PAUL ET VICTOR MAUGUERITTE -J
11 se jeta dans un fauteuil, les jambes ramenées sous lui, la cravate un peu dénouée. L'aîné, plus grave, allongé dans une bergère, le regardait avec un sourire heureux. Devant moi, sur de lar2:es feuillets, de lont>ues Ii2:ne3 noires serraien t leurs petites lettres fines et pressées.
— Les dernières pages de la Commune ? demandai-je.
— Oui, répondit Paul Margueritte, et défiant toute accusation de loquacité, il se tut, les bras relevés et les doigts joints sur les lèvres.
— Mon Dieu, reprit Victor, c'est un livre qui nous aura donné beaucoup de peine, parce que l'époque qu'il raconte a été passionnée, et que dans toute époque passionnée on ment... Entendezmoi bien : on ment de la meilleure foi du monde. Aussi nous sommes-nous asservis aux documents, en les contrôlant, en les comparant, mémoires, souvenirs, études, témoignages vivants et papiers inédits, et tout ce travail nous a persuadés que la Commune, au début, avait été un acte de patriotisme, un soulèvement du peuple contre l'Assemblée monarchique. Voilà le point de départ. Les grands responsables ce sont Trochu, le plus avocat de tous ces avocats; Favre, ïhiers surtout, ce vieil homme ambitieux et autoritaire, qui ne songea qu'à saigner l'émeute et à tuer, comme il le disait, le peuple pour trente ans.
— Oui, interrompit cette fois Paul Margueritte, de ?a voix moins ardente, plus rude et plus doc-
"l^i PETITES CONFESSIONS
Irinaire, c'est lui qui a provoqué la Commune par le (oup crElat du 18 mars. Ali non! nous n'aimons pasTliiers! Gambetla avait raison : il fallait continuer à se battre, les Prussiens étaient exténués, il nous lestait Faidherbe et Clianzy, nous aurions eu un autre traité de paix. Thiers, le « libérateur du territoire » î 11 n'a été que le liquidateur de la faillite. Nous ne sommes pas avec les Communards, mais nous ne sommes pas avec les Versaillais : nous tâchons de voir les hommes et les événements, avec netteté et avec justice. Nous n'adorons pas les hommes de la Commune, mais quand Paris revendiquait le droit d'avoir un gouvernement à soi, c'était une revendication légitime. Et puis, ce qui rend l'insurrection plus sympathique, c'est la répression. Songez: sur 42.000 prisonniers, il y a eu 12.000 libérés; calculez le nombre des fusillés, des disparus... Par exemple, Galiiïet, nous en sommes convaincus, n'a pas été du tout le massacreur terrible pour lequel les (Communards grassement retraités d'aujourd'hui n'ont pas assez d'invectives... Si vous saviez la force de Terreur... Un mémorialiste raconte qu'il voit arriver un vieux général, gros, poussah, ventripotent, qui donne les ordres les plus sanglants... Devinez-vous comme il Fappelle? Gallilîet... Alors si Gallitlet atout endossé... vous comprenez la légende.
IJn silence suivit ces paroles. Mon regard allait de l'épée maie au portrait du gc'néral, pour remonter au portrait de M. de Concourt, Cette épée, ces
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portraits, n'était-ce pas toute la vie des fils de celui qu'une balle, au soir tragique de Sedan, jeta, sur la crête du Terme ^ à bas de son cheval bai, et qui, mourant, répondait à l'Emperecr : « Sire, moi, ce n'est rien. Mais que va devenir la France? » La littérature les avait pris, mais ils n'avaient pas menti au sang vaillant qui coulait dans leurs veines, et, ne pouvant plus combattre, ils avaient voulu au moins construire pour les générations futures l'histoire terrible dont leur père avait été l'un des héros.