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matique. Celui-là a mille obstacles h vaincre... Il ne suffit pas que sa pièce soit achevée... il faut la faire répéter, la livrer aux acteurs, au public. Le roman fini est aussitôt publié. VEnigme^ reçue en 1899 et qui devait passer trois mois plus lard, a été donnée en 1902; entre sa réception et sa représentation, j'ai pu écrire la Cowse du Flambeau et la voir jouer. Vous dirai-je que je comprends, à cette heure, l'émoi soudain qui saisit souvent, au moment d'entrer en scène, les plus fameux et les plus vieux de nos comédiens? J'ai beaucoup plus peur, aujourd'hui, d'une première, que naguère, il y a dix ans, car je connais bien mieux tous les dangers, tous les périls... et ils sont innombrables. Avec le^ Paroles restent^ ma première pièce, dont certains me soutiennent qu'elle est la meilleure, sans doute parce qu'elle n'eut pas de succès, je m'étais bravement jeté à l'eau pour apprendre à, nager... Maintenant...
Il s'arrêta, esquissant de la main un geste vagu< et, les jambes croisées, s'étant un peu tourné ven le mur, il demeura muet. Silence favorable, qui nu permit de parcourir en pensée toute son œuvre, el d'y retrouver, à toutes les étapes, le même caractère, ou, en termes plus précis, la même obsession^ du drame, la môme hantise de la destinée implacable, ce qui lui donne enfin cette hautaine et âpre imité. La fatalité divine, sanglante et victorieuse, que les anciens prévoyaient dans toutes les actions des hommes, il la découvre dans la Loi, puissance
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raroiiche contre laquelle se brisent les efforts, et clans la vie même, et avec une logique clairvoyance, sa cruelle observation... Le mot cruel m'est-il échappé? Je ne sais, mais voilà que M. Paul Hervieu s'est de nouveau penché vers moi et, sans élever le diapason de sa voix, mais tout de même plus convaincu encore et avec plus d'insistance, il interrompt mes souvenirs :
— Non, ne dites pas, vous aussi, que je suis cruel. Je ne suis pas cruel, et je crois môme que je suis un peu trop optimiste.
— Optimiste! vous!...
Et, impuisant à cacher ma surprise, je vais accumuler des arguments, fournir des preuves, mais je n'en ai pas le temps.
— Comprenez-moi bien. La vie quotidienne m'apporte tant de choses vilaines et imprévues, que je ne cesse de m'étonner de tout le mal dont nous sommes capables. C'est une histoire qu'on me raconte, et je m'écrie : Jamais je n'aurais cru cela possible; c'est une action dont je suis le témoin, et je m'écrie : Jamais je ne l'aurais imaginée!... Vous voyez que je suis optimiste, puisque mes idées sur la vie, que vous taxez de cruauté, restent I)ien au-dessous de la réalité. Non, non, nous n'avons accompli en morale que des progrès iniiniment petits, et je ne devine guère en quoi nous valons mieux que les anciens. Tenez! je relisais dernièrement un passage du bon Plutarque consacré à Calon. Caton traitait sans pitié ses animaux,
et Plutarque s'indigne, et les paroles qu'il dit sont celles du plus généreux des hommes d'aujourd'hui.
Il se lève, prend sur un rayon, à l'autre bout de la pièce, le livre de Plutarque, revient s'asseoir, l'ouvre, et, la page trouvée, lit à voix haute les lignes auxquelles il faisait allusion : « La bonté s'étend plus loin que la justice », commence le vieux conteur, qui ne peut admettre qu'on n'adoucisse pas la vieillesse des bêtes dont on utilisa les forces.
— Nous ne disons pas autre chose, reprit M. Paul Hervieu, et cependant, il y a quelques années, le Midi faillit se soulever parce qu'on voulait supprimer les courses de taureaux... Nous ne sommes môme pas délivrés des jeux du cirque... Il est vrai que les communications plus faciles ont rapproché les hommes, et nous n'appelons plus Barbares tous ceux qui habitent loin de nous. Nous allons en automobile en Russie, et nous ne sommes pas stupéfaits que les Russes aient, comme nous, faces humaines. C'est un progrès. Il est vrai aussi que nous avons aboli l'esclavage, encore que cette abolition ne soit pas très vieille et qu'il existât en Amérique en 1865. D'ailleurs, je me demande si Tesclavage de l'antiquité n'était pas plus doux que le prolétariat moderne. L'esclave antique avait une valeur marchande, et c'est pourquoi il était mieux traité... il avait même des droits; il arriva à pouvoir posséder, à pouvoir hériter, el il exerça une influence qui ne ht que grandir. Aujourd'hui,
un ouvrier meurt, on le remplace par un étranger qu'on paie moins cher. Non, nous n'avons pas à être fiers de notre moralité, et quand on pense que Plutarque tenait le même langage que les meilleurs d'entre nous, c'est à désespérer que les hommes soient devenus complètement bons, avant que la terre soit tout à fait refroidie. Notre planète est trop vieille, et c'est dans une autre que seront réalisés les progrès que nous souhaitons.
Je regardai M. Paul Hervieu : étaient-ce là les paroles d'un homme qui se trouvait trop optimiste? Je cherchais une réponse qui me fuyait et que je ne pus découvrir, car les auteurs dramatiques sont les plus occupés des humains et un télégramme annonçait pour midi et demi la première répétition du Dédale dans les décors; il me fallut partir. Je n'eus que l'esprit de Tescalier : se juger trop optimiste, n'est-ce pas être très pessimiste?
En rendant visite à M. Victorien Sardou, quelques jours avant la première représentation de la Sorcière au théâtre Sarah-Behnardt, je ne formais pas le naïf dessein de retracer à des milliers de lecteurs, qui les connaissent aussi bien que moi, les phases diverses d'une longue vie, toute remplie par le travail et le succès. Qui peut ignorer, en effet, s'il se Uatte de s'intéresser aux lettres, les humbles débuts du petit étudiant en médecine, fils de professeur, qui, déjà curieux d'études historiques, luttait, vers la vingtième année, contre les difficultés de l'existence en donnant des leçons et en écrivant quelques articles mal payés? et à qui espérer apprendre que, la médecine abandonnée pour le théâtre, l'échec de son premier effort à l'Odéon glaçait son ardeur, jusqu'à l'époque oii, par son mariage avec M""" de Brécourt, il entrait en relations avec la Déjazet, lui apportait ses nouvelles pièces. Candide^ M. Garai ^ lea Prés Saint-Gervais ^ et se voyait enfin joué.
applaudi et célébré? D'ailleurs, s'il m'avait fallu demander à M. Sardou des renseignements qu'une lacune impardonnable aurait faits pour moi seul inédits, ne l'aurais-je pas amené à me consacrer une journée entière, trop sûr de l'impossibilité qu'il y a à parcourir en quelques instants, si vite qu'on aille, une carrière qui commence en 1854 par la Taverne des Etudiants et, passant par les Pattes de Mouches^ Nos intimes ^Rabag as ^ Marquise^ Tliéodora^ Thennido)\ Patrie^ arrive au xx*' siècle et se trouve loin d'être finie... Et M. Sardou n'aurait jamais eu le temps : un courriériste le quittait, un autre attendait, et l'heure de sa répétition approchait; il avait tout juste trente minutes à m'accorder, pas une de plus, pas une de moins; quel effroi me saisit! Mais, souriant et pressé, coiffé de son légendaire béret de velours noir, un foulard blanc autour du cou, les mains dans les poches de son veston, M. Sardou allait et venait dans son cabinet. II neigeait; sur la balustrade du balcon la neige amassait comme un coussin floconneux, et par delà le boulevard les arbres défeuillés du parc Monceau poussaient vers le ciel gris leurs branches poudrées. M. Sardou s'arrôla devant la cheminée, la contempla, puis, ouvrant un coffre voisin, prit ime grosse bûche et la mit dans le feu. Quatre ou cinq minutes déjà s'étaient enfuies... Il revint vers moi, se pencha, me regarda de ce regard aigu où il y a tout à la fois de la malice et de la bonté, de la raillerie et de la sympathie :
— Eh bien ? eh bien? fit-il, comme pour m'exciter ; et, sans même me laisser le loisir de chercher une réponse, continuant sa promenade et se frottant les mains maintenant :
— Voyons, voyons, je ne vais pas vous raconter ma pièce... vous n'êtes pas venu pour ça... oui, oui, je sais ce que vous faites... Et puis, ma pièce, tout le monde en connaît le sujet; c'est la reconstitution d'un procès de sorcellerie contre une Mauresque, à Tolède, sous le règne de Ferdinand, après la prise de Grenade, alors que le cardinal Ximenès est grand-inquisiteur... Aucun rapport avec la Brinvilliers, comme certains le pensaient... Mais, je vous le répète, tout le monde connaîtça... Et cette sorcière, que joue Sarah,a endormi une jeune fille, qui passe naturellement pour une possédée... En ce temps-là, n'est-ce pas? tout ce qu'on ne comprenait pas était Toeuvre du diable... Mais moi, moi qui vous parle, quand j'étudiais la médecine, j'ai vu, j'ai observé, à Bicêtre, à Gharenton,tout ce qui, dans la suite, devait fournir d'innombrables expériences à Gharcot... Plus tard, j'ai retrouvé, en lisant des bouquins spéciaux sur les procès de sorcellerie, tout ce que j'avais observé... Les Arabes, par exemple, possédaientune foule de secrets qu'ils ne transmettaient jamais; ainsi, ils savaient très bien qu'en trempant la main dans un certain liquide on pouvait saisir un fer rougi au feu... Au XV" siècle, cette chose-là paraissait diabolique... Toute ma vie, je me suis occupé de ces questions.
et bien souvent, quand une de mes pièces est représentée, il y a vingt ans que j'y songe et que j'y travaille. J'aurais déjà donné la Sorcière à Sarah, si son ancien théâtre de la Renaissance avait été assez grand...
Courtes, rapides, se culbutant les unes les autres, les phrases s'envolaient, et M. Sardou ne cessait pas de marcher. De temps en temps son œil vif m'interrogeait, de temps en temps il s'arrêtait pour souligner un mot d'un geste et de temps en temps il désignait du doigt, dans la bibliothèque, les livres o\i il s'était documenté. Je sentais, peu à peu, se découvrir à moi l'historien curieux et érudit qu'il est depuis sa jeunesse. L'auteur dramatique disparaissait, et je ne tâchais point à le retenir. Un mot qui s'échappa de mes lèvres détermina l'expansion que je souhaitais. Le valet de chambre eut beau apporter de nouveau la carte d'un visiteur, M. Sardou ne voulait pas abandonner un sujet qui lui est cher. J'étais bien certain maintenant de rester plus de trente minutes, encore qu'un manteau et un cbapeau, posés sur un fauteuil, m'indiquassent trop clairement toute mon indiscrétion.
— L'histoire! ah oui! j'aime l'histoire! Et pas seulement l'histoire de la Révolution ; je suis très fort sur le xvi*' siècle aussi, sur Luther, Mélanchthon, Calvin... (Juandj'étais jeune etque je donnais des leçons pour vivre, on me proposa un jour d'écrire des biographies d'iiommes de ce temps pour une publication de la maison Didot ; on me laissait
môme choisir les morts dont je raconterais l'existence. J'acceptai. Hélas! quand j'allai toucher le prix de mon premier article, dix à douze pages qui m'avaient demandé quinze jours de travail, on me remit trente-deux francs. Ah non! c'était trop peu, et je n'ai pas recommencé. Cependant, comme vous le pensez, j'ai continué à étudier le passe. Pour la Révolution — sans doute je connais, comme tout le monde, les grands événements — mais, comme il n'y a que les petites choses qui soient inconnues, ce sont les seules qui m'intéressent. Et ceux chez qui elles éveillent le môme intérêt viennent me voir, nous causons, nous discutons, nous cherchons ensemble. C'est ainsi que j'ai écrit une préface pour le livre de Funck-Brentano sur les archives de la Bastille! Y en a-t-il des rectifications à faire, des erreurs à corriger! Ah! la légende révolutionnaire!... A la prise de la Bastille, ils étaient trois cents braillards, voilà tout... Et la bataille de Vaimy?... Si j'avais le temps de vous raconter hi vraie bataille de Valmy!... C'est d'elle que Napoléon disait: « S'il n'y a pas eu un accord secret entre les Prussiens et les Français, la retraite des Prussiens est incompréhensible... » Mais bien siir, on avait acheté les Prussiens, et les seules victimes de la bataille furent tuées par l'explosion d'un caisson...
Et, s'étant soudain interrompu, les lèvres entr'ouvertes par un sourire amusé, et le doigt tendu :
— Qu'est-ce que je vous raconte là? fit-il. Si par malheur vous le répétiez, quelle avalanche de lettres je recevrais!
Cinq ou six fois encore, il parcourut à grands pas la chambre. Avec quelle peine j'essayais de placer quelques mots ! Je me tournais à droite, il était déjà à gauche ; je me tournais à gauche, il était déjà à droite : mes paroles se perdaient.
— Eh bien! ht-il, ça va-t- il? Est-ce suffisant? Et comme par hasard il demeurait immobile
devant moi, avec une hâte fébrile et la peur qu'il ne fut déjà loin quand ma phrase serait finie:
— Il a dû exister d'autres sorcières que la vôtre? lui demandai-je. Ne craignez-vous pas qu'il surgisse un autre M. Chirac qui, pareil à celui d'Alexandre Dumas...
Un éclat de rire m'empêcha déterminer. M. Sardou haussait les épaules, sans colère et sans indignation, simplement diverti :
— Ce ne serait pas la première fois, dit-il, et j'ai dû publier une brochure intitulée M^s Plagiat^^^ pour répondre à ceux qui me reprochaient de les avoir copiés. Tenez ! — Une histoire entre autres, celle-ci est très ancienne : — J'avais remis, en 1872, à Montigny, une pièce, Aiulréa, qui devait être jouée par traité en Amérique le même jour qu'à Paris. Montigny est obligé de reculer très loin la date de la première, et l'Américaine qui m'avait acheté ma comédie la monte lout de môme et la représente à la date où elle aurait dû passer ici. Deux ou trois
mois s'écoulent, Monligny donne Andréa^ et dès le lendemain arrive un monsieur qui m'accuse de plagiat. 11 avait, aflirmait-il, apporté au directeur du Gymnase une pièce, et c'était cette pièce que Montigny m'avait confiée, en me chargeant de la refaire et de la signer de mon nom. La presse s'empare de l'incident, vous devinez le potin. EnJin, nous allons au tribunal de commerce, et ce monsieur — il s'appelait Gourmier, je crois — tire lie rement de sa poche un reçu daté : « Vous voyez bien, dit-il, que vous n'êtes qu'un plagiaire. » Le malheureux! la date qu'il éprouvait tant de joie à montrer prouvait sa déloyauté. Sa pièce était postérieure à la mienne qu'on jouait en Amérique depuis deux ou trois mois, et dont tous les journaux américains avaient rendu compte, et c'était lui qui m'avait copié et volé.
« M. Chirac n'a pas agi autrement. Il n'a même pas été prudent : il n'a pas songé que Dumas, en écrivant qu'il avait publié, en janvier 1885, Ulnconau^ pouvait commettre une erreur de mémoire, et il a bravement raconté que le Talion était de juillet 1884. Seulement r Inconnu avait paru en janvier 1884. C'est une singulière audace que de tâcher à ternir la mémoire de Dumas, Dumas qui fut toujours serviable aux débutants, toujours prêt à les aider de sa bourse, de ses conseils, de son influence ; Dumas qui, souvent, écrivait dans leurs pièces des scènes entières et ne voulait jamais ensuite l'avouer... »
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Et tandis qu'avec une admirable chaleur M. Sardoii défendait la mémoire de Dumas, évoquant surtout sa bonté pour les jeunes et sa compassion pour les malheureux, je me rappelais ces quelques lignes d'un article de Becque :
(( Voilà vingt-six ans qu'un matin, rue Laffite, 011 Sardou habitait alors, j'allai lui porter anxieusement r Enfant Prodigue. J'ai dit cette histoire ailleurs. C'est Sardou qui m'a fait jouer ma première pièce... Vingt ans plus tard, au Théâtre- Français, pour /a Pftmûvmé', il devait me rendre le même service... »
Mais ce sont là des choses que ne raconte pas M. Sardou.
M. A. MILLERAND
M. A. MILLERAND
Si, parmi tous les députés, tous les chefs socialistes, il en est un qui ait travaillé avec opiniâtreté et succès à l'organisation, puis au développement, puis à la victoire de son parti, c'est bien M. Millerand. Cependant, comme les meilleures volontés sont souvent mal comprises par ceux-là mêmes qu'elles servent le plus fidèlement et le mieux, c'est au milieu des siens qu'il a rencontré les plus vives oppositions, et, peut-être, les plus fortes méfiances. Sa récente participation à un ministère a soulevé des discussions passionnées : du coup elle a divisé les socialistes en deux fractions : ceux qui admettent tout partage du pouvoir, elles intransigeants, les irréductibles, qui n'attendent le salut que de la violence et de la révolution. Il y a quelques jours à peine, un incident révélait au public que la division existait toujours nette et profonde : la Fédération socialiste révolutionnaire de la Seine excluait de son sein l'ancien ministre
(lu Commerco, comme coupable d'avoir «vote contre», tout ainsi qu'un simple mortel, sur la question du désarmement; mais, en réponse, le comité électoral du XIP arrondissement approuvait tous les actes de son mandataire et lui continuait son entière confiance.
L'occasion était propice de voir M. Millerand. Encore que l'on puisse ne pas aimer ses idées politiques, il faut reconnaître sa grande valeur et le grand rôle qu'il a joué, et rien d'ailleurs n'est aussi utile que de pénétrer une intelligence adverse, pourvu qu'elle soit puissante, riche ou émouvante. J'allai donc chez lui ; il était retenu à la Chambre; je l'attendis dans le salon, et, comme les minutes s'écoulaient très nombreuses, je laissai mes regards curieux errer autour de moi. Le salon, aux lambris blancs et tendu d'une étoiïe jaune pâle, s'ouvrait par trois larges fenêtres sur la place Vauban et l'avenue de Villars. Un feu très doux brûlait dans la cheminée, sur laquelle des danseuses, en biscuit de Sèvres, dressaient, à côté d'un portrait de Cadet, par Priant, la grâce svelte de leurs corps, et deux becs électriques éclairaient la pièce d'une lumière tempérée. De temps en temps, la corne d'un tramway troublait de ses appels aiïolés le silence. Sur une table, quelques livres montraient leurs titres, le Versailles, de GelTroy ; T/ieroif/ne de Méricoiirt^ de Paul Hervieu; la Maison du Péché^ de Marcelle Tinayre; les Eludes socialistes, de Jean Jaurès; la Prali(i7ie de la
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pliotoç/raphic insfmifa/iée, de Frippet, et, dans une petite bibliothèque tournante, tout près de livres anglais, des livres anciens alignaient leurs reliures solides et fines. Aux murs, deux études, de Carrière, un portrait du député et un autre de M'"^ Millerand, par Priant, des photographies délicieuses d'enfant. De longues fleurs, qui sortaient, nouées de rubans, de corbeilles d'osier, et des sacs de bonbons rappelaient que le jour de l'An n'était pas encore très loin. A travers la porte vitrée, dans une antichambre, sur un rayon, le buste de M. Loubet souriait à une réduction du Voltaire de fïoudon... La demie de six heures soima; à ma gauche, une portière se souleva et, de taille moyenne, fort, trapu, le dos un peu rond, les cheveux tout gris, les yeux vifs, mobiles, perçants derrière le lorgnon, la bouche charnue sous la moustache noire, M. Millerand apparut, et je le suivis dans son cabinet de travail...
J'étais venu demander à M. Millerand de m'exposer et de me faire comprendre sa doctrine politique, afin de pouvoir à mon tour la présenter de la façon la plus claire et la plus impartiale, et M. Millerand s'était aimablement prêté à mon désir, me priant toutefois d'utiliser ce qu'il me dirait sans le mettre lui-même en scène. Il s'était assis à sa table, devant un portefeuille gonflé de dossiers, à côté d'un casier qui supportait une photographie de M. Waldeck-Rousseau, et, tourné vers moi, un peu penché, d'une voix claire et ferme, sans gestes
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presque, il dissipait mon ignorance. L'énergie do son visage me frappait et me séduisait, je devinais une volonté robuste et avertie, sûre du but qu'elle cherchait à atteindre, comme des moyens qu'elle emploierait pour triompher. Mais combien devinrent froides, sous ma plume, ces idées qu'il exprimait avec tant d'intelligence précise! J'essayai, en bonne conscience, de les réunir en un article didactique, et je n'y parvins pas; je me décidai à lui rendre la parole, préférant ses justes reproches au remords d'être ennuyeux ou inexat. Que M. Millerand, qui fut journaliste, me pardonne...
— Tout jeune, disait-il, j'ai été attiré par la politique. J'étais alors, sous l'influence de Stuart Mill et de Bastiat, un individualiste; mais je m'aperçus bientôt que cette théorie, poussée à l'excès, aboutissait à des conséquences impossibles, Sans doute la liberté est une chose admirable ; mais une société comme la nôtre, très vieille, avec des distinctions de classes, de fortunes, de situations, se compose, en plus des hommes qui ont toujours possédé la liberté, de milliers d'autres qui ne l'ont jamais eue, ou presque pas. Dès lors, on ne peut placer au môme rang ceux qui ont derrière eux des siècles d'indépendance, et ceux qui ont toujours été des opprimés; et il faut concevoir, en face de la justice actuelle, une justice réparative. En fait, j'étais déjà un socialiste parmi les radicaux, dont la doctrine ne me semblait pas assez large, quand je connus, vers 1882, Charles Longuet, disciple de
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Proluilion, qui exerça siir moi une grande action et m'amena tout naturellement au socialisme. En 89, à l'occasion du boulangisme, je me séparai des radicaux, et, après avoir fondé le journal la Voix, j'entrai à la Chambre comme républicain socialiste — ce qu'à vrai dire j'ai toujours été. — De 89 à 93, l'orientation de mes idées ne fit que s'accentuer dans ce sens.
Il s'interrompit un instant, pour reprendre aussitôt :
— Je suis un homme de réalités, voyez-vous, un homme pratique. Le socialisme constituait alors une force considérable, mais inutilisée. En prenant la Petite République ^ j'avais deux buts : inculquer d'abord à cette masse l'esprit de discipline qui lui manquait et lui rendre sensible l'utilité de l'organisation; faire profiter ensuite le parti républicain de la puissance de cette masse; donner, en un mot, aux socialistes, figure de parti politique. Mais cela, on ne pouvait le réaliser qu'en acceptant les conditions sans lesquelles il n'y a pas de parti : lutte pacifique, et participation à tous les événements, à tous les débats, et, si je puis dire, à toutes les émotions du pays.
Combien ces quelques phrases éclairent toute une intelligence et toute une vie ! Lisez, si vous en avez la curiosité, dans la bibliothèque socialiste, unpetit livre rouge qui s'intitule le Socialisme réformiste français. « Ce n'est pas la France vaincue, démembrée, qui prendra l'initiative du désarmement et se livrera,
pieds et poings liés, aux appétits do ses implacables ennemis... Qui s'étonnerait dans le mondesi,enfaco de la Triple-Alliance,' la France essaie d'opposer à ces forces ennemies une combinaison de forces qui leur fasse équilibre?... Je suis sûr qu'il ne peut entrer dans l'esprit de personne que la France renonce jamais à la fidélité qu'elle a vouée aux provinces qui lui ont été ravies... Non, pour réaliser les réformes immédiates susceptibles de soulager le sort de la classe ouvrière, il est suffisant au parti socialiste de poursuivre, par le suffrage universel, la conquête des pouvoirs publics... » Qui parle ainsi? M. Millerand, et ces lignes sont extraites au hasard de différents discours : discours de Saint- Mandé, discours du 30 septembre 1893, discours de juin 1895 sur le traité sino-japonais... Tout ce que reprochent à M. Millerand ses amis est contenu dans ce petit livre, et Ton ne peut pas au moins refuser à sa politique le mérite de la continuité. Sans doute le socialisme doit encore pour lui s'intituler révolutionnaire, maisil s'agit de s'entendre sur le sens du mot : il sera révolutionnaire, puisque la disparition du salariat constituera la plus profonde des révolutions, mais pour réaliser cette révolution il s'interdira tout moyen révolutionnaire. Devenu un système de gouvernement, il s'inspirera des besoins, des pensées, des traditions de la démocratie républicaine, mais aussi il veillera avec un soin jaloux à préserver du péril de toute agression l'indépendance de la patrie par la force de ses
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armées et la sûreté de ses alliances. 11 sera enfin l'expression économiqne et sociale de la République, qui est sa formule politique.
— Vous voulez habituer le pays à un socialisme pratique et pacifique? n'ai-je pu m'empècher de dire, obsédé par le souvenir de ce petit livre.
— Oui, fit-il, j'ai voulu que le parti entrât dans la vie nationale, et, chaque fois que l'occasion m'en a été offerte, je me suis prononcé sur la nécessité de l'engager dans les questions de politique extérieure et je l'y ai engagé moi-même. Gomme ministre enfin, je crois bien avoir été de quelque utilité. Mais un parti n'arrive pas sans heurt d'une phase uniquement révolutionnaire à une phase gouvernementale. 11 doit avoir la fierté de ce qu'il fait. Certains ont cru, à tort, qu'il ne fallait pas désavouer publiquement l'emploi de tout moyen violent, de peur de provoquer des scissions. Pour moi, le jour même oii j'ai cessé d'être ministre, je l'ai dit hautement, acceptant le socialisme réformiste avec toutes ses conséquences. Je n'ai pas été écouté ; est venu le congrès de Bordeaux, puis l'incident de mon expulsion, qui ne sont tous deux que la même manifestation de la même équivoque. Il y a maintenant deux groupes dans le parti et, nécessairement, d'autres exécutions suivront.
Je m'étais levé, et adossé à la bibliothèque qui du haut en bas du mur étageait ses livres et ses brochures, je voyais, malgré moi, les titres des
dossiers de procès qui couvrarent la table. Il surprit mon involontaire regard :
— Je plaide plus que je n'ai jamais plaidé, ditil ; je tiens à rester toujours avocat, car je veux être, avant tout, un homme indépendant. Je ne consentirai jamais à sacrifier une parcelle de ce que je crois vrai et utile à des considérations politiques.
M. GASTON BOISSIER
M. GASTON BOISSIER
Il y cl (iuelqiies semaines à peine, rinslitiit el cent Universités d'Europe et d'Amérique célébrèrent le quatre-vingtième anniversaire de M. Gaston Boissier, secrétaire perpétuel de l'Académie, vice-président du Conseil supérieur de l'Instruction publique, professeur au Collège de France. Ce fut une fête charmante, noble à la fois et simple : les [)his grands humanistes des deux mondes lui offrirent un beau et savant livre, dont ils avaient chacun écrit quelques pages, et il écouta quelques discours émus et reconnaissants. Au moment où va se reposer le Parlement, où les théâtres ne préparent que de lointaines premières, où se calme enfin, pour une semaine, la fièvre de la vie parisienne, qui pouvais-je choisir, parmi ces maîtres de la jeunesse dont je voudrais en attendant des sujets plus légers esquisser deux ou trois portraits, si ce n'est celui-là ? Il vient de donner sa démission de maître de conférences à l'Ecole normale, mais
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il garde son cours au Collège de France, et ce cours, rouvert ce mois-ci, est l'un des plus courus et des plus admirés. J'allai donc au Palais-Mazarin frapper à sa porte. Je savais qu'il est modeste et s'ell'raie du bruit que Ton peut mener autour de son nom ; aussi m'étais-je arme d'une chaude lettre d'introduction, et j'arrivais presque sans inquiétude, chez lui. Hélas! vaine influence des recommandations sur un esprit sage qui aime le silence et fuit, comme un mal, l'indiscrétion de la publicité. M. Boissier jugeait qu'on avait déjà trop parlé de lui, et il lui semblait que la foule s'indignerait d'un nouvel article : refus aimable, mais refus énergique. La tête basse, Gros-Jean comme devant, je redescendis l'escalier.
Que faire? L'âme en peine, je suivais ces petites rues qui montent au quartier Latin, et où, si souvent, naguère, j'avais rencontré l'alerte vieillard, un gros portefeuille sous le bras, le haut de forme en arrière, le manteau déboutonné, se hâtant vers la rue des Ecoles ou vers la rue d'Ulm. Que de souvenirs il eût pu évoquer, dans ce calme cabinet de travail, près du foyer oîi flambent et pétillent les bûches de bois! Jeune Nîmois, il était entré à l'École normale au lendemain de la terrible catastrophe de chemin de fer où périt Dumont d'Urville, et à laquelle il échappa lui-même par un hasard providentiel, enfermé dans un wagon de queue qui ne brûla pas. Pasteur fut son camarade de promotion, et aussi Adolphe llalzfeld, Eugène Manuel,
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Jules Gérard, Alfred Mézières, et About,Taine,Sarcey, Prévost-Paradol, furent ses jeunes cadets. Normalien depuis soixante années, il a appartenue l'Ecole pendant quarante ans comme maître de conférences et toute cette longue vie, depuis le lycée Gharlemagne, où Ernest Lavisse, son élève, lui donnait le surnom de Gaston Pliœbus^ jusqu'aujourd'hui, il Ta passée à enseigner sans pédantisme, sans emphase, causeur charmant qui rend son érudition amusante, familier avec l'antiquité comme nous ne le sommes pas avec la dernière moitié du xix" siècle, parlant de Térence ou de Virgile comme M. Jules Lemaître parlait de Meilhac ou de Renan... Ah! combien je regrettais qu'une si glorieuse carrière ne m'eût pas été contée par celui-là même qui Tavait parcourue!... Ainsi j'arrivai devant le Collège de France, et comme, machinalement, je me retournais, j'aperçus M. Gaston Boissier qui disparaissait derrière une porte ; je me précipitai à sa suite; c'était l'heure de son cours.
A peine restait-il cinq ou six places dans l'amphithéâtre. De vieux Messieurs à la barbe bien taillée, très élégants et très décorés, garnissaient les gradins supérieurs et, dans le bas, se pressaient, en un pittoresque mélange, jeunes étudiantes et jeunes étudiants français et étrangers, au milieu desquels quelques jeunes filles du monde jetaient la clarté deleurs toilettes plus gaies... deux ou trois vieux pauvres s'étaient casés dans les coins, pour se • h au (Ter et se délasser, et une vieille femme, cou-
verte d'une mante ancienne et provinciale, toussait sans relâche. Au rebord de la chaire, les manteaux des auditeurs s'entassaient sans souci de gêner le professeur. D'un bout à l'autre de la salle, on se saluait, on se souriait, on se faisaitde petits gestes. Brusquement des applaudissements retentirent; son chapeau à la main, M. Gaston Boissier entrait...
11 inclina la tête et s'assit. Sous les sourcils épais, les yeux vifs, spirituels, ardents, donnent à tout le visage, malgré les cheveux et les favoris blancs, une vie surprenante de jeunesse. Une chaîne d'or raie le gilet, et, à|;la boutonnière de la jaquette noire, une rosette rouge s'épingle. D'une voix très douce et très claire, très bonhomme, paternelle presque, qui parfois — mais si peu — devient chevrotante, il commence. 11 ne discourt pas, il ne professe pas, il cause de la littérature romaine et de ses origines. Point de gestes larges; est-il besoin, dans une conversation aimable, de couper l'air] avec les bras ou d'invoquer le ciel? La main' droite se lève au-dessus de la chaire, explique, souligne d'un mouvement léger, retombe ; la gauche] demeure dans la poche; de temps en temps, mais] si rarement, les deux mains accentuent sur le bois, comme sur un clavier, une phrase plus importante. Nul effort pour trouver les mots ; ils s'en vont, simplement, sans recherche, dans l'ordre le plus naturel. Tout de même, l'un d'eux fait-il le récalcitrant : le bras se dresse, se recourbe, les doigts se réunissent... on entend un article qui se
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répète deux ou trois fois, et le mot arrive, il n'a pas, comme tous les professeurs, deux ou trois tournures qui reviennent souvent, mais deux ou trois attitudes qui lui sont fréquentes. 11 dit une chose grave, triste ou elïrayante, et il la dit en baissant la voix, comme s'il craignait de trop impressionner l'auditoire : « Cette guerre, murmuret-il en se penchant, cette guerre fut la plus redoutable, la plus cruelle de toutes celles que Rome eut à livrer. » Il avance une chose qui heurte les idées reçues, et qui peut effaroucher notre héréditaire respect pour tout ce qui est ancien, et il l'avance avec un sourire malicieux où il met un peu de timidité : (( Quand on visite la Grèce, avoue-t-il comme un crime qu'il ne serait pas trop fâché d'avoir commis, eh bien ! on éprouve une vive désillusion devant ces paysages si renommés. » Il vient d'exposer des prémisses, et il va tirer une conclusion : « Eh bien! Messieurs », fait-il sur le même ton bonhomme, et il se renverse une minute dans le fauteuil, la main dans la poche. Il oppose entre eux deux membres d'une proposition : « L'Italien pense, l'Italien chante », dit-il, et la voix monte, plus forte : « Mais l'Italien compte », ajoute-t-il, et la voix redescend, basse et voilée. Sans cesse, enfin, il ravive l'intérêt par un bond en pleine modernité, découvrant dans sa mémoire prodigieuse ou <lans le flot de ses souvenirs personnels le trait, l'anecdote, le mot qui éclaire, égaie, explique. Il ■st en chaire, et il a l'air de n'y pas être; c'est
qu'il cause d'un sujet qu'il chérit, avec de vieux amis devant lesquels il se sent à l'aise.
Mais, comme les phrases les plus hahiles rendent mal le ton, Taccent, l'allure d'im conférencier ou d'un professeur, je me suis appliqué à prendre sur le vif les phrases principales de la fin de sa leçon, encore que je redoute que ces fragments, détachés de la personne même de M. Gaston Boissier, perdent un peu beaucoup de leur savoureuse bonhomie, de leur grâce délicieuse, de leur mordante intelligence. Ne vous attendez pas à une forme impeccable et travaillée, à des élégances, à des effets. M. Boissier parle pour se faire comprendre et ne point ennuyer.
— Ah ! connaître les peuples qui ont habité l'Italie à l'origine, ça, c'est difficile, c'est délicat. On peut bien étudier les débris de ces populations, mais ces débris, c'est peu de chose. Rien ne détruit le passé comme la prospérité du présent. Ces bons Arabes, ces excellents Syriens, i' n'construisentpas, i' n'ont pas besoin de pierres, i' laissent debout leurs monuments. Mais, les Italiens, i' prennent les vieilles pierres. Alors on n'sait plus. Oui, sans doute, on cite toujours les murs cyclopéens, les murs pélasgiques, mais on les appelle comme ça parce qu'on ne sait pas comment les appeler.
« Y aun autre moyen : l'étude des traditions. Mais la tradition, c'est une petite chose toute simple au début, et-puis lesannées viennent, et la petite chose devient énorme. On oublie le nom de celui qui l'a
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faite, et toutes celles dont on se souvient, on les attribue au même homme. C'est comme les feuilles que lautomne enlève aux arbres et entasse dans les bois : allez retrouver de quel arbre chacune est tombée. Mais, heureusement, y a un troisième moyen : c'est ce qui reste des langues. Le plus médiocre des hommes ne pourrait pas tolérer qu'on ne mît sur son tombeau : « Ci-gît un tel. » Alors, nous avons des tas d'inscriptions funéraires, et ça, c'est très utile, c'est très précieux. Momsen, comme ça, a découvert trois langues à l'origine de l'Italie: y en a une dont je ne dirai rien, parce qu'on n'en sait rien.
Et, arrivant à la langue étrusque :
— On trouve des inscriptions, des tas d'inscriptions, on en reconnaît toutes les lettres, et on n'y comprend rien, Ah îles pauvres linguistes, si fiers de leurs autres succès, i' se désespèrent. Et voilà que cette langue perd ses voyelles. Voyez-vous ça ! une langue toute en consonnes : c'est affreux. Et les braves linguistes continuent; i' cherchent toujours, et, avec ça, on n'sait même pas si la langue est sémitique ou aryenne. Ah! c'est un peuple terrible que les Etrusques! Aussi, Momsen, qui les déteste, il les appelle les Chinois de l'antiquité. Vous savez, un jour, les Chinois saisirent un bateau qui avait reçu dans la quille deux ou trois boulets: tout de suite, i' fabriquèrent des bateaux d'après celui-là ; mais à tous ils mettaient des boulets dans la quille. Eh beni les Etrusques, eux aussi,
i'copieot tout. Et puis i's ont une peur delà mort! ce sont eux qui ont inventé le diable. »
Je n'ai entendu qu'une fois Ernest Renan : il m'a semblé que son ombre flottait dans TamphithéîVtre où professait M. Gaston Boissier.
L'ABBE DELSOR
L ABBE DELSOR
« Marlenheim ! » cria, d'une voix gutturale, remployé du train. L'angélus sonnait, et dans Tobscurité fuyante du matin, le vieux village, où vécut le bon roi Dagobert, penchait, au bord des rues dé- Irempées, ses maisons basses au toit pointu. Des petits garçons et des fillettes, en sabots, enveloppés de fichus, un cartable à la main, montaient vers l'église. Des Sœurs y priaient déjà, au milieu d'autres enfants. Dans la sacristie, à la lueur d'une seule bougie, un vieux prêtre revêtait pour la première messe ses ornements sacerdotaux. Une porte de bois fut poussée : tête nue, le col de la douillette relevé, d'un grand pas, un homme entra, de taille moyenne, maigre et nerveux. C'était l'abbé Delsor, arrivé dans la nuit de Berlin, qui venait enseigner le catéchisme.
Une heure plus tard, au presbytère, dans le large et simple cabinet de travail, qui ouvre ses trois fenêtres sur la place, il m'était donné de
mieux voir le député alsacien expulsé de Lunéville. Les yeux bleas et clairs, tels ceux d'un chat, sont vifs, spirituels, parfois durs, parfois doux ; le nez fort tombe sur la lèvre qui remonte un peu au coin droit; les oreilles sont grandes, le menton gras, les dents séparées, les cheveux rares au sommet du crâne. La physionomie est étrangement mobile, passant de la plus grande ardeur à la plus grande sérénité, conservant cependant toujours un air ironique et indulgent. Cette visite ne le surprenait pas, elle lui était môme agréable. A vrai dire, il avait, quelques heures auparavant, reçu celle d'un collaborateur d'un journal ministériel, qui lui semblait bien s'être présenté moins comme portraitiste, que comme envoyé officieux de M. Combes. Il avait cru comprendre qu'on lui offrait en quelque sorte les excuses prudentes du ministre, mais, habile et railleur, il avait montré qu'il n'était pas «renversé » de cette démarche et il avait évité toutes les questions insidieuses qui lui étaient posées. Son interlocuteur avait eu beau lui raconter qu'il avait causé, avant de partir de Paris, avec M. Combes, et qu'il avaittrou vé à Nancy le préfet malade d'émotion, il ne (( rendait pas » , si l'on me permet une expression boulevardière, et tous ses efforts tendaient à « peser au trébuchet » ses moindres mots. Un lorgnon sur le nez, il retraçait, d'un geste alerte, un rire tout prêt à s'échapper, cette entrevue, puis il ajoutait :
— Oh! je devine bien sur quoi M. Combes fera porter son argumentation, D'abord, il mereprôsen-
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tora comme un fanatique religieux, il fouillera ensuite mon passé parlementaire et tâchera de trouver quelque vote pour les crédits militaires. Un agent de la Sûreté a écrit à un Alsacien, que je connais, pour lui demander ma profession de foi ; j'ai lu la lettre, et un journal de Mulhouse, servant en l'occasion d'intermédiaire, a télégraphié à l'archiviste du Reichstag pour réclamer mes votes. Le plan est simple : je suis un fanatique et un rallié.
Un fanatique! mon Dieu! non, M. Fabbé Delsor n'en avait point l'air. Peut-être mettait-il dans certains de ses mouvements une exubérance excessive pour les choses très simples qu'ils soulignaient, témoignant ainsi de la grande jeunesse qu'il conservait, encore qu'il fût né en 1847, mais les yeux étaient ceux d'un sage, plein de bonté, qui ne s'irrite pas, et pardonne en souriant plus qu'il ne vitupère et ne s'indigne.
— Ma réputation de fanatique, reprit-il, elle date de 1892. On jugeait alors, à Berlin, au milieu d'un épouvantable scandale, un retentissant procès de proxénétisme, et je consacrai à la morale berlinoise un article dans ma revue : la Rcinie catholique d Alsace. Le Consistoire supérieur en déféra un passage à la justice : « Berlin, y disais-je, est la ville de l'intelligence sans Dieu ; il est inévitable qu'elle soit la ville de la bestialité; aucune mesure de police n'y peut rien, pas plus que l'influence religieuse du protestantisme, car le souteneur et la courtisane ne sont pas des protestants mauvais, ils
ne sont que des protestants logiques. » Ce passage ne fut que le prétexte de mon jugement. On voulait m'atteindre à cause de mes opinions politiques, parce que j'ai toujours passé, aux yeux du Gouvernement, comme un chauvin, et ce furent des articles politiques que lut contre moi le ministère public. La phrase de mon article qu'on incriminait se trouve tout entière dans le traité de religion catholique qui est d'usage en Pru9«e. Vous voyez bien qu'on voulait avant tout punir un homme suspect de sympathie pour la France, et qu'on saisissait la première occasion offerte. Les protestants ne me pardonnent pas non plus d'avoir révélé leurs préférences pour l'Allemagne, alors que les catholiques représentaient le vrai parti français. On m'octroya trois mois de prison. D'ailleurs, j'ai risqué déjà deux ou trois fois d'être expulsé, et si cette aventure de Lunévillc m'était arrivé, alors qu'existait encore en Alsace la loi de dictature, c'est le Gouvernement Allemand qui m'aurait chassé pour une manifestation trop nettement française. Cette fois, l'ironique fatalité a voulu que j'aille en France, pour me voir appliquer la loi dont nous avons poursuivi et obtenu ici l'abolition avec tant de ténacité.
Lunéville, l'expulsion, et l'arrêté avec le considérant : l'abbé Delsor, sujet allemand ! De lui-mem(% il a réveillé ce souvenir trop récent et trop douloureux pour ne pas préoccuper sans cesse son esprit. Tout d'ailleurs ici le lui rappelle, les journaux de
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Paris envoyés par liasses ficelées, les cartes de félicitations, les lettres innombrables qui couvrent sa table, et celles que le dernier courrier vient de lui apporter en paquets : lettres d'amis, lettres d'anciens élèves, lettres d'inconnus, et, spontanément, sûr que toute défiance est inutile, il se livre : — M. Haegli, négociant, le frère de mon prédécesseur à la cure de Nordheim, m'avait invité à faire une conférence à Lunéville. Je ne savais pas exactement comment serait composé mon auditoire, et je m'étais préparé, selon que j'aurais devant moi des femmes et des enfants ou des ouvriers, à parler de l'arbre de Noël et de ses symboles sociaux et religieux, ou de la législation ouvrière en Alsace. Nul autre que moi ne devait prendre la parole. Gomme vous le voyez, il n'était pas question de la chapelle fermée aux fidèles. J'ai d'ailleurs trop vif le sentiment des convenances pour aller critiquer dans son pays les actes d'un gouvernement. J'étais arrivé à cinq heures du soir, et j'avais dîné chez M. Haegli. Nous sortons; à peine avons-nous parcouru 100 mètres, qu'un homme, d'aspect minable, s'approche et me demande si je suis bien l'abbé Delsor. Je ne réponds pas, croyant avoir affaire à un quémandeur, et l'un de mes amis lui dit : « Qui êtes-vous? — Le commissaire», dit-il; il tire son écharpe et me notifie l'arrêté d'expulsion. Le train de neuf heures était passé, le commissaire voulait que je parte par l'Express-Orient, à minuit. Je ne suis pas riche, et je ne prends que les trains ordi-
naires. Je suis donc parti à une heure et demie. Une fois à Strasbourg, la première personne à qui j'ai conté la chose m'a ri au nez; elle ne voulait pas y ajouter foi et prétendait que je me moquais d'elle. Ensuite, c'a été un beau tapage. Au Reichstag, par exemple, les députés allemands étaient ravis. «Hé! hé! faisaient-ils en riant, vous qui aimiez tant la France! ils vous en ont chassé! Hé! hé! »
Je m'étais assis à la table de travail de Tabbé Delsor ; il demeurait en face de moi, sur une chaise, près d'une fenêtre. La lampe, qui pendant quelques instants avait éclairé la pièce, avait été éteinte, le jour venu. Maintenant seulement, je voyais bien ce cabinet austère, où nul tapis ne couvrait le plancher, où nul bibelot n'apportait sa grâce profane, mais où les livres montaient le long des murs, avec des images pieuses et deux ou trois paysages patines et assombris par le temps. Au loin se profilaient des collines plantées de vignes. Gomme il restait silencieux :
— Je ne comprends guère que l'on vous traite de fanatique, lui dis-je. Vous êtes catholique et vous n'aimez pas M. Combes : cela est permis et ne mérite pas une accusation de sectarisme. D'ailleurs, on affirme qu'il existe un rapport entre l'interdiction du Volksfreund Qw France et votre expulsion, et vous n'avez jamais écrit dans ce journal.
H s'est levé, il fouille dans un tiroir.
— Mais je ne suis pas davantage un rallié à l'Empire, fait-il, et quand vous aurez lu ma pro-
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fession de foi, que je cherche en ce moment, vous me comprendrez. Je suis du Lande spart ci ^ du parti du pays, du parti qui réclame pour TAlsace l'indépendance, la souveraineté, l'autonomie que possèdent les autres Etats.
« Ma vie, mais c'est celle d'un petit curé de campagne. Je suis né à Strasbourg, en 1847, et j'y ai fait mes études, au petit séminaire. Je fus
I ordonné prêtre au son du canon, le lendemain de Wissembourg ou le jour même. En 1874, le petit
I séminaire est supprimé pour son mauvais esprit et je perds la place de professeur que j'y occupais. Je m'en vais comme précepteur à Nantes, chez le trésorier-payeur général, M. de Saint-Ghamand. En 1877, je reviens en Alsace, où j'étais nommé vicaire à Golmar. Je quitte Colmar pour Wahleneim, où je reste neuf ans comme curé. C'est là que j'ai repris et ranimé la Revue catholique (F Alsace qui avait cessé de paraître depuis longtemps. Dans ma seconde cure de Nordheim, je me présente au Parlement. J'ai été élu en 1898 avec 8.000 voix de majorité contre M. Grunelius, un Allemand immigré, candidat du Gouvernement. Je suis réélu en 1903, contre le même adversaire, et, entre les deux tours de scrutin, j'engage la bataille contre un député sortant en ballotage, le prince de Hohenlohe, fils du statthalter et préfet de Golmar, et je le fais battre par un candidat alsacien catholique. Nous voulons, voyez-vous, être des Alsaciens; nous ne sommes pas des unitaires, mais des fédéralistes.
Ii4 PETITES CONFESSIONS
Et quant à mes votes, on n'en trouvera pas un seul qui soit en faveur de Taugaientation de la marine ou de Tarmée. Plus un homme, plus un un sou, c'est le premier des articles essentiels du programme alsacien ; opposition à toute tentative unitaire : voilà le second.
Il avait enfin trouvé sa profession de foi, et j'y lisais à mon tour les deux articles qu'il venait de citer. Cette doctrine politique, je la connaissais; car elle m'avait été déjà exposée, il y a quelques années, à Strasbourg, par Tun de ceux qui ont le plus contribué à l'établir, à la propager et à la faire triompher. Ce serait vraiment vivre de chimères que de continuer à espérer, comme au lendemain de la guerre, que la France reprendra, un jour prochain, les deux provinces que lui arracha la force brutale des armes. Les députés les plus ministériels d'aujourd'hui n'ont pas caché là-dessus leur sentiment, et les Alsaciens-Lorrains ont pu entendre les paroles qu'ils prononcèrent à la tribune. En face d'un pays si vite oublieux, à qui pèse même le souvenir, et qui veut bien « n'en jamais parler à la condition de n'y jamais penser », qu'ont-ils fait? Désespérant de redevenir Français ils auraient pu, par calcul, souhaiter leur complète fusion dans l'Empire; cette idée ne leur est même pas venue. Ils ont voulu rester au moins Alsaciens; c'était la meilleure manière de demeurer Français sous l'oppression prussienne. M. Combes les en a remerciés d'une originale fa(jon.
Dans les toutes dernières années de l'Empire, un jeune avocat originaire de Saint-Omer accompagnait souvent en sortant du Palais Léon Gambetta. Il ne professait pas exactement les mêmes idées que lui, mais il subissait, autant que le plus chaud de ses partisans, son extraordinaire puissance d attraction, et des discussions passionnées et amicales les entraînaient tous deux à travers Paris, au hasard, ou les enfermaient dans un petit café, aux alentours du Palais-Royal. Premier secrétaire de la Conférence, ce jeune homme, qui au titre de docteur en droit joignait le diplôme de licencié es lettres, s'était déjà, pour avoir écrit comme discours de rentrée une biographie de lord Erskine, attiré l'accusation plaisante de trop aimer l'AngJetorre. La vie politique allait bientôt s'emparer •Je lui. Appelé, en 1875, au Ministère de la Justice par M. Dufaure, comme directeur des aiïaires cri- •ninelles, membre du comité de résistance légale au
\^>^ PETITES COxNFESSIONS
16 mai, député du Pas-de-Calais en 1878, il devint très vite un des chefs et surtout l'orateur principal du parti républicain modéré. Ministre des Affaires étrangères en 1890, puis de l'Intérieur pendant les | scandales de Panama, il fut quelque temps, selon M son expression, laissé sur le rivage. Depuis, après un court passage au pouvoir, au début de la présidence de Félix Faure, il n'a cessé d'être au Parlement le défenseur ardent et éloquent de toutes les libertés. Vendredi dernier, à peine rétabli d'unej longue maladie, il montait à la tribune et prononçait, contre l'expulsion de l'abbé Delsor, un des plus nobles discours qu'ait jamais entendus un( Chambre française. J'ai nommé M. Alexandre Ribot.
M. Ribot n'est pas seulement un jurisconsulte éminent et un grand orateur : il est encore le pluî aimable et le pluscourtois des hommes. Parmalheui il déteste entretcnii' le public de soi, il résiste opiniâtrement à se livrer, il se refuse obstinément toute confession, et je ne (Tois pas qu'il ait jamaii accordé à quelque gazetier ce qu'on appelle une interview. Aussi bien était-il inutile d'essayer de changer une volonté si arrêtée et si ancienne; mais, comme il est des grâces d'état cependant et que parfois l'on peut voir et entendre sans être vu, je demanderai à ceux qui sont curieux de le connaître de me suivre jusqu'au vieil hôtel qu'il habile, rue de Tournon.
Dix heures viennent de sonner et, soulevant la portière de velours rouge, M. Ribot, sa haute taille
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un peu courbée, entre dans son cabinet. Il est immense, ce cabinet, et les larges fenêtres qui s'ouvrent sur un jardin y laissent pénétrer à Ilots la lumière du matin. En face et à droite de la table de travail couverte de papiers, de brochures et de livres, les Classes ouvrières en Europe^ Etude sur Channing, la Morale de T Histoire, une bibliothèque dresse ses rayons chargés de volumes reliés. Sur un meuble, un groupe de bronze atteste la reconnaissance de rindustrie sucrière à celui qui fit voter les lois de 1884 et 1887, et sur le mur près de la cheminée s'accroche un portrait de M. Thiers dédicacé. Nul bruit; sur les arbres, les moineaux se tiennent silencieux ; c/est le calme de la province à deux pas du turbulent quartier Latin. Vêtu d'un veston de molleton gris, boutonné du haut en bas, les cheveux indisciplinés, en coup de vent, le nez en bec d'aigle, le crâne dénudé et pointu, les yeux longs et étroits, M. Ribot s'est assis, un peu renversé, un peu allongé, dans un fauteuil. Un sourire flotte sur ses lèvres, et, tourné vers la gauche, il incline la tête en signe d'assentiment. Quelqu'un est-il donc là? Il faut le croire, car d'une voix très douce, sans gestes, M. Ribot se met à parler, et parlerait-il, s'il n'y avait personne?
— J'ai conservé, dit-il, de mes relations de jeunesse avec Gambetta un souvenir ineffaçable. Je sais bien qu'on me reproche de l'avoir renversé : c'est de la légende. L'histoire vraie est celle-ci : en 1881, il me demande de prendre le Ministère du
Commerce; je refuse : il voulait la suspension momentanée de Finamovibilité judiciaire, et moi je n'en voulais pas; je ne pouvais donc accepter d'entrer dans un cabinet dont le programme comportait un article contre lequel j'avais pris parti. C'est alors, tenez, que je me trouvai pour la première fois en face de M. Waldeck-Rousseau, le disciple chéri de Gambetta. Là-dessus, on nomme une commission pour établir les crédits nécessités par la création de nouveaux ministères. Je vote à la commission ces crédits, mais en même temps j'exprime le vœu qu'il ne dépende pas uniquement d'un ministre de créer de nouveaux ministères. La veille de la séance, où devait être discutée cette question, j'en avais causé très familièrement avec Gambetta dans la salle Casimir-Périer... je m'y vois encore comme si c'était hier... A la séance, il monte à la tribune et, s'adressant à moi directement, me prie de retirer mon vœu. Je le remplace à la tribune, et, en réponse, j'improvise un discours qui obtient un succès dont je ne reviens pas encore. Gambetta ne m'en voulut pas. Quelques semaines plus tard, il dépose un projet de révision limitée des lois constitutionnelles, et, à la commission comme à la Chambre, je vote pour lui. Vous le voyez, je suis loin de l'avoir renversé.
Le même sourire fin et indulgent entrouvre sa bouche, et de la même voix claire et douce il parcourt en vagabondant sa longue carrière. Le voilà arrivé à son dernier ministère, celui qu'il avait
accepté sans enthousiasme de former, lorsque Félix Faure fut nommé président, et qui dura neuf mois. M. Rouanct le fit tomber, en demandant, dans l'enquête sur les chemins de fer du Sud, un peu plus de lumière; blessé par cette suspicion, M. Ribot se retira. Il constate maintenant, avec une ironie sans amertume, qu'aujourd'hui les cabinets, moins sensibles, ne s'écroulent pas pour des causes si futiles. Dès lors, le pouvoir abandonné, il se consacre tout entier aux questions d'enseignement, et, durant deux ans, il préside, dirige, inspire la commission extraparlementaire réunie pour chercher un remède à la crise de renseignement secondaire. De cette minutieuse et patiente enquête, qu'il mène à bien, sort la réforme de l'enseignement, toute un© réorganisation de l'instruction classique et moderae et du régime intérieur des lycées. A entendre comme il en parle, il n'est pas téméraire de penser qu'il éprouve une légitime fierté de cette grande œuvre couronnée de succès.
Mais, subitement, il s'est tu. Le timbre de l'entrée a résonné, un visiteur attend de l'autre côté dm mur, et dans une chambre voisine perlent des voix fraîches et jeunes. Ce n'est plus lui qui parle, c'est ce personnage invisible auquel il s'adressait tout à l'heure, et il se penche pour mieux écouter, car la voix qu'il entend n'est ni forte ni audacieuse, elle s'embrouille dans des phrases sans syntaxe, et elle ne parvient pas, sous ce plafond si élevé et dans cette pièce si grande, à un très haut diapason. M. Ribot
secoue la tête, allonge les jambes, joint les mains. — Mon Dieu! fait-il, je crois que l'abbé Delsor est surtout un prêtre batailleur. Dans ses polémiques, il emploie le langage dont se servent chez nous les hommes de parti : c'est encore un côté par lequel il est Français. Peu m'importe ce qu'il a pu ^ écrire sur moi, je n'ai pas à m'occuper de sa personnalité, et, m'eût-il traîné dans la boue que la question de principe n'en resterait pas moins entière. Cette journée de vendredi est une des plus cruelles que j'aie vécues. A un moment, comme je ne suis pas encore tout à fait rétabli, je me suis senti très mal. Le sang ne circulait pas, mes mains étaient toutes gonflées... Vous, vous êtes jeune, vous ne savez pas ce qu'est une phlébite... Enfin, je me suis dominé, et j'ai pu aller jusqu'au bout... Mais quelle séance douloureuse 1... Ces petits papiers tirés de partout, ce ministre qui n'ose pas avouer qu'il ne savait rien de l'abbé Delsor quand il l'a expulsé, et qui emploie une semaine entière à recueillir, après coup, tout ce qui peut le rendre antipathique, qui se livre ensuite à des attaques personnelles contre ceux qui défendent le principe... Quelle étroitesse! quelle mesquinerie! quelle honte! Un instant, j'ai pensé à répondre seulement par le dédain à ce qu'il me reprochait : ce fameux arrêté d'expulsion contre un vagabond, que j'ai signé, pendant le Panama, alors que j'avais d'autres soucis et d'autres signatures à donner. Mais il avait besoin d'être cinglé.
Il love les bras dans un geste découragé et stupéfait :
— De politique extérieure... il n'y en a plus. Il n'y a plus que la politique anticléricale. . . Tout le reste est sans intérêt. M. Combes l'a dit lui-même, l'autre jour, et cet aveu n'a tout de môme pas été sans étonner certains de ses partisans. Il n'est là que pour chasser le prêtre. Peu importent l'influence et la considération de la France au dehors! Il faut hypnotiser le pays sur le péril clérical. Je ne crois pas cependant que cela dure encore très longtemps... L'élection de Remiremont est une conséquence immédiate du vote de vendredi. Les départements de l'Est sont rudement agités; le « bloc » n'est pas invulnérable, non, non, il ne l'est pas; il y a des révoltes, le Gouvernement est sorti encore amoindri de cette affaire.. . Attendons les élections municipales...
L'aimable sourire, qui avait disparu, est revenu, et, les mains tendues :
— Voilà ! fait-il.
Des remerciements sont exprimés, dont il ne veut pas. Il laisse passer une ou deux minutes, il se lève, il va vers la porte. Quelqu'un aussi s'est levé et le précède, et disparaît.
Les Russes et les Japonais se battent, les Albanais se soulèvent, les Hereros égorgent les Allemands, et Ton craint une guerre turco-bulgare... On ne parle que de torpilles qui éclatent, de vapeurs qui coulent, de cuirassés qui sautent, de troupes mobilisées, de munitions embarquées, de forteresses approvisionnées... Peut-il être de meilleur moment pour rendre visite aux hommes qui rêvent de paix mondiale et de fraternité universelle? Un joyeux banquet les avait justement réunis tous à Paris, au commencement de la semaine, pour fêter et célébrer leurs étourdissants succès : il me fut assez facile de trouver le lendemain les pins éminents et les plus ardents : M. Frédéric Passy, M. d'Estournclles de Constant, M. Thomas Barclay, tout frémissants encore de la rude guerre qu'ils avaient, la veille, livrée à la guerre autour d'une table bien servie.
En attendant qu'il réalise la paix universelle, M. Frédéric Passy a réussi à réaliser « la paix chez soi ». Les bruits de la ville ne parviennent point jusqu'au rustique cottage qu'il habite, à Neuilly, sur la lisière du Bois, et l'écho des canonnades asiatiques meurt bien loin de son jardin. Ne pénètre pas qui veut auprès de lui : ce pacifiste possède une âme de colonel Ronchonot et défend sa porte avec la même ténacité qu'un officier le fort qu'il commande. De quel air il me reçut, quand je fus parvenu jusqu'à son cabinet, et combien ce champion de la fraternité se garda de me considérer comme un frère: Tout blanc, les cheveux en couronne autour du crâne nu, descendant sur la nuque, une barbe broussailleuse tombant sur la poitrine, tenez courbé, des yeux étroits derrière les lunettes, long, maigre, il s'était levé, et, penché, son veston de travail remontant dans le dos, il s'écriait, en agitant les bras :
— Que voulez-vous ? que voulez-vous ? Je ne reçois jamais les journalistes. Ah ! les journalistes !
J'arrivais, plein d'un respect attendri pour le vieillard généreux qui fut, en France, le premier lauréat du prix Nobel. A ces paroles, je m'appuyai, pour soutenir le choc, à une échelle mobile qui se trouvait là, et prudent, craintif, j'exposai avec mille
précautions la cause de ma venue, m'excusant d'apporter en ce lieu calme et retiré le souffle vicié du dehors.
— La guerre, fit-il en se rasseyant, la paix ! Eh bien quoi ! 11 n'y a rien de plus utile pour la paix que la guerre présente, car elle montre combien la paix est nécessaire.
(( Ah ! jamais je n'aurais cru, en 1863, que nous arriverions à d'aussi magnifiques résultats : nous avons une cour d'arbitrage, des comités d'arbitrage, des traités d'arbitrage... c'est merveilleux ! »
Admirables et stupéfiantes illusions : une cour où nul ne va, des comités qui banquettent et des traités qui ne servent pas! J'ouvrais la bouche, mais, décidément hostile à ma personne, il se tournait vers le dessinateur et soudain affable, aimable, charmant : « Vous voulez faire mon portrait? demandait-il. Gomment dois-je me mettre? comme ceci? comme cela? » Enfin, bien installé dans son fauteuil, les jambes étendues, la tête renversée, atin qu'elle ne perdît rien de sa beauté, il pria une jeune secrétaire, qui s'était tenue jusqu'alors silencieuse, de lui lire des journaux. Elle lut, dans le compte rendu du banquet de la veille, les toasts prononcés. Des mots superbes caressaient nos oreilles : bonté, fraternité, paix, désarmement, ère nouvelle, bonheur général. De temps en temps des phrases différentes apportaient une autre note: « Ceux qui ne croient pas à la paix sont des imbéciles, des propres à rien..., les Russes sont des
voleurs, comme les Japonais... » M. Frédéric Passy inclinait parfois la tête pour approuver, el se tournait machinalement les pouces. Un petit mouvement que je risquai, du coin oùje m'efforçais de disparaître, me valut un regard courroucé. On ne trouble pas un homme célèbre qui pose, et, apôtre en chambre de la paix universelle, M. Passy posait pour l'immortalité devant un artiste, un journaliste et une demoiselle de compagnie.
— On dit que nous sommes des idiots : ça n'est pas vrai.
Les mains dans les poches, la tête un peu inclinée, M. d'Estournelles de Constant a prononcé cette petite phrase d'un ton désabusé. Il a le front soucieux d'un homme qui ne se préoccupe pas seulement d'un pays, le sien, mais de tous les pays, et l'on sent qu'il porte sur ses épaules le fardeau gigantesque des destinées internationales. Un pâle sourire flotte sur ses lèvres, sous la moustache qui pend, et toute llamme est absente des yeux. M. d'Ustournelles de Constant semble avoir perdu la belle fièvre des jeunes apostolats, et, de la même voix lasse, il reprend, au hasard, comme s'il se parlait à lui seul :
— L'important, c'est de ne pas se faire d'illusions... A la Haye, on avait décidé de laisser de côté tout ce qui touche à l'honneur et à la vie des
nations... Nous ne songeons pas à la disparition complète de la guerre... Si demain la France était attaquée, je partirais le premier... Les tableaux de Monet, on les considérait comme des horreurs d'abord, et maintenant ils se vendent très cher. Eh bien ! la paix, c'est la même chose. On se moque de nous parce que nous voulons nous servir le plus possible des moyens pacifiques pour régler les différends entre les nations... dans plusieurs années, <m ne se moquera plus. Oh! nous ne nous faisons pas d'illusions !
11 lève la main, secoue la tête, tire sa moustache.
— Quelle action pouvions-nous exercer sur le Japon?
Je venais de voir un pacifiste peu pacifique, mais
I soucieux de répandre son portrait, et un pacifiste
assez désillusionné : il me restaità voir un Anglais,
ji M. Thomas Barclay, l'ancien présidentde la Chambre
de commerce anglaise à Paris et le véritable
promoteur de l'entente cordiale. Je rencontrai, à
Ihotel Bedford, oii il m'avait prié à prendre le
thé, un petit homme vif, remuant, trapu, barbu
l boitillant, assis devant une table, et à qui une
dame tenait compagnie. Ah ! celui-là n'avait laissé
s'enfuir aucune de ses espérances, et il gardait la
même foi dans l'avenir. Homme pressé et pratique,
il ne gaspilla pas son temps à d'oiseux prélimi-
Ib-J PETITES CONFESSIONS
naircs : il remplit sa tasse, prit une tartine beurrée, et se balançant avec joie sur le rockingcbair :
— J'ai voulu, dit-il doctement, réunir les industriels, les commerçants, les ouvriers des pays démocratiques, pour constituer, en dehors des différentes formes de gouvernement, un groupe puissant capable de déterminer un mouvemnt contre la guerre. Je suis convaincu qu'il y a aujourd'hui chez tous les peuples une majorité décidée à user de tous les moyens pacifiques avant d'en arriver à la guerre, qui n'est juste que dans le cas de la défense nationale. La guerre n'a jamais rien résolu en faveur de la démocratie : elle a seulement accru la dette publique, c'est-à-dire les charges de chacun, qui sont en progression géométrique avec la fortune. C'est moi qui ai donné aux démocraties ridée que leurs destinées internationales devaient être dans leurs mains. La politique extérieure n'est plus l'affaire des classes supérieures, névrosées, efféminées, bonnes uniquement à des « five o'clock ».
De temps en temps, la dame approuvait d'un petit mouvement de la tête, ou d'un mot anglais, et lui, intarissable, continuait :
— Je crois aux hommes d'affaires : ce sont les plus honnêtes — car les affaires purifient les caractères — et les plus pratiques. C'est pourquoi je me suis adressé aux hommes d'affaires : pour eux, comme pour moi, la guerre est essentiellement » in
LES PAGlFlSjTES 163
businesslikc ». En Amérique, comme en Angleterre, comme en France, je les ai intéressés à ma propagande, et, avec eux, les Bourses, les Chambres de commerce. Songez donc qu'en trois ans j'ai pu amener un rapprochement entre la France et TAngleterre, j'ai pu les empêcher de se battre, j'ai pu...
Subitement, il s'arrêta, les sourcils froncés, le iront plissé d'une ride.
— Ce traité anglo-français, reprit-il, c'est moi qui l'ai fait, et d'autres aujourd'hui, qui n'y sont pour rien, en revendiquent la gloire et en touchent les honneurs.
— Yes, yes, interrompit la dame avec feu; il y avait là ce d'Estournelles à qui on volait donner un palme d'argent. On avait pas fait vô le chevalier de la Légion d'honneur, et maintenant on donnait le palme avec un couronne à ce d'Estournelles, qui était venu après vô.
M. Thomas Barclay se balança plus fort sur son rocking et haussa les épaules.
— Au banquet de lundi, fit-il, tout était pour M. d'Estournelles ; on n'a même pas prononcé mon nom dans les toasts. C'est comme pour le voyage du roi à Paris : c'est moi qui avais tout préparé, et c'est lord Avebury, qui n'avait rien fait, qui a recueilli tous les honneurs. Mais je suis au-dessus de cela, moi ; je travaille pour la démocratie.
— Yes, yes, repartit la dame ; mais on est toujours... comment dites-vous?... humaine*., et on
aurait pu faire M . Barclay le chevalier de la Légion d'honneur.
— Ne faudrait-il pas alors, murmurai-je, avantde songer à réaliser cette petite chose qu'est la paix universelle, songer à réaliser cette grande chose, la paix entre M. Thomas Barclay et M. d'Estournelles de Constant?
— Non, non, je vous en prie, n'écrivez pas d'article sur moi... vous m'obligerez... Et d'ailleurs, je ne sais rien de ma vie, sinon que j'ai travaillé... ce sont les autres qui la connaissent dans ses détails ; moi, j'ai oublié.
La figure carrée, les cheveux en brosse, le front bossue, le nez camard tombant sur la lèvre rentrée, le menton saillant, la poitrine vaste, trapu, solide, corpulent, xM. Eugène Etienne, vice-président de la Chambre, député d'Oran, expert en questions coloniales et maritimes, vient de jeter ces phrases avec toute l'énergique conviction d'une modestie trop effrayée. Cependant, quoi qu'il en dise, il existe peut-être quelques Français qui ne possèdent pas avec une impeccable mémoire Thistoire de sa carrière, et moi-même s'il me fallait, cette semaine où son attitude envers M. Pelletan le rend la victime de l'actualité, tracer avec mes propres ressources son portrait, je craindrais de commettre de
bien graves erreurs... Mais comment oserais-je lui confesser mon ignorance, et risquer de détruire sa naïve certitude? J'hésite, j'attends, je cherche, puis l'aveu s'enfuit, presque involontaire, tandis qu'obstinément je regarde la portière en velours vert du cabinet calme et sombre. M. Etienne va-t-il s'irriter?... Mais non, il sourit sans colère, je devine qu'il tente un long, un colossal effort pour me satisfaire, et je recueille ses premières paroles.
— Fils d'un soldat qui avait pris part à la conquête de l'Algérie, j'étais destiné à être, moi aussi, un militaire. J'avais commencé mes études à Alger, j'allai les terminer à Marseille, en suivant le cours de Saint-Gyr. Brusquement, un événement tout intime me tourna vers les affaires : je me mariai. Un beau jour, la maison de commerce où j'étais eut un procès à plaider à Paris; je fus chargé de porterie dossier à Grémieux, l'avocat. Grémieux le remit à Gambetta, son secrétaire : c'est ainsi que je connus Gambetta, et c'est à lui que je dois de m'étre lancé dans la politique. Depuis cette annéelà, 1868, je crois, j'ai sans la moindre variation conservé les mêmes idées : les siennes. Il m'appela à Paris, en 1875, prépara ma candidature à Oran, oii je fus élu en 1881. Dès lors, une fois à laGhambre, j'ai été membre de toutes les grandes commissions, puis vice-président en 1892, puis soussecrétaire d'Etat, à deux reprises, dans les cabinets Rouvier, Tirard, Freycinet, puis de nouveau viceprésident de 1892 à 1895...
Admirable otcliarmante complaisance! M. Etienne, quelques minutes auparavant, ne se souvenait plus (le son passé, plus du tout, c'était comme un grand trou noir où il ne voyait rien... et voilà que, pour le seul désir de m'obliger, il tâchait et il arrivait à retrouver, tout au fond des années écoulées, des renseignements précis, dates, noms, circonstances, tout comme s'il les eût à Tavance écrits sur un papier, avec soin et méthode. Je compris vite d'ailleurs qu'il ne parlait avec tant d'abondance et de plaisir que pour la joie qu'il éprouvait d'exposer les idées politiques de Gambetta et de se confondre dans sa personne : il n'imaginait pas qu'on pût penser autrement que lui et, sans doute, en s'écoutant, c'était le fameux tribun qu'il entendait.
— Gambetta, continua-t-il, voulait, avant tout, une République fortement assise, où pussent s'exercer et se développer toutes les forces vives de la nation, améliorant tout ensemble les classes humbles et s'appuyant sur les classes riches, afin que la France jouât de nouveau le grand rôle qu'elle avait toujours tenu dans le monde. Certes, il affirmait avec énergie le principe de la suprématie du pouvoir civil; mais l'organisation constante de l'armée et de la marine lui apparaissait indispensable pour réaliser le programme qu'il s'était tracé. « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » c'est un mot de circonstance, produit par le 24 mai 1873 et le 16 mai 1877. Certes, il ne s'illusionnait pas sur les sentiments du clergé à l'égard
(le la jeune République ; mais il était et il serait encore concordataire. Peut-être aurait-il fait la loi de 1901 . Comment Taurait-il appliquée ? Je n'en sais trop rien. Mais il était un trop grand politique pour ne pas comprendre que la papauté représentait toujours une puissance d'action infinie, qu'il fallait l'avoir avec soi, et qu'en France particulièrement, où les catholiques sont la majorité, il valait bien mieux les faire marcher avec le gouvernement que contre lui. Il cherchait à rendre à la France, par un système d'alliances choisies, les provinces qu'elle avait perdues : la papauté, même pour ce but, n'était pas à négliger. Et quant à faire de l'anticléricalisme au dehors, vous connaissez son mot célèbre. A l'extérieur, les hommes de robe servent la France, bien plus que les Français d'ordre laïque qui, difficilement, quittent leur pays. Les Missions, au moins, propagent notre langue, notre intluence. Gela est si vrai que, sous le ministère actuel, nous avons voté encore les subventions aux écoles d'Orient, et que fort probablement M. Combes les autorisera à garder dans la mèrepatrie les noviciats où elles se recrutent.
— Il n'est pas une de ces idées de Gambettaqui ne soit vôtre? demandai-je.
Il roula une cigarette, et, se renversant dans son fauteuil :
— Pas une seule, lit-il.
Quelques minutes s'écoulèrent; le temps de refaire avec amour sa cigarette brisée^ de l'allumer
M. EUGENE ÉTIENXE 171
ot d'en tirer quelques bouffées. Les rideaux épais de la fenêtre tamisaient la lumière qui montait de l'avenue d'Antin, et les bruits du dehors ne parvenaient pas jusqu'à nous.
— Vous voyez, n'est-ce pas, reprit-il tout de suite, la nécessité d'une politique d'extension coloniale. Gambetta est mort au moment où, sous l'impulsion de Jules Ferry, se formait le grand empire africain qu'il rêvait. Nous nous sommes uniquement appliqués à continuer son projet : réunir nos possessions occidentales d'Afrique à l'Algérie et à la Tunisie par des conquêtes et une patiente pénétration d'une part, et, de l'autre, consolider notre b(d empire indo-chinois. Depuis mon entrée à la Chambre, j'ai été mêlé à tout cela, et toujours préoccupé d'accroître...
L'n peu brusquement, je l'ai interrompu, trop désireux d'amener la conversation sur un sujet brûlant pour laisser passer l'occasion qui s'otfre :
— Oui, mais pas de colonies sans marine et sans une bonne marine.
M. Etienne m'a regardé un instant, le front barré d'un pli, et ses sourcils épais un peu froncés. Va-t-il s'emporter, et s'abandonner à des effusions indignées et, puisqu'il est tout seul avec moi, reproduire en phrases moins pondérées les accusations qu'il présenta l'autre jour à la Commission du budget contre M. Pelletan? Folles espérances. Il sourit, et sage, prudent, froid comme un Septentrional enduru^i, il répond doucement, évitant de
prononcer le nom du ministre, et comme s'il n'avait été en rien mêlé à toute cette affaire :
— Bien sûr. Du moment que Ton a des colonies, il faut pouvoir communiquer avec elles directement, et il faut être en mesure, le cas échéant, de les défendre et de les conserver. Or, on ne peut pas dire qu'aujourd'hui les nôtres soient à l'abri de toute attaque. En Indo-Chine, par exemple, nous devrions avoir des engins de guerre capables d'empêcher au moins les tentatives de débarquement, des torpilleurs, des contre-torpilleurs et des sous-marins sur le littoral, et des canonnières dans les rivières; la marine n'a rien envoyé. Enfin, espérons qu'avec les mesures qui seront exécutées le nécessaire sera fait.
Il s'arrête une seconde, et il continue :
— La responsabilité de cette incurie retombe à la fois sur les Chambres et sur le ministère. Nousn'avons pas une politique de prévoyance; nous n'avons qu'une politique au jour le jour; c'est un très grand malheur. Lors de Fachoda, nous avions été également pris au dépourvu; alors, c'a été le coup de feu: des réformes, des réformes, puis l'accalmie est venue, etl'on a oublié tout ce que l'on avait projeté. Arrive la guerre russo-japonaise; c'est la môme chose. Vite, vite, on décide d'envoyer dans les colonies tout ce qui leur manque, alors que depuis longtemps elles devraient l'avoir.
Tant pis! puisqu'il ne veut pas parler du Ministre de la Marine, je vais l'y forcer.
— Et M. Pelletan?
Il caresse sa moustache, se lève, fait quelques
pas.
— Il se dit très armé, et aflirme pouvoir prourer qu'il a accompli lout ce qu'il fallait. Attendons
5s résultats de Tenquête de la Commission, qui sera mgue. Tant mieux si le ministre peut démontrer [ue la marine n'est pas dans l'état lamentable où lous la voyons tous; tant mieux pour lui! Tant pis, i'il ne le prouve pas! il en subira les conséquences. Test l'événement de demain.
A ce moment, l'on annonça l'ancien gouverneur général de l'Algérie, M. Révoil.
Encore qu'il soit, parait-il, le plus accueillant des hommes, il est impossible de joindre M. Paul Doumer. Au moment où le conflit russo-japonais éveille et fixe lattention de tous, j'avais formé le projet de lui faire visite et, décidé à oublier la brillante carrière qui du professorat le conduisit au journalisme et du journalisme au Parlement, je ne voulais me souvenir que du gouvernement général de rindo-Ghine, qu'il occupa au sortir du ministère des Finances, de décembre 1896 à avril 1902. Cette charge si importante lui a donné sur les afl'aires d'Extrême-Orient, et en particulier sur le rôle de la France dans ces lointaines contrées, une compétence précieuse. J'allai donc, à deux reprises, à cette heure fort matinale où les premiers cavaliers militaires pénètrent dans le Bois, frapper à la porte de la I maison blanche qu'il habite, boulevard Suchet, à droite de la Muette; M. Paul Doumer était déjà
f: parti, une automobile l'emportait vers de multiples
rendez-vous. Je crus le découvrir à la Chambre; j'y fus trop tôt, il y vint trop tard. Enfin, je ne parvins jamais à le voir. Et qui pourrait, d'ailleurs, se vanter d'avoir vu un homme politique, si cet homme politique est de ceux sur qui compte l'avenir?
Combien je le regrette! Si j'avais réussi à lui arracher quelques instants, je serais, tout au matin, entré dans le petit salon, aux meubles asiatiques et parisiens, dont les murs se couvrent de délicieux paysages d'Indo-Chine. Quelques minutes se seraient écoulées, que j'aurais employées à regarder par la fenêtre les sections de fantassins en route vers la manœuvre quotidienne, ou à feuilleter le beau livre de Régamey sur le Japon, que supporte une table aux incrustations d'ivoire. Puis, brusquement, la porte aurait été poussée, et, mince, nerveux, les cheveux rejetés en arrière, le front haut, quelques fils d'argent dans la barbe, le corps moulé dans un complet de jersey, M. Doumer serait apparu assez semblable à un maître d'escrime. Une main tout de suite tendue, un sourire aimable, deux ou trois paroles de bienvenue; il se serait assis, les jambes croisées, se frottant les doigts, ses yeux vifs tournés vers moi, et notre conversatron eût commencé, sans préambule oiseux :
— Oh non! aurait-il fait, je ne pense pas que la guerre puisse avoir des répercussions sur l'Indo- Chine. C'est bien loin, d'abord, le Japon, de notre colonie, et puis les Annamites, voyez-vous, sont
désormais moralement conquis par nous : ils ne connaissent pas les Japonais, ils détestent les Chinois, et ils sont convaincus qu'avec nous ils seront toujours victorieux. Nous avons là-bas vingt mille hommes de troupes indigènes, bien disciplinés, dévoués à leurs chefs, agiles, braves, et, à force égale, supérieurs aux petits Nippons.
— Mais, aurais-je interrompu, je suppose — et plaise à Dieu que cette supposition ne se réalise jamais! — que la France ait une guerre à soutenir. L'Indo-Chine...
Et, tout de suite, comme piqué au point sensible, M. Doumer aurait répondu :
— Sur terre, la défense me semble très bonne. Outre nos vingt mille Annamites, nous avons dix mille hommes de troupe française ; c'est quelque chose, et si le matériel est complet et les munitions abondantes, c'est suffisant. Il est vrai qu'en 1900 nous étions vidés, mais depuis ce temps-là nous n'avons cessé de demander et de recevoir. Sur mer, le point d'appui de la flotte, le cap Saint- Jacques, oij doit se replier en cas de guerre l'escadre d'Extrême-Orient, est très puissant; il est garni de batteries redoutables, construites aux frais de la colonie; les casernements, longs d'un kilomètre, sont à couvert de toute cannonade, les artilleurs sont excellents, et de fréquentes expériences
I nous ont montré qu'en une heure et demie au I plus après que la présence de l'ennemi a été signalée, toutes les positions de la cote sont prêtes au
combat. Mais la défense mobile du cap est tout à fait insuffisante; il faudrait des canonnières, des torpilleurs et des destroyers, et ce qui est avant tout nécessaire, c'est de posséder en Extrême-Orient une véritable escadre. Nous avons là-bas une première division, trôsbonne, qui comprend trois croiseurs cuirassés de 10.000 tonnes : le Montcalm^ le Gueydon^ le Sidly (encore celui-lareste-t-il à mettre en état à son arrivée), et une seconde division de bâtiments légers: du type Pascal et Giiichen — des croiseurs de 2° classe non cuirassés, de 4.000 tonnes — qui, pour le combat, représentent une force extrêmement médiocre. Enfin, à Saïgon, se trouvent en réserve deux cuirassés : le Redoutable, qui lui du moins a encore une certaine valeur militaire, et le Vaidmn; mais le nombre des marins en réserve rendrait singulièrement difficile l'armement simultané de ces deux unités. Tout cela ne constitue pas une escadre homogène et dangereuse pour l'ennemi. Il faut absolument remédier à cette infériorité.
Vous pensez bien que, d'une compétence nulle en aflaires militaires et navales, je me serais gardé d'interrompre par un mot ce- clair exposé de nos ; forces asiastiques. J'aurais pieusement écouté, et pieusement j'aurais tâchi' à ne rien oublier. Puis, quand il aurait fini, nous aurions d'un bond sauté de l'Indo-Ghine au Japon. La guerre eût été dès . lors notre unique sujet d'entretien, avec ses consé- | quences, ses probabilités, ses résultats, et je me ii-
giire que M. Doiimcr eût dit des choses fort senihlables à colles-ci, avec de petits mouvements brusques qui auraient témoigné de son émotion:
— Je ne crois pas qu'il y ait des complications à redouter dans la première phase de la guerre. Les Chinois, par exemple, m'inquiètent, je ne dis pas le Gouvernement, mais le peuple. Que feraient-ils si les Russes subissaient de graves défaites? Ne fomenteraient-ils pas des troubles en Mandchourie, des insurrections qui s'étendraient, formeraienttache d'huile? Les moments difficiles sont encore lointains : tout ce qui s'est passé, ces fausses défaites, tout cela n'est que préliminaires. Les moments difficiles viendront, quand l'un des belligérants aura remporté quelque succès décisif. Que feront les autres puissances ? Que fera l'Angleterre surtout, ou plutôt que voudra-t-elle laisser faire? Pour moi, l'issue de la guerre n'est pas douteuse : nos amis les Russes seront vainqueurs. S'ils battent tout de suite les Japonais, la guerre sera terminée tout de suite ; si les Japonais sont victorieux d'abord, ils n'arriveront qu'à prolonger la guerre, car ce ne sont pas ces premières victoires qui diminueront en quelque chose la Russie, et sur terre que pourront les petits Nippons contre les grands Russes?
En cet instant, fatigué d'être assis, ou peut-être cédant à cette naturelle excitation que met au cœur des hommes les plus froids, pourvu qu'ils aiment leur patrie, la vision des dangers possibles, M. Dou-
mer se serait levé, aurait marché un peu, et aurait ainsi épanché son âme :
— Les Russes, voyez-vous, il faut être avec eux non pas seulement parce qu'ils sont nos amis, nos alliés, et peut-être demain nos frères d'armes, mais aussi parce qu'à cette heure ils sont au bout de TAsie les champions de l'Europe. L'intérêt de la race blanche veut la défaite du Japon. Si les Japonais étaient vainqueurs, ils galvaniseraient la Chine, ils la soulèveraient et la jetteraient contre nous, les Européens. Que manque-t-il aujourd'hui à la Chine? Une organisation et des chefs. L'esprit des mandarins, plongés dans de vaines contemplations de lettrés, a détruit l'esprit militaire: de là l'incroyable faiblesse de cet empire. Les Japonais, eux, créeraient de nouveau cet esprit militaire; ils créeraient une organisation et ils créeraient une disci- [)line,et comme les soldats Chinois sontaussi braves que les Japonais et plus vigoureux, je ne crois pas que nous pourrions résister à une telle masse d'hommes si elle se lançait sur nous.
C'est là ce que m'aurait conhé M. Paul Doumer si je l'avais vu, j'en suis certain, car il est à la Chambre un des rares hommes qui aient le raisonnable souci d'une France forte et respectée. Mais comment oserais-jc dire que je l'ai vu? La prudence, a dit un sage, est mère de la sûreté, M. Paul Doumer est prudent.
Ce n'est pas sans quelque inquiétude que je me rendis à l'ambassade de Russie. Si ardent que fût mon désir de pouvoir présenter à des lecteurs curieux la iigure encore nouvelle de M. de Nelidow, qui représente à Paris, depuis le 29 janvier seulement, l'empereur Nicolas II, je n'avais point la naïveté de croire qu'il suffirait de l'exprimer, pour qu'il se réalisât. Les diplomates, dit-on, sont mystérieux, muets et insaisissables. Combien plus de défiance encore, dans les circonstances actuelles, devait témoigner l'ambassadeur russe ! Cependant, je montai un petit escalier tournant, dans la cage duquel on avait à grand'peine logé un ascenseur, je traversai une salle où des vitrines renfermaient des antiquités que je ne m'arrêtai pas à regarder, et j'arrivai à un salon, qui pouvait être aussi un cabinet de travail. Des tapis et des broderies de Perse couvraient les murs ; une vaste panoplie d'armes orientales, adroite de la cheminée, occupait tout un
186 PETITES GONFESSION'S
panneau, et des meubles turcs et arabes, fins et compliqués de mille ciselures, voisinaient avec des sièges plus modernes, fauteuils et chaises de velours ou de cuir. Très grand, mince, la barbe blanche à deux pointes, les cheveux blancs autour du crâne nu, le nez petit, les yeux étroits et vifs abrités par des lunettes, un homme, vêtu de noir, s'avança et me tendit la main. C'était le comte de Nelidow.
Mes craintes commencèrent à s'évanouir devant un accueil si bienveillant, et, retrouvant un peu plus d'assurance, j'expliquai le but de cette indiscrète visite. Il s'assit près de la fenêtre, qui s'ouvrait sur la cour de l'hôtel; un guéridon chargé de lettres et de journaux me séparait de lui, il y déposa ses lunettes, se renversa un peu, croisa les jambes, joignit les mains :
— Eh bien! ht-il d'une voix lente et grave, il y a quarante-sept ans que je suis dans la carrière. Ma famille est fixée depuis plus de cinq cents ans en Russie : en 1380, durant la guerre contre les ïartares, un de mes ancêtres amena au secours du tsar un contingent lithuanien et demeura dans le pays. Mon père n'était pas diplomate; c'était simplement un grand propriétaire. Moi, je fis des études orientales à l'université, et je fus nommé attaché à l'ambassade d'Athènes. De là, j'allai à Munich, puis à Vienne, où j'étais secrétaire en 1870. Presque tout le reste de ma carrière, je l'ai passé à Gonstantinople. Le général Ignatieff y était alors ambassadeur; je rompis les relations avec la Tur-
qiiic comme chargé d'affaires et j'y signai le traité (le San-Stefano, comme second ministre plénipotentiaire. Après la guerre, je fus quelque temps à Dresde, puis je revins à Gonstantinople comme ambassadeur; j'y suis resté en tout quinze ans et j'y ai contracté avec vos représentants, M. de Montebcllo, M. Gambon, de solides amitiés. De là, j'allai à Rome, où je me suis lié intimement avec M. Barrère. J'étais venu, jusqu'à cette époque, assez rarement en France, si ce n'est dans les dernières années, à Ghàtel-Guyon, pour prendre les eaux. Et me voilà maintenant à Paris, il n'v a même
pas encore trois mois.
Les mains toujours unies, il parlait lentement, sans eiîort, avec une remarquable aisance. Derrière nous une bibliothèque, que surmontaient trois tableaux, montrait les titres de gros volumes : Mémoires du prince de Talleijrand^ Mémoires du /u'ince Czartorijski^ Byzantina Chronica^ De la Démocratie en Amérique^ par M. de Tocqueville, et des livres latins, minuscules et anciens. Une miniature de Napoléon s'accrochait près des rayons et, dans un retrait delà pièce, les portraits de deux pachas turcs étaient suspendus au-dessus d'un divan. Un sourire plissa ses lèvres, et il ajouta :
— Vous pensez bien que je n'ai pas eu le loisir de voir beaucoup de monde, depuis que je suis à Paris.
Un curiosité bien naturelle m'arracha deux ou trois mots. Loin de feindre de ne les avoir point entendus, il les recueillit et répondit :
— Mais non, nous ne croyions pas à la guerre, et M. Delcassé, pour lequel j'éprouve la plus vive sympathie, et dont j'admire le grand sens politique, avait bien raison de n'y pas croire non plus. Quand on écrira dans cent ans l'histoire des négociations préliminaires, on constatera que rien ne laissait présager ce qui est arrivé. La Russie avait envoyé sa réponse; avant qu'elle fût reçue, le Japon rompit les relations. Vous connaissez tout cela d'ailleurs : le rôle du ministre japonais à Londres, sa dépêche à Tokio... on a tout raconté. Et d'ailleurs cette guerre aura pour nous un excellent résultat. Grâce à cette immigration considérable de soldats et de fonctionnaires, elle rendra plus russe qu'elle ne l'était la Sibérie orientale ; elle la rapprochera de la Russie, elle la fondra davantage dans elle. Cette guerre, en effet, sera longue. 11 doit y avoir là-bas, en ce moment, 200 ou 250.000 hommes. Mais je crois bien qu'on ne commencera pas les opérations avant d'en avoir concentré 200.000 encore, et rien de décisif n'aura lieu avant trois et peut-être quatre mois. La Sibérie orientale, alors, sera devenue complètement russe : elle sera comme le reste de l'Empire, qui, en face de l'ennemi, a manifesté une si admirable communauté de sentiments... Vous, par exemple, les Français, vous avez eu un magnifique élan d'amitié, et j'ai encore reçu ce matin, un télégramme de l'empereur qui me demande d adresser à tous et à toutes ses remerciements. Tenez! j'ai là des milliers de lettres :
demandes d'engagements, offres d'argent, offres de service. Malheureusement, nous ne pouvons pas accepter les engagés étrangers... Peut-être seulement pourrons-nous prendre des médecins de votre Croix-Rouge, si notre personnel devient insuffisant.
— Et vous pensez bien, demandai-je, que le conflit est localisé?
— Olî ! oui, fit-il spontanément. 11 y a bien la Chine, qui pourrait nous inquiéter, avec les troupes des maréchaux Ma et Yan-Shi-Kaï, et les bandes de brigands. Nous avons adressé à la cour les plus vives protestations, et l'impératrice a promis d'observer la plus stricte neutralité. Il faut d'ailleurs séparer complètement le Gouvernement de Pékin des bandes de Kounghouses et des troupes presque indépendantes des maréchaux.
Deux ou trois minutes s'écoulèrent. Il se redressa, prit sur la table voisine une statuette charmante, où le jeu des muscles était exprimé avec une science infinie :
— Regardez-moi ça, fit-il, les yeux ravis. C'est la statue d'Alexandre, par Lysippe. C'est moi qui ai découvert l'original, à qui manquaient les jambes, et celle-là n'est qu'une reproduction et une restauration due à un sculpteur italien. M. Guillaume, le directeur de votre école de Rome, ne cessait de s'extasier sur l'anatomie du dos et des bras.
Je le contemplais, un peu étonné, et cet étonnement, que je ne cherchais pas à dissimuler, l'amusa.
— Eh oui! reprit-il, j'adore l'archéologie. J'ai fondé à Gonstantinople un institut archéologique russe, et un autre à Rome. J'ai assemblé patiemment une coUecion d'antiquités grecques, des bijoux surtout, dont j'ai publié une édition à Leipzig. On m'a nommé membre honoraire de l'Académie des Sciences de Pétersbourg et membre de l'Institut archéologique allemand. Mais je n'ai aucune prétention à passer pour un savant : je ne suis qu'un amateur.
Il s'était levé, et il parcourait le salon. Enchanté, il montrait, expliquait, discutait, racontant d'où provenait tout ce qu'il avait recueilli, et chez qui, et comment il l'avait eu.
— Tenez ! voilà de vieux bronzes arabes du xiv'' siècle ; ceci, c'est une porte de synagogue que j'ai transformée en armoire, en rabattant les volets latéraux. Ce fauteuil et ce coffre, c'est du style baroque turc. — Vous voyez, il y a un peu d'ornementation Louis XV, surchargée par exemple. — Ah! voilà une chose que je n'ai encore jamais montrée à personne, cette miniature de Madame Elisabeth, que j'aidécouverte à Gonstantinople. Est-cejoli?M.Gain, le directeur de Garnavalet, doit venir la voir un de ces jours.
Il m'entraînait : il quittait le salon, et pénétrait dans la chambre contiguë oii, en arrivant, j'avais aperçu les vitrines. Là, s'entassaient, rangés avec ordre, mille objets d'art, bustes, vases, médailles, poteries, bijoux, et, à part, en des cages de verre
supportées par des colonnes massives, une admiration émue avait isolé, afin qu'on pût mieux en goûter tout le charme, des statuettes exquises de grâce et de finesse. Muet, je regardais ces richesses anciennes, courbé vers elles, et j'entendais, derrière moi, me dépassant de toute sa haute taille, M. de Nelidovv, cicérone bienveillant et empressé. — Regardez un peu cette Vénus du m*" siècle... Je l'ai trouvée à Gonstantinople. Est-elle parfaite!... VA ce Bacchusî... Et ce buste avec les taches rouges, c'est de l'art de Thrace... Cette Victoire aussi est belle. Je ne crois pas par exemple que ce soit une Tanagra. C'est plutôt une Myrrhéna... Ah! il y a beaucoup de byzantin. En vérité, c'est le byzantin qui m'intéresse surtout...
Une chaire est vacante, en ce moment, au Collège (le France, celle de littérature française, où professait Emile Deschanel, et de nombreux candidats se sont mis sur les rangs. On cite M . Gaston Deschamps, qui est critique, dit-on, quelque part à Paris etdont le titre le plus fameux est d'avoir attribué à M. Fernand Gregh une poésie de Paul Verlaine, ou à Paul Verlaine une poésie de M. Fernand Gregh ; M. Paul Desjardins, qui fut naguère l'apôtre d'un assez vague néo-christianisme ; M. Abel Lefranc, dont quelques lecteurs, jusqu'à ce jour, connaissaient les ouvrages sur Rabelais et Marguerite de Navarre; M. Le Roy, qui s'est assuré un cours libre en Sorbonne. Compétitions propres à étonner tous ceux qui s'obstinent à croire qu'une telle place peut être uniquement occupée par un homme de grande valeur, de quelque opinion politique ou de quelque confession qu'il soit. A vrai dire, il y a bien un autre candidat, M. Ferdinand Brunetièrc, direc*
teur de la Revue des Deux Mondes et maître de conférences à l'Ecole normale supérieure. D'excellents esprits considéraient que les vigoureuses et originales études littéraires qu'il a écrites, les longues années consacrées à former les meilleurs de nos jeunes maîtres, la rude indépendance de son jugement, la sûreté et la richesse de son érudition le désignaient de droit et sans conteste. Mais M. Brunetièrc juge que Bossuet eut quelque talent et mérite d'être estimé, il considère que la foi peut subsister à côté de la science, et la République, enfin, qu'il aime ne ressemble pas à celle dont nous jouissons présentement. Voilà plus qu'il n'en faut pour lui attirer toutes les antipathies de ces libres penseurs qui, n'étant pas des penseurs libres, n'admettent pas qu'on pense autrement qu'eux. Affolé, le Gouvernement essaya de transformer la chaire ; il n'y réussit pas, et M. Brunetière sera sans nul doute présenté le premier par le Collège de France et T Académie. M\n de n'avoir pas à le nommer, M. Ghaumié, plein d'astuce, s'est dépéché, contre tous les usages, de nommer à la chaire d'histoire générale des sciences, au lieu de M. ïannery, M. Wyrouboff, bien qu'il eût été proposé en second, créant ainsi un précédent qu'il invoquera à la minute nécessaire. Quel péril pour la France, en effet, si M. Brunetière ne profitait pas d'un cours de littérature pour exposer à des auditeurs dont l'âge varie de vingt à soixante ans des idées collectivistes, ou anticléricales, ou antimilitaristes! Notre mal-
M. FERDINAND BRUNETÎÈRE 197
heureux pays n'aurait pas vingt-quatre heures à vivre.
Je tus voir, un matin, M. Brunetiôre dans cette rue silencieuse et écartée qu'il habite, près du Luxembourg, avec d'antres lettrés et des artistes. Je le trouvai assis à sa table de travail, dans un cabinet tapissé de livres, près de la cheminée où pétillait un feu de bois. Sa jaquette noire s'ouvrait sur un gilet rouge ponceau en velours frappé, que fermaient des boutons d'agate, et un large plastron de satin, couleur feuille morte, oii se piquait une médaille ancienne montée en épingle, s'étalait audessous du col aux cassures impeccables; sur les bottines vernies, le pantalon gris descendait avec un pli rigide. Une longue écriture nerveuse couvrait des feuillets épars devant lui, et, sur une brochure, un paquet de tabac jaune se dressait, très entamé, à côté d'une boîte d'allumettes. Ses doigts secs roulaient une cigarette. H leva veri moi ses yeux étroits et vifs, qu'abritait un lorgnon, et, sa figure maigre tendue par une légère curiosité, il se prit à rire en sourdine :
— Je suis à votre disposition, dit-il.
J'ai eu naguère pour examinateur M. Brunetière, et les bons petits lycéens que nous étions alors à Louis-le-Grand racontaient sur lui des histoires pittoresques... 11 avait souffert, disait-on, la faim, la soif et le froid, courant, vers sa vingtième année, au quartier Latin après des leçons qui le fuyaient, et nous nous le représentions, minable, hâve et
tremblant, travaillant alors dans une mansarde, près d'un poêle vide, à démolir les pontifes de l'école naturaliste et à composer les panégyriques des grands classiques. Les souvenirs, si proches encore pour moi, que j'évoquais comme prologue à notre entretien l'amusèrent. Il les écoula, renversé dans son fauteuil, la tête dans les épaules, fumant sa cigarette à petites aspirations pressées. — Oh! oh! fit-il, mes débuts ne sont pas aussi intéressants que ceux-là... J'étais candidat à l'Ecole Normale, mais candidat malheureux à cause du thème grec, quand éclata la guerre, et je m'engageai dans l'infanterie de ligne. La paix signée, je revins à Paris. Je menai alors l'existence banale des jeunes gens qui veulent se consacrer à la littérature, malgré leurs parents. Avec Paul Bourget je donnai des leçons, et je fis des classes dans des boîtes à bachot, jusqu'au jour où l'accès de quelques revues, la Revue bleue, la Revue des Deux Mondes^ et de quelques journaux me fut permis. Mon premier article qui attaquait le roman naturaliste, eut un certain retentissement. Zola, Daudet, Alexis — et même M. Hector Malot — se révoltèrent, et imaginèrent, pour me punir, de me disputer le droità l'existence. Paraissait-il un article signé de mon nom : « C'est un pseudonyme, disaiton; il est d'un tel. » Cela dura trois ans. En 1878, enfin, on voulait bien reconnaître et avouer que j'existais vraiment. Ces premiers articles déterminèrent ce que je devais être, un criti(|ue litt('raire, \
mais un critique qui ne séparait pas la critique de riiistoire et qui, par cette raison même, était naturellement amené au professorat. A Louis-le-Grand, à Sainte-Barbe, à Chaptal, je fus chargé de l'enseignement littéraire dans les classes de sciences, et en 1886, grâce à Gaston Boissier, à Ernest Lavisse, à M. Liard, je fus nommé maître de conférences à TEcole Normale. En ce temps-là, il n'y avait presque pas de professeurs de littérature française, et mon seul concurrent était Charles Bigot. H y a dix-huit ans maintenant que j'occupe cette chaire.
D'une voix qui n'est pas forte, mais perçante, et qui, montant et s'abaissant, scande et martèle les mots, en propositions admirablement construites et sans peine, longues et souples, M. Brunetière retraçait, sans se perdre en des détails, sa vie de professeur et d'écrivain. Inlassablement, il fumait, jetant une cigarette à peine brûlée pour en rouler une autre, et ses doigts, son pouce et son index portaient pour toujours la teinte révélatrice de cette anodine passion. Cependant, si M. Brunetière est professeur et critique, il n'est pas que cela. Des discours et des conférences, à la Sorbonne, en province et à l'étranger, révèlent en lui un homme qui aime la lutte, la discussion ardente, la controverse, et qui bataille pour les idées qu'il croit justes. En dehors de l'Ecole Normale, il exprime ses opinions sur ce qui se passe, et, selon une phrase de M. Emile Faguet, il dit ce qu'il est comme citoyen et ce qu'il désirerait qu'on fut.
— Vous êtes un hoaime d'action, lui ai-je dit. Un éclair a glissé sous ses paupières, il s'est levé
un peu, et il réfléchit.
— Un homme d'action ! fil-il ; il faut s'entendre. Pas un homme politique, en tout cas. Un des principes que j'ai le plus constamment appliqués, c'est de ne me mêler jamais de politique. Cependant, il arrive parfois que la politique touche à l'objet même de nos travaux. On ne peut étudier l'histoire littéraire sans étudier, non seulement les formes littéraires, mais aussi et surtout les idées, et en étudiant les idées, ce sont des assertions autant politiques que morales que l'on rencontre sur son chemin. Tenez! je suis de ceux qui regrettent que la Ligue de la Patrie française soit une ligue politique, et non une ligue d'action morale. Je crois qu'il faut avant tout redonner à la France une moralité : c'est le tempérament français qui est atteint, ce sont des idées morales et sociales qui sont renversées et ce sont elles que j'essaye de rétablir. Peu m'importe la forme du gouvernement : que nous ayons demain un César, ou un roi, ou un Robespierre, je poursuivrai la même campagne. Le mal dont nous soufl'rons est trop intime, trop profond pour être réduit à une cause politique.
Il s'arrêta quelques secondes, le temps d'allumer sa cigarette éteinte, et, cédant cette fois tout à fait ù un mouvement d'éloquenc(% il reprit :
— Je me suis attaché particulièrement à rétablir
ridée religieuse, parce que c'est elle qui, aujourd'hui, constitue la question la plus aiguë. Pour beaucoup de nos contemporains, l'œuvre de la Révolution a été interrompue, et elle ne sera complète, dans ce pays, qu'après la ruine définitive de toute religion. Ces lettres d'Emile Deschanel, qu'on a publiées l'autre jour, le prouvent d'abondance : c'était un modéré pourtant et un brave homme, mais il ne souhaitait pas moins que la disparition absolue de tout vestige religieux. Or, plus je réfléchis, et moins je vois comment on peut établir la morale d'une société civilisée sans un minimum de religion. Et sans doute, moi aussi, tout comme M. Léon Bourgeois, j'ai tâché de construire une morale sur la base de la solidarité ! Mais, en vérité, comment ferais-je comprendre aux malheureux que leur misère est solidaire de mon aisance ou de mon luxe, et comment pourrais-je, au nom de la solidarité, leur conseiller une résignation dont moi-même je serais incapable?
Ainsi, homme d'action politique, M. Brunetière ne voulait pas l'être et ne l'était pas: il n'était qu'homme d'action morale; il le disait et sans doute il avait raison. Il restait au moins qu'il était homme d'autorité; de cela, j'étais sûr, car tout, dans sa vie et dans ses œuvres, le prouvait, me semblait-il, le dogmatisme de sa critique, l'unité de ses convictions, sa figure même volontaire, entêtée. En deux minutes, M. Brunetière creva cette dernière illusien ;
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— Pour dire d'un homme qu'il est un homme d'autorité, surtout quand il a mon âge, cinquantecinq ans, il faudrait qu'il eut traversé des situations oii il eût pu exercer quelque autorité. Or je n'ai jamais eu la possihilité d'exercer une parcelle d'autorité sur mes semblables. Ai-je jamais eu d'innombrables employés à diriger, un département à administrer, un service à assurer dans quelque ministère, une usine à surveiller?
Je voulus l'interrompre : ce raisonnement spécieux ne me convainquait pas, et il m'apparaissait que, sans avoir jamais détenu un atome de pouvoir, on pouvait cependant, en tant que doctrinaire, être homme d'autorité, mais il ne me laissa pas le temps de parler :
— Quant à dire que je crois possible de gouverner sans autorité, non, certes non. Mais quel homme sensé ne pense pas ainsi? 11 reste simplement que j'exprime mes idées d'une façon assez nette et qu'en entrant dans un débat, si je juge avoir raison, je le dis peut-être avec plus de force que les autres.
Un sourire flotta sur ses lèvres, et il ajouta :
— Tenez, hier on m'a apporté une coupure de journal oii un de mes anciens (élèves affirme que ma nomination au Collège de France serait une honte pour l'enseignement supérieur. En voilà un, par exemple, qui est autoritaire, puisqu'il prétend tout simplement qu'il est honteux de penser autrement que lui. Afl'aire compliquée à plaisir, d'ailleurs, que cette affaire du Collège de France, et
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qui serait bien simple, si l'on voulait. Je suis depuis dix-huit ans titulaire à l'Ecole Normale, avec un service double de celui du Collège de France et des appoinlemenls semblables. Je suis un peu fatigué, et je demande tout bonnement à passer d'une maison dans une autre. C'est, à l'ordinaire, une demande à laquelle on n'oppose pas de refus. Toute l'aflaire se ramène à cela, qui est peu. Et si les autres candidats, dont certains ne sont que professeurs de rhétorique, désirent si vivement entrer dans l'enseignement supérieur, qu'ils commencent par où j'ai commencé ; qu'ils postulent ma place de l'Ecole Normale.
Aussitôt, pour réparer le temps perdu, il roula une autre cigarette.
M. ABEL LEFRANC
M. ABEL LEFRANC
Par vingt-deux voix contre douze, l'assemblée des professeurs du Collège de France, réunie pour présenter au ministre de l'Instruction publique un candidat à la chaire vacante par le décès de M. Emile Descbanel, a désigné en première ligne M. Abel Lefranc. L'étonnement causé par ce vote n a pas été médiocre : il semblait impossible que M. Ferdinand Brunetière, Fhistorien hors de pair de la littérature française, ne l'emportât pas sur tous ses concurrents. Peu importaient ses opinions politiques, le Collège de France étant avant tout et par principe l'asile le plus noble où doit s'abriter l'absolue indépendance de l'enseignement supérieur. Cependant, pour des raisons peut-être peu louables, il subissait un échec. Quel était donc ce rival heureux, dont le nom connu d'un petit nombre était soudain jeté au grand public? Secrétaire du Collège de France, maître de conférences à l'Ecole des
autes Etudes, président de la société des études
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rabelaisiennes, associé de la « Royal Society of Littérature » de Londres, archiviste aux Archives nationales: ses titres étaient multiples. L'on savait aussi, sans détails très précis, qu'il s'était beaucoup occupé de Calvin, de Rabelais, de Marguerite de Navarre et d'Etienne Dolet... Les imaginations peu documentées se représentaient un vieil érudit à cheveux blancs, continé dans son cabinet de travail, les yeux fatigués d'avoir compulsé des livres anciens et des manuscrits, la redingote usée et teinte par la poussière des bibliothèques, ime manière enfin de savant en us. Pour satisfaire une curiosité bien naturelle, je fus le voir.
Je le trouvai au Collège de France, sous les toits, dans une chambre étroite, toute encombrée de livres et de brochures, dans l'aile vénérable qui date de Louis Xlll. Il était jeune, grand, plein de vie; parmi ses cheveux châtains, nul fil d'argent ne se montrait; ses yeux étaient largement ouverts et brillants... il n'avait pas du tout l'air d'un érudit. Cette découverte me causa quelque contentement; les vieux savants détestent qu'on les dérange ;celui-làneleur ressemblait en rien. Empressée il dégageait des sièges hors des amoncellements de revues et de papiers, fouillait dans des tiroirs, tirait des volumes hors des rayons, cherchant tout ce qui pouvait m'ôtre utile, et enfin, assis en face de la cheminée, avec des gestes vifs, une parole rapide, il retraçait sa vie. Né en 1863, dans l'Oise, il avait été collégien à Noyon, puis il était
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entré, en 1882, à l'Ecole des Chartes, où il avait eu pour maîtres Paul Meyer et Géry. En môme temps, il suivait à l'Ecole des Hautes Etudes les cours de Monod et de Hanotaux. En quittant les Chartes, il avait passé un an à l'étranger, étudiant à Leipzig, à Berlin, à Vienne, l'histoire politique et littéraire des époques modernes, puis il était rentré à Paris. Premières années calmes, laborieuses et régulières, qui n'annoncent rien d'étonnant... Sans doute sera-t-il désormais un archiviste zélé et minutieux... Mais le voilà qui s'anime, son geste est plus saccadé, ses yeux plus mobiles, et de petits rires heureux ouvrent ses lèvres.
— Alors donc, en sortant de l'Ecole, je publie, en 1887, une thèse sur la ville de Noyon et ses institutions. Les recherches que j'avais entreprises pour l'écrire m'amenèrent à trouver des renseignements inconnus sur Calvin. Vous savez, n'est-ce pas? que Calvin était de Noyon. Et même — c'est assez curieux — son grand-père maternel s'appelait Lefranc, et, ainsi que firent mes propres ancêtres, il vint du Cambrésis se tîxer un beau jour à iNoyon, oiî sa fille épousa celui qui devait être le père de Calvin... De là mon livre sur la jeunesse de Calvin, ses origines, ses études, les amitiés robustes et charmantes de confiance qu'il garda dans sa ville natale, catholique pourtant. L'Acadé- |mie le couronne, et il me vaut l'amitié précieuse de iCherbuliez et de Renan. Avec Renan je parlais sou- [vent et longuement du xvf siècle et de toutes ces
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grandes figures avec lesquelles il était très familier, Ramiis, Dorât, Amyot... etlesautres.il avait un culte pour Marguerite de Navarre. Un beau jour, il me demanda pourquoije ne dirigeais pas mesnouvelles recherches autour de lachartede fondation du Collège de France. Je suis son conseil, et j'apprends ainsi qu'il n'y avait pas eu de fondation en règle, et que tout s'était passé le plus simplement du monde, afin de ne pas alarmer la Sorbonne. Je donnais làdessus, en 1890, une conférence à laquelle Renan, bien que très souffrant, tint à assister et où il lança l'idée d'un monument à François P"" et h Marguerite. Ainsi j'écrivis l'histoire du Collège de France depuis ses origines jusqu'à la fin du premier Empire, et j'entrai ici comme secrétaire... Tout naturellement, je m'occupai de Marguerite de Navarre, l'inspiratrice du collège. Un après-midi de Mi-Garéme — ah! je n'oublierai jamais ce jour-là — j'entre à la Bibliothèque nationale, vers deux heures. Je parcours des manuscrits, et, tout à coup, j'en trouve un, tout à fait inconnu, qui contenait 12.000 vers inédits de Marguerite. Et il n'y a pas à dire, ils étaient bien d'elle, les 12.000 vers, Ah! quelle émotion! Je vois tout cela comme si c'était hier, la salle, la table, le manuscrit, et puis moi... 12.000 vers inédits!
Il s'arrêta, frémissant. Chasseur de trésors, il \ revivait l'inoubliable minute où soudain celui-là était apparu. Tempérament passionné d'ailleurs et sensible que le sien, tempérament d'artiste peut-AIre
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autant que de savant. M. Victor Cousin adorait M"^ de Longueville, dont il contait la vie mouvementée, M. Abel Lefranc devait aimer d'amour Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre. Ses idées religieuses et ses idées politiques, l'influence exercée sur elle par saint Paul, Platon et Dante, l'existence spirituelle et délicate de la société qu'elle avait formée : nul homme en France sans doute ne connaissait tout cela comme lui, et nul homme surtout ne goûtait autant de bonheur à le savoir, autant d'émotion à l'écrire, autant de joie à l'évoquer. Rabelais môme, auquel il s'était si fort intéressé, pour lequel il avait fondé une société d'études, recrutant des adhérents dans les deux continents, et créé une revue, ne Siuscitait pas en lui la même ardeur. Si colossal qu'il fût, Rabelais n'était qu'un homme.
Cependant, ce savant, violemment épris du xvi" siècle, était l'éditeur des derniers ouvrages inédits d'André Chénier, qui révélèrent sous le poète idyllique et élégiaque un politique si profond, un historien si intuitif, précurseur de Strauss et de Renan. Noyon, Calvin, Marguerite, Rabelais, ces quatre noms repéraient une carrière nettement I parcourue, témoignaient d'une pensée précise et » volontaire. Mais Chénier... quelle raison expliquait j ce saut brusque de deux cents ans?
— Eh bien! fit-il, j'avais toujours songé à aller une fois vers des périodes plus modernes. J'adore ce xvi^ siècle, non seulement dans ses livres, mais dans Paris même, dans ce quartier d'Ecoles où
j'essaie, aidant mon imagination par de vieux plans, de vieilles gravures, de le retrouver; mais j'aime aussi le siècle oii je vis. Je ne crois pas tous ceux qui crient à l'abaissement de notre littérature. Nos conteurs d'aujourd'hui sont tellement les frères de ceux que j'ai si longtemps étudiés!... Maupassant, Arène et les autres, ce sont les mêmes sentiments, c'est la même manière, c'est le liieme esprit... il n'y a pas de solution de continuité. Et puis, on ne peut pas aimer seulement un siècle de notre histoire ; en aimer un, c'est les aimer tous, car on ne peut pas comprendre et goûter l'un sans Tautre... Pour Ghénier j'ai toujours eu une particulière inclination. Gaston Paris, souvent, m'avait dit tout l'intérêt qu'il y aurait à publier les derniers papiers inédits de Ghénier. En vain M. Becq de Fouquières avait-il demandé à Gabriel de Ghénier, le neveu du poète, de déchilTrer les manuscrits qu'il possédait. En vain, quand Gabriel de Ghénier publia chez Lemerre l'édition extrêmement enrichie des OEiwres poétiques^ les critiques le supplièrent-ils de montrer les originaux, afin de résoudre bien des points contestés. A la mort de Gabriel, ils furent déposés à la Bibliothèque nationale, avec défense de les communiquer avant sept ans révolus. Je me présentai au bout de la sixième année : on me pria de repasser douze mois plus tard. Je repassai; on brisa les scellés. Ils emprisonnaient des notes philologiques et littéraires, des notes sur les littératures orientales, la chinoise (ît la persane notamment; des
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fragments sur le christianisme, des projets et plans de poésie.
En face de moi, une bibliotiièque pendue au mur supportait, innombrables, de vieux livres aux vieilles reliures, tandis que, plus bas, se pressaient des livres tout récents. Il surprit mon regard, et déjà il s'était levé, atteignait des volumes, me les donnait pieusement :
— Ce sont les discours d'Etienne Dolet, avec un autographe de lui, le seul que l'on connaisse... Et puis, voici l'édition de la Parfaite Amic^ d'Heroë... Et puis j'ai aussi de curieuses éditions modernes; une, entre autres, de la Chèvre d'Or, avec cette dédicace : à Anrélien Scholl, écrivain françau, Paul Arène... mais Scholl a oublié de lire le livre; il n'est même pas coupé.
M. CAMILLE ERLANGER
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M. CAMILLE ERLANGER
Il y avait, vers 1873, quelque part dans Paris, un bambin de dix ans qui était fou de musique. Nul de ses ancêtres, pourtant, n'avait cultivé cet art plus qu'il n'est d'usage dans les familles bourgoises, et nul n'y avait même goûté un plaisir particulier. Pour lui, il employait déjà, à cet âge tendre, ses heures de liberté à écrire des compositions dont on devine la fantaisie, et se montrait, avant même d'être bachelier, un auditeur assidu des concerts Pasdeloup. Il jouait enfin si habilement du piano qu'un beau jour une élève de Berlioz, qui l'avait entendu, se présentait d'elle-même à sa mère et lui conseillait de le faire entrer au Conservatoire. L'enfant docile entra au Conservatoire, voulant en sortir virtuose... Comme le hasard change les carrières les plus déterminées? En même temps qu'il suivait la classe de Mathias, professeur de piano, il suivait en simple curieux celle de Durand, professeur d'harmonie ; et voilà qu'il se passionna pour ce qu'il
apprenait chez Durand, se désintéressa de ce qu'il apprenait chez Mathias, et qu'au lieu d'être celui qui interprète, il souhaita être celui qui crée. Dès lors, adieu piano, gammes, arpèges, et adieu premières ambitions ! Un désir plus haut était né en son esprit, qu'il tâchait et qu'il réussissait à réaliser, car, élève de Delibes, il le quittait en 1888 avec le grand-prix de Rome, et envoyait, deux ans plus tard, de la villa Médicis, sa première œuvre. Saint Julie fi rHosjjitalier, d'après le conte de Flaubert, qui trouvait à la fois d'ardents admirateurs et d'obstinés détracteurs. Le petit garçon, devenu grand, tenait ses promesses : c'était d'un galant homme...
D'une voix très douce, d'abord un peu gêné par l'appareil pourtant simple d'une visite un peu officielle, puis s'abandonnant davantage et conquis peut-être par le charme du passé qu'il évoque, M. Camille Erlanger, à la veille presque du jour où l'Opéra va représenter le Fils de r Etoile, retraçait ainsi, vite et net, les années écoulées... Aujourd'hui le petit garçon de naguère est de taille moyenne, et avec sa tête ovale dont le crâne se dénude, son menton gras et arrondi qu'effile une barbiche, ses lèvres minces qu'ombrage une moustache, ses yeux caressants, tendres et vifs, et aussi son petit ventre de Parisien sage, tranquille et heureux, il ressemble à M. Gapus. 11 s'est assis à une grande table, sur le verre de laquelle reposent, au milieu de vieux et terribles pistolets et de calmes statuettes saintes, les épreuves toutes fraîches de la nouvelle partition.
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Nul l)ruit ne monte jusqu'à nous, car cette petite rue, bordée de jardinets, où il habite, encore qu'elle soit à deux pas de la Porte-Maillot trépidante et sonore, est comme ouatée de silence. A travers la grande baie vitrée de la pièce, les glacis tout proches allongent leursgazons pauvres etsecs,d'oùs'élancent des arbres noirs et défeuillés.
— Alors, achève M. Erlanger, les mains jointes, le Conservatoire et l'Opéra exécutèrent des fragments de Saint Julien... Nul directeur n'a jamais voulu le représenter en entier... et pourtant j'y tiens, à cq Saint Julien... Et puis, tout de suite le théâtre m'a attiré irrésistiblement. Le théâtre, c'est l'art musical intégral. La symphonie, les voix, les masses chorales, toute la vie y est exprimée et toute la nature... Au concert, il n'y a que la symphonie.
Quel intérêt oft're, pour comprendre le talent de M. Erlanger, l'aveu rapide, brusque, immédiat de ce goût spontané et invincible du théâtre ! 11 est musicien, mais il est avant tout un dramaturge, et sans doute, à voir jouer en 1897 Kermaria à l'Opéra, et en 1900, àl'Opéra-Gomique, le Juif polonais., nousavions bien saisi que, si M. Erlanger élit d'instinct les sujets frissonnants où quelque mystère plane et rôde, et poète musical du remords aime ce qui est à la lois invisible et terrifiant, l'horreur déserte des forêts où bruissent des paroles dont nul ne devine les lèvres qui les prononcent, le silence profond tout à coup bouleversé des manoirs d'Armorique, la hantise soudaine et obsédante du cauchemar, c'est
qu'il y trouve avant tout des actions et des effets dramatiques, intenses et puissants. Mais voyez comme il est hasardeux d'attribuer à l'œuvre d'un artiste une pensée unique qui la dirige, tantôt cachée, tantôt manifeste : il a réfléchi quelques instants, il a tripoté sa barbe et, avec un sourire :
— Je ne soupçonnais pas, fait-il, tout ce qu'on a découvert dans mes œuvres, mais enfin j'accepte bien volontiers qu'elles le renferment, et sans doute l'y ai-je mis avec assez d'inconscience. Bach, Beethoven, Weber, voilà mes vrais maîtres. Cependant, l'unité de mon œuvre ne m'apparait pas très nettement : je cherche, au contraire, toujours à ne jamais me répéter. Voyez combien diffère Kermaria de Saint Julien r Hospitalier^ ou le Juif polonais du Fils de FEtoile. Saint Jnlien est mystique et fantastique; Kermaria^ pittoresque et idyllique; le Juif polonais^ dramatique; le Fils de l'Etoile, symbolique. Aphrodite, que je viens de terminer, n'est que passion violente. Française, par exemple, je crois que mon œuvre est bien française, bien de cette école présente qui compte Leroux, Charpentier, Debussy, d'Indy; française par le souci constant du rythme, la netteté du contour mélodique, la déduction logique des harmonies.
Quant à mon inspiration, j'écoute chanter la nature : de là tout ce qu'il y a de descriptif dans ma musique, et de là aussi le cadre très sonore où je place toujours mes personnages. Et qu'y a-t-il de plus divers que la nature?
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Il ne me semble pas que M. Erlanger ait raison. Tout cela constitue justement une unité. Ce sont les formes qu'il varie, mais le fond, si je peux employer ce mauvais mot, demeure le même. Saint Julien^ Kermaria^ le Juif polonais^ ce sont bien, dans des cadres différents, dans des situations différentes, les mêmes aspirations, les mêmes préférences, les mêmes préoccupations, d'un esprit d'artiste très défini. Et quant à son orchestration... Mon Dieu! on allai-je m'engager, et dans quelle galère m'embarquer? Moi, chétif et ignorant, parler d'un pareil sujet, prononcer un pareil mot! Ai-je donc entièrement perdu la connaissance de la valeur des termes et de leur poids? Par bonheur, la Providence m'a sauvé, et c'est M. Erlanger qui m'interromps et continue ce que j'ai si imprudemment commencé.
— Oh I mon orchestration. . . je n'ai jamais appris à orchestrer. J'entends en moi les sonorités avec une très grande lucidité, et j'écris ce que j'entends. L'orchestration est à la musique ce qu'est la peinture au dessin. La mienne a ceci de spécial d'être une opposition constante de timbres. De même qu'en peinture une couleur s'oppose à une autre, de môme...
— Mais vous avez dû être peintre; vous empruntez à la peinture toutes vos comparaisons...
Il incline la tête, dénoue ses doigts :
— Oui, j'adore la peinture, et j'ai même peint quelques aquarelles à Rome. Mais j'ai renoncé à la
palette depuis longtemps, et je me contente de bibeloter chez les marchands d'antiquités et de curiosités. Bibelotier, ah ! par exemple, un enragé bibelotier!
Incidente aussi vite close que soudainement amenée! M. Erlanger ne m'emmènera pas avec lui chez les antiquaires, où, insoucieux du premier Empire, il passe des après-midi à chercher du Louis XV, du Louis XVI et de la Reaaissance, et nous n'abandonnerons pas la musique pour les trésors que découvre toujours un collectionneur dans les boutiques de bric-à-brac... Ses doigts feuillettent, un peu énervés, la partition du Fils de r Étoile, étalée devant lui, et entr'ouvrent le livret qui tout à côté montre la couverture rouge de ses actes... Il n'est plus aussi calme, aussi pondéré... il s'anime, il se laisse aller à des gestes.
— Tenez! dans le Fils de r Étoile, tous les éléments qui font du théâtre l'art musical intégral, ont été employés : les mouvements de foule sont très importants, le ballet prend part sans cesse fi l'action, les personnages sont symboliques et humains... J'éprouve pour ce très beau poème de Catulle Mendès la plus vive des admirations.
11 se tait une minute, feuillette encore, puis lit, explique, commente, s'emporte, s'enthousiasme.
— Sous l'empereur Hadrien, un H('breu, Barkô! Ke Ba (ce qui signifie : Fils de l'Etoile) entrepritj de pousser à la révolte ses compatriotes, afin d( reconquérir la liberté perdue et de rebâtir le
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temple de Jérusalem. Soit qu'il eût cédé au pouvoir de la volupté et de la fortune, soit que ses forces l'eussent trahi, il échoua, et le triomphe du général romain Julius Severus amena la ruine complète du temple et la dispersion totale du peuple... Voilà le fait historique sur lequel Mendès a écrit le poème. C'est le poème de la Fatalité, ou, si vous voulez, de l'Inutile Etlort... Le fils de l'Etoile, prophète guerrier annoncé depuis longtemps, descend de Sion, pour tenter de réaliser son rêve... Et il le tente... Mais la Fatalité est là, représentée par des Imprécatrices, Macbeths légendaires attachées à sa perte, qui arrêtent tous ses efforts, annihilent toutes ses énergies, empêchent, déti'uisent tout. — C'est la mort définitive de tout ce qui fut une nation, et le chandelier à sept branches ne subsiste même pas et tombe à l'abîme, dernier vestige d'une race et d'une religion. — Ecoutez ces vers, écoutez-les...
Hélas! je les ai écoutés, je les ai aimés, et je ne me les rappelle plus.