‹ Petites confessionsChapitre 8 sur 9 · M. ABEL HERMANT · texte numérisé non relu

M. ABEL HERMANT

— Tout m'intéressse, sauf la littérature.

Très doucement, d'une petite voix mince et lente, assis, les jambes croisées, près de la cheminée, un sourire llottant sous la moustache qui se retrousse sur les lèvres à peine ouvertes, M. Abel Hermant, sans se hâter, sans chercher d'effet, sincère et correct, a prononcé cette courte phrase. Si habitué que je sois à des révélations inattendues, celle-ci m'a surpris vivement. S'il est fréquent qu'un fonctionnaire n'aime guère la profession qu'il se trouve exercer, il n'arrive jamais qu'on entende un littérateur se laisser aller à une semblable confidence, et M. Abel Hermant, dont la carrière est brillante et considérable, semble avoir, moins que tout autre, le droit d'exprimer un sentiment si imprévu. Tout, d'ailleurs, ne témoigne-t-il pas, dans cette pièce, qu'un homme de lettres l'habite, ces hautes bibliothèques dans le style de l'Empire, ces revues et ces livres rangés sur la table ronde, cette

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photographie de Renan, cette lumière tamisée et paisihle, propice aux longs travaux? Hier, il publiait la Confession d'unhonwie (T aujourd'hui^ et demain le Vaudeville donne la représentation de sa nouvelle pièce, rEshroufc^ et il dit que tout Tintéresse, sauf la littérature. Y aurait-il dans son existence des preuves cachées de ce qu'il avance avec une conviction énergique el froide? Mais non; le voici qui la raconte lui-même, et elle est tout entière consacrée à la littérature.

— Je suis entré à TÉcole Normale en 1880, en sortant du lycée Gondorcet, qui s'appelait alors lycée Fontanes après s'être appelé lycée Bonaparte, et j'eus là, comme camarades Jaurès, Dejean, Moreau-Nélaton, Henri Bernes, Pierre Gauthier, Bergson. Je n'avais nullement l'intention d'être professeur et, tout au contraire, je ne voulais qu'écrire. Très vite, il me parut qu'il n'était pas très honnête de demeurer dans cette Ecole, puisque je ne songeais pas à réaliser ce qu'elle devait espérer de moi, et je démissionnai au bout d'un an. Je restai alors quelque temps à Paris, puis je voyageai — oh ! en touriste, simplement, car je n'ai jamais été, comme on l'a cru, précepteur dans quelque cour d'Allemagne — en 1882, je publie un volume de vers ; puis, avant d'aller au régiment, M. Habosson ou r Éducation universitaire ; pendant mon service, la Mission de Cruchod^ et, en quittant le régiment, le Cavalier Miser ey.

Le Cavalier Misère y ! On se rappelle le beau ta-

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page que détermina ce livre, et le fameux ordre du jour que le colonel des chasseurs de Rouen lit lire aux escadrons assemblés : Tout exemplaire du Cavalier Miserey saisi au quartier sera brûlé sur le fumier, et tout militaire qui en serait trouvé possesseur sera puni de prison. M. Anatole France écrivit alors qu'il serait plus contentd'avoir fait cette phrase, que les quatre cents pages du volume, sûr qu'elle valait inliniment mieux pour son pays. Du coup, le Cavalier Miserey fut considéré comme antimilitariste et révolutionnaire. Etrange jugement. Le premier, M. Abel Hermant avait essayé d'appliquer une vision artiste et les procédés du roman d'analyse à l'étude sur nature du soldat et de peindre le drame très simple et très âpre qui se joue entre l'homme et le régiment. Jamais, sans doute, on n'avait exprimé avec plus d'émotion et de vérité l'âme même du soldat, faite d'abnégation, de confiance et de solidarité, et l'irrésistible attrait qu'exerce sur des hommes, réunis par les mêmes devoirs d'obéissance et de dévouement, le régiment, « vivant et glorieux dans l'apothéose de ses cuivreries et de ses fanfares triomphales ». Au surplus, il partageait le même sentiment que moi, étonné qu'on eût si fort méconnu son œuvre. Il sourit, se leva, prit sur un rayon un gros livre relié en rouge : c'était le manuscrit du Cavalier Miserey^ et deux lettres admiratives étaient collées au faux titre, signées de noms célèbres, ceux de François Goppée et de Maurice Barres. 11 remit le

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