd'hui, elle a une ligne télégraphique, elle voit venir à son quai deux fois par jour les steamers de la compagnie St. Laurent et se trouve en communication directe et quotidienne avec le Sud, au moyen d’un petit bateau traversier qui porte la malle et les rares voyageurs qu'une raison pressante oblige d’aller prendre le train à la Rivière-Ounelle pour retourner à la ville. Aujourd'hui, la Malbaie est devenue si populeuse qu'il à fallu la partager en deux municipalités distinctes, de sorte que le village où se réunissent de préférence les étrangers, et qui

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s'appelle la Pointe-à-Pic, est tout-à-fait indépendant: et de la paroisse et du village proprement dit qui avoisine l’église. Aujourd’hui, les trois principaux hôtels ont des licences et la Pointe-à-Pic a des trottoirs, ce qu’elle n’avait pu obtenir, tant qu’elle faisait partie intégrante de la vieille municipalité ; enfin on se sent, en y arrivant, dans un pays qui semble préparer des prodiges pour l'avenir, tant il à fait de progrès en une seule année!

Le lecteur nous saura gré sans doute de lui donner ici un petit aperçu historique de la fondation de la compagnie St. Laurent, et de quelques phases qu’elle a traversées avant d'acquérir le plein dévelopement où nous la voyons aujourd’hui. Nous l’appelons Compagnie St. Laurent, pour abréger, mais son véritable nom, son nom ofliciel est celui de Compagnie des Remorqueurs du St. Laurent, Elle fat fondée en 1863 par les propriétaires de bateaux-ferrys qui faisaient la traversée entre Lévis et Québec, et n'eut d’abord d'autre objet que d'établir un service de reremorquage depuis Gaspé jusqu’à Montréal.

Comme on le voit, ses débuts ne faisaient guère présager la transformation profonde qu’elle allait subir ni le caractère futur qu’elle allait devoir aux circonstancos.

En cette année 1863 les opérations du remorquage furent extrêmement lucratives ; les actions de la compagnie atteignirent vingt-cinq pour cent de prime et le dividende soldé aux actionnaires s’éleva à quarante pour cent, Le capital souscrit avait été de quatre cent mille dollars et déjà il y en avait 291,006 de payés ; notons en passant que M. Julien Chabot, aujourd’hui l'administrateur général de la compagnie, en était dès lors un des directeurs,

Malheureusement, un succès si rapide donna à un certain nombre d'actionnaires la fièvre du gain et l'ambition #7eugle des bénéfices démesurés. La confpagnie avait fait dès la première année pour $338,590 d’affaires en quelques mois ; il n’en fallait pas plus pour remplir de visions dorées la vie de quelques uns des actionnaires qui, dans l'espoir de’ réaliser encore plus promjtement, ne crurent mieux faire que de vendre leurs parts à 25 pour cent de prime et de construire d’autres remorqueurs. Cette désertion jeta le désarroi dans les rangs de la compagnie qui faillit sombrer et qui, depuis lors jusqu’en 186€, se maintint modestement dans une sphère d’action limitée. En 1866, elle construisit le bateau-àvapeur Union et lui fit faire deux voyages à Pictou. Cette année, le chiffre de ses affaires s’éleva à $182,791, sous la présidence de M. W. Withall. L’année suivante, sous la présidence de M. A, Joseph, la ligne de Pictou fut abandonnée pour ceile du Saguenay que desservit également l’Union. Ainsi, c’est à peine s’il

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y a douze ans que le premier vapeur de la compagnie St. Laurent fit le trajet entre Québec et Chicoutimi. Mais nous faisons erreur ; ce n’est pas seulement de Québec que partait l’Union ; ce bateau se rendait jusqu’à Montréal et y preuait des passagers à la barbe de la compagnie Richelieu, qui se trouva offusquée de cetteintrusion et chercha à y mettre un terme rapidement. Elle fit donc des offres si tentantes à 1a compagnie des Remorqueurs qu’il fut impossible à celle-ci de ne pas lui vendre le bateau qui avait été la cause de ses angoisses naissantes, en n’en réservant pour elle-même qu’un seul, lespetit Clyde qui allait continuer de servir la ligne jusqu’à Chicoutimi, en arrêtant à tous les ports du nord et en traversant pour la première fois à Kamouraska.

L'année 1868 s’ouvrit sous la présidence de l’Honorable Thomas McGreevy. Cet homme intelligent et entreprenant comprit qu'avec un seul bateau comme le Clyde la co upagnie ne pourrait avoir un champ d'action digne des hommes qui la dirigeaient ; il “essaya donc de l’étendre et il finit par pouvoir faire une combinaison avec toutes les autres compagnies de remorqueurs, combinaison qui dura jusqu’en 1876 et qui porta, pour l’année 1870, la première de son exercice, le chiffre des affaires à $346,056. Mais ce n'était pas tout. Dès son installation à la présidence, M. McGreevy, agissant en conformité de vues avee son collègue, M. Chabot et le secrétaire de la Compagnie, M. Gaboury, avait cru indispensable de changer le mode d'opérations de la Compagnie et de demander

Pouvoirs à la Législature de nouveaux qui l’autorisassent à transporter des passagers dans toute la Province. Ces pouvoirs, elle les obtint.et tel fut le point de départ de la ligne régulière des bateaux que nous voyons arrêter chaque année à tous les ports du sud jusqu’à la Rivière-du-Loup et à tous les ports du nord jusqu’à Chicoutimi.

En 1872, la compagnie St. Laurent racheta l’Union qu'elle avait vendu à la ‘ Canadian Navigation Company ”” et que celle-ci mettait sur la ligne du Saguenay avec le Magnet, en compétition avec le Olyde. La ‘“Canadian Navigation....” abandonnait complètement toute prétention sur le bas St. Laurent et se retirait sur les lacs du Haut-Canada dont elle continue à desservir les différents ports avec beaucoup d’ayantage pour elle et pour le public.

Les affaires brillantes de l’année 1872, dont le montant s’éleva à $8574,684, permirent à la compagnie St. Laurent d'acheter, l’année suivante, deux nouveaux vapeurs, le St. Laurent et le Saguenay, et de réserver le Clyde pour une ligne spéciale entre Québec et Kamouraska, ligne qui comprend depuis deux ans tous les ports du sud sans exception jusqu’à trente lieues en bas de Québec, tels que Berthier, l’Islet, St. Jean- Port-Joli et la Pointe à l’Orignal.

En 1876, la fusion avec les autres compagnies de Remorqueurs n'existait plus, et cependant le chiffre des opérations de la compagnie St. Laurent s'élevait à $320,032, malgré la crise et malgré la dépression gé-

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nérale qui ruinait tant d’industries et paralysait tant d’exploitations heureusement commencées,.

Nous n'avons pas les chiffres de l’année 1877, la première qui vit les départs quotidiens des vapeurs pour le Saguenay, sous la présidence de M. A. Joseph, mais cela n’est pas indispensable ; ce qui importe réellement, c’estde constater les résultats généraux, comme nous l’avois fait sommairement ci-dessus, et de montrer par là ce que les principaux centres des deux rives du fleuve, jusqu’à Chicoutimi et la Rivière-du-Loup, peuvent attendre de développements et de prospérité, grâce aux communications nombreuses et régulières qu’ils ont désormais avec toutes les villes des provinces de Québec et d’Ontario. Tous ces centres qui, il n’y à guère plus de dix ans, pouvaient à peine donner du fret à un seul petit bateau-à-vapeur, en alimentent “aujourd’hui trois de premier ordre. Les colons du Saguenay, qui n'avaient pas d’autre marché que les chantiers ce M. Price, peuvent aujourd’hui librement envoyer leurs produits à la ville, et ces produits, grâce à la fécondité magnifique de la vallée du Saguenay, ot pris rapidement une importance majeure. Le commerce des bestiaux y figure en première ligne. L’an dernier, le Saguenay n’a pas envoyé moins de deux r-ille bœufs au marché de Québec, et l’on s’attend à voir doubler ce chiffre l’année prochaine. Les bluets (myitilles) seuls ont rapporté à cette fertile région au-delà de vingt mille dollars en 1877, et le commerce des grains y à pris de telles proportions

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qu’il est question d'établir des entrepôts pour l’emmagasinage des céréales, ce qui aurait pour double effet de garder une réserve toujours prête et d'assurer aux habitants la vente, sur les lieux mêmes, ile l’excédant de leurs récoltes.

Tous ces résultats sont dus en grande partie à l’esprit d'entreprise de la compegnie du St. Leurent qui fait ses profits en même temps qu’elle ouvre à la province de nouveaux débouchés et de nouvales voies de commerce. Sans elle le Saguenay senit encore une terre à peu près inconnue et ses champs resteraient stériles ; elle a fait plus que les fertilser, puisqu'elle leur a donné l'écoulement nécessai:e en leur ouvrant le monde extérieur et en retenañt le colon sur ses terres par la certitude ce pouvoir ’oucher le prix de ses travaux. Dans qu''ines aniées d'iri, lorsque l’admirable vallée du lac St. Jean se:a reliée à celle du St. Maurice, qu’elle sera mise en conmunication directe par terre avec la capitale et are sa population sera presque doublée, les jeunes cütivateurs d'alors, entendant parler des pénibles commencements du Saguenay, des disettes fréquentes des premiers temps et des amers découragementsqui, bien des fois, chassèrent de leurs foyers les arentureux colons de 1845, aimeront peut-être à savoir quand et comment le Saguenay commença à faffranchir de sa misère, quelle fut l’origine de sa fortine, quelle fat la première voie ouverte devant lui, telle qui le mit en rapport avec le reste de la province en lui révélant à lui-même sa propre richess:. C’est alors

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