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livre à sa place et se rassit, tranquille et ironique

— Je publiai encore cinq ou six romans, continue-t-il. Je devais en donner un à la maison Goupil sur la campagne d'Egypte. Je possédais làdessus des Mémoires inédits d'un grand-oncle, et je m'entendis avec Frédéric Masson. Le roman ne se fit pas, ou du moins ce fut la campagne d'Italie qui en devint le sujet. J'avais lu, pour l'écrire, d'innombrables ouvrages sur le Directoire, et ces lectures me servirent à composer les Confidences d'une diexde. Ce fut mon entrée à la Vie Parisienne. Là, je publiai un roman dialogué, la Carrière. Du roman dialogué au théâtre, il n'y a qu'un pas; je tirai une pièce de la Carrière , mdiis comme elle ne me satisfaisait pas, je l'enfouis dans un tiroir, et j'en écrvis un autre, la Meute.

De tous les écrivains contemporains, M. Abel Hermant est peut-être celui dont les ouvrages ont suscité le plus de polémiques ou tout au moins celui dans les ouvrages duquel on a cherché le plus de « clefs ». 11 aime la vie, il la regarde, et, parce qu'il est avant tout épris de réalité, il ne se détache pas d'elle, quand il écrit. La curée, par une meute de parasites, d'une de ces fortunes à l'origine desquelles il y a toujours des choses à faire frémir, fortune tombée sur les faibles épaules d'un héritier sans défense, né repu et las, en sorte que le fils de l'homme de proie devient proie à son tour : tel est le sujet de la Meute. A la première, les spectateurs préten-

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dirent reconnaître personnages et situations. 11 re- [)a[)tisaient les héros, Rennequin, Lampessade, Catherine de Meyrieux; authentiquaient des mots, retrouvaient des anecdotes. M. Abel Hermant se défendit du reproche qu'on lui adressait. Cependant, le prince de Sagan, à qui on voudrait plus d'intelligence, s'obstina à se juger dépeint dans le rôle du marquis de Bonnancourt. Un duel eut lieu. Je n'ai pu m'empecher de rappeler à l'auteur de la Meute ces souvenirs qui remontent à peu près à dix années. D'un geste bref, il les a écartés, et, calme toujours, d'un ton détaché :

— Oh ! ne parlons pas de cette histoire, voulezvous? C'était stupide.

— Mais savez-vous, ai-je répondu, qu'on croit aussi de V Esbroufe qu'elle est une pièce à clefs, et j'ai rencontré hier soir, chez des amis, une personne dont je vous tairai le nom, qui s'inquiétait fort de savoir quelle histoire vraie en était le sujet et quel homme, vivant ou mort, l'original de votre héros. On citait un nom qui fut célèbre sur le boulevard, une aventure éclatante et tragique comme il en faut une à Paris tous les dix ans.

Le même sourire fm et pincé revint sur ses lèvres, puis il se risqua à un petit rire amusé.

— Pas plus que la Meute ^ ou la Carrière, ou le Faubourg, l'Esbroufe n'est une pièce à clefs. Le personnage principal, que Tarride joue d'une admirable façon, est tout à la fois journaliste et homme d'affaires : c'est un esbroufeur et aussi im voleur

à l'esbroufe, tapeur, blufïeur, menteur, chanteur. Il n'est le portrait de personne.

Combien était loin la première phrase par laquelle m'avait accueilli iVI. AbelHermant! Tout l'intéressait, disait-il, sauf la littérature, et pourtant de quoi avions-nous parlé toute une heure, si ce n'est justement de littérature? Avait-il simplement voulu s'accorder la joie intime d'un joli paradoxe, et retournait-il maintenant à une opinion plus banale?... Gomme je me trompais à imaginer que M. Abel Hermant eût pu une minute ne pas être sérieux! Cette affirmation, qui m'avait tant étonne et qui m'apparaissait surtout comme un jeu de son esprit, il n'éprouvait nulle envie de l'abandonner.

— J'ai en horreur, reprenait-il, la superstition de la littératvire, et j'ai en horreur l'étroitesse de l'esprit uniquement littéraire. Ce qui est intéressant, c'est de vivre, d'apprendre et de comprendre... La littérature n'est qu'un moyen d'expression... L'intelligence seule, dans toutes ses manifestations, me passionne.

— Moi, j'adore les cachots, Jes oubliettes, les portes dérobées...

N'imaginez pas, pour celui qui avoue des goûts si terribles, une figure inquiète, triste et sombre, et n'imaginez pas non plus que, locataire d'un vieil hôtel des siècles passés, à trucs et à surprises, il se drape et se cache, coifte d'un grand feutre, dans une cape romantique couleur de muraille. M. G. Lenotre, le pittoresque historien de la France révolutionnaire et l'un des auteurs de Vare?ines, habite dans un quartier provincial une rue provinciale, la rue Vaneau, et son visage est rond, jovial, sanguin, avec des lèvres friandes sous la moustache noire qui frise, et un nez charnu, frémissant. Sur le crâne les cheveux bouclent, un peu indisciplinés; les mains sont grasses et fortes, le menton malin, le corps robuste, haut, large, un peu bedonnant. Cependant son petit cabinet de travail se tapisse de livres et de dossiers, d'estampes et de gra-

vures, et un clou soutient la clef qui Fermait a Sainte-Pélagie la cellule de M"*' Rolland... Sur la cheminée, parmi les photographies du prince Louis Bonaparte, de Henri Lavedan, du grand-duc Vladimir, celle de M. Sardou fixe le regard tout de suite, du Sardou de Thermidor et de M"'*' Sans-Gêiie. Une cigarette brûle à ses doigts; il est un peu renversé dans son fauteuil, et, avec le sourire voluptueux d'un gourmet, il répète :

— Moi, j'adore les cachots, les soldats qu'on entend venir et frapper, les fuyards qui tremblent, les berlines qu'on arrête... Mes parents habitaient aux environs de Metz un vieux château plein de terribles souvenirs. A la fin du xviii' siècle, il était la propriété de M. de Vignoles. La Révolution éclata, le château fut envahi; M. de Vignoles prit la fuite, mais comme il essayait de franchir une grille il s'enfonça la main dans le fer de l'un des fuseaux, ne put la dégager, et fut rejoint et saisi. Afin de le sauver, sa fille consentit à épouser un homme du pays qui promettait d'obtenir sa grâce. Cependant, M. de Vignoles fut guillotiné, et, après de longues démarches, sa fille parvint à divorcer. C'est dans cette demeure que se sont écoulées jusqu'à la guerre mes premières années, et cette histoire est la première qui me fut contée. Tout enfant, j'ai contemplé la grille et le fer tordu oii resta accroché M. de Vignoles; tout enfant, j'ai entendu parler de M'"" de Vignoles toujours à cheval et toujours habillée en homme; tout enfant, j'ai écouté les

récits de mes grandes-tantes qui me répétaient ce qu'on leur avait transmis de la grande tourmente et ce qu'elles avaient vu elles-mêmes des autres révolutions, et je ne trouvais jamais qu'il y eût assez de choses elTrovablcs.

Peut-être croyez-vous qu'épris si tôt de l'époque passionnante de la Révolution, M. Lenôtre, dès sa majorité, s'empressa de l'étudier et de fouiller tout ce qui nous vient d'elle? Non; il entra simplement au ministère des finances, où son père était directeur du personnel, et ses moindres vacances il les employa avec un ami à parcourir l'Europe, à pied et sac au dos, poussant ainsi jusqu'en Moravie, en Danemark, en Suède. Tout de même, avant d'aller si loin, il alla tout de suite à Versailles. Est-ce parce qu'il descend de Lenôtre par la grand'mère I de son père, qui fut la dernière petite-fille du célèbre jardinier, et dont il a repris le nom pour écrire? — car lui s'appelle en vérité Gosselin — il avait toujours eu une passion pour Versailles. Il prit donc un matin le chemin de fer ; mais comme il jugeait malséant d'arriver par un moyen si moderne dans la ville du Roi-Soleil, il le lâcha à Virotlay. Son cœur battait, comme s'il courait à un rendezvous d'amour, et quand il vit devant lui l'émouvante et noble perspective des parcs silencieux, il comprit et sentit que parfois les rêves les plus beaux n'atteignent pas la splendeur unique de la réalité. Cependant, au cours de ses voyages, il découvrait des sujets d'articles : à Bouillon, il couchait dans

lo lit OÙ Napoléon III avait passé sa première nuit de captivité, et la patronne de Tauberge évoquait pour lui tous ses souvenirs ; à Strasbourg, il assistait à l'entrée du vieux Guillaume; à Elseneur, il rencontrait dans les bois de Fredensborg le roi Christian qui l'abordait, causait avec lui, et l'invitait pour le soir au château où il recevait sa famille, le tsar, la tsarine, l'empereur d'Allemagne... Et le Figaro lui ouvrait sa porte. Mais il y avait, au profond du cœur de M. Lenôtre, un désir ardent qu'il, n'avait pas encore réalisé, et qui, si la Providence l'avait exaucé, lui aurait apporté un infini bonheur. Écoutez-le : il a jeté sa cigarette, il en a allumé une autre. Nul bruit : comme ses dernières répétitions occupent tout son temps, je suis arrivé chez lui à cette heure matinale et calme où s'ouvrent les volets des boutiques et où les ménagères balaient, diligentes, le seuil de leurs magasins. Un soleil clair et gai joue sur les meubles et les livres. Il a quitté le théâtre à deux heures de la nuit, il en est huit mainten«ant; nulle fatigue n'alourdit sa voix ni ses gestes : il est simple, familier, amusé, et il respire la joie de vivre, une joie légère, aimable et tendre.

— J'avaisune autrepassion que Versailles :Sardou. Depuis mon enfance, c'était un dieu pour moi. Enlin, un jour, comme je donnais, à votre manière, des articles au Monde Illustré,, sur les contemporains, je vais chez lui. Vous dire mon émotion! Lui ! j'allais le voir! j'allai lui parler! Déjà j'avais été à

Marly; jo voulais au moins voir sa maison et, peutt'tre, Tapercevoir, lui, du chemin. Mais il était parti et j'avais une figure si désolée que le concierge me dit : (( Entrez! j'ouvrirai les fenêtres pour aérer, vous regarderez du dehors. » J'arrive rue du Général-Foy; c'était à la veille de Cléopâtre. Oh! je n'avais besoin de rien lui demander sur sa vie, ses œuvres, je savais tout. Je lui demande seulement, pour moi, des détails sur Marat. Ma curiosité rintéresse, et le voilà qui mime la mort de Marat, se plonge dans son fauteuil comme dans une baignoire, donne le coup de poignard, secoue la main ensanglantée. Je pars, ravi, enchanté, enthousiasmé, emportant avec moi le porte-plume dont Sardou se servait et que je conserve là pendu au mur. Quelques semaines plus tard, je lui envoie un article sur Varennes^ qu'Henri Lavedan m'avait reçu à la Revue Illustrée. Il me répond une lettre charmante, je cours le remercier. Et c'est à lui que je dois ce que je suis. « Voyez donc ceci, me disait-il, au cours des promenades que nous faisions ensemble dans Paris, voyez donc cela. »

Et, excité par ces perpétuels coups de fouet, je partais en chasse, je cherchais, et je trouvais. De là est sorti mon premier livre d'histoire : Paîis révolutionnaire. Ce furent ensuite les dossiers de bourreaux que je découvris aux Archives, et avec les quels j'écrivis la Guillotine et les livres sur les trois chevaliers de Marie- Antoinette : M. de Rougeville, M. de Batz, M. de la Rouerie. Et pour

Towncbtit, je ne l'aurais jamais compose, sans Sardoii.

Ainsi, il n'y a pas longtemps que M. Lenôtre est uniquement historien ; cela remonte à douze ou treize ans, et il a mis une assez durable paresse à justifier les pronostics qu'un bon magicien eût tirés des goûts de son enfance. C'est qu'il y a chez lui, je crois bien, une certaine nonchalance d'artiste qu'il ne combat et ne vainc qu'à force de raison. Aujourd'hui, l'habitude du travail est prise; il s'y livre avec plaisir, avec bonheur, toujours en route pour conquérir de nouveaux documents, entretenant une innombrable correspondance avec des amis inconnus qui s'intéressent à ses recherches, irritant les notaires par ses demandes de papiers de famille, mais les persuadant tout de môme.

— Tenez! un jour, après avoir écrit un article sur Raiïct, je reçois une caisse de madeleines de Gommercy. C'était un notaire honoraire de Gommercy, M. Basoche, qui me Tenvoyait. Depuis, nous n'avons pas cessé de nous écrire, et de quel secours il m'a été! Pour Varennes^ surtout; c'est par lui que j'ai eu tous les actes civils de ce Deté qui reconnut le roi, et s'écria à sa vue dans la boutique de l'épicier Sauce : «Sire! » A Rennes, c'est un autre ami qui connaît toutes les généalogies des familles bretonnes. Alors je forme des dossiers. Ah! j'en ai des dossiers!

11 se penche, plonge la main sous la table, en retire un gros carton, l'ouvre, l'étalé, bourré de

notes manuscrites, d'actes notariés, de lettres :

-^ Le dossier de Sa Valette, dit-il.

Et comme ma mémoire me trompe et que je le regarde étonné :

— Vous ne connaissez pas cette histoire? interroge-t-il.

Dieu me garde de mentir. Et d'ailleurs, môme si je la connaissais, je ne le dirais pas. J'aime bien mieux que M. Lenôtre me la raconte, et le voilà, en etTet, qui commence :

— En 1858 vivait à Versailles une vieille femme, très âgée, bonne royaliste, pensionnaire de l'ancienne liste civile. Elle passait pour une femme d'une solide vertu et d'une grande intelligence, atteinte seulement d'une sorte de manie ambulatoire qui la poussait à déménager sans cesse. Elle s'appelait M'"' Jenny Savalette de Langes. Le matin du 6 mai, en entrant chez elle, des voisines charitables, qui lui donnaient des soins, la trouvèrent inanimée au pied de son lit. Le médecin des morts fut appelé, constata le décès, donna le permis d'inhumer. Mais, tout d'un coup, la dame Dompmartin et la demoiselle Body, qui procédaient aux préparatifs de l'ensevelissement, jetèrent un cri : la défunte était un homme. Il fut impossible de découvrir son identité. Un jour, il y a quatre ou cinq ans, j'en parlai à Sardou. ail n'y a rien à faire», me dit-il. Cepondaut, le lendemain, j'étais à Versailles; à la mairie, je prends Facte de décès; à la justice de paix, je trouve, parmi les archives

qui n'étciiont pas classées, Tacte d'apposition des scellés au domicile; on ne me le laisse pas copier, mais j'en apprends par cœur les principaux détails; à ia chambre des notaires, on me llanqiie dehors; à Tenregistrement, on me répond que les papiers n'existent plus. Ainsi j'allais de porte en porte, le cœur battant, timide, répétant à chaque accueil : « (Test au sujet d'une femme... qui était un homme. » Knfm, le président dn tribunal me dit qu'un avocat de Versailles possédait tous les papiers de Savalette, ses comptes, ses bordereaux d'achats de rente, ses lettres, ses brouillons, les billets doux de ses amoureux, ses titres de pension... Le lendemain, je les déposai sur le bureau de Sardou!... J'écris un premier article : rinconiut... Mais pourquoi avait-il choisi ce nom, et pas un autre, et pourquoi avoir voulu être femme?... Songez donc qu'il fut la fiancée d'un oflicier, que les bans furent publiés, et que l'ofticier se tua de désespoir, après seize années de fiançailles, de ruptures, de raccommodements ! Quelque temps après mon premier article, je reçois une lettre dont un cliandelier éteint remplaçait la signature, puis une autre, de la même écriture, mais avec le nom, cette fois, et l'adresse. Je cours à l'adresse; je frappe à une maison mystérieuse dont on me barre la porte. Impossible d'entrer; je télégraphie, demandant un rendez-vous. On m'en fixe un dans un café. J'y vais... mais ici l'anecdote chevauche sur la frontière qui sépare l'histoire de l'in-

discrétion, jo n ai pu écrire toute cette extraordinaire aventure qu'en indiquant par des initiales la plupart des noms qui m'ont été livrés, et, si vous êtes curieux, vous aurez le mot de l'énigme dans Vieilles Maisofis, Vieux Papiers.

Je ne suis pas resté une minute de plus dans le fauteuil où j'écoutais avec tant de curiosité charmée; je me suis levé et je suis parti. Mais M. Lenôtre ne m'en a pas voulu; car c'était lui encore que j'allais retrouver dans son livre.

En 1886, M. Victor Retaux, libraire, rue Bona-» parte, reçut, aux approches de Noël, le billet suivant :

Journal des Débats 17, rue des Prêtres-Saint-Germain-rAuxerrois

« Monsieur,

(( J'ai lu avec intérêt le roman qui a pour titre : Ma Tante Giron, et que vous avez édité. Si vous aviez, en manuscrit, un autre roman du même auteur, et qu'il convînt à celui-ci de le publier dans les Débats, je crois que nous pourrions nous entendre.

Veuillez recevoir...

«Georges Patinot. m

Huit jours plus tard, l'auteur de Ma Tante Giron, ému et inquiet, montait l'escalier sombre des

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Débats^ et M. Patinot lui apprenait qu'il lui avait été recommandé par M. Ludovic Halévy. Aussitôt il courait rue de Douai, chez Fauteur de l'Abbé Constantin^ qu'il n'avait jamais vu, et M. Ludovic Halévy lui racontait à peu près ceci, en petites phrases tranquilles et fluides : «J'ai lu, sans vousconnaître, votre livre, et, bien que tout nouveau à l'Académie, j'ai essayé d'obtenir pour lui un prix. Je n'y ai pas réussi, je me suis senti responsable de cet échec et, pour le réparer, je me suisrendu aux Débats, votre volume à la main, et j'ai dit à Patinot : « Vous me demandez toujours desromanciers. Tenez, lisez ce roman». «Et il vous a lu. Et il vous a écrit. Et je n'ai plus de remords. » Ravi, le jeune écrivain, tout stupéfait de son bonheur, apporta quelques mois après, aux Débats,. Une tache d'encre, puis des croquis italiens : A V Aventure et Sicile. 11 ne devait plus quitter l'hospitalière et vieille maison; elle se dresse à quelquespas de l'Académie ; il n'y avait, pour arriver au quai Gonti, que le pont des Arts à passer; il le passa tout naturellement, et c'est aujourd'hui qu'il sera reçu sous la coupole. J'ai nommé M. René Razin.

De la carrière littéraire de M. René Bazin, c'est tout ce que je savais. L'auteur des Oberlé n'a écrit sur lui-môme — au contraire de tant d'autres — que trois ou quatre pages qui renferment ce détail; une précieuse pudeur ra' toujours empêché de confesser sa vie au public.

Désireux cependant de combler mon ignorance j'allai le trouver, rue Boissière, dans un appartement meublé que, provincial opinâtre, il a loué pour le séjour que nécessite sa réception. A peine Tattendis-je quelques minutes dans un salon éclairé par une large baie vitrée ; la porte s'ouvrit, et il entra, petit, mince, correct, la figure étroite et serrée, avec un nez fin et pointu, une moustache effilée, des yeux très doux, les coudes au corps. Je crois bien que ma visite, dont pourtant M. Albert Vandal l'avait aimablement prévenu, le gêna tout d'abord un peu, à moins qu'il ne feignît... En tout cas, la conversation s'égara sur des sujets complètement différents de celui qui expliquait ma curiosité, et, avec une volonté manifeste, il la conduisit très loin de sa personne.

— Mais, lui dis-je, c'est pour parler de vous, et de vous seul, et de vous tout le temps, que je suis venu.

Alors, docile, jugeant inutile toute fuite, il s'assit dans un fauteuil, et, avec méthode, il remonta les années écoulées :

— Je suis né en 1853, à Angers ; par mon père, je suis Vendéen — mon arrière-grand-père paternel était un officier de Stofflet — et par ma mère, Parisien — mon arrière-grand-père maternel, François Chéron, fut, en qualité de commissaire royal près le Théâtre-Français, l'un des prédécesseurs de M. Claretie. Je fis toutes mes études — si j'en excepte les petites classes que je suivis au

lycée — au petit séminaire de Montgazon, puis je pris à Paris mes diplômes de droit. Marié très jeune, je revins en province. C'était l'époque oii Ton fondait les Universités libres et j'entrai à celle d'Angers comme professeur suppléant de droit. Ne riez pas : je commençai par enseigner la procédure civile, puis je continuai par le droit criminel, que je ne devais jamais abandonner, et pourtant il n'y a pas dans mes livres un seul mot qui rappelle mes occupations professionnelles. Voyez-vous, ce quia déterminé toute ma vie de littérateur, c'est mon enfance. J'ai eu une enfance très délicate, tous les médecins prédisaient ma mort prochaine. Alors, pour ne pas me fatiguer, on me faisait séjourner de longs mois à la campagne (ici il me montra la photographie d'une maison des champs en style du dix-huitième). Ainsi, j'ai connu la campagne tout enfant, à l'âge où les petits qui seront toucheurs de bœufs commencent à prendre l'aiguillon, portent la soupe aux hommes qui fauchent et reviennent si fiers, le soir, à califourchon sur la vieille jument blanche, qui a l'air de les bercer. Etje crois que ceux qui ne l'ont pas vue avec leurs yeux de dix ou douze ans ne l'aimeront jamais de cet amour-là. J'ai été lâché, en casquette et en blouse d'écolier, à travers les prés ; j'ai déniché des nids, dormi dans le foin nouveau, passé des heures à plat ventre sous le soleil, et longé, le soir, enchanté et saisi de peur, le bord des étangs d'oii se lèvent des formes vagues. Au lieu d'avoir pour horizon les murs d'une classe

OU d'une cour, j'avais les bois, les près, le ciel qui change avec les heures, et l'eau d'une rivière qui changeait avec lui, et j'avais pour amis les gens de la terre, qui sont des silencieux pleins de secrets. Je faisais ma moisson sans le savoir, et, sans le savoir, dans ce commerce continu et familier, je m'approvisionnais de souvenirs et d'images, et je gagnais le sentiment de la nature. Alors, très jeune, j'ai écrit, des vers d'abord, de petits vers de huit syllabes, et sans nulle envie de les publier, puis des contes. Un beau jour, le désir m'a pris de regarder imprimé ce que j'avais tracé avec une plume. J'ai commencé, j'ai continué, et loin de rencontrer parmi mes collègues ou mes chefs, à la Faculté catholique, le moindre obstacle ou la moindre jalousie, je n'ai trouvé que la plus délicieuse des libertés, l'appui le plus sûr, le concours le plus dévoué. Tenez ! en ce moment, j'ai un suppléant qui fait mon cours.

Plaisir raffiné que de voir se livrer peu à peu, après un essai de timidité, un homme qui semble détester à l'ordinaire le facile étalage de sa personnalité. Bien mieux qu'une longue étude écrite par un critique, ces quelques confidences, spontanées et attendries, exposent et expliquent tout son talent. La nature anime et vivifie toute son œuvre, et non pas seulement la nature de la province natale, mais la nature où qu'elle soit et quelle qu'elle soit, partout il l'aime et la comprend. Quand il voulut écrire les Oberlé^ il s'en alla, pour la pre-

mière fois, en Alsace, et la façon dont à son retour, il décrivit et peignit la plaine, la montagne et le ciel annexés fut si saisissante et si vraie, que les Alsaciens n'en revinrent pas de trouver chez un étranger un tel don de sentiment et d'expression pour un pays qui n'était pas le sien. Les Oô^r/<?/ je jurerais que M. René Bazin a pour ce livre une particulière affection; on le devine à l'émotion de sa voix.

— Ah ! fait-il, toujours immobile sur son fauteuil, les jambes croisées, avec de petits gestes secs, quand j'arrivai en Alsace, les premiers habitants que je vis, croyant que je voulais écrire des récits de voyages, demeuraient défiants et muets; mais, quand ils furent sûrs que c'était à un roman queje songeais, ils m'aidèrent tous de tout leur pouvoir et, dès lors, je ne passai plus une heure dans un hôtel ou une auberge : chaque maison alsacienne m'était une maison amie, celle du bourgeois comme celle de l'artisan. Quand le roman fut à peu près fini, je le lus à quelques amis de Strasbourg : je tenais avant tout à leur jugement; ils me le donnèrent sans flatterie, et toutes leurs critiques tendirent à diminuer l'intensité des sentiments. Je tombai d'accord avec eux qu'il fallait changer le point de la frontière oii devait finir le récit. Nous en cherchions un autre, quand une jeune fille vint faire visite à la maîtresse de maison. On lui expliqua le problème à résoudre: « J'ai la solution, répondit-elle. Prenons le train dans un quart d'heure. Je vous conduirai, je vous montrerai la pente que Jean Oberlé

descendra en courant, Tendroit oii il tombera, et, tout près, une maison abandonnée où veilleront des douaniers. » Quelques heures plus tard, nous «lions dans la forêt, suivant cette jeune fille, toute rose de froid, et qui se retournait de temps en temps, et qui disait: « Ne me remerciez pas, Monsieur; c'est pour l'Alsace. » Quelle puissance de charme possède la France, pour qu'après tant d'années et tant d'oubli l'Alsace lui reste si profondément fidèle î II n'y a pas à dire le contraire, j'ai rapporté de mon long séjour là-bas la conviction et les preuves d'un indestructible attachement.

Silencieux un moment, il murmura, sans que je pusse comprendre ce brusque saut d'idées :

— Vous voyez, je n'ai eu qu'à travailler ; j'ai toujours eu de bonnes fortunes inespérées, des patronages désintéressés, et je n'ai jamais connu les jalousies des confrères, les inimitiés, les rivalités...

— Ah l'interrompis-je, ne vous a-t-on pas quelquefois jeté, comme une grave critique, le vers fameux :

La mère en permettra la lecture à sa fille ?

et ne vous a-t-on pas reproché d'être chaste, étant catholique?

— Catholique, fit-il en souriant, je le suis et je l'ai toujours été, mais je n'ai jamais eu l'intention d'écrire pour les jeunes filles; j'ai écrit comme je croyais qu'il fallait écrire. Il est possible de dire

toute chose, de telle façon que le lecteur sente, avant même la conclusion du livre, quelles sont les parties oiî l'auteur est comme associé à son héros et celles oii il s'éloigne de lui pour le laisser tout seul.

Il hocha la tête, eut un petit geste indulgent : — Et puis, il y en a tant qui vivent du naturalisme brutal, que l'exploiter soi-même, ce serait leur enlever le pain de la bouche.

M. Massenet habite rue de Vaugirard, en face du Luxembourg, une de ces vieilles maisons dont le quartier abonde, et qui gardent l'empreinte profonde du passé. Ah ! combien diffère de nos modernes salons ce salon paisible et tiède, oii je suis depuis quelques minutes!... Ici, sans nul doute, chaque meuble a son histoire... Par qui furent brodées les étoffes éteintes et charmantes qui couvrent les sièges, et quels doigts fuselés écrivirent sur ces tables étroites, aux pieds délicats et souples?... Mais la porte s'est ouverte, et, coiffé d'une calotte de soie, d'où s'échappent les cheveux gris, vêtu de noir, de taille moyenne, M. Massenet entre, les mains tendues vers moi. C'en est fait ; en une seconde il m'a séduit, gagné, conquis. Détestable portraitiste, s'il est vrai qu'il faut toujours employer quelque ironie à peindre ses contemporains, j'en serai cette fois incapable.

— Est-ce beau, ça, est-ce beau ! s'écrie M. Mas-

senet, et il montre, de l'autre côté de la rut?, le jardin du Petit-Luxembourg, avec ses pelouses vertes, ses lilas en fleurs, et, tout au fond, sa statue de déesse.

« Mettez-vous ici, à cette table, reprend-il. Estce que là, je n'ai pas Tair d'avoir devant moi, quand je travaille, un jardin merveilleux, qui est mien, et qui, pour comble de bonheur, ne me coûte nul argent et ne me demande nul entretien? Ah! je sais bien, vous voudriez que je vous parle de moi. Mais qu'est-ce que je vous dirais ? Que je suis entré à neuf ans au Conservatoire, et que j'avais une passion folle pour le théâtre. Et puis après? »

Il court à l'autre bout de la chambre : là, audessous d'une grande glace, pendent des miniatures ; il les touche du doigt, se penche, sourit, explique :

— Tenez, voilà mon grand-oncle, qui était doyen de la Faculté des lettres de Strasbourg... Oh! j'ai quelque chose de lui, sûrement... le menton, n'estce pas? Et là, voici un Massenet qui fut tué à la Moskovva, et là, un autre, qui était commissaire des guerres. Mon père était un officier supérieur du génie et un ami de Soult. Ah! nous avons toujours été une famille de militaires : mon frère est général, et de mes deux neveux, l'un est amiral, et l'autre général. Il n'y a que moi, par exemple, qui n'ai pas suivi la tradition.

Il me prend le bras, m'entraîne dans une petite pièce étroite, intime et coquette avec ses tentures

roses et ses meubles Louis XVI, et dont les deux fenêtres s'ouvrent aussi sur le jardin. Une vitrine contient d'innombrables bibelots : sur un des rayons de verre une miniature d'homme, à côté d'une miniature de femme, et, juste au-dessus, une croix minuscule accrochée à son ruban de soie blanche.

— Mon grand-père, fait-il, et la croix de l'Ordre du Lys, qui lui fut donnée par le roi, pour l'avoir accompagné dans sa fuite aux Cent- Jour s.

Un instant, il regarde encore le jardin, lève les mains, murmure : « Est-ce beau! » revient dans le salon, contemple les vieux meubles, hoche la tête, attendri.

— Savez-vous pourquoi j'aime ce salon ? C'est que tous ces meubles ont appartenu aux miens... ils ne me sont pas étrangers, ils sont pleins de souvenirs. S'ils pouvaient parler ! Sur ces chaises, sur ces fauteuils, de génération en génération, mes ancêtres se sont assis, ils ont parlé, rêvé, souffert... C'est un salon de famille.

. L'insaisissable causeur! Primesautier, il fuit toute méthode, toute discipline... il effleure une idée, il l'abandonne aussitôt, en frôle une autre, la quitte de même, toujours vif, jeune, souriant, ému, mais incapable de s'asseoir ou de demeurer cinq minutes seulement immobile. Tout de même, il faudra bien qu'il se raconte lui-même, avec un ordre plus rigoureux : ma mémoire, autrement, ne parviendra jamais à réunir et à conserver tout ce que prodigue sa fantaisie.

— Eh bien! j'ai eu beaucoup de chance, et très tôt j'ai eu une situation. Songez donc: à trente-cinq ans j'étais de TAcadémie des Beaux-Arts... L'âge de Bazin... Non?... Bazin a cinquante ans, ditesvous? Gomme c'est curieux! Je ne l'aurais jamais cru. A quinze ans, j'avais obtenu mon premier prix de piano, à vingt mon prix de Rome.

Le voilà de nouveau parti : il est devant la bibliothèque et, courbé, il cherche, sur le dernier rayon, quelque chose... Il se relève, il porte un gros livre relié aux ai'mes royales... ses paupières sont rouges, comme si des larmes les piquaient.

— C'est le prix qu'avait obtenu, trente-sept ans avant moi, au concours de Rome, mon professeur Laurent. Quand, à mon tour, je l'obtins, il me donna le sien en y mettant une dédicace... Ah! le brave homme ! Gomme tout cela est déjà loin !

Il remet le livre à sa place, regarde la bibliothèque chargée de volumes et qui occupe tout le mur, l'embrasse d'un grand geste.

— Il y a là un ouvrage dédicacé de chaque écrivain. Mes autres livres sont à la campagne, à Egreville, dans mon vieux prieuré. Ici, j'ai seulement ce qui me semble être, pour chaque auteur, le meilleur de son talent. Tenez! lisez cette dédicace de Dumas... Est-ce charmant?

Tout de môme, il s'asseoit sur une manière de tabouret, et je suis un peu honteux d'avoir accepté le large fauteuil oii, très haut et enfoncé, je ressemble à un cher maître recevant un disciple. Mais

M. MASSENET ' !27l

il ne faut pas espérer m'en aller vers un siège moins important. De la main, M. Massenet m'a retenu. — Ah ! comme je voudrais lui parler de la musique moderne ! Quelques instants s'écoulent : il retrace sans grands détails son séjour à Rome, ses voyages en Grèce, en Asie-Mineure, rappelle sa première œuvre Marie- Madeleine... Enfin!

— J'ai été dix-huit ans professeur de composition au Conservatoire, et ma classe a remporté dix-huit fois de suite le grand-prix de Rome. Les meilleurs de nos musiciens modernes ont été mes élèves. Charpentier a été mon élève ; il est aujourd'hui un maître. « Ecoutez-vous, répétais-je à mes élèves, soyez vous-mêmes, et n'ayez pas de mémoire. » Charpentier a été lui-même, et il a ècv'ii Louise^ un chef-d'œuvre. Ah ! que j'aime l'acte qui se passe dans l'atelier de couture, et la dernière scène o\\ Paris arrache Louise à son père ! C'est comme le petit Tenesko : je lui disais : « N'imitez pas, soyez vous-même ». Il m'a écouté, et il a écrit cette délicieuse <( Fantaisie Roumaine » où il a exprimé toute l'âme de son pays. Et quant à Debussy, nul plus que moi n'admire sa tentative : seulement, elle n'appartient qu'à lui, et je déteste tous ceax qui voudront la copier. C'est comme les wagnériens... Wagner est un dieu, mais tous ceux qui l'ont imité ont eu deux fois tort : d'abord parce qu'ils l'imitaient mal... Wagner, mais c'est pour moi un repos, il est avant tout mélodique. Au Conservatoire, quand nous avions bien travaillé, je disais à

mes élèves : « Mes enfants, maintenant, nous allons nous reposer, nous allons prendre Wagner. » Et si j'ai fait quelque chose, c'est que j'ai tâché seulement d'exprimer ce que je ressentais, et de la manière dont je le ressentais...

Cette longue confidence est trop précieuse pour durer davantage. M. Massenet a fait quelques pas, je l'ai suivi, et il s'est arrêté devant une bibliothèque vitrée, qui renferme les manuscrits de ses œuvres. Devant Werther et Manon ^ une statuette égyptienne, une momie est couchée.

— Ah ! dit-il en riant, j'étends toujours la momie devant les œuvres qu'on cesse de jouer, et je l'enlève quand on les reprend. On ne joue plus en ce moment Werther et Manon : la momie est à son poste. Vous voyez là-haut ce manuscrit : c'est celui du Jongleur de Notre-Dame Vous connaissez le sujet : Barnabe, jongleur, allait par les villes, en faisant des tours de force et d'adresse. Il craignait Dieu, et il était surtout très dévot à la Sainte Vierge, si bien qu'il embrassa la vie monastique. Mais, comme c'était un homme rude et sans art, il se lamentait de ne pouvoir célébrer la Vierge par des sermons édihants, de fines peintures, de belles statues, ou de beaux vers. Mais un matin il s'éveilla tout joyeux et courut à la chapelle : à compter de ce moment, il s'y rendit chaque jour à l'heure où elle était déserte. Le prieur, curieux de se renseigner, vint l'observer, il le vit qui, devant l'autel de la Vierge, la tète en bas, les pieds en l'air, jonglait

avec six boules de cuivre et douze couteaux... Vous vous rappelez la délicieuse nouvelle que ce sujet fournit à Anatole France. Eh bien! un jour, comme je rentrais chez moi, le concierge me remit un manuscrit. » C'est un monsieur qui l'a apporté, me dit-il, il n'a laissé ni son adresse ni son nom. Il a dit seulement que, si le manuscrit ne plaisait pas. on me le rende, et qu'il passerait le retirer. » Je lis le manuscrit, intitulé le « Jongleur de Notre- Dame^ miracle en trois actes », et il m'enchante. L'inconnu revient, apprend ma réponse et sonne chez moi : c'était un professeur de Gondorcet, M. Maurice Lena. J'emploie deux étés à écrire la musique... Oh ! c'est un enfant qui ne ressemble pas aux autres. Le prince de Monaco me demande pour Monte- Carlo un ouvrage; je lui offre celui-là, et Gunzbourg le monte... Ma foi, je ne pensais guère qu'il serait représenté cette saison à l'Opéra-Comique... Ah! quel directeur que Carré, et quel admirable artiste! Admirable, admirable, vous entendez!...

Je l'écoute, j'entends, et pourtant je pense à autre chose. Je voudrais lui dire un mot, une phrase très sincère, qui le touche, et une craintive pudeur me retient... La jeune école musicale, ardente, ambitieuse, passionnée de nouveauté, oublie trop vite ce qu'elle lui doit... Et que de cœurs il a émus par sa musique voluptueuse et sentimentale, tendre et énervée, cœurs de femmes surtout et de jeunes hommes que l'amour possédait ou avait torturés!

— Vous êtes le musicien le plus aimé, le plus...

274 PETITES CONFESSIONS m

Il se retourne brusquement, me regarde bien eit M face, puis sourit, sceptique à la fois et sensible.

— Aimé, aimé! qui est-ce qui m'aime et qui se souvient de moi? Enfin, c'est gentil, tout de même,, c'est gentil ce que vous venez de dire. Ça me fait plaisir.

L'été a passé, sans même que nous l'ayons vu, les premières pluies d'automne sont tombées du ciel gris et, sous les lumières qui l'inondent, le boulevard, possédé durant deux mois par la province et l'étranger, redevient parisien. Les colonnes Morris annoncent pêle-mêle reprises et premières et, de nouveau, potins et rosseries alimentent, dans les couloirs et les coulisses des théâtres, les causeries de Tentr'acte... On rentre, on est rentré. Pourtant, dans cette fièvre d'une vie qui reprend, parmi les mille faits qui la composent, il en est un qui me semble, si peu qu'il en ait l'air, plus important que les autres. Oh! ce n'est pas l'arrivée du roi d'Italie; nous sommes tellement habitués aux visites de souverains, que nous n'y prenons plus garde que par politesse d'amphitryon; ce n'est pas non plus l'inauguration de la statue de Vercingétorix, car on inaugure à toute époque et à toute heure; et ce n'est pas davantage la mort affligeante de cette

pauvre et belle Edwige, victime de la science et de M. Metchnikoff. Une pièce, Blanchetle^ qui fut naguère un des succès du Théâtre-Libre, sera jouée, vendredi, à la Comédie-Française : voilà tout. Ce n'est pas moins cependant que la consécration officielle d'une formule dramatique que pendant longtemps la Maison de Molière, terrifiée et scandalisée, ne voulut pas connaître. Souriant et aimable, M. Claretie va recevoir, dans la personne de l'auteur, M. Brieux, l'autocrate révolutionnaire qui règne au boulevard de Strasbourg. L'opiniâtre entêté qu'est M. Brieux a réalisé ce tour de force.

Entêté ! Ce n'est pas lui d'ailleurs qui me démentira. Me voilà dans le cabinet de travail, oii il se renferme, rue d'Aumale, quand il revient du Midi. Je regarde ce visage aux lignes fortes et précises, avec le front très droit et très haut, les yeux très clairs qui peuvent être très doux ou très durs, la lèvre, par exemple, un peu friande et avide. Le corps même n'a rien d'edeminé, il est solidement taillé et conserve quelque chose de fruste. On devine une volonté arrêtée que sert un physique robuste. Toute sa carrière, d'ailleurs, ne prouve-t-elle pas une pensée toujours tendue vers le môme but, au mépris de tous les obstacles?... Je m'apprête à le lui dire, mais déjà, renversé sur son fauteuil et les doigts occupés à rouler une cigarette, il s'est pris à sourire, un sourire vite réprimé, au reste, et il affirme :

— Je suis un entêté; un horrible entêté.

La cigarette s'allume; un peu de cendre tombe sur le nœud flottant de sa cravate noire, du doigt il Fenlève, lance une bouffée de fumée.

— Mes parents, repart-il, étaient de simples ouvriers, et, au sortir de l'école primaire, j'entrai quelque part comme employé. A quatorze ans, j'écris ma première pièce et, dès lors, je ne cesse pas : une comédie par an. Je me marie, et, le soir, ma femme m'aide à recopier les manuscrits que nous déposons ensuite dans les théâtres et que les théâtres refusent. En même temps, afin d'approcher le monde des journaux, je donne des chroniques pour un ou deux sous la ligne. Un beau jour, Porel m'offre de me jouer une fois, en matinée, le jeudi; je n'accepte pas, je fais d'autres pièces, et j'attends. Enfin, rOdéon m'ouvre sa porte, et les Escholiers représentent r Engrenage. On me propose la rédaction en chef du Nouvelliste de Rouen^ je pars en Normandie, j'y écris Blanchette^ je l'envoie au Français qui me la retourne, puis à d'autres qui imitent le Français... De guerre lasse, je l'adresse à Antoine qui la monte. Je reviens à Paris, j'entre au Gaulois^ on je transcris les dépêches Havas, puis, ennuyé d'un journalisme si humble, j'annonce simplement, à Magnard, par lettre, qu'il recevra de moi, chaque jour, une fantaisie humoristique. Un jour, deux jours s'écoulent, rien ne paraissait... Le troisième, enfin, mon nom signait, en première page du Figaro^ une quarantaine de lignes blagueuses et boulevardières.

Amusante révélation : Brieux rival de Millaud et de Toclié ! Que de fois a-t-on dit ou écrit : M. Brieux n'est Parisien ni par l'esprit — il ignore la blague — ni par le choix de ses sujets, — toutes ses pièces sont des comédies didactiques^ presque des moralités et des soties. Il n'est ni boulevardier ni dilettante : il se porte à l'étude des grandes questions avec une bonhomie d'honnêteté extravagante, et l'air d'un autodidacte qui se croirait l'esprit très neuf, le jugement très droit. C'est un prêcheur candide. Puis l'on souriait, avec miséricorde, de ce pauvre homme qui n'était ni blasé, ni malin, ni roué... Mais pendant ce temps ce pauvre homme raillait, moquait, plaisantait, pincesans-rire et humoriste, tout comme naguère Alfred Gapus, Pierre Veber ou Tristan Bernard. Cependant, maintenant, il n'en tirait point de vanité : il avait seulement voulu montrer que lui aussi il pouvait... et, la démonstration faite, il préférait revenir à son labeur préféré.

— Il n'y a pas que l'amour, fit-il sans s'emporter, mais avec fermeté, il y a toutes les questionssociales. Oh ! remarquez-le, je serais navré qu'on n'écrivît plus de pièces sur l'amour, mais moi, j'en suis incapable!

Une seconde il s'arrêta, puis il ajouta : « Du moins pour le moment ! » Et tout de suite il reprit :

— Ne croyez pas, comme on l'a répété, que je cherche d'abord une porte à enfoncer, et que je

fais ma pièce ensuite. Je pars toujours d'une observation. Un jour, on me conta la mort d'un bébé due à l'abandon de sa nourrice. Le fait me frappa, j'y réfléchis, puis je me documentai... ainsi naquit en mon esprit l'idée d'une pièce. De même pour Les Avariés. M. Waldeck-Rousseau, sans doute pour me jouer un bon tour, me nomma membre d'une commission qui devait étudier les moyens de combattre la dépopulation; je fus fidèle et attentif aux séances. C'est de là qu'est sortie ma nouvelle pièce, * Maternité^ qui était d'abord au Vaudeville, et que j'ai rendue à Antoine, parce que Réjane ne s'était engagée que pour quatre comédies et cent représentations, et que moi j'arrivais cinquième. Gomment la société reçoit les enfants qu'elle exige : tel en est le sujet. A cette heure, je suis encore membre d'une commission pour la réforme de la police des mœurs : je pressens que je trouverai là la matière d'une pièce sur la prostitution. Vous révéler son titre probable, Les Gardiennes de la vertu sociale, c'est vous révéler dans quel sentiment elle sera écrite. Et que peut-il y avoir de plus intéressant que ces questions, qui sont la vie même, dans ce qu'elle a de dramatique, de plus émouvant, de plus misérable? Songez à ce qu'il me fut donné de voir, alors que, préparant Les Remplaçantes, je visitais ce pays du Morvan, dont toute l'industrie est l'industrie nourricière ; à toutes les détresses qui me furent confiées, après Les Avariés, par des lettres innombrables ! Croyez-vous qu'il ne soit

2«'i PETITES CONFESSIONS

point utile et nécessaire de crier certaines vérités? Voyez : Les Avariés ont été joués en Belgique ; je les ai lus moi-même dans la Suisse, et dans la Suisse romande un pasteur voulait que j'en fisse la lecture dans le temple. Dans les séminaires, on les lit aux jeunes gens, et dans certaines casernes les officiers les lisent à leurs soldats. Mais Dieu me garde d'y chercher quelque profit! Un imprésario vint ici un jour m'offrir une forte somme pour l'autoriser à jouer la pièce dans toute la France, à bureaux fermés : j'ai refusé. Le théâtre est pour moi une tribune, et la meilleure qui puisse exister.

— Une telle tribune, hasardai-je, que vous vous y livrez à l'éloquence souvent.

— C'est vrai, dit-il aimablement, et je tâche le plus possible de l'éviter, mais je n'y arrive pas toujours, et quand je m'y laisse aller, je vois bien la faute que j'ai commise, mais je ne découvre pas le moyen d'y remédier.

Nul geste violent, nulle parole irritée ou enthousiaste. Les doigts sans cesse occupés à rouler une cigarette, toujours assis dans son fauteuil, M. Brieux parlait tranquillement. Encore qu'il exprimât des pensées de prédicateur, il ne prêchait pas. Sa voix était douce, ses cheveux bouclés et clairs atténuaient même la rudesse de son front, et ses mains très fines ne se compromettaient pas à de larges mouvements d'orateur. Si je ne l'avais pas connu et qu'on m'eut dit qu'il était poète, un chimérique

M. BRIEUX 2i3

et humanitaire poète, je n'en aurais éprouvé nulle surprise.

— Je ne suis pas un auteur à thèse, murniurat-il ; une chose me frappe, je Texpose, et voilà.

— Et pourtant, interrompis-je, chacun voit dans vos pièces une thèse. L'histoire de Blanchette^ par exemple, ne montre-t-elle pas que le développement de l'instruction a ses inconvénients, et qu'une fille de paysans, munie d'un brevet, mais sans place, a tout ce qu'il faut pour devenir une déclassée?

— Eh ! non, fit cette fois M. Brieux un peu impatienté; comment aurai-je dénigré le développement de l'instruction, moi qui souffre encore d'avoir tout juste fréquenté l'école primaire? Je sais, on m'a accusé, à propos de Blanchette^ d'être réactionnaire. Réactionnaire, moi! Le vrai sujet de Blanchette^ mais c'est le heurt de deux orgueils, l'orgueil du père et l'orgueil de la fille! Il n'y a pas autre chose. C'est comme ce troisième acte, m'en a-t-il valu des critiques! Vous vous rappelez que, dans celui de la première manière, Blanchette, qui s'est livrée à la galanterie, revient chez son père avec quelque argent... On le trouva faux, on avait raison; une fille de cette sorte regagne rarement la maison paternelle. Je le changeai donc : Blanchette, battue par la vie et incapable de céder aux tentations, retourne au village. Parmi les institutrices qui échouent, les unes pratiquent l'amour vénal, les autres se réfugient chez leurs parents; voilà la vérité. Je n'ai pas changé cet acte pour l'adoucir,

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mais bien parce qu'il me paraissait ainsi plus réel. Maintenant, d'ailleurs, on le blâme. Vous pensez bien que sa réception à la Comédie n'est pour rien dans ce changement. Quand après Petite Amie, pièce mal faite, je l'avoue, M. Glaretie m'offrit de reprendre FÉvasion, et que je lui proposai Blanchette, ce troisième acte existait tel qu'il est aujourd'hui.

Quelques instants, mes yeux errèrent sur les meubles qui emplissaient la chambre. Ils étaient simples, et même d'un goût peu recherché. M. Brieux surprit mon regard et l'arrêta.

— Ces meubles vous étonnent; ils ne sont pas à moi, je suis en meublé, l^es miens sont en ce moment dans le Loiret, où j'ai acheté une manière de ferme, pour m'occuper d'agriculture. Naguère, j'habitais presque toute l'année le Midi, près d'Aguay, un endroit désert. Aujourd'hui, une route y passe, toute sillonnée de voitures, de bicyclettes et d'automobiles. Un matin, un monsieur sonna h ma porte ; c'était un touriste à qui on avait indiqué ma maison comme but de promenade. J'ai trouvé la chose un peu forte, et j'ai fait graver sur le mur ces mots : « Je suis venu ici pour être seul. » Puis, comme cette inscription était vaniteuse, je l'ai attribuée à Ezéchiel. Mais elle ne servit pas à éloigner les curieux. Alors je m'en vais.

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