PAUL ET VICTOR MARGUERITTE
Tout au bout de Passy, loin de la ville turbulente et îiiïairée, au bord d'une rue étroite et provinciale que trouble seulement la corne des tramways, une maison ancienne, en retrait d'une grille, dresse ses murs gris. La concierge estatï'able et, sans s'irriter, indique les étages où demeurent ses locataires. Derrièr'é les vitres, les pâles et calmes lumières des lampes familiales évoquent des intérieurs paisibles et tièdes. Il n'y a ni ascenseur qui grince, ni électricité qui aveugle, ni statues de bronze campées aux nicbes des paliers; point de portiers galonnés ni d'escaliers que Ton craint de souiller de la plus minuscule des taches : ceux qui viennent habiter là n'aiment que le repos ouïe travail. Il ne faut pas s'étonner que Paul et Victor Margueritte y demeurent.
Par un soir de pluie et de vent, je frappai à leur porte. Elle s'ouvrit tout de suite, et, dans la pièce au plafond élevé, où les rideaux détendus cachaient
les fenêtres, deux hommes se levèrent, abandonnant la table chargée de livres, de brochures et de papiers, à laquelle ils étaient assis. A peine eus-je le temps d'apercevoir, accrochée au lambris, près de la cheminée, une épée nue décorée au-dessous de la garde d'une croix d'honneur, et, non loin d'un portrait de général au visage grave et réfléchi, le portrait hautain de M. de Goncourt... Vêtu de velours marron, le pantalon à la hussarde, les cheveux épais, châtains et rejetés sur le côté, une cravate flottante, les yeux bleus et très doux, pareil assez à un rapin échappé d'un livre de Miirger et à peine assagi, le plus jeune me secouait la main, et l'autre, grand, maigre, long, la barbiche et la moustache semées de fils clairs, un binocle sur le nez, le veston correctement fermé, le cou à l'aise dans un faux-col aux pointes rabattues, se tenait, les dents découvertes par un large sourire, un peu en arrière/Ayant, sans y prendre garde, levé les yeux, je vis, occupant tout un panneau, un immense tableau où je reconnus ceux qui me recevaient... Oui, c'était bien les Margueritte que j'avais devant moi... Mais, terrible ennui, ma mémoire soudain me trahissait, et l'habitude de ne plus dire que les Margueritte, comme on dit les Rosny, accroissait mon trouble : lequel était Paul, et lequel Victor? Sans doute, ce jeune homme ne pouvait être que l'ancien officier de dragons qui, vers 1896, vint joindre son talent à celui de son aîné, et celui-là, à la boutonnière piquée d'une rosette
PAUL ET VICTOR MA l{ GUE R 1 TTE -2-29
rouge, n'était assurément que l'auteur de i/«(xr«/?Y/f, de r Essor, du Cidrassier Blanc. Mais n'allais-je pas me tromper, donner h l*aul le prénom de Victor, à Victor celui de Paul, tant il est vrai que les collaborations aussi intimes finissent pas confondre étroitement en une seule deux personnalités?
— Mon frère l*aul, dit, avec un geste, celui qui m'avait le premier accueilli.
Et il ajouta :
— Vous connaissiez ce vieux scélérat?
J'étais sauvé : la Providence compatissante volait à mon secours. Alors, rassuré, je m'assis sur un pouf, entre les deux frères. Un feu ardent flambait dans le foyer, les lampes éclairaient doucement la chambre, nul bruit ne montait de la rue; parfois, seulement, on entendait une rafale qui giflait les lanternes vacillantes et battait les cheminées, le vent qui se lamentait et s'emportait. L'heure avait sonné, oij chaque jour ils cessent leur travail et, contents de la besogne terminée, du repos bien gagné, prompts à se délasser, aimables et charmants, ils étaient prêts aux confidences. Mais qu'allais-je leur demander? Leur origine? Qui ne la sait? Elle est illustre, puisque leur père fut le soldat de Laghouat et de Sedan, aussi merveilleux administrateur qu'héroïque sabreur... Leurs débuts dans la littérature? Qui n'a lu les premiers romans de l'aîné, les premiers vers du cadet?
— Voilà la table à laquelle nous travaillons.
Pu doigt, Victor Margueritte a montré la tabje
i230 PETITES CONFESSIONS
qui, au fond de la pièce, s'étend entre deux fenêtres A chaque bout, un fauteuil, devant des feuilles couvertes d'une écriture menue. Je me suis levé, je regarde, je questionne, j'écoute.
— Oui, c'est là que nous travaillons, reprend-il, mon frère ici, moi là. Il n'y a pas, je crois bien, de collaboration plus profonde... Nous écrivons ensemble toutes les pages, toutes les phrases... Vous voyez cela, n'est-ce pas? il est là, moi là, j'écris, il écrit, nous cherchons le mot, le verbe, l'épithète; nous choisissons, nous décidons... et la phrase est écrite.
Les mains dans les poches, un peu penché, Paul Margueritte se taisait et, excité par les explications qu'il donnait, le geste vif, la parole prompte, le cadet reprenait :
— Nous avons collaboré aussi d'une autre manière... Par exemple, dans le Désastre, dans les Braves Gens, certaines parties sont entièrement de mon frère, d'autres entièrement de moi ; il y en a même, dans les Braves Gens, qui sont de nous deux. Mais la Commune, comme les Tronçons du glaive, a été écrite du commencement à la fin dans l'union la plus parfaite qui puisse exister, union de pensée, union d'écriture... et c'est en vérité cette méthode que nous préférons.
Puis, riant, il ajouta, amusé par une expression militaire qui revenait sur ses lèvres :
— Pour les articles de journal, nous sommes de semaine, chacun à notre tour.
PAUL ET VICTOR MAnGUERITTE :23l
Il se jeta dans un fauteuil, les jambes ramenées sous lui, la cravate un peu dénouée. L'aîné, plus grave, allongé dans une bergère, le regardait avec un sourire beureux. Devant moi, sur de larges feuillets, de longues lignes noires serraient leurs petites lettres fines et pressées.
— Les dernières pages de in Commune ? demanda i-je.
— Oui, répondit Paul Margueritte, et défiant toute accusation de loquacité, il se tut, les bras relevés et les doigts joints sur les lèvres.
— Mon Dieu, reprit Victor, c'est un livre qui nous aura donné beaucoup de peine, parce que Tépoque qu'il raconte a été passionnée, et que dans toute époque passionnée on ment... Entendezmoi bien : on ment de la meilleure foi du monde. Aussi nous sommes-nous asservis aux documents, en les contrôlant, en les comparant, mémoires, souvenirs, éludes, témoignages vivants et papiers inédits, et tout ce travail nous a. persuadés que la Commune, au début, avait été un acte de patriotisme, un soulèvement du peuple contre l'Assemblée monarchique. Voilà le point de départ. Les grands responsables ce sont Trochu, le plus avocat de tous ces avocats; Favre, Thiers surtout, ce vieil homme ambitieux et autoritaire, qui ne songea qu'à saigner l'émeute et à tuer, comme il le disait, le peuple pour trente ans.
— Oui, interrompit cette fois Paul Margueritte, de îia voix moins ardente, plus rude et plus doc-
Irinaire, c'est lui qui a provoqué la Commune par le coup d'Elat du 18 mars. Ah non! nous n'aimons pasThiers! Gambella avait raison : il fallait continuer à se battre, les Prussiens étaient exténués, il nous restait Faidherbe et Chanzy, nous aurions eu un autre traité de paix. Thiers, le « libérateur du territoire » ! Il n'a été que le liquidateur de la faillite. Nous ne sommes pas avec les Communards, mais nous ne sommes pas avec les Versaillais : nous tâchons de voir les hommes et les événements, avec netteté et avec justice. Nous n'adorons pas les hommes de la Commune, mais quand Paris revendiquait le droit d'avoir un gouvernement h soi, c'était une revendication légitime. Et puis, ce qui rend l'insurrection plus sympathique, c'est la répression. Songez: sur 42.000 prisonniers, il y a eu 12.000 libérés; calculez le nombre des fusillés, des disparus... Par exemple, Galiffet, nous en sommes convaincus, n'a pas été du tout le massacreur terrible pour lequel les (Communards grassement retraités d'aujourd'hui n'ontpas assez d'invectives... Si vous saviez la force de l'erreur... Un mémorialiste raconte qu'il voit arriver un vieux général, gros, poussah, ventripotent, qui donne les ordres les plus sanglants... Devinez-vous comme il l'appelle? GallilTet... Alors si Galliffet atout endossé... vous comprenez la légende.
IJn silence suivit ces paroles. Mon regard allait de l'épée mate au portrait du général, pour remonter aq portrait de M, de Ggncourt, Cette épée, ce§
PAUL ET VICTOR MAlUiUKUlTTE 233
portraits, n'était-ce pas toute la vie des fils de celui qu'une balle, au soir tragique de Sedan, jeta, sur la crête du Ternie^ à bas de son cheval bai, et qui, mourant, répondait à TEmpereer : « Sire, moi, ce n'est rien. Mais que va devenir la France? » La littérature les avait pris, mais ils n'avaient pas UKHiti au sang vaillant qui coulait dans leurs veines, et, ne pouvant plus combattre, ils avaient voulu au moins construire pour les générations futures l'histoire terrible dont leur père avait été l'un des héros.
M. ABEL HERMANT
M. ABEL HERMANT
— Tout m'intéressse, sauf la littérature.
Très doucement, d'une petite voix mince et lente, assis, les jambes croisées, près de la cheminée, un sourire flottant sous la moustache qui se retrousse sur les lèvres à peine ouvertes, M. Abel Hermant, sans se hâter, sans chercher d'etfet, sincère et correct, a prononcé cette courte phrase. Si habitué que je sois à des révélations inattendues, celle-ci m'a surpris vivement. S'il est fréquent qu'un fonctionnaire n'aime guère la profession qu'il se trouve exercer, il n'arrive jamais qu'on entende un littérateur se laisser aller à une semblable confidence, et M. Abel Hermant, dont la carrière est brillante et considérable, semble avoir, moins que tout autre, le droit d'exprimer un sentiment si imprévu. Tout, d'ailleurs, ne témoigne-t-il pas, dans cette pièce, qu'un homme de lettres l'habite, ces hautes bibliothèques dans le style de l'Empire, ces revues et ces livres rangés sur la table ronde, cette
photographie de Renan, cette lumière tamisée et paisihle, propice aux longs travaux? Hier, il publiait la Confession iVunhoimne cïaujourcVhui^ et demain le Vaudeville donne la représentation de sa nouvelle pièce, ÏEsbronfe^ et il dit que tout l'intéresse, sauf la littérature. Y aurait-il dans son existence des preuves cachées de ce qu'il avance avec une conviction énergique et froide? Mai s non; le voici qui la raconte lui-même, et elle est tout entière consacrée à la littérature.
— Je suis entré à TEcole Normale en 1880, en sortant du lycée Gondorcet, qui s'appelait alors lycée Fontanes après s'être appelé lycée Bonaparte, et j'eus là, comme camarades Jaurès, Dejean, Moreau-Nélaton, Henri Bernés, Pierre Gauthier, Bergson. Je n'avais nullement l'intention d'être professeur et, tout au contraire, je ne voulais qu'écrire. Très vite, il me parut qu'il n'était pas très honnête de demeurer dans cette Ecole, puisque je ne songeais pas à réaliser ce qu'elle devait espérer de moi, et je démissionnai au bout d'un an. Je restai alors quelque temps à Paris, puis je voyageai — oh ! en touriste, simplement, car je n'ai jamais été, comme on l'a cru, précepteur dans quelque cour d'Allemagne — en 1882, je publie un volume de vers ; puis, avant d'aller au régiment, M. Rabosson ou V Éducation universitaire ; pendant mon service, /rt i/ks7*oyi de Cruchod^ et, en quittant le régiment, le Cavalier Miserey.
Le Cavalier Miserey ! On se rappelle le beau ta-
M. ABEL HEUMANÏ 239
page que détermina ce livre, et le fameux ordre du jour que le colonel des chasseurs de Rouen lit lire aux escadrons assemblés : Tout exemplaire du Cavalier Miscrey saisi au quartier sera brûlé sur le fumier, et tout militaire qui en serait trouvé possesseur sera puni de prison. M. Anatole France écrivit alors qu'il serait plus content d'avoir fait cette phrase, que les quatre cents pages du volume, sûr qu'elle valait infiniment mieux pour son pays. Du coup, le Cavalier Miserei/ fut considéré comme antimilitariste et révolutionnaire. Étrange jugement. Le premier, M. Abel Hermant avait essayé d'appliquer une vision artiste et les procédés du roman d'analyse à l'étude sur nature du soldat et de peindre le drame très simple et très âpre qui se joue entre rhomme et le régiment. Jamais, sans doute, on n'avait exprimé avec plus d'émotion et de vérité l'âme même du soldat, faite d'abnégation, de confiance et de solidarité, et l'irrésistible attrait qu'exerce sur des hommes, réunis par les mêmes devoirs d'obéissance et de dévouement, le régiment, u vivant et glorieux dans l'apothéose de ses cuivreries et de ses fanfares triomphales ». Au surplus, il partageait le même sentiment que moi, étonné qu'on eût si fort méconnu son œuvre. Il sourit, se leva, prit sur im rayon un gros livre relié en rouge : c'était le manuscrit du Cavalier Miserey, et deux lettres admiratives étaient collées au faux titre, signées de noms célèbres, ceux de François Goppée et de Maurice Barrés. Il remit le