M. EMILE FAGUET
Je rencontrai M. Emile Faguet comme il sortait de l'Académie, avec son fidèle ami, M. Jules Lemaître. C'était le lendemain du jour oii les souverains italiens étaient arrivés parmi nous, et, encore qu'il fût directeur de la Revue Latine et travaillât, à ce titre, à resserrer en littérature l'entente des deux nations, il ne songeait point à fêter ce raccommodement si désiré par quelque recherche de toilette. Il portait simplement et avec son habituelle insouciance un de ces costumes inélégants qui l'ont rendu fameux et lui valent, chaque semaine, les ironies aisées de la presse houlevardière : un pantalon à raies pâles, trop court et trop large ; un gilet très ouvert et teinte feuille d'automne ; une jaquette étroite et noire, agrémentée de tâches grises; une régate de confection bleue et blanche; un ancien petit tube aux reflets éteints. Le ciel était léger et tendre, mais il avait plu dans l'après-midi, et M. Faguet, prévoyant, serrait sous son bras un para-
pluiesolide. Gaiment, la conscience tranquille, après une séance bien remplie , il regagnait par les quais son appartement delà rue Monge, jouissant des quelques journées de loisir qui lui restaient encore avant de recommencer à la Sorbonne son cours et ses conférences. Au Pont-Neuf, il acheta deux cigares pour la somme de 20 centimes, en glissa un dans sa poche, alluma l'autre, lança avec joie une bouffée, et reprit le trottoir où s'alignent les boîtes des bouquinistes. Il allait d'un petit pas rapide, la tête renversée, le nez en l'air... Des drapeaux flottaient aux tours de Notre-Dame et sur les murs de la préfecture, et les conducteurs d'omnibus ne dédaignaient pas non plus d'arborer, tout en haut de leurs sièges, les trois couleurs amies.
— Ne vous amusez-vous pas, lui dis-je enfin, de cet enthousiasme populaire, dès qu'un roi nous fait visite ? Regardez tous ces braves gens : quel bonheur brille sur leur visage, parce que depuis vingt-quatre heures un souverain est notre hôte!
— Penh ! peuh ! répondit M. Faguet, tandis que des spirales de fumée s'enfuyaient de ses lèvres, le peuple aime les rois des autres, mais, les siens, il les chasse ou les guillotine. Et puis, il y a une reine, et il est galant. Ceux qui de cette animation prophétiseraient le retour facile d'un prétendant auraient bien tort. Voyez l'école monarchiste de r Action française : ce sont des théoriciens intelligents, certes, mais quelle influence exercent-ils sur