M. ABEL LEFRANC
fragments sur Je clirislianisme, des projets et plans de poésie.
En face de moi, une hibliothèque pendue au mur supportait, innombrables, de vieux livres aux vieilles reliures, tandis que, plus bas, se pressaient des livres tout récents. Il surprit mon regard, et déjà il s'était levé, atteignait des volumes, me les donnait pieusement :
— Ce sont les discours d'Etienne Dolet, avec un autographe de lui, le seul que Ton connaisse... Et puis, voici l'édition de la Parfaite Amie, d'Heroë... Et puis j'ai aussi de curieuses éditions modernes; une, entre autres, de la Chèvre d'Or, avec cette dédicace : à Aurélien Scholl, écrivain français^ Paul Arhic... mais Scholl a oublié de lire le livre; il n'est même pas coupé.
M. CAMILLE ERLANGER
M. CAMILLE ERLANGER
Il y avait, vers 1873, quelque part dans Paris, un bambin de dix ans qui était fou de musique. Nul de ses ancêtres, pourtant, n'avait cultivé cet art plus qu'il n'est d'usage dans les familles bourgoises, et nul n'y avait même goûté un plaisir particulier. Pour lui, il employait déjà, à cet âge tendre, ses heures de liberté à écrire des compositions dont on devine la fantaisie, et se montrait, avant même d'être bachelier, un auditeur assidu des concerts Pasdeloup. Il jouait enfin si habilement du piano qu'un beau jour une élève de Berlioz, qui l'avait entendu, se présentait d'elle-même à sa mère et lui conseillait de le faire entrer au Conservatoire. L'enfant docile entra au Conservatoire, voulant en sortir virtuose. . . Gomme le hasard change les carrières les plus déterminées? En même temps qu'il suivait la classe de Mathias, professeur de piano, il suivait en simple curieux celle de Durand, professeur d'harmonie ; et voilà qu'il se passionna pour ce qu'il
apprenait chez Durand, se désintéressa de ce qu'il apprenait chez Mathias, et qu'au lieu d'être celui qui interprète, il souhaita être celui qui crée. Dès lors, adieu piano, gammes, arpèges, et adieu premières ambitions ! Un désir plus haut était né en son esprit, qu'il tâchait et qu'il réussissait à réaliser, car, élève de Delibes, il le quittait en 1888 avec le grand-prix de Rome, et envoyait, deux ans plus tard, de la villa Médicis, sa première œuvre. Saint Julien r Hospitalier, d'après le conte de Flaubert, qui trouvait à la fois d'ardents admirateurs et d'obstinés détracteurs. Le petit garçon, devenu grand, tenait ses promesses : c'était d'un galant homme...
D'une voix très douce, d'abord un peu gêné par l'appareil pourtant simple d'une visite un peu ofïicielle, puis s'abandonnant davantage et conquis peut-être par le charme du passé qu'il évoque, M. Camille Erlanger, à la veille presque du jour où l'Opéra va représenter le Fils de f Etoile, retraçait ainsi, vite et net, les années écoulées... Aujourd'hui le petit garçon de naguère est de taille moyenne, et avec sa tête ovale dont le crâne se dénude, son menton gras et arrondi qu'effile une barbiche, ses lèvres minces qu'ombrage une moustache, ses yeux caressants, tendres et vifs, et aussi son petit ventre de Parisien sage, tranquille et heureux, il ressemble à M. Capus. Il s'est assis à une grande table, sur le verre de laquelle reposent, au milieu de vieux et terribles pistolets et de calmes statuettes saintes, les épreuves toutes fraîches de la nouvelle partition.
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Nul bruit ne monte jusqu'à nous, car cette petite rue, bordée de jardinets, où il habite, encore qu'elle soit à deux pas de la Porte-Maillot trépidante et sonore, est comme ouatée de silence. A travers la grande baie vitrée de la pièce, les glacis tout proches allongent leurs gazons pauvres et secs, d'oii s'élancent des arbres noirs et déleuillés.
— Alors, achève M. Erlanger, les mains jointes, le Conservatoire et l'Opéra exécutèrent des fragments de Saiîit Julien,,. Nul directeur n'a jamais voulu le représenter en entier... et pourtant j'y tiens, à ce Saint Jidicn... Et puis, tout de suite le théâtre m'a attiré irrésistiblement. Le théâtre, c'est Tart musical intégral. La symphonie, les voix, les masses chorales, toute la vie y est exprimée et toute la nature... Au concert, il n'y a que la symphonie.
Quel intérêt oiïre, pour comprendre le talent de M. Erlanger, l'aveu rapide, brusque, immédiat de ce goût spontané et invincible du théâtre! Il estmusicien, mais il est avant tout un dramaturge, et sans doute, à voir jouer en 1897 Kermaria à l'Opéra, et en 19U0, àl'Opéra-Gomique, le Jià/ polo nais ^ nous divion^ bien saisi que, si M. Erlanger élit d'instinct les sujets frissonnants où quelque mystère plane et rôde, et poète musical du remords aime ce qui est à la fois invisible et terrifiant, l'horreur déserte des forêts où bruissent des paroles dont nul ne devine les lèvres qui les prononcent, le silence profond tout à coup bouleversé des manoirs d'Armorique, la hantise soudaine et obsédante du cauchemar, c'est
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qu'il y trouve avant tout des actions et des effets dramatiques, intenses et puissants. Mais voyez comme il est hasardeux d'attribuer à l'œuvre d'un artiste une pensée unique qui la dirige, tantôt cachée, tantôt manifeste : il a réfléchi quelques instants, il a tripoté sa barbe et, avec un sourire :
— Je ne soupçonnais pas, fait-il, tout ce qu'on a découvert dans mes œuvres, mais enfin j'accepte bien volontiers qu'elles le renferment, et sans doute l'y ai-je mis avec assez d'inconscience. Bach, Beethoven, Weber, voilà mes vrais maîtres. Cependant, l'unité de mon œuvre ne m'apparait pas très nettement : je cherche, au contraire, toujours à ne jamais me répéter. Voyez combien diffère Kermaria de Saint Julien r Hospitalier^ ou le Juif polonais du Fils de FÉtoile. Saint Julien est mystique et fantastique; Kermaria^ pittoresque et idyllique; le Juif polonais^ dramatique; le Fils de r Étoile, symbolique. Aphrodite, que je viens de terminer, n'est que passion violente. Française, par exemple, je crois que mon œuvre est bien française, bien de cette école présente qui compte Leroux, Charpentier, Debussy, d'Indy; française par le souci constant du rythme, la netteté du contour mélodique, la déduction logique des harmonies.
Quant à mon inspiration, j'écoute chanter la nature : de la tout ce qu'il y a de descriptif dans ma musique, et de là aussi le cadre très sonore où je place toujours mes personnages. Et qu'y a-t-il de plus divers que la nature?
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Jl ne me semble pas que M. Erlanger ait raison. Tout cela constitue justement une unité. Ce sont les formes qu'il varie, mais le fond, si je peux employer ce mauvais mot, demeure le même. Saint Julien^ Kermaria^ le Juif polonais^ ce sont bien, dans des cadres différents, dans des situations différentes, les mômes aspirations, les mômes préférences, les mômes préoccupations, d'un esprit d'artiste très défini. Et quant à son orchestration... Mon Dieu! où allai-je m'engager, et dans quelle galère m'embarquer? Moi, chétif et ignorant, parler d'un pareil sujet, prononcer un pareil mot! Ai-je donc entièrement perdu la connaissance de lîi valeur des termes et de leur poids? Par bonheur, la Providence m'a sauvé, et c'est M. Erlanger qui m'interromps et continue ce que j'ai si imprudemment commencé.
— Oh ! mon orchestration... je n'ai jamais appris à orchestrer. J'entends en moi les sonorités avec une très grande lucidité, et j'écris ce que j'entends. L'orchestration est à la musique ce qu'est la peinture au dessin. La mienne a ceci de spécial d'être une opposition constante de timbres. De môme qu'en peinture une couleur s'oppose à une autre, de môme...
— Mais vous avez dû être peintre; vous empruntez à la peinture toutes vos comparaisons...
11 incline la tôte, dénoue ses doigts :
— Oui, j'adore la peinture, et j'ai môme peint quelques aquarelles à Rome. Mais j'ai renoncé à la
palette depuis longtemps, et je me contente de bibeloter chez les marchands d'antiquités et de curiosités. Bibelotier, ah ! par exemple, un enragé bibelotier!
Incidente aussi vite close que soudainement amenée! M. Erlanger ne m'emmènera pas avec lui chez les antiquaires, où, insoucieux du premier Empire, il passe des après-midi a chercher du Louis XV, du Louis XVI et de la Renaissance, et nous n'abandonnerons pas la musique pour les trésors que découvre toujours un colleclionneur dans les boutiques de bric-à-brac... Ses doigts feuillettent, un peu énervés, la partition du Fih de rÉtoile^ étalée devant lui, et entr'ouvrent le livret qui tout à côté montre la couverture rouge de ses actes... 11 n'est plus aussi calme, aussi pondéré... il s'anime, il se laisse aller à des gestes.
— Tenez! dans le Fih de F Étoile, tous les éléments qui font du théâtre l'art musical intégral ont été employés : les mouvements de foule sont très importants, le ballet prend part sans cesse à l'action, les personnages sont symboliques et humains... J'éprouve pour ce très beau poème de Catulle Mendès la plus vive des admirations.
Il se tait une minute, feuillette encore, puis lit, explique, commente, s'emporte, s'enthousiasme.
— Sous l'empereur Hadrien, un Hébreu, Barkô Ke Ba (ce qui signifie : Fils de l'Étoile) entreprit de pousser à la révolte ses compatriotes, afin de reconquérir la liberté perdue et de rebâtir le
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temple de Jérusalem. Soit qu'il eût cédé au pouvoir de la volupté et de la fortune, soit que ses forces l'eussent trahi, il échoua, et le triomphe du général romain Julius Severus amena la ruine complète du temple et la dispersion totale du peuple... Voilà le fait historique sur lequel Mendès a écrit le poème. C'est le poème de la Fatalité, ou, si vous voulez, de l'Inutile Elfort... Le fils de l'Etoile, prophète guerrier annoncé depuis longtemps, descend de Sion, pour tenter de réaliser son rêve... Et il le tente... Mais la Fatalité est là, représentée par (les Imprécatrices, Macheths légendaires attachées à sa perte, qui arrêtent tous ses efforts, annihilent toutes ses énergies, empêchent, détruisent tout. — C'est la mort définitive de tout ce qui fut une nation, et le chandelier à sept branches ne subsiste môme pas et tombe à l'abîme, dernier vestige d'une race et d'une religion. — Ecoutez ces vers, écoutez-les...
llélas! je les ai écoutés, j»' les ai aimés, et je ne me les rappelle plus.