Petites confessions
Nous sommes le peuple le plus poli du monde : on ne saurait trop le répéter. Si d'autres que nous avaient reçu Victor-Emmanuel III, ils l'auraient sans nul doute reçu fort galamment, mais ils se seraient contentés de le recevoir. Nous, tout de suite, nous avons eu une aimable pensée : nous avons voulu que les mêmes jours, qui seront consacrés à célébrer des souverains maintenant amis, fussent aussi employés à fêter l'homme qui est aujourd'hui le musicien le plus illustre de l'Italie, Puccini. L'ingénieux M. Carré a trouvé le moyen d'offrir aux Parisiens, dans les décors luxueux de son théâtre, les tendres et. dramatiques mélodies de la Tosca presqu'à la même heure où le roi et la reine fouleront le sol de la France; ainsi notre courtoisie unit l'art à la politique. Pour répondre à tant de prévenances, que pouvait faire M. Puccini, alors qu'un journaliste frappait à sa porte, sinon la lui ouvrir toute grande? et il n'y
manqua pas. Encore quil fût souffrant et alité à la suite d'un accident d automobile et bien que daas la chambre d'hôtel, où un lit saccagé s'allongeait à côté de celui où il était couché, les cuvettes continssent l'eau grise des ablutions matinales, toute consigue fut levée pour le visiteur curieux. Qu'importaient les innombrables malles entr'ouvertes ou fermées qui gisaient à terre, les serviettes qui séchaient, les journaux épars sur l'édredon, tout ce qui donnait à la pièce un air de campement? La tête forte et fine hors de la chemise de nuit qui laissait voir le gilet de flanelle, une cigarette blonde serrée par les dents éblouissantes sous la moustache noire et brillante, le maestro s'accouda sur les oreillers, fixa une minute sur moi ses yeux ardents et lourds... De méchants esprits, soucieux d'une ennuyeuse correction, blâmeraient cet accueil familier. Combien ils auraient tort!...
J'ai toujours admiré et toujours envié les musiciens pour leur extraordinaire précocité : c'est parmi eux que se recrutent la plupart de ces enfants qu'on appelle des enfants phénomènes. On ne cite point de peintre ayant peint, au sortir de nourrice, un paysage ou un portrait, ni de sculpteur ayant pétri, à peine sevré, une Vénus ou une Diane, ni de romancier ayant écrit, ses dents de lait poussées, une émouvante histoire d'amour. Mais on cite Mozart qui, à six ans, composait un concerto, Mendelssohn qui, vers le même âge,
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lisait à première vue une partition si compliquée qu'elle fut, Haendel, qui u'attendit pas sa majorité pour livrer au public son premier opéra. M. Puccini n'a pas failli à cette noble et merveilleuse tradition : à cinq ans il jouait en maître de l'orgue, à dix il succédait à son père comme organiste d'une église de Lucques, à dix-huit il publiait un hymne fameux / figli delV Italia Bella, à vingt enfin il faisait représenter avec un grand succès son premier opéra les Ville... Ne pensez point cependant que M. Puccini tirât de ces prouesses une vanité, même légère. Il les contait simplement et souriant, avec l'accent traditionnel, mêlant son discours de mots . italiens, d'une voix chaude et agréable, interrogeant parfois du regard un ami, debout près de lui, quand sa connaissance de la langue française devenait incertaine.
— Oui, disait-il, depuis le xvni'' siècle, cinq générations de musiciens se sont succédées dans ma famille, et j'ai appris la musique, comme on apprend à lire, sans m'en rendre compte. J'étudiai d'abord avec Angéloni, puis j'allai au conservatoire de Milan, oii j'eus, pendant trois ans, comme professeurs Bazzeni et Ponchielli. Un beau jour, en 1884, je crois, Sonzogno organise un morceau d'opéra; je lui envoie les Ville, il me les retourne sans les lire. Quelques amis alors se cotisent, réunissent 600 francs. Les élèves du conservatoire s'emparent des rôles, on monte la pièce, elle a du succès, beaucoup de succès, et l'année suivante je donne Edgar
que j'avais tiré de la Coupe et les Lèvres. Edgar fut très discuté.
Empressé et admiratif, l'ami interrompit le musicien.
— C'est le livret qui fut discuté, le livret seul. Et comme je souriais, il ajouta, très vite,
avec un petit geste cinglant : si, si, le livret, puis lui-même pria Puccini de continuer. Et M. Puccini continua.
— C'est seulement après avoir écrit Manon Lescaut que je compris vraiment le théâtre, ce qu'il était et ce qu'il exigeait. Dès lors je choisis moimême mes sujets. J'étais encore sous l'impression de la Vie de Bohême, que je venais de lire, quand je me rendis à Milan pour voir Falstaff'. L'avocat Nazi et le journaliste Berta m'accompagnaient. Dans le train, je leur parle du roman que j'avais achevé et de la musique qu'il me suggérait. Aussitôt Nazi propose de faire le canevas, Berta les vers. Des semaines se passent, et ils oublient. Mais moi, je n'avais pas oublié; j'en entretiens Illica et Giacosa, et ils écrivent le livret. A partir de ce jour ils ont été mes librettistes : ce sont eux qui ont écrit le livret de la Tosca, après que j'eus entendu Sarah Bernhardt en Italie dans le drame de Sardou,et ce sont eux qui ont écrit celui de Madame Butterfly que la Scala de Milan va représenter. Pour la Tosca, M. Carré, depuis deux ans, voulait la monter, mais il ne trouvait pas l'actrice protagoniste. Il cherchait et j'attendais : enfin il découvrit M"' Fri-
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chet à Bruxelles. Et je suis très content, depuis quinze jours que je suis à Paris.
Il disait ze soiiis, depoiiis ce zour^ la mouzique... de temps en temps même, son vocabulaire épuisé, il jetait rapidement de longues phrases italiennes, que je ne comprenais point et que, toujours obligeant, l'ami traduisait, en épelant les noms propres. Un nouveau visiteur, fils, lui aussi, de l'Italie, était entré, et mêlait ses renseignements à ceux du maître et de son fidèle. La pluie frappait les vitres, la pièce était sombre, et dans l'air lourd le parfum des cigarettes se fondait avec l'odeur plus forte que laissent derrière eux le sommeil et la nuit. Un peu penché, M. Puccini s'inquiétait des critiques : M. Catulle Mondes l'effrayait et le nom de M. Debussy, si différent de lui, suscitait en son esprit une vive inquiétude. Je le rassurai sur le jugement de M. Henry Gauthier-Villars. Alors, plus confiant dans le succès, il se courba, et toucha son mollet.
— Ah ! fit-il, comme je le regardais avec surprise, c'est ma cassure que je touche, ma cassure de l'automobile... Oui, en février dernier, je suis tombé dans un précipice de plus de cent mètres, avec ma femme et mon fils. Ma femme et mon fils n'ont rien eu, le chauffeur a eu une jambe brisée, moi j'ai eu le tibia cassé. Je ne marche que depuis deux mois et encore avec deux cannes. Mais ça ne fait rien, j'adore l'automobile.
Déjà, d'un mouvement leste, il avait rejeté la
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couverture et il montrait sa jambe, m'invitant à voir et à toucher; profondément remué d'un si grand honneur, d'une main que j'aurais voulu aussi délicate que celle d'une infirmière, je touchai avec respect cette jambe, la jambe du maestro fameux, la jambe de Puccini, inoubliable faveur et émotion inoubliable! Combien de jaloux me vaudrontelles !
Cependant, midi sonnèrent, comme je goûtais une marque si précieuse de sympathie et d'estime. Pour être musicien, on n'en est pas moins homme; par une expressive pantomime, M. Puccini témoigna qu'il avait faim et que son ventre était vide. M"^ Puccini apparut, et agenouillée devant le lit, noua autour de la jambe célèbre l'appareil qui doit lui rendre sa force et sa beauté première. Avec recueillement, je contemplais ce tableau digne du pinceau de Greuze, quand l'obligeant ami s'approcha de moi et, clignant de l'œil, murmura : le soids le cevalier Passigli. D'un crayon obéissant, je notai ce détail. Le bonheur illumina soudain son visage : son nom allait être imprimé dans un journal à côté de celui du grand Puccini. Que l'amitié a de touchants effets !
M. EMILE PAGUET