‹ Petites confessionsChapitre 4 sur 9 · M. PIERRE DE NOLHAC · texte numérisé non relu

M. PIERRE DE NOLHAC

Aucun de ceux qui habitèrent Gonipiègne, durant le séjour qu'y firent naguère Tempereur de Russie et l'impératrice, n'a encore oublié Tétrange et amusant conservateur du château. L'arrivée des souverains le réveilla brusquement du profond sommeil qu'il dormait depuis de longues années; il s'affola; que lui voulait-on?Deux ou trois jours, les pieds dans des pantoufles, podagre et voûté, il promena son désespoir dans les cours et les chambres ; puis, terrifié par ces innombrables employés, grands et petits, qui surgissaient de toutes parts, il se terra dans son bureau etn'en sortit plus. Voilà des railleries qu'on ne s'est jamais permises et qu'on ne f se permettra jamais contre M. de Nolhac, qui, iTautre semaine, montrait les beautés de Versailles lau roi et à la reine d'Italie. M. de Nolhac, eneffet, :marque peut-être comme fonctionnaire au budget, mais ce n'est pas le fonctionnaire qui veille sur la merveilleuse relique qu'il adore: c'est le poète.

c'est l'artiste et c'est le savant, et vous devinez quel bonheur cela signifie pour nous. La reine Hélène ne pouvait souhaiter un guide plus averti, plus délicat, plus ému, plus amoureux enfin de ces murs, de ces tableaux, de ces statues qui entourent sa vie d'un cadre magnifique.

Curieux de mieux connaître, les fêtes passées, cet homme dont le charme est infini, je le surpris l'autre matin, comme il compulsait l'inventaire de succession de M^^'dePompadour, dans le clair cabinet de travail qui s'ouvre par une fenêtre sur la cour d'honneur et par une loggia sur l'avenue de Paris. Abrités derrière les lunettes, ses yeux bleus et pâles, légèrement voilés, avaient le regard le plus jeune du monde, tendre, ironique à la fois et timide. Sur le front très haut, les cheveux bouffaient, abondants et indisciplinés, avec de ci, de là, quelques fils d'argent, comme si des grains de poudre du siècle galant s'étaient égarés parmi eux. Son visage était tout ensemble d'un sage asiatique et d'un fiancé de village. Quel ûge avait-il? Mystère; je n'oserais pas affirmer qu'il a dépassé la quarantaine. Gomme, si souvent qu'il approche de royaux visiteurs, il n'en conserve pas moins une aimable simplicité, il me fit le meilleur des accueils. Il se dépêcha de boire la tasse de café qu'on venait de lui apporter, s'excusant encore de me rendre témoin de cet acte familier, puis il s'assit, les jambes croisées, caressant d'un geste habituel sa main droite de la gauche. 11 penchait la tête, puis il la redressait,

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puis il lapencliaitdc nouveau, et, tandis qu'il parlait, ses doigts se courbaient et s'arrondissaient, comme s'il eût voulu, pris d'un dernier souci, polir, adoucir et ciseler les mots qui s'enfuyaient de ses lèvres.

— Quand j'avais vingt ans, disait-il, je ne prévoyais guère qu'un jour je serais conservateur de Versailles. Je me passionnais alors, à l'Ecole des Hautes Etudes, pour la philologie grecque et latine avec Tournier, Havet et Châtelain comme maîtres, et c'est à cette école que je dois le peu que je sais et le peu que je suis. Qui m'eût dit, alors qu'élève au palais Farnèse, en 1882, je découvrais à la Bibliothèque Vaticane \e Canzoniere, ce manuscni autographe de Pétrarque qu'on croyait perdu, et que je commençais mon ouvrage sur Pétra?'qiie et r Humanisme^ qui m'eût dit que ces chères études ne seraient plus tard pour moi qu'un souvenir î Je rêvais, à cette époque, comme couronnement de carrière, de pouvoir publier, en gros in-octavo, l'histoire de l'Humanisme en France; j'ai bien publié des in-octavo, mais ils racontent l'histoire de Marie Leczinska et de Marie- Antoinette, et celui qui suivra racontera l'histoire de M""*" de Pompadour. Ah ! il y a loin de Rome à Versailles ! j'ai tout à fait changé, je suis un autre homme.

— Mais enfin, lui demandai-je, comment de Pétrarque en etes-vous venu à Marie-Antoinette?

Ses doigts jouèrent lentement dans sa barbe noire, il assujettit ses lunettes, décroisa ses jambes pour les recroiser aussitôt :

— Olî! mon Dieu ! fit-il, c'est plus simple qu'il ne semble. J'étais professeur depuis quinze ans aux Hautes Études; une vacance d'attaché au musée se présente, et j'ambitionne ce modeste cumul. En étudiant l'art italien, je m'étais initié à l'art sous toutes ses formes, j'avais quelque expérience, je fus nommé. Une fois nommé, comme mes loisirs étaient grands, je continuai à m'occuper de l'Humanisme. L'Humanisme, encore l'Humanisme! Et puis voilà que, peu à peu, le milieu oii je vivais agit sur moi. J'avais toujours pensé que, si l'art italien avait donné toute sa mesure au XV' siècle, l'art français l'avait donnée au x\iu\ Tout ici me le prouvait... Et puis (et, avec une pudeur délicieuse, M. de Nolhac baissa la voix, comme s'il avouait un crime), je suis poète — jadis j'ai publié des vers : Paysages de Finance et d'Italie — et je le suis resté. Alors, vous comprenez... — Pour me reposer de mon Pétrarque, j'ai écrit mon livre sur Marie-Antoinette, le passé m'a pris davantage et maintenant il me possède tout à fait.

— Il vous possède tellement, interrompis-je, que l'État vous charge de le montrer à tous les princes, à tous les rois, à tous les empereurs. Vous êtes le cicérone royal de la royale résidence.

Cette avalanche de mots très nobles, qui évoquent toutes lesgrandeursdu monde, n'éblouit pas beaucoup M. de Nolhac. Je venais brusquement de lui rappeler qu'il était fonctionnaire, sans songer que les poètes et les artistes n'aiment guère ces sortes de gens ;

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bien plus, je venais de lui rappeler ce qu'il y a de plus officiel et, par suite, peut-être de plus ennuyeux, dans sa fonction. Il hocha la tête doucement, comme s'il avait attendu ce coup de Jarnac :

— Je suis un homme de livres, fit-il, et l'on me connaît surtout comme cicérone des souverains en voyage : Pierre de Nolhac, administrateur, dit Vapereau.

Il leva les mains, pour exprimer son dépit amusé, puis, souriant, comme lui seul sait sourire :

— Et pourtant, reprit-il, je sens tout l'intérêt qu'il y a à faire aimer ce que j'aime, et il m'est délicieux de présenter ce spectacle émouvant de l'ancienne France. Sur tous ceux qui gouvernent les peuples, Versailles exerce un irrésistible attrait. J'ai ainsi promené le roi des Belges et le prince Ferdinand de Bulgarie, qui sont tous deux très versés dans l'iconographie française et possèdent les dates de notre histoire avec une étonnante sûreté; le roi de Suède, qui arriva au bruit ronflant de son automobile et exécuta de cette façon inédite le tour du parc; la reine Wilhelmine, qui visita le château avant son mariage ; Nicolas II et l'impératrice. La reine régente d'Espagne fut conduite par mon adjoint, M. Peraté : celle-là n'ignore rien de Marie- Antoinette, archiduchesse d'Autriche comme elle, et chaque pièce éveille en son esprit le souvenir d'une anecdote. Pourtant, parmi tous ces souverains, il n'en est pas qui m'ait intéressé et séduit autant que la reine d'Italie.

La phrase s'est échappée tout spontanément, tant elle exprimait une pensée chère à M. de Nolhac. Son regard s'est encore adouci et un sourire a flotté sur ses lèvres : en une seconde il a revécu les heures écoulées, et c'est comme s'il se parlait à lui-même qu'il continue :

— Quel charme, fait de simplicité et de sincérité! Elle comprend tout, et elle dédaigne de montrer avec assurance qu'elle comprend : elle oublie d'être fière de son intelligence, si vive, si aiguë, et elle n'hésite pas, quand elle ne sait pas, à demander des explications, qu'elle écoute, attentive et sérieuse. Sans doute, il y a chez tous les souverains qui parcourent Versailles un respect et une émotion bien naturels : chez elle, il y avait encore autre chose : elle venait à Versailles, admirablement instruite de toute l'histoire du château. Gomme elle entrait dans le petit salon de Marie-Antoinette, elle murmura : <( Ah ! si les murs pouvaient parler! » Son imagination renseignée évoquait entre ces lambris tout ce qui s'y était déroulé : les intrigues des Polignac, le renvoi des ministres, les premières auditions de Gluck et de Grétry... Avez-vous songé qu'il s'en est fallu de vingt-quatre heures que la reine ne visitât Versailles, un 16 octobre, tout juste au cent dixième anniversaire de la mort de Marie-Antoinette?

Un instant silencieux, la pensée arrêtée sur la lamentable faute qui eut pu être commise, M. de Nolhac reprit bientôt :

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— Ce qui la caractérise par-dessus tout, voyezvous, c'est sa sincérité d'impression. Elle sent ce que l'art est pour son pays, et partout oii elle le retrouve, elle le chérit. Comme elle regrettait de traverser trop vite les salles du xvni'' siècle, et comme elle témoignait de son désir de revenir! Tenez! je la revois encore quand elle s'avança sur le balcon d'une fenêtre, dans la galerie des Glaces, et contempla, toute recueillie, la noble perspective qui s'étendait devant elle. Elle ne prononça aucune parole, mais son visage disait toute son émotion... Voulez-vous connaître ses lectures? Elles m'ont enchanté. Comme je me permettais au cours de la visite, de lui poser cette question : « L'écrivain que j'aime le plus, me dit-elle, c'est Chateaubriand; je le lis depuis mon enfance, et c'est aussi l'auteur favori de mon père. — Et les poètes, hasardai-je encore. — Je les ai tous lus, dit-elle; mais c'est Lamartine que je préfère. »

— L'avez-vous interrogée sur les contemporains? demandai-je à mon tour à M. de Nolhac.

M. de Nolhac me répondit en riant :

— Cela, je vous le dirai une autre fois. Combien de vanités blessées, s'il m'eût confié

les sympathies littéraires de la reine! et je n'insistai pas. Alors, comme le soleil se levait enfin, il m'emmena faire avec lui une promenade que, quelques jours auparavant, il avait faite avec la reine d'Italie, me félicitant que le ciel fût pour moi clément et léger, et déplorant que la brume et la pluie

eussent caché à la souveraine la majestueuse mélancolie du parc. De quels regrets touchants était mouillée sa voix, et comme on sentait sa peine profonde, parce que Versailles n'était point apparu à l'artiste invitée dans toute sa splendeur!

— Est-ce le fonctionnaire qu'elle a remercié en vous? lui dis-je tout à coup.

Il demeura muet. Il me regarda simplement, avec des yeux malins et ravis, où cependant je démêlais le reproche ironique qu'une si folle idée, outrageante pour la reine, eût pu naître en mon esprit.

Vers 1872, un tout jeune licencié, que la guerre avait empêché de se présenter à Normale, enseignait la philosophie à une demi-douzaine d'écoliers, au collège communal d'Aurillac. Né au Puy, d'un père qui vendait des cigares et du tabac, il devait à lui-même d'avoir franchi quelques degrés de la fameuse échelle sociale; mais, comme il était modeste, toute son ambition se bornait à rêver le fauteuil vert d'un chef de bureau au Ministère de l'Instruction publique. En attendant le jour béni qui lui apporterait ce poste envié, il menait une vie calme et studieuse. Chaque jour, avec régularité, son repas pris à V Hôtel des Trois- Frères, et bue sa demi-tasse au café qui regarde le square, il montait d'un pas robuste la route bordée de peupliers qui domine la vallée de la Jordane, heureux de se livrer en silence à des spéculations métaphysiques. Parfois, encore qu'il y fût un peu suspect pour ses idées trop républicaines, il lui ar-

riva de finir la journée dans une antique demeure un tantinet conservatrice, dont les propriétaires, une vieille dame et ses deux tilles, ne songeaient qu'à soulager les pauvres gens et à les consoler; mais ses plus chères distractions venaient des causeries qu'il pratiquait avec trois ou quatre camarades. Le lycée d'Auch le vit ensuite, puis celui de Puy, puis celui de Saint-Etienne : il était, entre temps, devenu agrégé. Le fauteuil vert restait toujours caché dans l'omhre de l'avenir : sans y renoncer, il accepta sagement une inspection d'académie, et hientôt la Corse l'eut pour vice-recteur. Cependant, si zélé qu'il fût à remplir sa charge, ce philosophe se douhlait d'un politique. Dans ce département de la Haute-Loire, oii il avait jeté son premier cri, les électeurs étaient tous ses élèves ou ses condisciples. Des amis le poussèrent, il écouta le secret désir de son cœur, et, comme on était en 1885, il se présenta au scrutin de liste, avec le programme de Jules Ferry, et fut élu. D'autres Français que les Auvergnats surent alors qu'il s'appelait Charles Dupuy.

Assis devant sa tahle de travail, dans un fauteuil qu'il emplit tout entier de sa vaste personne, l'ancien président du Conseil qui, l'autre semaine, prononçait au Sénat, pour défendre la liberté de l'enseignement, un si noble discours, rappelle ces lointains souvenirs avec la charmante simplicité d'un brave homme que les honneurs n'ont point ébloui. Au-dessus de lui, pendent au mur les por-

traits de M. Loubet et de ceux qui le précédèrent, et sur la cheminée, le buste fin d'une République athénienne sourit avec grâce et fierté. Le ventre proéminent et le dos arrondi, le visage un peu rouge aux pommettes et autour des narines, les cheveux gris et hérissés, la figure large, solide et maligne, allongée d'une barbe rectangulaire, M. Charles Dupuy, les mains étalées sur son portefeuille fermé, feuillette sa vie, comme un livre qu'il aimerait, certains soirs, à relire, sans en ressentir un vain orgueil. Une petite lampe éclaire à demi son visage et laisse toute la chambre dans une indécise obscurité. Par la fenêtre, on distingue, qui passe au pied du quai, l'eau noire de la Seine.

— Je m'étais présenté, continue-t-il, comme opportuniste, ou comme progressiste, si vous le voulez. Je suis entré au Sénat avec le même programme. Gassagnac, un jour, m'a dit que je changeais mon fusil d'épaule. Ce fusil, mon Dieu 1 quand on ne sait plus que me reprocher aujourd'hui, on me le lance à la tête. Pourtant, à la Chambre, il m'avait tout juste fourni une comparaison. Mais, voilà, en France, on aime les formules portatives : celle-là l'était. La séance continue! c'est mon autre bête noire. Sans cesse on me met en sandwich entre ces deux phrases, et j'en ai assez : elles ne résument pas toute ma carrière.

Sans se fâcher, souriant, amusé, M. Charles Dupuy, ami, comme on le voit, des figures pittoresques, dédaignait ces mots historiques, que

d'autres eussent demandés à des spécialistes, s'ils ne les avaient d'abord trouvés. Soucieux à juste titre de détruire la peu ressemblante image que des esprits paresseux se dessinent de lui, il retraçait ses ministères, ses présidences et ses œuvres, brièvement, mais avec précision. Cependant, l'ancien professeur, l'ancien inspecteur d'académie, ne pouvaient disparaître tout entiers : ils demeurèrent toujours sous la redingote du ministre, et les voilà maintenant qui avouent leur existence et leur influence.

— Ce sont toujours les questions d'enseignement que j'ai préférées.

Avec quel plaisir j'ai entendu ces paroles ! je les souhaitais sans trop les espérer... Un Auvergnat est toujours un peu Normand. Mais, puisqu'elles se sont enfuies, je les interromps, ou plutôt je les continue :

— Et c'est pourquoi, monsieur le président, vous ne pouvez pas ne pas prendre part à la discussion du projet Ghaumié, au Sénat.

— Ah! moi, fait-il brusquement, je ne veux pas que l'Université ait des élèves par contrainte. Quels liens pourraient exister entre des écoliers amenés par force et des professeurs défiants, sans cesse obligés de se surveiller? Quelle sympathie? Quelle conliance? Et comment ne pas voir que l'esprit humain, presque toujours, choisit l'idée opposée à celle qui lui est enseignée? Combien de ministres de ce cabinet et combien du précédent furent

élevés chez les prêtres! Combien d'anciens élèves des prêtres sont des athées et des anticléricaux ! Vous rêvez d'unité morale, d'un même moule où vous coulerez toutes les intelligences, et, comme argument décisif, vous m'apportez la Politique d'Aristote et la Cité de Platon. Vous rétrogradez jusqu'au moyen âge, dont toute la pensée, étroite, fermée, servile, fut l'esclave de ce qu'avait dit ou de ce que n'avait pas dit Aristote, et pourtant, à l'ordinaire, vous n'avez pas assez de mépris pour cette époque oii triomphait l'Église et oii régnait l'erreur ! Pourquoi, soudain, vous, les avancés, vous rejetez-vous, sous couleur de progrès, vers le passé? Qu'ont à faire, chez nous, je vous prie, Platon et Aristote ? Les plus grands esprits, ceux que nous aimons et que nous glorifions, Socrate, Descartes, pour ne citer que ces deux-là, se sont justement dégagés des formules qu'on leur imposait ; ils ont brisé le vêtement dont on les avait habillés et qui les rendait pareils à leurs concitoyens. Aujourd'hui, nous voulons empêcher le retour de semblables indépendances : défense à quiconque d'avoir un autre habit que son prochain.

Un instant, M. Charles Dupuy contint l'indignation oii s'emportait son robuste bon sens, puis, s'étant penché sur la table, comme pour se rapprocher de moi et à jamais implanter en mon cœur une conviction qui était mienne déjà :

— Quelle utopie, reprit-il, que cette unité!

Alors quej'étais enfant, le curéduPuy,un dimanche, consacra son sermon à interdire à ses fidèles la lecture de la Vie de Jésus, parue tout récemment. « Combien il a eu tort de défendre cette lecture, disait mon père ; tous ceux qui étaient là achèteront sûrement le livre, puisqu'il est défendu de l'avoir ! » Nos théologiens à rebours, nos ainticurés ne voient pas plus clair que le vieux prêtre du Puy. Ils veulent inculquer aux enfants certaines idées, certains principes et pas d'autres, comme si, un beau jour, ces enfants, devenus des jeunes gens, ne s'apercevraient pas tout seuls qu'on leur a caché tout un côté de la vie et, blessés par cette fausseté, ne s'en iraient pas fort probablement vers les lieux dont on ne les avait jamais entretenus. La nature débordera toujours le lit qu'on lui construira, et l'esprit souffle où il veut. Si le monopole existait, je crois bien que les antilaïques abonderaient. J'admets même, je suppose, que cette unification soit possible et qu'elle se réalise ; on aura alors simplement asservi les libertés et préparé le césarisme. Nous serons mûrs pour un tyran. Et, de toute façon, le respect de l'intelligence chez les autres, voilà ce que l'on compromet et ce qui devrait rester sacré.

Il haussa les épaules, jeta vers le buste de la République un regard d'amoureux qui eut des malheurs, et se tourna :

— L'inspection est là, fit-il, elle est là, servez-vous-en. C'est à finpocteur de constater

si rinstituteur ou le professeur énoncent des idées contraires à la morale, à la Constitution et aux lois. Si la morale, la Constitution et les lois sont respectées, que peut-on désirer de plus? Les vrais républicains, dont je suis, attendaient, pour le juger, l'homme à ses actes... Ils laissaient le maître enseigner, ils inspectaient son enseignement et ils blâmaient ou félicitaient. Aujourd'hui, avec l'autorisation préalable, c'est le système préventif qu'on cherche à instaurer, et ce sont des procès de tendance qu'on poursuit.

Malgré ces paroles désabusées et sombres, un sourire flotta sur ses lèvres, et, comme tout surpris je le regardais, je ne découvris dans ses yeux nul effroi terrible.

— Vous ne croyez donc point au succès du monopole ?

— Oh non! repartit-il très vite, oh non ! On n'enterrera pas le projet Ghaumié dans une commission et il sera voté.

— Et nous aurons un ministère Waldeck ? demandai-]'e.

— Je suis vraiment bien content d'avoir causé avec vous, répondit M. Charles Dupuy.

Brusquement, la portière du cabinet de travail, où je me trouvais depuis cinq minutes, fut repoussée. Grassouillet, la figure ronde allongée d'ime barbe en pointe, le front baut et dénudé, les yeux saillants derrière le lorgnon d'or, un petit homme apparut. Il portait à la boutonnière de sa jaquette une rosette rouge, et un faux-col large entourait, sans l'étouffer, son cou sanguin. Une seconde, il me fixa de son regard aigu et curieux, puis, levant les bras en l'air, tout de suite il s'exclama.

— Un article, et un article de tête sur moi! Mais je ne vaux pas un article. Je n'existe que depuis ma nomination... Qui donc savait auparavant mon existence? et que pourrez- vous raconter qui intéresse vos lecteurs?

Les mains dans les poches, le corps un peu penché en avant, M. Henry Marcel, le nouveau directeur des Beaux-Arts, me contempla, avec la figure sérieuse et tranquille d'un logicien qui a

écrasé son adversaire par un irréfutable argument. Étonné cependant de me voir toujours là, immobile, devant lui, et décidé à rester, il reprit, résolu pour sa part à me convaincre tout à fait :

— Voyons, voyons, Monsieur. Si remplie qu'ait été ma carrière, elle est ignorée de tous. Ah! si j'avais été ce qu'on appelle une personnalité en vue avant même d'être nommé rue de Valois, je comprendrais votre visite : le public adore qu'on l'entretienne de ceux qu'il connaît, car il se plaît à vérifier le récit qu'on lui soumet. Mais moi ! moi ! J'ai été à deux reprises, et durant cinq ans, directeur du personnel au Ministère des Affaires étrangères, puis j'ai passé dix-huit mois à Stockholm, comme ministre de deuxième classe, puis je suis revenu, parce que le climat de la Suède m'était défavorable, et puis je suis entré au Conseil d'Etat. Qu'est-ce que ça peut bien faire au public? Ajoutez que je ne remplace M. Roujon que le 15 novembre prochain. En fait, je ne suis même pas encore directeur...

Vainement aurais-je essayé de placer un mot, pour me défendre, m'excuser ou supplier : M. Henry Marcel parlait, parlait, parlait, d'une voix rapide, nette et claire, sans jamais sereprendi'o ou s'embarrasser dans les phrases longues parfois et mêlées d'incidentes, qu'il menait toutes à bonne lin, avec la sûreté d'une élégante élocution. Combien de fois ouvris-je la bouche, et combien de fois la rcfermai-je, sans que le moindre son s'en fût

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envole ! Tout en écoutant, je regardais à la dérobée les murs couverts de tableaux admirant la brutale franchise d'un Zuloaga, ou la mélancolique tendresse d'un fragment de V Automne^ de M'"" Dufau, ou le réalisme émouvant d'une étude bretonne de Simon. Tout de même, il s'assit près de la cheminée, et, comme il me montrait un siège en face de lui, un moment il demeura silencieux.

— Mais justement, lui dis-je, me hâtant de profiter de cette occasion enfin offerte, mais justement, il est précieux de savoir comment de si lourdes et multiples charges n'ont pas détruit en vous tous soucis artistiques, en vous enlevant le loisir de les contenter.

— Eh! fit-il, sans même attendre que j'eusse fini, sans doute, j'avais un métier fort sérieux, mais, quand je disposais de quelque répit, je m'occupais de ce que j'aimais. Et j'ai toujours aimé les arts, instinctivement. C'est la musique, tout d'abord, qui m'a charmé. D'ailleurs, entre la diplomatie et la direction des Beaux-Arts, il y a d'étroites ressemblances. Il faut, pour être diplomate, comme pour régler les rapports de l'Etat et des artistes, des aptitudes peu différentes, l'intelligence des nuances, la délicatesse des procédés. Voyez! à l'heure actuelle, la diplomatie est une école de littérature : presque tous les jeunes diplomates écrivent ; tout récemment, M. de Navenne, notre attaché au Quirinal, réunissait en volume les articles qu'il avait publiés dans la Revue des Deux Mondes, sur la campagne

iî PETITES CONFESSIONS

romaine. J'ai agi comme lui et ses collègues. Après avoir visité les grandes villes d'Italie, j'ai visité les petites, qui sont moins fréquentées, et qui renferment des merveilles moins célèbres et pourtant plus expressives. Ainsi je me suis éclairé, au gré de ma fantaisie. Alors j'ai écrit quelques articles dans la Gazette des Beaux-Arts et dans la revue de Jules Comte.

J'allais l'interrompre, mais, vite, vite, il ajouta:

— Par exemple, je n'attache aucune importance à ces articles-là, et je ne m'en vante pas. Ce n'était pas ma fonction que d'écrire, et si j'ai écrit quelquefois, c'était pour le plaisir, tout simplement. Je ne suis pas un écrivain, je ne suis pas un critique. J'aime passionnément les arts, et je me tiens au courant de tout ce qui se fait et de tout ce qui paraît, voilà tout.

Un sourire llotta sur ses lèvres :

— Je pourrais même vous dire ce que vous avez publié.

Si sensible que fût ma vanité à cette aimable parole, je la domptai assez pour ne pas la laisser s'emporter à quelque odieuse interrogation. J'avoue cependant que M. Henry Marcel, dont j'aimais déjà, depuis que je l'entendais, la cordiale et modeste sincérité, me devint du coup tout à fait sympathique, il lui eût été si facile de se prévaloir des pages très tines et très renseignées qu'il avait signées dans des revues estimées, et il eût été si naturel qu'il tâchât de tirer de ses écrits de nou-

veaux titres à sa nomination. Mais non: il était, ainsi qu'on disait au grand siècle, un honnête homme, et, comme l'honnête homme qui ne se pique de rien, mais possède sur tout de profondes clartés, il avait acquis patiemment et avec joie cette culture générale qui rend les esprits lucides, robustes et intelligents. Sollicité par toutes les formes du beau qu'a découvertes ou créées le génie humain, il s'était interdit de devenir un spécialiste, trouvant la vie trop courte pour se renfermer dans l'étude d'un seul objet et voulant goûter toutes les jouissances de la sensibilité.

— Cependant, hasardai-je, on a murmuré que vous aviez des partis pris ; l'on a même été jusqu'à prononcer le mot de sectaire. Un directeur... La riposte n'a pas été longue avenir : Un directeur des beaux-arts doit être impartial : voilà ce qu'on dit. Un directeur impartial! Qu'est-ce que cela signifie ? Sans doute un directeur qui ne perçoit aucune différence entre les croûtes et les belles œuvres. Impartial de cette façon-là, je ne le serai jamais. Mais, par exemple, je n'ai aucune idée préconçue; il y à des hommes qui ont du talent, et il y en a qui n'en ont pas; voilà la vérité. Et qu'est-ce qu'Un directeur des beaux-arts qui n'a pas le courage de prendre des initiatives, de découvrir un artiste et de le signaler, de quelque Salon qu'il sorte, des Indépendants, du Ghamps-de-Mars ou des Champs-Elysées? S'il y a beaucoup d'ennuis dans cette situation, il y a au moins l'avantage inap-

préciahle de pouvoir tirer quelqu'un de l'obscurité. Mais, de préférences, je n'en ai pas; j'aime Simon et j'aime Henri Martin : ils se ressemblent peu. Tous les tempéraments bien caractérisés, bien tranchés, m'intéressent.

Une fois encore, mon regard glissa vers les murs : j'eus beau chercher, je n'y vis nulle œuvre ancienne, remontant même au siècle de Wateau. Point de Greuze, point d'Ingres, quelques dessins de Prud'bon et tous les autres tableaux modernes. N'y avait-il pas là un indice?

— Ah! jeta soudain M. Henry Marcel, comme il surprenait et pénétrait mon investigation, je n'encourage pas les morts, et je me consacre aux vivants. Pourquoi s'attacher à des formes vieillies, à des idéaux épuisés? L'idéal est successif et changeant.

Puis, comme s'il regrettait un peu cette loyauté si prompte à s'affirmer, il abandonna peintres et sculpteurs.

— Nous parlons trop des artistes, fit-il. La rue de Valois n'a pas à s'occuper que d'eux seuls. U y a les devoirs dé conservation et de protection des monuments, de décoration du pays : toute une partie nationale. Et il y a encore le théâtre. Par exemple, le théâtre ne me paraît pas, comme le (îroit la foule, la chose capitale de la direction. Le théâtre, qu'est-ce, sinon une industrie privée ? Nous devons simplement veiller à ce qu'il observe les bonnes mœurs et à ce qu'il ne s'y produise pas de

désordres, accidents très rares d'ailleurs. Pour les théâtres subventionnés, notre action doit venir de haut et se tenir en haut, de façon que l'art y soit le plus élevé possible et qu'on n'hésite pas à sacrifier à une œuvre vraiment belle une autre œuvre, de moindre valeur, susceptible seulement de rapporter plus d'argent.

Me trompais-je? 11 me sembla distinguer dans cette opinion nettement énoncée un souci peu vif et une estime peu grande de l'art dramatique, nés sans nul doute du caractère trop commercial des théâtres. Assimiler les salles de spectacle à des entreprises industrielles — trop juste vérité au demeurant — que diront de cela les jeunes auteurs qu'on y joue? Je savais l'admiration infinie de M. Henry Marcel pour Balzac et Stendhal, et aussi la pénétrante érudition avec laquelle il disserte d'eux : je ne présumais pas néanmoins que sa passion pour les romanciers fût peut-être exclusive d'un sentiment favorable à nos dramaturges. Un instant, l'envie me prit, courageux champion, de demander la parole pour rehausser dans son esprit ce qu'il semblait un peu dédaigner; mais déjà il s'était levé — car d'autres visiteurs attendaient dans le salon voisin — et, de nouveau modeste et effrayé, il interrogeait, sceptique et stupéfait :

— Alors, vous allez écrire un article — et soulignant — un article de tête, avec ce que je vous ai raconté?

D'un signe énergique, j'affirmai la certaine réalisation de ce phénomène.

Il hocha la tête, leva la main d'un geste de doute : — C'est bien curieux! murmura-t-il.

M. HENRY ROUJON

M. HENRY ROUJON

— Je suis un homme de lettres, du moins je Tétais, et je vais le redevenir. J'ai enfin retrouvé mes chers bouquins. Je suis encore jeune, je n'ai que cinquante ans, et j'ai amassé bien des documents sur la vie.

Enfoncé dans un fauteuil, le col de la jaquette remontant sur la nuque, M. Henry Roujon, hier directeur rue de Valois, aujourd'hui secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts, vient, à peine terminées les salutations d'un premier accueil, de jeter avec satisfaction ces petites phrases pressées. Pourquoi tant de hâte à exprimer le désir secret de son cœur enfin réalisé? A-t-il peur qu'on sourie et qu'on ne le croie point? Haut en couleur, sanguin, le cheveu ras, la moustache en croc sur une figure ronde qu'allonge un peu une barbiche pointue, l'œil étroit et vif derrière le lorgnon, il regarde, ainsi que regarda sans doute l'Enfant prodigue la maison familiale où il rentrait, les livres

innombrables qui alignent du haut en bas des murs leurs dos multicolores. Sur la table, une pile de télégrammes de félicitations se dresse; près de la cheminée pend un médaillon de Wagner, en face d'un portrait de Mallarmé, qu'encadrent des vers de Léon Dierx. Des rideaux épais tamisent la lumière. N'ai-je donc pas l'air convaincu par ces paroles précises et par l'aspect si littéraire de ce cabinet de travail, que l'ancien surintendant reprenne tout de suite :

— Voyez-vous, quand on a commencé à mettre du noir sur du blanc, on ne cesse jamais. J'ai débuté après ma vingtième année, comme secrétaire de rédaction à la République des Lettres, avec Mendès, à qui je dois de savoir écrire proprement en français, avec Dierx, avec Mérat, avec Villiers de l'Isle- Adam. Ah! ce n'était pas une revue insigniliante : elle vécut deux ans, ce qui est beaucoup. En même temps, je collabore au Voltaire, avec Laffite, et à la Revue Bleue, avec Uambaud et Ferrari. Cependant, comme il faut vivre, je cherchais une place, Bardoux, sous-secrétaire d'Etat à la justice, à qui Flaubert m'avait recommandé, ne pouvait rien me procurer. Alors je me i)résentai à l'Instruction publique, j'écrivis une dictée, je résolus un problème et je fus reçu rédacteur. Me voilà maintenant revenu dans ce monde que j'aime tant.

Avec quel bonheur M. Henry Roujon invoquait tous hîs liens un peu frêles qui le rattachaient, comme il disait, à la lU'publi([ue des Lettres ! Elus ecrélaire

M. HENRY ROUJON 51

perpétuel depuis vingt-quatre heures, il avait déjà oublié tout son passé administratif, et les chroniques ({u'il signait jadis Heurij Laujol ou Ursus lui semblcûent les seuls grands souvenirs de sa vie. Hélas, je ne les avais point lues, lycéen imberbe que j'étais, et,plus tard, je n'avais pas ressenti l'impérieuse envie de combler cette lacune. Je me souvenais seulement, pour l'avoir entendu raconter, qu'il avait été secrétaire intime, puis chef de cabinet de Jules Ferry, et qu'il avait connu là son collègue au cabinet de Léon Bourgeois, Gustave Larroumet, dont, avec une pieuse fidélité, il devait répéter la carrière brillante. Je savais même qu'un après-midi Gustave Larroumet, très troublé, très hésitant, était entré chez lui, annonçant qu'on lui offrait la direction des Beaux-Arts et demandant conseil, et que M. Roujon l'avait engagé à accepter. Je savais encore que la même scène, les rôles simplement changés, s'était produite quand la direction avait été vacante, et que M. Larroumet avait rappelé à son ami, lui aussi perplexe, ses décisives exhortations. Hélas! du bagage littéraire du nouveau secrétaire, je ne possédais que les discours officiels, qu'il dédaigne. Malheureux que j'étais! je n'avais pas même parcouru les pages de ce roman, Miremonde, que Dumas préfaça, et que tous les artistes, avides que FEtat achetât leurs tableaux, jugèrent admirable. Je me tus, n'ayant pas le courage de l'attrister en lui confessant tant d'ignorance.

— Ah! lit-il en riant, j'ai failli mal tourner, et

Villiers de l'Isle-Adam aurait été bien étonné s'il avait deviné mon avenir.

Encore que des doutes cruels naquissent en mon esprit sur Fintérôt que portait ce fameux écrivain au talent de M. Roujon, je fus peiné vraiment de lui découvrir tant d'affliction pour avoir rempli une fonction enviée et flatteuse.

— Pourtant, hasardai-je, comme directeur des Beaux-Arts, vous n'avez jamais cessé de vivre au milieu des peintres, des sculpteurs...

— Oui, oui, sans doute, répondit-il en hochant la tête, c'est un poste honorable, mais pastommode. Jamais un dimanche à soi. On voudrait s'enfuir à la campagne, respirer l'air pur, le parfum des fleurs et des arbres ; il faut inaugurer une statue, un monument, assister à une cérémonie. Et puis, comment ne pas mécontenter quelqu'un? Les artistes, passe encore; il suffît d'être franc et loyal avec eux. Mais il y a les théâtres et la censure ; voilà le cauchemar. Oh! remarquez que je comprends absolument la colère d'un homme qui se croit le droit, sous un régime de liberté, de dire ce qu'il veut, et à qui l'on ferme la bouche, mais je pense aussi que la censure est nécessaire, indispensable, et qu'elle est utile, même aux écrivains qui souffrent de sa rigueur. M. de Ghennevières, qui fut mon prédécesseur, se plaisait à répéter qu'Un directeur des Beaux-Arts doit, tous les matins, en se levant, relire la fable du Meunier^ son fils et Vdne. Spirituel et juste conseil; je le complète, en ajoutant que j'ai

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toujours taché de ne pas être l'âne. Pendant les douze ans que j'ai passés rue de Valois, je ne nie suis pas créé d'ennemis, et pourtant j'ai eu des affaires fort délicates ou fort difficiles : l'Exposition universelle, les incidents du Théâtre-Français, l'interdiction des Avariés, de Décadence. Eh bien! l'Exposition internationale de Peinture et de Sculpture, en 1900, a parfaitement réussi, le calme a régné à la Comédie, et je suis intime avec Brieux. On m'a bien attrapé, lors du renouvellement du privilège de l'Odéon, sous le prétexte perfide que Paul Ginisty était mon ami, et lors de l'admission des femmes aux concours de Rome, encore que là je me fusse contenté d'appliquer un vote du Parlement; mais j'aurais moi-même, sans doute, écrit les articles dont on m'a gratifié.

M. Roujon demeura silencieux un moment, puis il se frotta les mains et, dans un éclat de rire à peine contenu :

— J'ai un fonds inépuisable de bonne humeur, avoua-t-il.

Cette excursion soudaine dans sa carrière officielle ne dura- pas longtemps. Il y avait consenti, parce que malgré tout il ne pouvait nier ce qu'il avait été, et aussi, assurément, parce que, tout au fond de lui, il ressentait quelque plaisir d'avoir été un haut fonctionnaire très important, très décoré, très protocolaire, cicérone des reines à travers nos musées et organisateur de nos palais pour le séjour des rois et des empereurs, On ^ beau n'être cju'un

lottré indifférent aux honneurs, un artiste ennuyé des galas ; ça vous fait tout de même quelque chose, ainsi que chante la chanson. El peut-être perçut-il qu'il n'avait pas assez caché la légitime joie qu'il avait éprouvée à raconter ce qu'il voulait, quelques minutes auparavant, chasser à jamais de sa mémoire, car il se leva et, secouant les épaules, comme pour se déharrasser d'un lourd et pénible fardeau :

— Mais maintenant, lit-il, c'est fini. Me voilà indépendant. Je vais écrire des chroniques, des essais.

Et, s'étant une seconde arrêté, il ajouta :

— Et des romans.

M. GEORGES LEYGUES

M. GEORGES LEYGUES

M. Georges Leygues a beaucoup d'ennemis ou, du moins, si le mot est un peu gros, beaucoup d'envieux. Très jeune, il a rempli dans l'Etat de grandes situations, puis, avec cet entrain propre aux Méridionaux, il a fondé, nourri, élevé d'aimables sociétés qu'on pourrait dire de secours mutuels, tour à tour président des Cigaliers de Provence et des Cadets de Gascogne. Si fort occupé qu'il fût par tant d'objets divers, il a cependant trouvé le temps de courtiser la Muse, et, dans le Coffret brisé et la Lyre (Tairain^ il s'est risqué aux images poétiques les plus audacieuses. Qu'est-il en définitive? Homme politique, poète, félibre ou artiste? Tant d'aspects si variés inquiètent et irritent d'excellents esprits; voici que, pour accroître notre incertitucjp, il se présente à l'Académie des Beaux-Arts, au fauteuil de jjrustave Larroumet, et prononce, à la Chambre, la môme semaine où il fait ses visites de candidat, un patriotique discours contre l'utopie du cjés^rmer l^entî Eu vérité, t^u'est-il?

Une curiosité bien naturelle me poussa à résoudre une question si difficile, et je fus voir, un matin, M. Georges Leygues. Ce n'était pas, je Tavoue, avec de très bienveillantes pensées que je frappais à sa porte, et je me sentais tout prêt, encore que ce fût peut-être manquer d'originalité, à rééditer sur son compte quelques plaisanteries familières; même, comme j'attendais dans le salon tapissé de tableaux, je m'amusais déjà à leur chercher une forme concise et saisissante ! Mais il s'avança vers moi, lissa ses longues moustaches, frotta ses mains, s'assit dans un fauteuil, croisa ses jambes, parut un peu gêné. L'habile homme I « Laissons-le parler », me disais-je. Il parla d'une voix chaude et sincère, très caressante souvent, et toujours sympathique, sans métaphores languedociennes. Il parla de ses débuts et de ses vers; mais, bien différent des poètes qui, à l'ordinaire, croient avec trop d'ingénuité qu'ils ont en eux quelque chose de divin, il ne songea point à tirer vanité de ses rimes. L'habile homme! Il rappela seulement avec respect que Lecontc de Liste et Sully Prudhomme l'avaient reçu dans leur intimité, alors qu'il étudiait le droit, et que, cédant à leurs conseils, il avait remis ses manuscrits à l'éditeur Lemerre. Il n'avait, à cette époque, que des ambitions littéraires: il aimait les livres, les tableaux, les statues, les voyages. L'habile homme! Et voilà que des compatriotes étaient venus le relancer à Paris, lui olï'rant un siège législatif et s'évertuant à le convaincre qu'il pourrait, lui seul, combattre

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dans le Lot-et-Garonne pour la République contre rinfùme réaction. Il avait consenti et, dès lors, la politique l'avait passionné. Au contraire de tous ceux (\\n ré vent d'acquérir de la notoriété en des matières qui ne sont pas de leur compétence, il ne tâchait pas à me persuader de son talent d'écrivain; il ne jouait pas du violon d'Ingres, il n'éprouvait nulle honte à confesser que son métier de député et de ministre avait occupé tout son temps. L'habile homme !

— Il y a une œuvre dont je suis très fier, fit-il; c'est la réforme de l'enseignement secondaire. Naguère, tous les collégiens apprenaient le grec et le latin, et Dieu sait combien l'apprenaient et comment, sans le moindre goût, et partant, sans la moindre utilité! Nous avons rompu avec cette routine et créé quatre groupes d'études qui répondent à toutes les vocations présumées : le groupe « greclatin », le « latin-sciences », le « latin-langues vivantes », le « sciences-langues vivantes ». Ainsi, nous avons fortifié les classes d'humanités en les allégeant de tous les mauvais élèves qui les suivaient sans profit, et nous avons, du môme coup, fondé un enseignement en rapport avec les progrès de la vie moderne. L'erreur était d'imposer à toutes les intelligences la même instruction; nous avons tous connu des écoliers qui, très médiocres latinistes, donnaient d'excellents mathématiciens, ou possédaient pour les langues de remarquables dispositions; chacun, maintenant, peut recevoir l'ensei-

gnement qui lui convient. Vous rappelez-vous la manière étrange dont on enseignait, naguère, Tallemand ou l'anglais? On sortait du lycée incapable de les parler. Aujourd'hui, grâce à une réforme radicale, nos professeurs apprennent à les parler en un an à peine.

Il décroisa ses jambes, se pencha, tendit la main: — C'est comme pour les Universités, reprit-il : là aussi j'ai travaillé à leur réorganisation. Les Facultés de province étaient en train de mourir, closes à l'existence du dehors, toutes confinées dans des études abstraites et accessibles à un très petit nombre. On regardait de loin les bâtiments qui les abritaient, on saluait bien bas, mais l'on y pénétrait jamais. Ph bien! en reconstituant les Universités de jadis, nous avons insufilé à ces vieilles institutions un air nouveau et régénérateur. Aujourd'hui, elles vivent de Ip, vielle tous, et surtout de la vie de province sur laquelle elles rayonnent; elles renferrnent des chaires d'enseignement appropriées aux besoins du pays : à Lyon, par exemple, il y a un cours de soierie; à Nancy, un cours de brasserie ; en Bourgogne, un cours d'œnologie... On ne passe plus devant la porte, on entre, car on est sur d'entendre d'utiles leçons... Ah! nous ne sommes pas arrivas tout de suite à cette réorganisation!... Llle avait été posée en principe en 1872, et c'est seulement en 1890, sous le ministère Hambaud, qu'elle fut décrétée. L'édilice s'est élevé pierrQ par pierre... j'ai apporté Tna pierre,

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Puis, revenant à une idée qui me parut lui être chère :

— Voyez-vous, fit-il, à la variété si grande des esprits il faut des enseignements variés.

— Voilà, répondis-je, une phrase que ne prononcerait pas un partisan du monopole.

— Aussi, repartit-il, suis-je énergiquement opposé au monopole. Gomment, en plein xx'' siècle, peut-il se rencontrer un homme assez vain pour se prétendre détenteur de la vérité absolue? On comprend le monopole sous Napoléon V% parce que l'excès d'anarchie amenait fatalement un excès de centralisation ; mais à notre époque !

Ainsi, avec aisance, M. Georges Leygues racontait seulement ce qu'il avait tenté et accompli, me montrant, pour juger de la valeur de ses eflorts, les résultats atteints, et il n'oubliait aucun de ceux qui avaient collaboré avec lui. Que lui importait qu'il fût un félibre, un cigalier, un cadet plus ou moins authentique, et qu'il se fût hasardé dans ses poésies à des audaces compliquées ! il avait eu le rare privilège durant cinq années de diriger le département de l'instruction publique, et il ne lui semblait pas qu'il les eût mal employées... M. Leygues, avant tout, était un homme politique... Cependant, le mot Institut m'échappa.

— Oh! fit-il en s'emportant un peu, quand Reyer et Hébert m'engagèrent, il y a trois ans, à me présenter, je refusai : j'étais ministre, et je ne voulais pas qu'on pût m'accuser d'user de ma si-

tuation pour influencer les académiciens. Aujourd'hui, mes amis reprennent cette candidature ; mais ce n'est pas davantage comme ancien ministre que je la pose. Non: depuis vingt ans j'ai défendu par la plume et la parole toutes les questions artistiques et littéraires : c'est cela seul qui l'explique. Je crois que l'art, en France, n'est pas seulement un luxe, mais qu'il est aussi lié intimement à la grandeur présente et future de notre pays. C'est parce que nous avons de beaux musées, de belles expositions, c'est parce que nous sommes les gardiens et les continuateurs de la tradition gréco-latine, que nous conservons en art une avance singulière sur toute l'Europe, et que jusque dans les arts inférieurs nos ouvriers triomphent, non par le bon marché, mais par la qualité. Il faut donc répandre le plus possible dans tout le peuple l'amour et la science du beau. Et quel enseignement d'ailleurs fournissent les arts! Y a-t-il un miroir plus fidèle d'une race ou d'un siècle que ses palais, ses tableaux, ses églises? Quelle expression plus complète du moyen âge possédons-nous, plus précises et plus minutieuses, que les cathédrales qu'il nous a laissées? Ces idées-là, je les ai toujours soutenues, et j'ai toujours combattu pour elles. Aussi, ce n'est pas comme ancien poète ni comme ancien ministre que je me présente à l'Institut ; c'est à un titre que j'estime bien plus...

Eh quoi! Devais-je tout d'un coup changer d'opinion, et découvrir que M. Georges Leygues renon-

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(jait maintenant à sa répntation de remarquable |)arlementaire pour n'être plus qu'un simple citoyen épris des arts? L'idée de ce nouvel avatar m'était insupportable... Doucement, je le ramenai au patriotique discours de la veille.

— 11 s'en est fallu de peu, fit-il, que je ne le prononce pas. Je voulais rentrer chez moi; Sibille, le députe de Nantes, me dit de rester, qu'on va.discuter le budget des all'aires étrangères, qu'il y aura peut-être des incidents, et je ne pars pas. M. de Pressensé, que je n'incrimine pas — j'aime mieux croire qu'il est le plus généreux des hommes — prononce sa phrase malheureuse, et je m'élance à la tribune...

Comme si tout à coup le fauteuil où il s'enfon- (jait se transformait en tribune, il exposait déjà d'une voix ardente la nécessité d'une armée forte pour la défense des idées républicaines... Patrie, honneur, drapeau, tradition, grandeur... habile homme, le politique renaissait.

Des pas résonnèrent dans le vestibule, une voix interrogea, et grand, mince, le front très bombé, les yeux enfoncés et cacbés sous les arcades sourcilières très prononcées, M. Vincent d'Indy entra. Gomme il arrivait de la campagne, il portait encore son manteau, et il tenait à la main son haut de forme. Il se débarrassa de l'un et de l'autre; une longue redingote noire le revêtait, une raie bien tracée séparait ses cheveux noirs au milieu du crâne, une moustache grise et coupée à l'espagnole accusait le dessin de la bouche bienveillante. Quelques instants, il demeura debout, indécis s'il prendrait un siège ou s'il resterait, ainsi qu'il était, droit et près du mur, comme s'il eût éprouvé quelque gène et quelque timidité d'une visite qui lui avait été annoncée, et qui s'expliquait par la prochaine représentation de VEtranger à l'Opéra, mais qui ne laissait pas de l'étonner et de TeiTrayer un peu. Cependant, bientôt, il s'assit, les mains jointes et

posées sur la table, la tète penchée, et, cédant aimablement à mon désir curieux, il raconta brièvement sa vie.

— J'avais été élevé par une grand'mère très musicienne et, à vingt ans, je me figurais tout savoir. Un beau jour, après la guerre, j'allai trouver César Franck et je lui montrai une quintette dont j'étais fier; il me regarda avec bonté et me dit que je ne savais rien. Je revins chez moi, furieux, me répétant que j'étais un génie, et Franck un imbécile. Puis je réfléchis et je changeai de sentiment. J'entrai au Conservatoire, dans la classe d'orgue que dirigeait Franck, les classes de composition étant si mal faites qu'on pouvait les considérer comme n'existant pas, et c'est avec lui que j'étudiai la fugue et le contrepoint. C'était un fameux maître et, pour le choix des thèmes et la sincérité d'art, il exerça sur moi la plus grande des influences. Naturellement, ma vocation me créa quelques difficultés avec ma famille ; je débutai à l'orchestre Colonne comme second timbalier, puis je devins chef de chœur. Un peu auparavant, j'avais tenu l'orgue à Saint-Leu-Taverny. Chez Colonne, j'appris beaucoup ; rien ne forme comme l'emploi de chef de chœur. En 1874, Pasdeloup avait exécuté ma première œuvre, l'ouverture des Piccolomini^ qui devait former plus tard la deuxième partie de hi trilogie de Wallenstein, Vers la même époque, j'avais fondé avec Franck, Saint-Saëns, Fauré, Duparc, Tliéodore Dubois, la Société nationale, dont

je lus longtemps le secrétaire, avant d'en devenir le président. J'étais alors enthousiaste de Wagner; je suis de ceux qui assistèrent aux premières représentations de Bayreuth. Ah ! les Français n y étaient guère nombreux ; quand on donna les Niebelnngcn, j'en comptai bien cinq ou six.

M. Vincent d'Indy parlait avec calme, sans geste, tout le corps immobile, les mains toujours jointes, les yeux seuls vifs et brillants. A retracer ainsi ses premières années, il ne goûtait nulle vanité, et ces petites phrases hésitantes, qui s'échappaient sans un ordre très rigoureux de ses lèvres, témoignaient d'une pudeur alarmée. Mais, chez un artiste, il y a autre chose à connaître que la vie même; il y a la pensée qui a dirigé cette vie, et la pensée qui a inspiré les œuvres, ce qui lui donne enfin son originalité propre et le distingue de tous les autres. J'eus quelque peine à obtenir de M. Vincent d'Indy ce que je souhaitais. Sans doute, le Chant de la Cloche^ primé au concours de la Ville de Paris, Fervaal, rÉtrangei\ et les profonds quatuors qu'il écrivit pouvaient me renseigner là-dessus ; mais rien ne vaut la confirmation obtenue de l'auteur ; nous découvrons si souvent dans les ouvrages d'un artiste tant de choses auxquelles il ne songea pas I Mais M. Vincent d'Indy se défendait de me répondre : « Je tâche d'exprimer ce que j'ai en moi, tout simplement, disait-il, et je n'ai pas de théorie. La musique, pour moi, se borne à exprimer la pensée de l'artiste. «

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— Mais c'est toute une théorie, interrompis-jc, car chaque artiste aura justement une manière personnelle d'exprimer sa pensée.

Il resta silencieux un instant, puis, relevant la tête :

— Je serais incapable, fit-il, d'écrire sur un sujet étranger ou antique. Il me faut des sujets nationaux; dans le Chant de la Cloche^ j'ai évoqué le moyen âge ; dans Fer'vaal^ le commencement de la race française ; dans rEtra7iger^l\\ essayé de peindre la beauté morale d'un homme, d'un Français, attirant à lui l'âme d'une femme éprise d'un autre homme qui n'a que la beauté physique. En musique, comme en politique, je veux être de mon pays complètement, je veux être Français.

Que M. Maurice Barres eût été heureux d'entendre de semblables paroles! Pour moi, encore que j'aime infiniment les sentimentales romances que chantent dans les cours des vieillards estropiés, en haillons, et que l'orgue de barbarie me procure, avec ses hoquets et ses pleurs, des joies puériles et délicieuses, ce sentiment national de la musique me séduisait et me passionnait presque. D'excellents esprits, je le sais, prétendent que l'œuvre entière de M. Vincent d'indy dément la doctrine qu'il se plaît à présenter, et M. A.-E. Sorel, par exemple, dans un article de revue, montra récemment combien prédominent chez ce musicien qui se double d'un savant rinlluence de Wagner, un Allemand, d'une part, et de César Franck, un

Belge, de l'autre. GoQiment croire qu'on puisse devenir Français, en subissant l'empreinte de pareils maîtres ? Pourtant, Fervaal^ ce drame frémissant et passionné, dont Bruxelles eut la primeur et que reprit l'Opéra-Gomiquc, avait déjà, naguère, enlevé à ces reprochés presque toute vraisemblance, en révélant un tempérament délivré et indépendant. Avec l'hésitation bien naturelle à un homme qui s'avoue son incompétence et s'aventure sur un terrain dangereux, je confessai à M. Vincent d'indy le trouble où me jetaient des avis si contraires.

— Oui, dit-il, calme toujours et froid, naguère la musique de Wagner m'a enthousiasmé. Elle m'a emporté, si je puis ainsi dire, et le drame ensuite, par simple réflexe. Mais maintenant je vois toutes les fautes du drame wagnérien à notre point die vue français. Seulement, comme en France on aime les étiquettes faciles, on me reprochera toujours d'être Avagnérien, encore que les leit-motive que j'emploie aient été découverts bien avant Wagner. Je suis bien revenu de l'esthétique allemande et c'est la Schola Cantoriim qui m'a donné — pardonnez-moi le mot — ma philosophie de la musique.

Il regarda ses mains, qu'il n'avait pas encore désunies, se décida à les dénouer, et, accoudé sur la table, il reprit :

— J'avais été de la fondation des Chanteurs de Saint-Gervais : ce fut l'embryon de la Schola. Là nous avons groupé des élèves — nous en avons aujourd'hui 360 — et nous leur faisons faire toutes

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leurs études de musique, leur apprenant le chant grégorien et le chant palestrinien. Nous allons plus loin : c'est toute notre musique ancienne que nous recherchons, c'est toute la gloire de la musique française que nous restaurons, c'est la vraie musique française que nous voulons créer en nous appuyant sur les vieux maîtres français, les Charpentier, les Rameau, les Destouches. Autrefois on n'étudiait pas leurs œuvres, qui n'étaient même pas éditées, et Dieu sait s'il y en a d'admirahles ! c'est tout notre génie national qu'elles renferment. C'est une opinion commune que l'opéra comique est un genre éminemment français : c'est aussi une opinion fausse. L'opéra comique vient d'Italie, et les opéras comiques français n'ont jamais été que copiés sur les italiens. Un moment peut-être a-t-il eu quelque chose de français, parce que certains y avaient apporté l'esprit français, mais hientôt les Adam, les Auber, revinrent aux errements italiens. Il se tera une musique française : déjà, avec Pelléas et Mélùande, M. Debussy a marché un grand pas dans ce sens. Pelléas^ c'est l'expression absolue de la parole rehaussée de musique, et je ne sais pas de meilleure déhnition de la musique française. M. Debussy reste complètement fidèle à notre tradition : il est Français.

L'heure était proche de la répétition à l'Opéra : il fallait que M. Vincent d'Indy allât retrouver M. Gailhard et ses interprètes, M'"' Bréval, M. Delmas et M. Laflitc. lise leva et remit son manteau,

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et je retrouvai chez lui, au moment de le quitter, la môme timidité avec laquelle il m'avait accueilli et que la conversation avait un peu dissipée. La timidité est rare chez les artistes : elle n'en gagne que plus de charme, quand on la découvre.

Derrière le Panthéon, dans une rue étroite, sombre et déserte, la rue Lhomond, telle qu'en représentent les eaux-fortes qui illustrent de vieux et mélodramatiques romans, entre des maisons noires et lézardées, au bord d'un trottoir tremblant, une misérable baraque dresse sa cloison de bois; c'est l'École municipale de Physique et de Chimie. Le concierge, à qui je demandai M. Pierre Curie, m'indiqua d'une voix paresseuse le chemin à suivre. Je traversai une cour dont l'enceinte lamentable avait subi les pires injures du temps, puis une voûte solitaire où résonnèrent mes pas, et je me trouvai dans un cul-de-sac humide où mourait, dans un coin, entre des planches, un arbre tordu. Là, des manières de cabanes s'étendaient, longues, basses et vitrées, où s'apercevaient de petites flammes droites et des instruments de verre aux formes variées. Nul bruit; un silence profond et triste. Au hasard, je frappai à une porto et j'entrai dans un laboratoire

d'une étonnante simplicité : le sol était de terre battue et bosselée, les murs de plâtre gâché, le toit de lattes peu solides, et la lumière pénétrait faiblement par les fenêtres poussiéreuses. Un jeune homme, penché sur un appareil compliqué, releva la tête : « M. Curie? dit-il, il est là », et aussitôt il reprit son travail. Des minutes s'écoulèrent, il faisait froid, d'un robinet des gouttes d'eau tombaient, deux ou trois becs de gaz brûlaient. Enfin, un homme apparut, grand, maigre, la figure osseuse, la barbe grise et rude, coiffé d'un petit béret usé. C'était M. Curie.

Ah! comme sa gloire, retentissante et toute jeune, le gênait! En quelques heures, sa merveilleuse découverte du radium avait appris son nom au monde entier, et, lauréat du grand prix Nobel, il avait été assailli aussitôt par les innombrables messagers de la Renommée. Il n'était pas encore habitué à cette célébrité; elle le dérangeait, elle lui prenait son temps, elle l'arrachait à ses éprouvettes... Ne voulait-on pas le décorer? Qu'avait-il besoin d'une croix? Cependant, désireux de ne pas paraître bourru, essayant bonne figure contre mauvaise fortune, il cherchait dans quelle partie de la journée il pourrait disposer d'une demi-heure... Le matin, impossible; l'après-midi, impossible; le soir, impossible. La main tripotant sa barbe, un peu courbé, il réiïéchissait. « Attendez! » fit-il soudain, et il s'éclipsa. Il revint tout de suite, mais cette fois, abandonnant un costume trop familier, il avait

remplacé son béret par un chapeau de feutre mou et revêtu un manteau : « Je peux vous donner quinze minutes >>, dit-il en tirant sa montre, et il s'accouda à une table d'expériences.

Combien alors je me félicitai d'aVoir recueilli, avant de me rendre rue Lhomond, quelques renseignements! M. Curie ne me les aurait jamais livrés lui-même; qui connaît moins que lui l'art de parler de soi? Il dit oui, il dit non, il incline la tête, et c'est tout.

— M"'^ Curie, lui disais-je, a été pour vous une collaboratrice de tous les instants. C'est une Polonaise, je crois, et vous l'avez connue à la Faculté des sciences, ou plutôt ici même, alors que sous la direction de M. Schulzenberger, vous étiez chef des travaux pratiques. En 1900, M""*" Curie, si j'ai bonne mémoire, fut reçue docteur es sciences physiques, et sa thèse, justement, avait pour objet la recherche des substances radio-actives. Elle est maintenant, n'est-ce pas, professeur à Sèvres?

— Oui, faisait-il, oui.

— Pour vous, reprenais-je, vous avez, n'est-il pas vrai, toujours travaillé ici, et, depuis 1880, vous n'avez cessé de publier des travaux importants, plusieurs fois couronnés par l'Institut?

— Oui, faisait-il, oui.

Avide d'entendre de plus longues réponses, je laissai de côté un sujet trop personnel qui effrayait sa modestie... Trop d'humilité peut ressembler à de l'orgueil. Il était imposible qu'il ne devînt

pas plus prolixe sur le radium même... La passion du savant l'emporterait sur la timidité de l'homme, et déjà une question m'échappait : « A la suite de quelles expériences était-il arrivé à découvrir ce corps surprenant dont les propriétés bouleversent des lois fondamentales? » D'un mot, il m'interrompit :

— Je vais vous prêter une brochure.

Et aussitôt il s'éloigna de quelques pas, revint, me tendit la brochure ouverte.

— Voilà! dit-il.

Docilement je la lus. Pouvais-je agir autrement? J'appris ainsi que M"'^ Curie, ayant commencé à étudier le rayonnement uranique découvert par Becquerel, les résultats auxquels elle fut amenée parurent à son mari d'un intérêt tel qu'il renonça à ses travaux en cours et se joignit à elle. Ils se demandèrent alors si certains minéraux d'uranium, déjà doués de cette propriété d'émettre des rayons, la pechblende, par exemple, ne renfermaient pas, en petite proportion, des substances encore inconnues et plus fortement radio-actives, et ils recherchèrent ces substances par les voies de l'analyse chimique. Ils trouvèrent qu'une tonne de pechblende contient une quantité de radium de Tordre de grandeur de 1 décigramme, ce qui met à 20.000 francs le prix de revient d'un gramme de radium, les minerais d'uranium d'où on l'extrait étant extraordinairemcnt rares sur la surface du globe. Une seule fabrique en Bohême traite ces

minerais, qui servent à produire certaines couleurs jaunes, d'un emploi industriel. En Amérique, il se construit bien une seconde fabrique, mais les minerais qu'elle consommera sont encore moins riches que ceux de Bohême, et il en faudra quinze tonnes pour obtenir un décigramme de radium.

— Et combien avez-vous de radium, ici? demandai-je, ma lecture terminée.

11 était toujours appuyé à la table, les mains en serrant le rebord, mais un sourire amusé éclairait son visage, et cet entretien, où il demeurait à peu près muet, ne l'incommodait pas jusqu'en ce moment. Même il devint moins sauvage et bavard.

— Nous possédons tout juste un gramme de radium, fit-il. On dirait un sel quelconque, en plein jour : dans l'obscurité seulement il est kimineux : on croirait alors un ver luisant. Mais le radium est inusable, et il donne lieu à un dégagement d'énergie continu et considérable, tout en conservant le même état. Un gramme de radium dégage, pendant chaque heure, une quantité de chaleur suffisante pour fondre son poids de glace. Cependant, ce gramme reste toujours pareil à lui-même et on ne peut invoquer aucune réaction chimique ordinaire pour expliquer ce dégagement continu de chaleur. Il n'est donc pas étonnant que nous ayons pu, avec un gramme, faire toutes nos expériences.

Il fallait profiter de cette loquacité soudaine, si inattendue que j'y crus démêler la hâte d'en avoir fini.

— Les rayons émis par le radium sont d'une intensité considérable? demandai-je ; un million de fois plus grande, je crois, que celle de l'uranium, et leurs propriétés sont aussi multiples qu'étonnantes?

Il avança un peu, enfonça les mains dans les poches de son manteau.

— Oui! fit-il.

Et très vite, très vite, sans prêter attention aux exclamations dont je coupais ses phrases, il énonça les plus importants des phénomènes de la radio-activité. «Au moins, semblait-il penser, quand j'aurai dit tout cela, je serai tranquille. »

— Ces rayons, expliquait-il, impressionnent les plaques photographiques en un temps très court : vous pouvez mettre devant eux un écran ; nul écran n'est assez opaque pour les absorber. Ils rendent l'air qu'ils traversent conducteur de l'électricité; ils agissent sur les substances employées en photographie de môme façon que la lumière, colorant le verre en violet ou en brun, jaunissant le papier, le celluloïd, cassant le papier. Mettez un sel de radium dans une boîte opaque, en carton ou en métal : il agit cependant sur l'œil et produit une sensation de lumière. Pour obtenir ce résultat, vous pouvez placer la boîte qui le contient devant l'œil fermé ou contre la tempe : les milieux de l'œil deviennent lumineux par phosphorescence sous riulluence des rayons du radium, et la lumière que l'on aperçoit a sa source dans l'œil lui-même. Les rayons du radium agissent encore sur l'épidermc : si vous

tenez pendant quelques minutes sur la peau une ampoule renfermant du radium, vous n'éprouverez aucune sensation particulière, mais, quinze oru vingt jours après, une rougeur naîtra, puis une escliarre ; si l'action du radium a été assez longue, il se formera une plaie qui peut mettre plusieurs mois à guérir. J'ai sur le bras une plaie de ce genre. Les rayons agissent également sur les centres nerveux en déterminant des paralysies et la mort, et d'une façon singulièrement intense sur les tissus vivants en voie d'évolution.

Il tira sa montre, la regarda, et continua :

— Ne croyez point, comme on l'a dit, que le radium rendra la vue aux aveugles. On croit aussi qu'il guérit déjà le cancer, — si vous voyiez les letlresinnomhrables de cancéreux qui nous supplient de les sauver, c'est navrant. — Non, non, pas encore... peut-être un jour le guérira-t-il. A l'heure actuelle, à l'Institut Pasteur, au Collège de France, on essaie d'utiliser son action pour le traitement du cancer : voilà toute la vérité.

De nouveau, il tira sa montre, un rire heureux s'enfuit de ses lèvres, et en deux pas il rejoignit son élève toujours penché vers l'appareil compliqué.

— C'est fini! s'écria-t-il.

Un ami, qui était entré en silence quelques minutes auparavant, lui tendait la main.

— Te voilà célèbre, fit-il avec une ironique et douce compassion.

— Ah ! ah I répondit M. Curie en agitant les bras.

Et je n'ai jamais mieux compris combien de sentiments pouvait exprimer une simple interjection de deux lettres.

HELLEU

HELLEU

(( Le peintre Helleu, des yeux fiévreux, une physionomie tourmentée, et avec cela la peau et les cheveux du noir d'un corbeau. »

Comme M. Helleu apparaissait dans l'encadrement de la porte, ces deux lignes, écrites par M. de Concourt, dans son Journal^ me sont tout de suite revenues à la mémoire. A vrai dire, quelques fils d'argent courent de ci de là à travers la barbe, et mettent sur le crâne et les tempes deux ou trois raies neigeuses, mais le portrait si bref demeure saisissant. Une jaquette noire, oii l'œil cherche vainement la décoration nouvelle, revêt son corps maigre et élancé ; dans la figure creuse, sous les arcades sourcilières très prononcées, les yeux noirs brillent étrangement; une cravate noire entoure le col. Et cette couleur de deuil, qu'il semble affectionner de porter, tout, autour de lui, concourt à l'accuser; l'appartement est tout blanc, avec des meubles blancs Louis XV et Louis XVI, où s'égarent un cla-

vecin et une commode du premier Empire, et, sur le marbre de la cheminée, des vases en blanc de Chine, des statuettes en blanc de Saxe. A peine quel(^es-unes de ses œuvres s'abritent-elles dans des cartons. Aux murs des cadres anciens s'accrochent, vides souvent, et dont la dorure s'etfeuille, et, contre un lambris une double porte s'appuie, aux entrelacs minutieux et charmants, qu'il découvrît dans le grenier d'un architecte. Sur une table, des photographies se mêlent, photographies de bateaux de plaisance, aux voiles blanches, oii, sur le pont, bavardent et lisent des femmes en toilette blanche. Tout est harmonies en tons clairs inondés de lumière vive.

— Ah! fit-il en riant, et un peu gêné vraiment, que vous êtes intimidant !

Je le regardais tout surpris. Je n'avais jamais pensé qu'il pût y avoir dans ma personne de quoi intimider le peintre exquis et subtil de la grâce féminine, pour qui avaient posé les plus beaux noms de France et de l'étranger, depuis la duchesse de Marlborough jusqu'à la comtesse Grefîulhe. Joueuses de tennis, voyageuses, visiteuses, jeunes mamans qui jouent avec leurs bébés, jeunes filles qui rêvent, bambines qui boudent ou s'amusent, il avait créé une des œuvres de ce temps les plus précieuses, les plus vibrantes et les plus amoureuses. Souplesses et tendresses des mains, caresses sinueuses des cheveux, mystère profond des regards, fugitives impressions des frimousses enfantines, il

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(Hait passé maître au rendu des plus fines délicatesses qui désespèrent les autres artistes, et voici que ma modeste entrée... Je ne voulais point le croire, mais il insistait, répétant, affirmant, jurant presque que je le paralysais... D abord, il détestait qu'on parlât de lui... ensuite, la décoration qu il venait de recevoir, il n'avait pas fait un pas, écrit un mot, pour l'obtenir, et il avait été tout étonné d apprendre qu'on la lui donnait... Et puis, qu'est-ce qu'il pourrait bien raconter de lui-même ? Rien, rien, rien du tout. Tout en se défendant ainsi, il s'était assis sur un canapé, devant une fenêtre. Brusquement il se tut, il saisit à ses pieds une planche de cuivre, et, penché, un reflet rouge sur la figure, il fît courir, à petits coups secs et rapides, la fine pointe de diamant qui terminait son burin. A chaque instant, le visage se relevait et, les lèvres serrées, presque mordues, il me fixait de ses yeux aigus et ardents; il dessinait, tout simplement, mon portrait, et aux seize cents qui l'ont illustré sur les deux continents il en ajoutait un nouveau. Il ne fallait point songer à ranimer la conversation. Près du feu, qui me rôtissait, je n'osais bouger et, passionnément intéressé, je suivais cette main légère et nerveuse, qui rayait le cuivre de lignes et de traits. Quelle sûreté et quelle précision révélait une semblable méthode de travail, qui interdit toute relouche, môme insignifiante! A travers la fenêtre, large et sans rideaux, les arbres d'un jardin voisin montraient sous le ciel gris leurs branches nues

et sombres. Nul bruit ne troublait le silence. — Il faut toujours que je travaille, dit-il enfin, arrêtant une minute son burin, et je suis malheureux, quand je ne travaille pas. Je ne sors pas, je ne vais pas dans le monde, mes modèles viennent ici, les plus jolies modèles du monde, je crois bien, et, quand je descends dans Paris, ce n'est que pour rendre visite à mon imprimeur ou à mon marchand. Je me rappelle qu'un jour Desboutin, le graveur, m'aborda dans la rue : « Oh! oh! mon enfant, vous êtes fiévreux, vous restez trop chez vous; il faut prendre l'air; venez avec moi au café, nous boirons un apéritif. » Et comme je refusais : «Oh ! oh ! mon enfant, me dit-il avec compassion, vous avez tort, vous tomberez malade. » Ah! l'été, par exemple, je file. Dès que j'ai possédé quelque argent, j'ai acheté un yacht, en acajou, blanc et or, d'occasion, qui avait appartenu à un officier anglais mort au Transvaal. C'était un rêve d'enfant que je réalisais. L'hiver, un vieux Breton me le garde, h Saint-Malo ; dès que mai arrive, j'embarque, et je croise en vue des côtes de Bretagne, ou des côtes d'Angleterre. C'est délicieux. Mon bateau, c'est mon véritable atelier. Les enfants jouent sur le pont ; des amis, Sem, Jeanniot, Flament, m'accompagnent de temps en temps, et je travaille tout le long du jour. La mer à cinq heures du matin, quelle merveille! Je ne me lasse pas de peindre des bateaux. Un bateau ! c'est si joli, avecles mâts, les voiles, les orillammes, au

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milieu d'un port, ou en pleine mer! Il n'y a que Soni qui n'aime pas la pleine mer. »

Le burin cgratignait toujours le cuivre. Maintenant, ce n'était plus un peintre obligé de subir les petits inconvénients de la gloire, et qui se dérobait : c'était, tout bonnement, un peintre qui travaillait et qui causait, en travaillant, avec des visiteurs.

— J'aime tellement la mer, reprit-il, qu'il me faut absolument quelquefois quitter Paris pour aller la voir. Gela s'explique : Je suis Breton: je suis né à Vannes, en 1859. A dix-huit ans, j'étais, à l'Ecole des Beaux-Arts, l'élève de Gérôme ; mais j'adorais Stevens, et, parce que j'étais seul à aimer Manet et Monet, soixante camarades clabaudaient à mes trousses. L'école m'ennuyait, je la lâchai, et c'est alors que Sargent et Duez me firent entrer aux pastellistes. J'avais bien vingt-trois ans quand j'exposai pour la première fois, et, le lendemain de l'exposition, on m'annonça que, le matin même, Albert Wolff m'avait consacré un article. Vous devinez ma joie. A ce moment-là, je gagnais ma vie comme je pouvais, j'étais décorateur chez Deck. Voyez-vous, j'ai eu de la chance. Je peignais beaucoup alors, des intérieurs de Versailles, des intérieurs de cathédrales, quand un jour Tissot me conseilla d'essayer des pointes sèches. Je venais de prendre, à Bois-Boudran, une centaine de croquis delà comtesse Grefîulhe, croquis à la mine de plomb, qui n'ont jamais été exposés. Je suivis le conseil de

Tissot ; je livre quelques pointes sèches à un marchand de la rue Laffitte, et, presque aussitôt, Goncourt en achète trente-deux. Les Anglais, là-dessus, s'enthousiasment, Whistler surtout, et la princesse de Galles s'inscrit au premier rang des collectionneuses. J'ai eu beaucoup, beaucoup de chance. Tenez! quand je suis allé en Amérique, Tan dernier, un éditeur m'avait commandé un album qui devait réunir les portraits de vingt jeunes femmes, qui devait être tiré à 500, et vendu 1.500 francs l'exemplaire. Seulement ma fille est tombée malade, et je n'ai eu que le temps de revenir à Paris.

Il se leva, et, portant la planche de cuivre devant ses yeux, à la lumière, il la regarda un instant. « Encore quelque chose ici, » fit-il, et, s'étant rassis, il ajouta deux ou trois traits.

— Est-ce que vous aimez laNormandie?demandat-il.

Et comme, repris soudain par tout mon amour pour ce pays tendre à la fois et véhément, je m'emportais à des souvenirs trop lyriques :

— Ah! fit-il, j'ai connu, dans le temps, à Trouville, un fameux artiste, Boudin, le peintre de marines. Les a-t-il compris et sentis, les ciels de la mer normande ! Je le rencontrais souvent sur la plage; il y avait là, avec lui, Duez, Whistler, ce Whistler, dont Courbet disait avec dédain : « Le petit Whistler, il peint toujours avec un horizon trop haut, ou trop bas. » Quel brave homme ! Il jouait avec mon bébé, et, quand je l'ai perdu,

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il m'a écrit la plus affectueuse, la meilleure des lettres. Venez que je vous montre les deux ou trois ciels que je possède de lui.

Il avait jeté sur le canapé la planche terminée, et il m'entraînait dans une salle à manger toute blanche, où les murs se couvraient de marines modernes, de vieux portraits et de gravures du xvni*' siècle. Là encore, des meubles Empire, chargés d'argenterie de la même époque, disaient, comme les bois sculptés, sesgoûts de collectionneur, et, ravi, à demi penché, il maniait les serrures dorées, touchait les incrustations, soulevait une aiguière, montrait, avec un sourire de doute, une manière de coupe en porcelaine qui, selon la légende, avait moulé le sein de Marie- Antoinette. A ses heures de loisir, il avait fouillé à Versailles et à Paris tout le bric-à-brac des antiquaires, et, plus que de ses pastels et de ses pointes sèches, il était fier et enchanté de ses trouvailles. Une voix amie le ramena dans l'autre pièce, c'était celle deLeonetto Gappiello, qui venait, le crayon en main, lui rappeler sa célébrité et les sacrifices qu'il faut, à cause d'elle, consentir à lacuriosité publique.

Dans le clair et tiède cabinet de travail, on flambait un feu ardent, M. Paul Hervieu s'était assis à une petite table chargée de journaux et de coupures de journaux. Vers le ciel bleu, où passaient des nuages blancs, les arbres défeuillés (le l'avenue du Bois poussaient leurs branches sombres que caressaient les rayons frileux du soleil, mais le bruit confus des voitures rapides, des cavaliers galopant, des enfants qui jouent et crient, ne venait point détruire le calme profond et propice de l'asile qu'il a choisi. Tout le long des murs, la bibliothèque alignait ses planches d'acajou, oiî se pressaient, en leurs reliures multicolores, les livres les plus divers, anciens, classiques, modernes, et sur les sièges, fauteuils, canapés, chaises, d'autres livres, brochés, jaunes, verts, bleus, rouges, s'entassaient solidement, ou s'étageaient en piles tremblantes, mêlés à des brochures, des revues, des feuillets. Aux rares |)laces, où paraissait encore la tapisserie, s'accro-

chaient des portraits, des esquisses, des dessins. Le monocle pendant sur le veston de drap anglais, les yeux doux à la fois et aigus, le front haut sous les cheveux plats que sépare une raie sur le côté, la bouche étroite et fine et le menton accusé, M. Paul Hervieu, une cigarette aux doigts, allait se prêter avec un sourire aimable, tout ensemble indulgent et ironique, à l'indiscrète visite qu'expliquait et excusait la prochaine représentation du Dédale à la Comédie-Française.

Si jeune que soit demeuré son visage, M. Paul Hervieu intimide. Ce grand écrivain, dont la probité littéraire égale le talent, redoute les éloges qui blessent sa pudeur, et il n'aime point parler de luimême. Il prétend que sa vie ne mérite pas d'être contée, et, si je n'avais su déjà qu'originaire d'une famille de paysans qui habitait la vallée d'Auge et cadet de cinq frères, il avait étudié le droit pour éviter le commerce auquel son père le destinait, puis attaché au cabinet de M. de Freycinet et nommé secrétaire d'ambassade, avait, dès cotte époque, publié ses premiers livres, ce n'est certes pas lui qui m'eût renseigné sur son passé. L'aveni] même, si je puis ainsi dire, il ne tenait pas à l'imaginer avec moi, et il ne me laissa point le conduin à des confidences sur le Dédale. Terrible situation si terrible que, plein de pitié, il cherchait à me \\ rendre moins inquiétante, et, de cette voix très lente et très douce, qui scande cependant tous les mots, il répétait, penché vers moi :

— Voyons, voyons, de quoi pourrions-nous bien parler?

La fumée grise des cigarettes montait dans l'air, le soleil jouait sur les fenêtres, le tic-tac d'une invisible pendule égrenait les minutes, et nous ne parlions pas...

— Vous n'écrirez plus jamais de romans? demandai-je enfin, avide de rompre ce silence qui me semblait durer déjà depuis des heures.

Les doigts glissaient le long du cordon qui retenait son monocle, ses yeux se fixèrent sur moi, scrutateurs :

— Si, peut-être, fit-il. Je n'ai pas cessé d'écrire des romans, parce que je ne voulais plus en écrire... et c'est tout naturellement, par une évolution simple et logique que j'ai été amené à écrire des pièces. Mes premiers livres, Flirt, V Inconnu, la Bêtise parisienne, n'étaient faits que d'observation; ceux qui suivirent. Peints par eux-mêmes, r Armature, contenaient en plus de l'action. Le théâtre, c'est avant tout de l'action ; avec ces deux romans, j'étais au seuil du théâtre; j'ai franchi le pas sans presque m'en douter, uniquement poussé par le besoin qui, peu à peu, était né en moi de ne pas seulement observer, mais de montrer des êtres agissants. Mais je ne veux pas affirmer que je n'écrirai plus de romans. Ecrire un roman, c'est, à

i mon avis, se mettre au vert, c'est une œuvre de repos, de calme, et, sans doute, le romancier est plus indépendant, plus tranquille que l'auteur dra-

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