‹ Petites confessions; visites et portraitsChapitre 2 sur 12 · M. PIERRE DE NOLHAC · texte numérisé non relu

M. PIERRE DE NOLHAC

Aucun de ceux qui habitèrent Gompiègne, durant le séjour qu'y firent naguère l'empereur de Russie et Timpératrice, n'a encore oublié l'étrange et amusant conservateur du château. L'arrivée des souverains le réveilla brusquement du profond sommeil qu'il dormait depuis de longues années; il s'affola; que lui voulait-on? Deux ou trois jours, les pieds dans des pantoulles, podagre et voûté, il promena son désespoir dans les cours et les chambres ; puis, terrifié par ces innombrables employés, grands et petits, qui surgissaient de toutes parts, il se terra dans son bureau et n'en sortit plus. Voilà des railleries qu'on ne s'est jamais permises et qu'on ne se permettra jamais contre M. de Nolhac, qui, l'autre semaine, montrait les beautés de Versailles au roi et à la reine d'Italie. M. de Nolhac, en effet, marque peut-être comme fonctionnaire au budget, mais ce n'est pas le fonctionnaire qui veille sur la merveilleuse relique qu'il adore : c'est le poète,

c'est l'artiste et c'est le savant, et vous devinez quel bonheur cela signifie pour nous. La reine Hélène ne pouvait souhaiter un guide plus averti, plus délicat, plus ému, plus amoureux enfin de ces murs, de ces tableaux, de ces statues qui entourent sa vie d'un cadre magnifique.

Curieux de mieux connaître, les fêtes passées, cet homme dont le charme est infini, je le surpris l'autre matin, comme il compulsait l'inventaire de succession de M^^'dePompadour, dans le clair cabinet de travail qui s'ouvre par une fenêtre sur la cour d'honneur et par une loggia sur l'avenue de Paris. Abrités derrière les lunettes, ses yeux bleus et pâles, légèrement voilés, avaient le regard le plus jeune du monde, tendre, ironique à la fois et timide. Sur le front très haut, les cheveux bouffaient, abondants et indisciplinés, avec de ci, de là, quelques fils d'argent, comme si des grains de poudre du siècle galant s'étaient égarés parmi eux. Sonvisage était tout ensemble d'un sage asiatique et d'un fiancé de village. Quel âge avait-il? Mystère; je n'oserais pas affirmer qu'il a dépassé la quarantaine. Gomme, si souvent qu'il approche de royaux visiteurs, il n'en conserve pas moins une aimable simplicité, il me fit le meilleur des accueils. Il se dépêcha de boire la tasse de café qu'on venait de lui apporter, s'excusant encore de me rendre témoin de cet acte familier, puis il s'assit, les jambes croisées, caressant d'un geste habituel sa main droite de la gauche. Il penchait la tête, puis il la redressait,

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puis il lapenchaitde nouveau, et, tandis qu'il parlait, ses doigts se courbaient et s arrondissaient, comme s'il eut voulu, pris d'un dernier souci, polir, adoucir et ciseler les mots qui s'enfuyaient de ses lèvres.

— Quand j'avais vingt ans, disait-il, je ne prévoyais guère qu'un jour je serais conservateur de Versailles. Je me passionnais alors, à l'Ecole des Hautes l^]tudes, pour la philologie grecque et latine avec Tournier, Havet et Gluïlelain comme maîtres, et c'est à cette école que je dois le peu que je sais et le peu que je suis. Qui m'eût dit, alors qu'élève au palais Farnèse, en 1882, je découvrais à la Bibliothèque Vaticane \q Catizoniere^ ce msniu^cTii autographe de Pétrarque qu'on croyait perdu, et que je commençais mon ouvrage sur Pétrarque et r Humanisme, qui m'eût dit que ces chères études ne seraient plus tard pour moi qu'un souvenir ! Je rêvais, à cette époque, comme couronnement de carrière, de pouvoir publier, en gros in-octavo, l'histoire de l'Humanisme en France; j'ai bien publié des in-octavo, mais ils racontent l'histoire de Marie Leczinska et de Marie- Antoinette, et celui qui suivra racontera l'histoire de M™* de Pompadour. Ah I il y a loin de Rome k Versailles ! j'ai tout à fait changé, je suis un autre homme.

— Mais enfin, lui demandai-je, comment de Pétrarque en ôtes-vous venu à Marie- Antoinette?

Ses doigts jouèrent lentement dans sa barbe noire, il assujettit ses lunettes, décroisa ses jambes pour les recroiser aussitôt :

— Olî ! mon Dieu ! fit-il, c'est plus simple qu'il ne semble. J'étais professeur depuis quinze ans aux Hautes Etudes; une vacance d'attaché au musée se présente, et j'ambitionne ce modeste cumul. En étudiant l'art italien, je m'étais initié à l'art sous toutes ses formes, j'avais quelque expérience, je fus nommé. Une fois nommé, comme mes loisirs étaient grands, je continuai à m'occuper de l'Humanisme. L'Humanisme, encore l'Humanisme! Tilt puis voilà que, peu à peu, le milieu oii je vivais agit sur moi. J'avais toujours pensé que, si l'art italien avait donné toute sa mesure au xv" siècle, l'art français l'avait donnée au xvni\ Tout ici me le prouvait... Et puis (et, avec une pudeur délicieuse, M. de Nolhac baissa la voix, comme s'il avouait un crime), je suis poète — jadis j'ai publié des vers : Paysages de France et d'Italie — et je le suis resté. Alors, vous comprenez... — Pour me reposer de mon Pétrarque^ j'ai écrit mon livre sur Marie-Antoinette, le passé m'a pris davantage et maintenant il me possède tout à fait.

— Il vous possède tellement, interrompis-je, que l'Etat vous charge de le montrer à tous les princes, à tous les rois, à tous les empereurs. Vous êtes le cicérone royal de la royale résidence.

Cette avalanche de mots très nobles, qui évoquent toutes lesgrandeurs du monde, n'éblouit pas beaucoup M. de Nolhac. Je venais brusquement de lui rappeler qu'il était fonctionnaire, sans songer que les poètes et les artistes n'aiment guère ces sortes de gens ;

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bien plus, je venais de lui rappeler ce qu'il y a de plus officiel et, par suite, peut-ôtre de plus ennuyeux, dans sa fonction. Il hocha la tôte doucement, comme s'il avait attendu ce coup de Jarnac :

— Je suis un homme de livres, fit-il, et l'on me connaît surtout comme cicérone des souverains en voyage : Pierre de Nolhac, administrateur, dit Vapereau .

Il leva les mains, pour exprimer son dépit amusé, puis, souriant, comme lui seul sait sourire :

— Et pourtant, reprit-il, je sens tout l'intérêt qu'il y a à faire aimer ce que j'aime, et il m'est délicieux de présenter ce spectacle émouvant de l'ancienne France. Sur tous ceux qui gouvernent les peuples, Versailles exerce un irrésistible attrait. J'ai ainsi promené le roi des Belges et le prince Ferdinand de Bulgarie, qui sont tous deux très versés dans l'iconographie française et possèdent les dates de notre histoire avec une étonnante sûreté; le roi de Suède, qui arriva au bruit ronflant de son automobile et exécuta de cette façon inédite le tour du parc; la reine Wilhelmine, qui visita le château avant son mariage; Nicolas II et l'impératrice. La reine régente d'Espagne fut conduite par mon adjoint, M. Peraté : celle-là n'ignore rien de Marie-Antoinette, archiduchesse d'Autriche comme elle, et chaque pièce éveille en son esprit le souvenir d'une anecdote. Pourtant, parmi tous ces souverains, il n'en est pas qui m'ait intéressé et séduit autant que la reine d'Italie.

La phrase s'est échappée tout spontanément, tant elle exprimait une pensée chère à M. de Nolhac. Son regard s'est encore adouci et un sourire a flotté sur ses lèvres : en une seconde il a revécu les heures écoulées, et c'est comme s'il se parlait à lui-même qu'il continue :

— Quel charme, fait de simplicité et de sincérité! Elle comprend tout, et elle dédaigne de montrer avec assurance qu'elle comprend : elle oublie d'être fière de son intelligence, si vive, si aiguë, et elle n'hésite pas, quand elle ne sait pas, à demander des explications, qu'elle écoute, attentive et sérieuse. Sans doute, il y a chez tous les souverains qui parcourent Versailles un respect et une émotion bien naturels : chez elle, il y avait encore autre chose : elle venait à Versailles, admirablement instruite de toute l'histoire du château. Gomme elle entrait dans le petit salon de Marie-Antoinette, elle murmura : <( Ah ! si les murs pouvaient parler! » Son imagination renseignée évoquait entre ces lambris tout ce qui s'y était déroulé : les intrigues des Polignac, le renvoi des ministres, les premières auditions de Gluck et de Grétry... Avez-vous songé qu'il s'en est fallu de vingt-quatre heures que la reine ne visitât Versailles, un 16 octobre, tout juste au cent dixième anniversaire de la mort de Marie-Antoinette?

Un instant silencieux, la pensée arrêtée sur la lamentable faute qui eût pu être commise, M, de Nolhac reprit bientôt ;

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— Ce qui la caractérise par-dessus tout, voyezvous, c'est sa sincérité d'impression. Elle sent ce que Tari est pour son pays, et partout où elle le retrouve, elle le chérit. Comme elle regrettait de traverser trop vite les salles du xvni* siècle, et comme elle témoignait de son désir de revenir! Tenez! je la revois encore quand elle s'avança sur le balcon d'une fenêtre, dans la galerie des Glaces, et contempla, toute recueillie, la noble perspective qui s'étendait devant elle. Elle ne prononça aucune parole, mais son visage disait toute son émotion... Voulez-vous connaître ses lectures? Elles m'ont enchanté. Gomme je me permettais au cours de la visite, de lui poser cette question : « L'écrivain que j'aime le plus, me dit-elle, c'est Chateaubriand; je le lis depuis mon enfance, et c'est aussi l'auteur favori de mon père. — Et les poètes, hasardai-je encore. — Je les ai tous lus, dit-elle; mais c'est Lamartine que je préfère. »

— L'avez-vous interrogée sur les contemporains? demandai-je à mon tour à M. de Nolhac.

i\l. de Nolhac me répondit en riant :

— Gela, je vous le dirai une autre fois. Combien de vanités blessées, s'il m'eût confié

les sympathies littéraires de la reine! et je n'insistai pas. Alors, comme le soleil se levait enfin, il m'emmena faire avec lui une promenade que, quelques jours auparavant, il avait faite avec la reine d'Italie, me félicitant que le ciel fût pour moi clément et léger, et déplorant que la brume et la pluie

eussent caché à la souveraine la majestueuse mélancolie du parc. De quels regrets touchants était mouillée sa voix, et comme on sentait sa peine profonde, parce que Versailles n'était point apparu à Tartiste invitée dans toute sa splendeur!

— Est-ce le fonctionnaire qu'elle a remercié en vous? lui dis-je tout à coup.

Il demeura muet. Il me regarda simplement, avec des yeux malins et ravis, où cependant je démêlais le reproche ironique qu'une si folle idée, outrageante pour la reine, eût pu naître en mon esprit.

Vers 1872, un tout jeune licencié, que la guerre avait empêché de se présenter à Normale, enseignait la philosophie à une demi-douzaine d'écoliers, au collège communal d'Aurillac. Né au Puy, d'un père qui vendait des cigares et du tabac, il devait à lui-même d'avoir franchi quelques degrés de la fameuse échelle sociale ; mais, comme il était modeste, toute son ambition se bornait à rêver le fauteuil vert d'un chef de bureau au Ministère de l'Instruction publique. En attendant le jour béni qui lui apporterait ce poste envié, il menait une vie calme et studieuse. Chaque jour, avec régularité, son repas pris à ï Hôtel des Trois- Frères, et bue sa demi-tasse au café qui regarde le square, il montait d'un pas robuste la route bordée de peupliers qui domine la vallée de la Jordane, heureux de se livrer en silence à des spéculations métaphysiques. Parfois, encore qu'il y fût un peu suspect pour ses idées trop républicaines, il lui ar-

riva de finir la journée dans une antique demeure un tantinet conservatrice, dont les propriétaires, une vieille dame et ses deux tilles, ne songeaient qu'à soulager les pauvres gens et à les consoler; mais ses plus chères distractions venaient des causeries qu'il pratiquait avec trois ou quatre camarades. Le lycée d'Auch le vit ensuite, puis celui de Puy, puis celui de Saint-Étienne : il était, entre temps, devenu agrégé. Le fauteuil vert restait toujours caché dans l'omhre de l'avenir : sans y renoncer, il accepta sagement une inspection d'académie, et bientôt la Corse l'eut pour vice-recteur. Cependant, si zélé qu'il fût à remplir sa charge, ce philosophe se doublait d'un politique. Dans ce département de la Haute-Loire, où il avait jeté son premier cri, les électeurs étaient tous ses élèves ou ses condisciples. Des amis le poussèrent, il écouta le secret désir de son cœur, et, comme on était en 1885, il se présenta au scrutin de liste, avec le programme de Jules Ferry, et fut élu. D'autres Français que les Auvergnats surent alors qu'il s'appelait Charles Dupuy.

Assis devant sa table de travail, dans un fauteuil qu'il emplit tout entier de sa vaste personne, l'ancien président du Conseil qui, l'autre semaine, prononçait au Sénat, pour défendre la liberté de l'enseignement, un si noble discours, rappelle ces lointains souvenirs avec la charmante simplicité d'un brave homme que les honneurs n'ont point ébloui. Au-dessus de lui, pendent au mur les por-

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traits de M. Loubet et de ceux qui le précédèrent, et sur la cheminée, le buste lin d'une République athénienne sourit avec grâce et fierté. Le ventre proéminent et le dos arrondi, le visage un peu rouge aux pommettes et autour des narines, les cheveux gris et hérissés, la figure large, solide et maligne, allongée d'une barbe rectangulaire, M. Charles Dupuy, les mains étalées sur son portefeuille fermé, feuillette sa vie, comme un livre qu'il aimerait, certains soirs, à relire, sans en ressentir un vain orgueil. Une petite lampe éclaire à demi son visage et laisse toute la chambre dans une indécise obscurité. Par la fenêtre, on distingue, qui passe au pied du quai, l'oau noire de la Seine.

— Je m'étais présenté, continue-t-il, comme opportuniste, ou comme progressiste, si vous le voulez. Je suis entré au Sénat avec le même programme. Gassagnac, un jour, m'a dit que je changeais mon fusil d'épaule. Ce fusil, mon Dieu ! quand on ne sait plus que me reprocher aujourd'hui, on me le lance à la tête. Pourtant, à la Chambre, il m'avait tout juste fourni une comparaison. Mais, voilà, en France, on aime les formules portatives : celle-là Tétait. La séance continue! c'est mon autre bête noire. Sans cesse on me met en sandwich entre ces deux phrases, et j'en ai assez: elles ne résument pas toute ma carrière.

Sans se fâcher, souriant, amusé, M. Charles Dupuy, ami, comme on le voit, des figures pittoresques, dédaignait ces mots historiques, que

d'autres eussent demandés à des spécialistes, s'ils ne les avaient d'abord trouvés. Soucieux à juste titre de détruire la peu ressemblante image que des esprits paresseux se dessinent de lui, il retraçait ses ministères, ses présidences et ses œuvres, brièvement, mais avec précision. Cependant, l'ancien professeur, l'ancien inspecteur d'académie, ne pouvaient disparaître tout entiers : ils demeurèrent toujours sous la redingote du ministre, et les voilà maintenant qui avouent leur existence et leur influence.

— Ce sont toujours les questions d'enseignement que j'ai préférées.

Avec quel plaisir j'ai entendu ces paroles ! je les souhaitais sans trop les espérer... Un Auvergnat est toujours un peu Normand. Mais, puisqu'elles se sont enfuies, je les interromps, ou plutôt je les continue :

— Et c'est pourquoi, monsieur le président, vous ne pouvez pas ne pas prendre part à la discussion du projet Ghaumié, au Sénat.

— Ah! moi, fait-il brusquement, je ne veux pas que l'Université ait des élèves par contrainte. Quels liens pourraient exister entre des écoliers amenés par force et des professeurs défiants, sans cesse obligés de se surveiller ? Quelle sympathie? Quelle confiance? Et comment ne pas voir que l'esprit humain, presque toujours, choisit l'idée opposée à celle qui lui est enseignée? Combien de ministres de ce cabinet et combien du précédent furent

élevés chez les prêtres! Combien d'anciens élèves des prêtres sont des athées et des anticléricaux ! Vous rôvez d'unité morale, d'un même moule où vous coulerez toutes les intelligences, et, comme argument décisif, vous m'apportez la Politique d'Aristote et la Cité de Platon. Vous rétrogradez jusqu'au moyen âge, dont toute la pensée, étroite, fermée, servile, fut l'esclave de ce qu'avait dit ou de ce que n'avait pas dit Aristote, et pourtant, à l'ordinaire, vous n'avez pas assez de mépris pour cette époque où triomphait l'Église et où régnait l'erreur ! Pourquoi, soudain, vous, les avancés, vous rejetez-vous, sous couleur de progrès, vers le passé? Qu'ont à faire, chez nous, je vous prie, Platon et Aristote? Les plus grands esprits, ceux que nous aimons et que nous glorifions, Socrate, Descartes, pour ne citer que ces deux-là, se sont justement dégagés des formules qu'on leur imposait ; ils ont brisé le vêtement dont on les avait habillés et qui les rendait pareils à leurs concitoyens. Aujourd'hui, nous voulons empêcher le retour de semblables indépendances : défense à quiconque d'avoir un autre habit que son prochain.

Un instant, M. Charles Dupuy contint l'indignation où s'emportait son robuste bon sens, puis, s'étant penché sur la table, comme pour se rapprocher de moi et à jamais implanter en mon cœur une conviction qui était mienne déjà :

— Quelle utopie, reprit-il, que cette unité!

Alors que j'étais enfant, le curéduPuy,un dimanche, consacra son sermon à interdire à ses fidèles la lecture de la Vie de Jéms, parue tout récemment. (( Combien il a eu tort de défendre cette lecture, disait mon père ; tous ceux qui étaient là aclièteront sûrement le livre, puisqu'il est défendu de l'avoir ! » Nos théologiens à rebours, nos anticurés ne voient pas plus clair que le vieux prêtre du Puy. Ils veulent inculquer aux enfants certaines idées, certains principes et pas d'autres, comme si, un beau jour, ces enfants, devenus des jeunes gens, ne s'apercevraient pas tout seuls qu'on leur a caché tout un côté de la vie et, blessés par cette fausseté, ne s'en iraient pas fort probablement vers les lieux dont on ne les avait jamais entretenus. La nature débordera toujours le lit qu'on lui construira, et l'esprit souffle oii il veut. Si le monopole existait, je crois bien que les antilaïques abonderaient. J'admets même, je suppose, que cette unification soit possible et qu'elle se réalise ; on aura alors simplement asservi les libertés et préparé le césarisme. Nous serons mûrs pour un tyran. Et, de toute façon, le respect de l'intelligence chez les autres, voilà ce que l'on compromet et ce qui devrait rester sacré.

11 haussa les épaules, jeta vers le buste de la République un regard d'amoureux qui eut des malheurs, et se tourna :

— L'inspection est là, fit-il, elle est là, servez-vous-en. C'est à l'inpecteur de constater

si rinstituteur ou le professeur énoncent des idées contraires à la morale, à la Constitution et aux lois. Si la morale, la Constitution et les lois sont respectées, que peut-on désirer de plus? Les vrais républicains, dont je suis, attendaient, pour le juger, l'homme à ses actes... Ils laissaient le maître enseigner, ils inspectaient son enseignement et ils blâmaient ou félicitaient. Aujourd'hui, avec l'autorisation préalable, c'est le système préventif qu'on cherche à instaurer, et ce sont des procès de tendance qu'on poursuit.

Malgré ces paroles désabusées et sombres, un sourire flotta sur ses lèvres, et, comme tout surpris je le regardais, je ne découvris dans ses yeux nul elîroi terrible.

— Vous ne croyez donc point au succès du monopole ?

— Oh non! repartit-il très vite, oh non ! On n'enterrera pas le projet Chaumié dans une commission et il sera voté.

— Et nous aurons un ministère Waldeck ? demandai-)'e.

— Je suis vraiment bien content d'avoir causé avec vous, répondit M. Charles Dupuy.

M. HENRY MARCEL

M. HENRY MARCEL

Brusquement, la portière du cabinet de travail, où je me trouvais depuis cinq minutes, fut repoussee. Grassouillet, la figure ronde allongée d'une barbe en pointe, le front baut et dénudé, les yeux saillants derrière le lorgnon d'or, un petit bomme apparut. 11 portait à la boutonnière de sa jaquette une rosette rouge, et un faux-col large entourait, sans l'étouffer, son cou sanguin. Une seconde, il me fixa de son regard aigu et curieux, puis, levant les bras en l'air, tout de suite il s'exclama.

— Un article, et un article de tête sur moi! Mais je ne vaux pas un article. Je n'existe que depuis ma nomination... Qui donc savait auparavant mon existence ? et que pourrez- vous raconter qui intéresse vos lecteurs?

Les mains dans les poches, le corps un peu penché en avant, M. Henry Marcel, le nouveau directeur des Beaux-Arts, me contempla, avec la figure sérieuse et tranquille d'un logicien qui a

écrasé son adversaire par un irréfutable argument. Etonné cependant de me voir toujours là, immobile, devant lui, et décidé à rester, il reprit, résolu pour sa part à me convaincre tout à fait :

— Voyons, voyons, Monsieur. Si remplie qu'ait été ma carrière, elle est ignorée de tous. Ah! si j'avais été ce qu'on appelle une personnalité en vue avant même d'être nommé rue de Valois, je comprendrais votre visite : le public adore qu'on l'entretienne de ceux qu'il connaît, car il se plaît à vérifier le récit qu'on lui soumet. Mais moi ! moi! J'ai été à deux reprises, et durant cinq ans, directeur du personnel au Ministère des Affaires étrangères, puis j'ai passé dix-huit mois à Stockholm, comme ministre de deuxième classe, puis je suis revenu, parce que le climat de la Suède m'était défavorable, et puis je suis entré au Conseil d'Etat. Qu'est-ce que ça peut bien faire au public? Ajoutez que je ne remplace M. Roujon que le 15 novembre prochain. En fait, je ne suis même pas encore directeur...

Vainement aurais-je essayé de placer un mot, pour me défendre, m'excuser ou supplier : M. Henry Marcel parlait, parlait, parlait, d'une voix rapide, nette et claire, sans jamais sereprendi'e ou s'embarrasser dans les phrases longues parfois et mêlées d'incidentes, qu'il menait toutes à bonne lin, avec la sûreté d'une élégante élocution. Combien de fois ouvris-je la bouche, et combien de fois la refermai-je, sans que le moindre son s'en fût

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envole ! Tout en écoutant, je regardais à la de'robée les murs couverts de tableaux admirant la brutale franchise d'un Zuloaga, ou la mélancolique tendresse d'un fragment de rAulomne, de M"^ Dufau, ou le réalisme émouvant d'une étude bretonne de Simon. Tout de môme, il s'assit près de la cheminée, et, comme il me montrait un siège en face de lui, un moment il demeura silencieux.

— Mais justement, lui dis-je, me hâtant de profiter de cette occasion enfin offerte, mais justement, il est précieux de savoir comment de si lourdes et multiples charges n'ont pas détruit en vous tous soucis artistiques, en vous enlevant le loisir de les contenter.

— Eh! fit-il, sans même attendre que j'eusse fini, sans doute, j'avais un métier fort sérieux, mais, quand je disposais de quelque répit, je m'occupais de ce que j'aimais. Et j'ai toujours aimé les arts, instinctivement. C'est la musique, tout d'abord, qui m'a charmé. D'ailleurs, entre la diplomatie et la direction des Beaux-Arts, il y a d'étroites ressemblances. Il faut, pour ôtre diplomate, comme pour régler les rapports de l'Etat et des artistes, des aptitudes peu différentes, l'intelligence des nuances, la délicatesse des procédés. Voyez ! à l'heure actuelle, la diplomatie est une école de littérature : presque tous les jeunes diplomates écrivent ; tout récemment, M. de Navenne, notre attaché au Quirinal, réunissait en volume les articles qu'il avait publiés dans la Revue des Deux Mondes^ sur la campagne

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romaine. J'ai agi comme lui et ses collègues. Après avoir visité les grandes villes d'Italie, j'ai visité les petites, qui sont moins fréquentées, et qui renferment des merveilles moins célèbres et pourtant plus expressives. Ainsi je me suis éclairé, au gré de ma fantaisie. Alors j'ai écrit quelques articles dans la Gazette des Beaux-Arts et dans la revue de Jules Comte.

J'allais l'interrompre, mais, vite, vite, il ajouta :

— Par exemple, je n'attache aucune importance à ces articles-là, et je ne m'en vante pas. Ce n'était pas ma fonction que d'écrire, et si j'ai écrit quelquefois, c'était pour le plaisir, tout simplement. Je ne suis pas un écrivain, je ne suis pas un critique. J'aime passionnément les arts, et je me tiens au courant de tout ce qui se fait et de tout ce qui parait, voilà tout.

Un sourire llotta sur ses lèvres :

— Je pourrais même vous dire ce que vous avez publié.

Si sensible que fût ma vanité à cette aimable parole, je la domptai assez pour ne pas la laisser s'emporter à quelque odieuse interrogation. J'avoue cependant que M. Henry Marcel, dont j'aimais déjà, depuis que je l'entendais, la cordiale et modeste sincérité, me devint du coup tout à fait sympathique. 11 lui eût été si facile de se prévaloir des pages très fines et très renseignées qu'il avait signées dans des revues estimées, et il eût été si naturel qu'il tâchât de tirer de ses écrits de nou-

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veaux titres à sa nomination. Mais non: il était, ainsi qu'on disait au grand siècle, un honnête homme, et, comme l'honnête homme qui ne se pique de rien, mais possède sur tout de profondes clartés, il avait acquis patiemment et avec joie cette culture générale qui rend les esprits lucides, robustes et intelligents. Sollicité par toutes les formes du beau qu'a découvertes ou créées le génie humain, il s'était interdit de devenir un spécialiste, trouvant la vie trop courte pour se renfermer dans l'étude d'un seul objet ot voulant goûter toutes les jouissances de la sensibilité.

— Cependant, hasardai-je, on a murmuré que vous aviez des partis pris ; Ton a même été jusqu'à prononcer le mot de sectaire. Un directeur...

La riposte n'a pas été longue avenir :

— Un directeur des beaux-arts doit être impartial : voilà ce qu'on dit. Un directeur impartial ! Qu'est-ce que cela signifie? Sans doute un directeur qui ne perçoit aucune différence entre les croûtes et les belles œuvres. Impartial de cette façon-là, je ne le serai jamais. Mais, par exemple, je n'ai aucune idée préconçue; il y a des hommes qui ont du talent, et il y en a qui n'en ont pas; voilà la vérité. Et qu'est-ce qu'un directeur des beaux-arts qui n'a pas le courage de prendre des initiatives, de découvrir un artiste et de le signaler, de quelque Salon qu'il sorte, des Indépendants, du Ghamps-de-Mars ou des Champs-Elysées? S'il y a beaucoup d'ennuis dans cette situation, il y a au moins l'avantage inap-

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préciahlc de pouvoir tirer quelqu'un de l'obscurité. Mais, de préférences, je n'en ai pas; j'aime Simon et j'aime Henri Martin : ils se ressemblent peu. Tous les tempéraments bien caractérisés, bien tranchés, m'intéressent.

Une fois encore, mon regard glissa vers les murs : j'eus beau chercher, je n'y vis nulle œuvre ancienne, remontant même au siècle de Wateau. Point de Greuze, point d'Ingres, quelques dessins de Prud'hon et tous les autres tableaux modernes. N'y avait-il pas là un indice?

— Ah! jeta soudain M. Henry Marcel, comme il surprenait et pénétrait mon investigation, je n'encourage pas les morts, et je me consacre aux vivants. Pourquoi s'attacher à des formes vieillies, à des idéaux épuisés? L'idéal est successif et changeant.

Puis, comme s'il regrettait un peu cette loyauté si prompte à s'affirmer, il abandonna peintres et sculpteurs.

— Nous parlons trop des artistes, fit-il. La rue de Valois n'a pas a s'occuper que d'eux seuls. 11 y a les devoirs de conservation et de protection des monuments, de décoration du pays : toute une partie nationale. Et il y a encore le théâtre. Par exemple, le théâtre ne me paraît pas, comme le croit la foule, la chose capitale de la direction. Le théâtre, qu'est-ce, sinon une industrie privée ? Nous devons simplement veiller à ce qu'il observe les bonnes mœurs et à ce qu'il ne s'y produise pas de

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désordres, accidents très rares d'ailleurs. Pour les théâtres subventionnés, notre action doit venir de haut et se tenir en haut, de façon que Tart y soit le plus élevé possible et qu'on n'hésite pas à sacrifier à une œuvre vraiment belle une autre œuvre, de moindre valeur, susceptible seulement de rapporter plus d'argent.

Me trompais-je? 11 me sembla distinguer dans cette opinion nettement énoncée un souci peu vif et une estime peu grande de l'art dramatique, nés sans nul doute du caractère trop commercial des théâtres. Assimiler les salles de spectacle à des entreprises industrielles — trop juste vérité au demeurant — que diront de cela les jeunes auteurs qu'on y joue? Je savais l'admiration infinie de M. Henry Marcel pour Balzac et Stendhal, et aussi la pénétrante érudition avec laquelle il disserte d'eux : je ne présumais pas néanmoins que sa passion pour les romanciers fût peut-être exclusive d'un sentiment favorable à nos dramaturges. Un instant, l'envie me prit, courageux champion, de demander la parole pour rehausser dans son esprit ce qu'il semblait un peu dédaigner; mais déjà il s'était levé — car d'autres visiteurs attendaient dans le salon voisin — et, de nouveau modeste et effrayé, il interrogeait, sceptique et stupéfait :

— Alors, vous allez écrire un article — et soulignant — un article de tête, avec ce que je vous ai raconté?

D'un signe énergique, j'affirmai la certaine réalisation de ce phénomène.

Il hocha la tête, leva la main d'un geste de doute : — C'est bien curieux! murmura-t-il.

— Je suis un homme de lettres, du moins je l'étais, et je vais le redevenir. J'ai enfin retrouvé mes chers bouquins. Je suis encore jeune, je n'ai (jue cinquante ans, et j'ai amassé bien des documents sur la vie.

Enfoncé dans un fauteuil, le col de la jaquette remontant sur la nuque, M. Henry Roujon, hier directeur rue de Valois, aujourd'hui secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts, vient, à peine terminées les salutations d'un premier accueil, de jeter avec satisfaction ces petites phrases pressées. Pourquoi tant de hâte à exprimer le désir secret de son cœur enlin réalisé? A-t-il peur qu'on sourie et qu'on ne le croie point? Haut en couleur, sanguin, le cheveu ras, la moustache en croc sur une figure ronde qu'allonge un peu une barbiche pointue, l'œil étroit et vif derrière le lorgnon, il regarde, ainsi que regarda sans doute l'Enfant prodigue la maison familiale où il rentrait, les livres

innombrables qui alignent du haut en bas des murs leurs dos multicolores. Sur la table, une pile de télégrammes de félicitations se dresse; près de la cheminée pend un médaillon de Wagner, en face d'un portrait de Mallarmé, qu'encadrent des vers de Léon Dierx. Des rideaux épais tamisent la lumière. N'ai-je donc pas l'air convaincu par ces paroles précises et par l'aspect si littéraire de ce cabinet de travail, que l'ancien surintendant reprenne tout de suite :

— Voyez-vous, quand on a commencé à mettre du noir sur du blanc, on ne cesse jamais. J'ai débuté après ma vingtième année, comme secrétaire de rédaction à la République des Lettres, avec Mendès, à qui je dois de savoir écrire proprement en français, avec Dierx, avec Mérat, avec Villiers de l'Isle- Adam. Ah! ce n'était pas une revue insignifiante : elle vécut deux ans, ce qui est beaucoup. En môme temps, je collabore au Voltah^e^ avec Laffite, et à la Revue Bleue, avec Rambaud et Ferrari. Cependant, comme il faut vivre, je cherchais une place. Bardoux, sous-secrétaire d'Etat à la justice, à qui Flaubert m'avait recommandé, ne pouvait rien me procurer. Alors je me présentai à l'Instruction publique, j'écrivis une dictée, je résolus un problème et je fus reçu rédacteur. Me voilà maintenant revenu dans ce monde que j'aime tant.

Avec quel bonheur M. Henry Roujon invoquait tous les liens un peu frêles qui le rattachaient, comme il disait, à la République des Lettres ! Elus ecrétaire

perpétuel depuis vingt-quatre heures, il avait déjà oublié tout son passé administratif, elles chroniques qu'il signait jadis Henry Laujol ou Ursus lui semblaient les seuls grands souvenirs de sa vie. Hélas, je ne les avais point lues, lycéen imberbe que j'étais, et,plus tard, je n'avais pas ressenti l'impérieuse envie de combler cette lacune. Je me souvenais seulement, pour l'avoir entendu raconter, qu'il avait été secrétaire intime, puis chef de cabinet de Jules Ferry, et qu'il avait connu là son collègue au cabinet de Léon Bourgeois, Gustave Larroumet, dont, avec une pieuse fidélité, il devait répéter la carrière brillante. Je savais môme qu'un après-midi Gustave Larroumet, très troublé, très hésitant, était entré chez lui, annonc^ant qu'on lui offrait la direction des Beaux-Arts et demandant conseil, et que M. Roujon l'avait engagé à accepter. Je savais encore que la même scène, les rôles simplement changés, s'était produite quand la direction avait été vacante, et que ^I. Larroumet avait rappelé à son ami, lui aussi perplexe, ses décisives exhortations. Hélas! du bagage littéraire du nouveau secrétaire, je ne possédais que les discours officiels, qu'il dédaigne. Malheureux que j'étais! je n'avais pas même parcouru les pages de ce roman, Miremonde, que Dumas préfaça, et que tous les artistes, avides que l'État achetât leurs tableaux, jugèrent admirable. Je me tus, n'ayant pas le courage de l'attrister en lui confessant tant d'ignorance.

— Ah! fil-il en riant, j'ai failli mal tourner, et

Villiers de risle-Adam aurait été bien étonné s'il avait deviné mon avenir.

Encore que des doutes cruels naquissent en mon esprit sur l'intérêt que portait ce fameux écrivain au talent de M. Roujon, je fus peiné vraiment de lui découvrir tant d'affliction pour avoir rempli une fonction enviée et flatteuse.

— Pourtant, hasardai-je, comme directeur des Beaux-Arts, vous n'avez jamais cessé de vivre au milieu des peintres, des sculpteurs...

— Oui, oui, sans doute, répondit-il en hochant la tête, c'est un poste honorable, mais pas commode. Jamais un dimanche à soi. On voudrait s'enfuir à la campagne, respirer l'air pur, le parfum des fleurs et des arbres; il faut inaugurer une statue, un monument, assister à une cérémonie. Et puis, comment ne pas mécontenter quelqu'un? Les artistes, passe encore; il suffit d'être franc et loyal avec eux. Mais il y a les théâtres et la censure ; voilà le cauchemar. Oh! remarquez que je comprends absolument la colère d'un homme qui se croit le droit, sous un régime de liberté, de dire ce qu'il veut, et à qui l'on ferme la bouche, mais je pense aussi que la censure est nécessaire, indispensable, et qu'elle est utile, même aux écrivains qui souff'rent de sa rigueur. M. de Ghennevières, qui fut mon prédécesseur, se plaisait à répéter qu'un directeur des Beaux-Arts doit, tous les matins, en se levant, relire la fable du Meunier^ son fils et Idyie. Spirituel et juste conseil; je le complète, en ajoutant que j'ai

toujours tâché de ne pas être l'âne. Pendant les douze ans que j'ai passés rue de Valois, je ne me suis pas créé d'ennemis, et pourtant j'ai eu des affaires fort délicates ou fort difficiles : l'Exposition universelle, les incidents du Théâtre-Français, l'interdiction des Avariés^ de Décadence. Eh bien! l'Exposition internationale de Peinture et de Sculpture, en 1900, a parfaitement réussi, le calme a régné à la Comédie, et je suis intime avec Brieux. On m'a bien attrapé^ lors du renouvellement du privilège de rOdéon, sous le prétexte perfide que Paul Ginisty était mon ami, et lors de l'admission des femmes aux concours de Rome, encore que là je me fusse contenté d'appliquer un vote du Parlement; mais j'aurais moi-même, sans doute, écrit les articles dont on m'a gratifié.

M. Roujon demeura silencieux un moment, puis il se frotta les mains et, dans un éclat de rire à peine contenu :

— J'ai un fonds inépuisable de bonne humeur, avoua-t-il.

Cette excursion soudaine dans sa carrière officielle ne dura pas longtemps. Il y avait consenti, parce que malgré tout il ne pouvait nier ce qu'il avait été, et aussi, assurément, parce que, tout au fond de lui, il ressentait quelque plaisir d'avoir été un haut fonctionnaire très important, très décoré, très protocolaire, cicérone des reines à travers nos musées et organisateur de nos palais pour le séjour des rois et des empereurs. On a beau n'être qu'un

lettré indiiïérent aux honnueurs, un artiste ennuyé des galas ; ça vous fait tout de même quelque chose, ainsi que chante la chanson. Et peut-être perçut-il qu'il n'avait pas assez caché la légitime joie qu'il avait éprouvée à raconter ce qu'il voulait, quelques minutes auparavant, chasser à jamais de sa mémoire, car il se leva et, secouant les épaules, comme pour se débarrasser d'un lourd et pénible fardeau :

— Mais maintenant, iit-il, c'est fini. Me voilà indépendant. Je vais écrire des chroniques, des essais.

Et, s'étant une seconde arrêté, il ajouta :

— Et des romans.

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