‹ Petites confessions; visites et portraitsChapitre 3 sur 12 · M. GEORGES LEYGUES · texte numérisé non relu

M. GEORGES LEYGUES

M. Georges Leygues a beaucoup d'ennemis ou, du moins, si le mot est un peu gros, beaucoup d'envieux. Très jeune, il a rempli dans l'Etat de grandes situations, puis, avec cet entrain propre aux Méridionaux, il a fondé, nourri, élevé d'aimables sociétés qu'on pourrait dire de secours mutuels, tour à tour président des Cigaliers de Provence et des Cadets de Gascogne. Si fort occupé qu'il fût par tant d'objets divers, il a cependant trouvé le temps de courtiser la Muse, et, dans le Coffret brisé et la Lt/re d'aivain, il s'est risqué aux images poétiques les plus audacieuses. Qu'est-il en définitive? Homme politique, poète, félibre ou artiste? Tant d'aspects si variés inquiètent et irritent d'excellents esprits ; voici que, pour accroître notre incertitude, il se présente à l'Académie des Beaux-Arts, au fauteuil de Gustave Larroumet, et prononce, à la Chambre, la même semaine où il fait ses visites de candidat, un patriotique discours contre l'utopie du désarmement. En vérité, qu'est-il?

Une curiosité bien naturelle me poussa à résoudre une question si difficile, et je fus voir, un matin, M. Georges Leygues. Ce n'était pas, je l'avoue, avec de très bienveillantes pensées que je frappais à sa porte, et je me sentais tout prêt, encore que ce fût peut-être manquer d'originalité, à rééditer sur son compte quelques plaisanteries familières; même, comme j'attendais dans le salon tapissé de tableaux, je m'amusais déjà à leur chercher une forme concise et saisissante ! Mais il s'avança vers moi, lissa ses longues moustaches, frotta ses mains, s'assit dans un fauteuil, croisa ses jambes, parut un peu gêné. L'habile homme! « Laissons-le parler », me disais-je. Il parla d'une voix chaude et sincère, très caressante souvent, et toujours sympathique, sans métaphores languedociennes. Il parla de ses débuts et de ses vers; mais, bien différent des poètes qui, h l'ordinaire, croient avec trop d'ingénuité qu'ils ont en eux quelque chose de divin, il ne songea point à tirer vanité de ses rimes. L'habile homme! Il rappela seulement avec respect que Leconte de Liste et Sully Prudhomme l'avaient reçu dans leur intimité, alors qu'il étudiait le droit, et que, cédant à leurs conseils, il avait remis ses manuscrits à l'éditeur Lemerre. Il n'avait, à cette époque, que des ambitions littéraires : il aimait les livres, les tableaux, les statues, les voyages. L'habile homme! Et voilà que des compatriotes étaient venus le relancer à Paris, lui offrant un siège législatif et s'évertuant à le convaincre qu'il pourrait, lui seul, combattre

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dans \o Lot-et-Garonne pour la République contre rinfâme réaction. Il avait consenti et, dès lors, la politique Tavait passionné. Au contraire de tous ceux qui révent d'acquérir de la notoriété en des matières qui ne sont pas de leur compétence, il ne tachait pas à me persuader de son talent d'écrivain; il ne jouait pas du violon d'Ingres, il n'éprouvait nulle honte à confesser que son métier de député et (le ministre avait occupé tout son temps. L'habile homme !

— 11 y a une œuvre dont je suis très fier, lit-il; c'est la réforme de l'enseignement secondaire. Naguère, tous les collégiens apprenaient le grec et le latin, et Dieu sait combien l'apprenaient et comment, sans le moindre goût, et partant, sans la moindre utilité ! Nous avons rompu avec cette routine et créé quatre groupes d'études qui répondent à toutes les vocations présumées : le groupe u greclatin », le « latin-sciences », le « latin-langues vivantes », le « sciences-langues vivantes ». Ainsi, nous avons fortifié les classes d'humanités en les allégeant de tous les mauvais élèves qui les suivaient sans profit, et nous avons, du môme coup, fondé un enseignement en rapport avec les progrès de la vie moderne. L'erreur était d'imposer à toutes les intelligenees la même instruction; nous avons tous connu des écoliers qui, très médiocres latinistes, donnaient d'excellents mathématiciens, ou possédaient pour les langues de remarquables dispositions; chacun, maintenant, peut recevoir l'ensei-

gnemcMit qui lui convient. Vous rappelez-vous la manière étrange dont on enseignait, naguère, Tallemand ou l'anglais? On sortait du lycée incapable de les parler. Aujourd'hui, grâce à une réforme radicale, nos professeurs apprennent à les parler en un an à peine.

11 décroisa ses jambes, se pencha, tendit la main: — C'est comme pour les Universités, reprit-il : là aussi j'ai travaillé à leur réorganisation. Les Facultés de province étaient en train de mourir, closes à l'existence du dehors, toutes confinées dans des études abstraites et accessibles à un très petit nombre. On regardait de loin les bâtiments qui les abritaient, on saluait bien bas, mais l'on y pénétrait jamais. Eh bien! en reconstituant les Universités de jadis, nous avons insufflé à ces vieilles institutions un air nouveau et régénérateur. Aujourd'hui, elles vivent de la vie de tous, et surtout de la vie de province sur laquelle elles rayonnent; elles renferment des chaires d'enseignement appropriées aux besoins du pays : à Lyon, par exemple, il y a un cours de soierie; à Nancy, un cours de brasserie ; en Bourgogne, un cours d'œnologie... On ne passe plus devant la porte, on entre, car on est sûr d'entendre d'utiles leçons... Ah! nous ne sommes pas arrivés tout de suite à cette réorganisation!... Elle avait été posée en principe en 1872, et c'est seulement en 1896, sous le ministère Rambaud, qu'elle fut décrétée. L'édifice s'est élevé pierre par pierre... j'ai apporté ma pierre.

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Puis, revenant à une idée qui me parut lui être chère :

— Voyez-vous, fit-il, à la variété si grande des esprits il faut des enseignements variés.

— Voilà, répondis-je, une phrase que ne prononcerait pas un partisan du monopole.

— Aussi, repartit-il, suis-je énergiquement opposé au monopole. Gomment, en plein xx" siècle, peut-il se rencontrer un homme assez vain pour se prétendre détenteur de la vérité absolue? On comprend le monopole sous Napoléon I''", parce que l'excès d'anarchie amenait fatalement un excès de centralisation ; mais à notre époque!

Ainsi, avec aisance, M. Georges Leygues racontait seulement ce qu'il avait tenté et accompli, me montrant, pour juger de la valeur de ses eflorls, les résultats atteints, et il n'oubliait aucun de ceux qui avaient collaboré avec lui. Que lui importait qu'il fût im félibre, un cigalier, un cadet plus ou moins authentique, et qu'il se fût hasardé dans ses poésies à des audaces compliquées ! il avait eu le rare privilège durant cinq années de diriger le département de Tinstruction publique, et il ne lui semblait pas qu'il les eût mal employées... M. Leygues, avant tout, était un homme politique... Cependant, le mot Institut m'échappa.

— Oh! fit-il en s'emportant un peu, quand Reyer et Hébert m'engagèrent, il y a trois ans, à me présenter, je refusai : j'étais ministre, et je ne voulais pas qu'on pût m'accuser d'user de ma si-

liiation pour influencer les académiciens. Aujourd'hui, mes amis reprennent cette candidature ; mais ce n'est pas davantage comme ancien ministre que je la pose. Non: depuis vingt ans j'ai défendu parla plume et la parole toutes les questions artistiques et littéraires : c'est cela seul qui l'explique. Je crois que l'art, en France, n'est pas seulement un luxe, mais qu'il est aussi lié intimement à la grandeur présente et future de notre pays. C'est parce que nous avons de beaux musées, de belles expositions, c'est parce que nous sommes les gardiens et les continuateurs de la tradition gréco-latine, que nous conservons en art une avance singulière sur toute l'Europe, et que jusque dans les arts inférieurs nos ouvriers triomphent, non par le bon marché, mais par la qualité. Il faut donc répandre le plus possible dans tout le peuple l'amour et la science du beau. Et quel enseignement d'ailleurs fournissent les arts! Y a-t-il un miroir plus fidèle d'une race ou d'un siècle que ses palais, ses tableaux, ses églises? Quelle expression plus complète du moyen âge possédons-nous, plus précises et plus minutieuses, que les cathédrales qu'il nous a laissées? Ces idées-là, je les ai toujours soutenues, et j'ai toujours combattu pour elles. Aussi, ce n'est pas comme ancien poète ni comme ancien ministre que je me présente à l'Institut ; c'est à un titre que j'estime bien plus...

Eh quoi! Devais-je tout d'un coup changer d'opinion, et découvrir que M. Georges Leygues renon-

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çait mciintenant à sa réputation de remarquable» parlementaire pour n'ôtre plus qu'un simple citoyen épris des arts? L'idée de ce nouvel avatar m'était insupportable... Doucement, je le ramenai au patriotique discours de la veille.

— 11 s'en est fallu de peu, fit-il, que je ne le prononce pas. Je voulais rentrer chez moi; Sibille, le député de Nantes, me dit de rester, qu'on va discuter le budget des affaires étrangères, qu'il y aura peut-être des incidents, et je ne pars pas. M. de Presscnsé, que je n'incrimine pas — j'aime mieux croire qu'il est le plus généreux des hommes — prononce sa phrase malheureuse, et je m'élance à la tribune...

Gomme si tout à coup le fauteuil où il s'enfonçait se transformait en tribune, il exposait déjà d'une voix ardente la nécessité d'une armée forte pour la défense des idées républicaines... Patrie, honneur, drapeau, tradition, grandeur... habile homme, le politique renaissait.

Des pas résonnèrent dans le vestibule, une voix interrogea, et grand, mince, le front très bombé, les yeux enfoncés et cachés sous les arcades sourciliôres très prononcées, M. Vincent d'Indy entra. Gomme il arrivait de la campagne, il portait encore son manteau, et il tenait à la main son haut de forme. Il se débarrassa de l'un et de l'autre; une longue redingote noire le revêtait, une raie bien tracée séparait ses cheveux noirs au milieu du crâne, une moustache grise et coupée à l'espagnole accusait le dessin de la bouche bienveillante. Quelques instants, il demeura debout, indécis s'il prendrait un siège ou s'il resterait, ainsi qu'il était, droit et près du mur, comme s'il eût éprouvé quelque gène et quelque timidité d'une visite qui lui avait été annoncée, et qui s'expliquait par la prochaine représentation de rEtranger à l'Opéra, mais qui ne laissait pas de l'étonner et de l'effrayer un peu. Cependant, bientôt, il s'assit, les mains jointes et

posées sur la table, la tète penchée, et, cédant aimablement à mon désir curieux, il raconta brièvement sa vie.

— J'avais été élevé par une grand'mère très musicienne et, à vingt ans, je me figurais tout savoir. Un beau jour, après la guerre, j'allai trouver César Franck et je lui montrai une quintette dont j'étais fier; il me regarda avec bonté et me dit que je ne savais rien. Je revins chez moi, furieux, me répétant que j'étais un génie, et Franck un imbécile. Puis je réfléchis et je changeai de sentiment. J'entrai au Conservatoire, dans la classe d'orgue que dirigeait Franck, les classes de composition étant si mal faites qu'on pouvait les considérer comme n'existant pas, et c'est avec lui que j'étudiai la fugue et le contrepoint. C'était un fameux maître et, pour le choix des thèmes et la sincérité d'art, il exerça sur moi la plus grande des influences. Naturellement, ma vocation me créa quelques difficultés avec ma famille ; je débutai à l'orchestre Colonne comme second timbalier, puis je devins chef de chœur. Un peu auparavant, j'avais tenu l'orgue à Saint-Leu-Taverny. Chez Colonne, j'appris beaucoup ; l'ien ne forme comme l'emploi de chef de chœur. En 1871, Pasdeloup avait exécuté ma première œuvre, l'ouverture des Piccolomini, qui devait former plus tard la deuxième partie de la trilogie de Wallensteiii. Vers la même époque, j'avais fondé avec Franck, Saint-Saëns, Fauré, Duparc, Théodore D.ubois, la Société nationale, dont

je lus longtemps le secrétaire, avant d'en devenir le président. J'étais alors enthousiaste de Wagner; je suis de ceux qui assistèrent aux premières représentations de Bayreuth. Ah ! les Français n'y étaient guère nombreux ; quand on donna les Nirhelungen, j'en comptai bien cinq ou six.

M. Vincent d'Indy parlait avec calme, sans geste, tout le corps immobile, les mains toujours jointes, les yeux seuls vifs et brillants. A retracer ainsi ses premières années, il ne goûtait nulle vanité, et ces petites phrases hésitantes, qui s'échappaient sans un ordre très rigoureux de ses lèvres, témoignaient d'une pudeur alarmée. Mais, chez un artiste, il y a autre chose à connaître que la vie môme; il y a la pensée qui a dirigé cette vie, et la pensée qui a inspiré les œuvres, ce qui lui donne enfin son originalité propre et le distingue de tous les autres. J'eus quelque peine à obtenir de M. Vincent d'Indy ce que je souhaitais. Sans doute, le Chant de la Cloche^ primé au concours de la Ville de Paris, Fervaal, FEtraiiger^ et les profonds quatuors qu'il écrivit pouvaient me renseigner là-dessus ; mais rien ne vaut la confirmation obtenue de l'auteur; nous découvrons si souvent dans les ouvrages d'un artiste tant de choses auxquelles il ne songea pas! Mais M. Vincent d'Indy se défendait de me répondre : « Je tâche d'exprimer ce que j'ai en moi, tout simplement, disait-il, et je n'ai pas de théorie. La musique, pour moi, se borne à exprimer la pensée de l'artiste. »

— Mais c'est toute une théorie, interrompis-je, car chaque artiste aura justement une manière personnelle d'exprimer sa pensée.

Il resta silencieux un instant, puis, relevant la tête :

— Je serais incapable, fit-il, d'écrire sur un sujet étranger ou antique. Il me faut des sujets nationaux; dans le Chant de la Cloche^ j'ai évoqué le moyen âge ; dans Fervaal^ le commencement de la racefrançaise ; dans rEtranget%ys,i essayé de peindre la beauté morale d'un homme, d'un Français, attirant à lui l'àme d'une femme éprise d'un autre homme qui n'a que la beauté physique. En musique, comme en politique, je veux être de mon pays complètement, je veux être Français.

Que M. Maurice Barrés eût été heureux d'entendre de semblables paroles! Pour moi, encore que j'aime infiniment les sentimentales romances que chantent dans les cours des vieillards estropiés, en haillons, et que l'orgue de barbarie me procure, avec ses hoquets et ses pleurs, des joies puériles et délicieuses, ce sentiment national de la musique me séduisait et me passionnait presque. D'excellents esprits, je le sais, prétendent que l'œuvre entière de M. Vincent d'Indy dément la doctrine qu'il se plaît à présenter, et M. A.-E. Sorel, par exemple, dans un article de revue, montra récemment combien prédominent chez ce musicien qui se double d'un savant rinfluence de Wagner, un Allemand, d'une part, et de César Franck, un

Belge, de l'autre. Gomment croire qu'on puisse devenir Français, en subissant l'empreinte de pareils maîtres ? Pourtant, Fervaal^ ce drame frémissant et passionné, dont Bruxelles eut la primeur et que reprit TOpéra-Gomique, avait déjà, naguère, enlevé à ces reproches presque toute vraisemblance, en révélant un tempérament délivré et indépendant. Avec l'hésitation bien naturelle à un homme qui s'avoue son incompétence et s'aventure «ur un terrain dangereux, je confessai à M. Vincent d'Indy le trouble où me jetaient des avis si contraires.

— Oui, dit-il, calme toujours et froid, naguère la musique de Wagner m'a enthousiasmé. Elle m'a emporté, si je puis ainsi dire, et le drame ensuite, par simple rétlexe. Mais maintenant je vois toutes les fautes du drame wagnérien à notre point die vue français. Seulement, comme en France on aime les étiquettes faciles, on me reprochera toujours d'être wagnérien, encore que les leit-motive que j'emploie aient été découverts bien avant Wagner. Je suis bien revenu de l'esthétique allemande et c'est la Scfiola Cantonnn qui m'a donné — pardonnez-moi le mot — ma philosophie de la musique.

Il regarda ses mains, qu'il n'avait pas encore désunies, se décida à les dénouer, et, accoudé sur la table, il reprit :

— J'avais été de la fondation des Chanteurs de Saint-Gervais : ce fut l'embryon de la Schola. Là nous avons groupé des élèves — nous en avons aujourd'hui 3()0 — et nous leur faisons faire toutes

leurs études de musique, leur appfenant le chanl grégorien etle chant palestrinien. Nous allons plus loin : c'est toute notre musique ancienne que nous recherchons, c'est toute la gloire de la musique française que nous restaurons, c'est la vraie musique française que nous voulons créer en nous appuyant sur les vieux maîtres français, les Charpentier, les Rameau, les Destouches. Autrefois on n'étudiait pas leurs œuvres, qui n'étaient même pas éditées, et Dieu sait s'il y en a d'admirables! c'est tout notre génie national qu'elles renferment. C'est une opinion commune que l'opéra comique est un genre éminemment français : c'est aussi une opinion fausse. L'opéra comique vient d'Italie, et les opéras comiques français n'ont jamais été que copiés sur les italiens. Un moment peut-être a-t-il eu quelque chose de français, parce que certains y avaient apporté l'esprit français, mais bientôt les Adam, les Auber, revinrent aux errements italiens. Il se tera une musique française : déjà, avec Pelléas et Méiisande, M. Debussy a marché un grand pas dans ce sens. Pelléas^ c'est l'expression absolue de la parole rehaussée de musique, et je ne sais pas de meilleure définition de la musique française. M. Debussy reste complètement fidèle à notre tradition : il est Français.

L'heure était proche de la répétition à l'Opéra : il fallait que M. Vincent d'Indy allât retrouver M. Gailhard et ses interprètes. M"" Bréval, M. Delmas et M. Laffite. Use leva et remit son manteau,

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ol je retrouvai chez lui, au moment de le quitter, la même timidité avec laquelle il m'avait accueilli et que la conversation avait un peu dissipée. La timidité est rare chez les artistes : elle n'en gagne que plus de charme, quand on la découvre.

Derrière le Panthéon, dans une rue étroite, sombre et déserte, la rue Lhomond, telle qu'en représentent les eaux-fortes qui illustrent de vieux et mélodramatiques romans, entre des maisons noires et lézardées, au bord d'un trottoir tremblant, une misérable baraque dresse sa cloison de bois; c'est l'École municipale de Physique et de Chimie. Le concierge, à qui je demandai M. Pierre Curie, m'indiqua d'une voix paresseuse le chemin à suivre. Je traversai une cour dont l'enceinte lamentable avait subi les pires injures du temps, puis une voiile solitaire oh résonnèrent mes pas, et je me trouvai dans un cul-de-sac humide où mourait, dans un coin, entre des planches, un arbre tordu. Là, des manières de cabanes s'étendaient, longues, basses et vitrées, oi^i s'apercevaient de petites flammes droites et dos instruments de verre aux formes variées. Nul bruit; un silence profond et triste. Au hasard, je frappai à une porte et j'entrai dans un laboratoire

d'une étonnante simplicité : le sol était de terre battue et bosselée, les murs de plâtre gâché, le toit de lattes peu solides, et la lumière pénétrait faiblement par les fenêtres poussiéreuses. Un jeune homme, penché sur un appareil compliqué, releva la tête : « M. Curie? dit-il, il est là », et aussitôt il reprit son travail. Des minutes s'écoulèrent, il faisait froid, d\m robinet des gouttes d'eau tombaient, deux ou trois becs de gaz brûlaient. Enfin, un homme apparut, grand, maigre, la figure osseuse, la barbe grise et rude, coiffé d'un petit béret usé. C'était M. Curie.

Ah ! comme sa gloire, retentissante et toute jeune, le gênait! En quelques heures, sa merveilleuse découverte du radium avait appris son nom au monde entier, et, lauréat du grand prix Nobel, il avait été assailli aussitôt par les innombrables messagers de la Renommée. 11 n'était pas encore habitué à cette célébrité; elle le dérangeait, elle lui prenait son temps, elle l'arrachait à ses éprouvettes... Ne voulait-on pas le décorer? Qu'avait-il besoin d'une croix? Cependant, désireux de ne pasj paraître bourru, essayant bonne figure contre mauvaise fortune, il cherchait dans quelle partie de la] journée il pourrait disposer d'une demi-heure... Le! matin, impossible; l'après-midi, impossible; le soir,] impossible. La main tripotant sa barbe, un peu| courbé, il réfléchissait. « Attendez! » fit-il soudain, et il s'éclipsa. Il revint tout de suite, mais cette fois, abandonnant un costume trop familier, il avait

remplacé son béret par un chapeau de feutre mou et revêtu un manteau : « Je peux vous donner quinze minutes », dit-il en tirant sa montre, et il s'accouda à une table d'expériences.

Combien alors je me félicitai d'avoir recueilli, avant de me rendre rue Lhomond, quelques renseignements! M. Curie ne me les aurait jamais livrés lui-môme; qui connaît moins que lui l'art de parler de soi? Il dit oui, il dit non, il incline la tête, et c'est tout.

— M"'" Curie, lui disais-je, a été pour vous une collaboratrice de tous les instants. C'est une [Polonaise, je crois, et vous l'avez connue à la Faculté des sciences, ou plutôt ici même, alors que sous la direction de M. Schutzenberger, vous étiez chef des travaux pratiques. En 1000, M""" Curie, si j'ai bonne mémoire, fut reçue docteur es sciences physiques, et sa thèse, justement, avait pour objet la recherche des substances radio-actives. Elle est maintenant, n'est-ce pas, professeur à Sèvres?

— Oui, faisait-il, oui.

— Pour vous, reprenais-je, vous avez, n'est-il pas vrai, toujours travaillé ici, et, depuis 1880, vous n'avez cessé de publier des travaux importants, plusieurs fois couronnés par l'Institut?

— Oui, faisait-il, oui.

Avide d'entendre de plus longues réponses, je laissai de côté un sujet trop personnel qui effrayait sa modestie... Trop d'humilité peut ressembler à de l'orgueil. 11 était imposible qu'il ne devînt

pas plus prolixe sur le radium môme... La passion du savant l'emporterait sur la timidité de l'homme, et déjà une question m'échappait : « A la suite de quelles expériences était-il arrivé à découvrir ce corps surprenant dont les propriétés bouleversent des lois fondamentales? » D'un mot, il m'interrompit :

— Je vais vous prêter une brochure.

Et aussitôt il s'éloigna de quelques pas, revint, me tendit la brochure ouverte.

— Voilà! dit-il.

Docilement je la lus. Pouvais-je agir autrement? J'appris ainsi que M"^ Curie, ayant commencé à étudier le rayonnement uranique découvert par Becquerel, les résultats auxquels elle fut amenée parurent à son mari d'un intérêt tel qu'il renonça à ses travaux en cours et se joignit à elle. Ils se demandèrent alors si certains minéraux d'uranium, déjà doués de cette propriété d'émettre des rayons, la pechblende, par exemple, ne renfermaient pas, en petite proportion, des substances encore inconnues et plus fortement radio-actives, et ils recherchèrent ces substances par les voies de l'analyse chimique. Ils trouvèrent qu'une tonne de pechblende contient une quantité de radium de Tordre de grandeur de 1 décigramme, ce qui met à 20.000 francs le prix de revient d'un gramme de radium, les minerais d'uranium d'où on l'extrait étant extraordinairement rares sur la surface du globe- Une seule fabrique en Bohême traite ces

minerais, qui servent à produire certaines couleurs jaunes, d'un emploi industriel. En Amérique, il se construit bien une seconde fabrique, mais les minerais qu'elle consommera sont encore moins ricbes que ceux de Bohème, et il en faudra quinze tonnes pour obtenir un décigramme de radium.

— Et combien avez-vous de radium, ici? demandai-je, ma lecture terminée.

11 était toujours appuyé à la table, les mains en serrant le rebord, mais un sourire amusé éclairait son visage, et cet entretien, où il demeurait à peu près muet, ne l'incommodait pas jusqu'en ce moment. Même il devint moins sauvage et bavard.

— Nous possédons tout juste un gramme de radium, tit-il. On dirait un sel quelconque, en plein jour : dans l'obscurité seulement il est lumineux : on croirait alors un ver luisant. Mais le radium est inusable, et il donne lieu à un dégagement d'énergie continu et considérable, tout en conservant le même état. Un gramme de radium dégage, pendant chaque heure, une quantité de chaleur suffisante pour fondre son poids de glace. Cependant, ce gramme reste toujours pareil à lui-môme et on ne peut invoquer aucune réaction chimique ordinaire pour expliquer ce dégagement continu de chaleur. Il n'est donc pas étonnant que nous ayons pu, avec un gramme, faire toutes nos expériences.

Il fallait profiter de cette loquacité soudaine, si inattendue que j'y crus démêler la hâte d'en avoir lini.

— Les rayons émis par le radium sont d'une intensité considérable? demandai-je ; un million de fois plus grande, je crois, que celle de l'uranium, et leurs propriétés sont aussi multiples qu'étonnantes?

Il avança un peu , enfonça les mains dans les poches de son manteau.

— Oui! fit-il.

Et très vite, très vite, sans prêter attention aux exclamations dont je coupais ses phrases, il énonça les plus importants des phénomènes de la radio-activité. «Au moins, semblait-il penser, quand j'aurai dit tout cela, je serai tranquille. »

— Ces rayons, expliquait-il, impressionnent les plaques photographiques en un temps très court : vous pouvez mettre devant eux un écran ; nul écran n'est assez opaque pour les absorber. Ils rendent l'air qu'ils traversent conducteur de l'électricité; ils agissent sur les substances employées en photographie de même façon que la lumière, colorant le verre en violet ou en brun, jaunissant le papier, le celluloïd, cassant le papier. Mettez un sel de radium dans une boîte opaque, en carton ou en métal : il agit cependant sur l'œil et produit une sensation de lumière. Pour obtenir ce résultat, vous pouvez placer la boîte qui le contient devant l'œil fermé ou contre la tempe : les milieux de l'œil deviennent lumineux par phosphorescence sous l'influence des rayons du radium, et la lumière que l'on aperçoit a sa source dans l'œil lui-même. Les rayons du radium agissent encore sur l'épiderme : si vous

tenez pendant quelques minutes sur la peau une ampoule renfermant du radium, vous n'éprouverez aucune sensation particulière, mais, quinze ou vingt jours après, une rougeur naîtra, puis une escharre ; si l'action du radium a été assez longue, il se formera une plaie qui peut mettre plusieurs mois à guérir. J'ai sur le bras une plaie de ce genre. Les rayons agissent également sur les centres nerveux en déterminant des paralysies et la mort, et d'une façon singulièrement intense sur les tissus vivants en voie d'évolution.

11 tira sa montre, la regarda, et continua :

— Ne croyez point, comme on l'a dit, que le radium rendra la vue aux aveugles. On croit aussi qu'il guérit déjà le cancer, — si vous voyiez les lettres innombrables de cancéreux qui nous supplient de les sauver, c'est navrant. — Non, non, pas encore... peut-être un jour le guérira- t-il. A l'heure actuelle, à l'Institut Pasteur, au Collège de France, on essaie d'utiliser son action pour le traitement du cancer : voilà toute la vérité.

De nouveau, il tira sa montre, un rire heureux s'enfuit de ses lèvres, et en deux pas il rejoignit son élève toujours penché vers l'appareil compliqué.

— C'est fini! s'écria-t-il.

Un ami, qui était entré en silence quelques minutes auparavant, lui tendait la main.

— Te voilà célèbre, fit-il avec une ironique et douce compassion.

— Ah I ahl répondit M. Curie en agitant les bras.

84 PETJ.TES CONFESSIONS

Et je n'ai jamais mieux compris combien de sentiments pouvait exprimer une simple interjection de deux lettres.

« Le peintre Hclleu, des yeux fiévreux, une physionomie tourmentée, et avec cela la peau et les cheveux du noir d'un corbeau. »

Gomme M. Helleu apparaissait dans l'encadrement de la porte, ces deux lignes, écrites par x\I. de Concourt, dans son Journal^ me sont tout de suite revenues à la mémoire. A vrai dire, quelques fils d'argent courent de ci de là à travers la barbe, et mettent sur le crâne et les tempes deux ou trois raies neigeuses, mais le portrait si bref demeure saisissant. Une jaquette noire, où l'œil cherche vainement la décoration nouvelle, revêt son corps maigre et éhmcé ; dans la figure creuse, sous les arcades sourcilières très prononcées, les yeux noirs brillent étrangement; une cravate noire entoure le col. Et cette couleur de deuil, qu'il semble affectionner de porter, tout, autour de lui, concourt à l'accuser; l'appartement est tout blanc, avec des meubles blancs Louis XV et Louis XVI, où s'égarent un cla-

vecin et une commode du premier Empire, et, sur le marbre de la cheminée, des vases en blanc de Chine, des statuettes en blanc de Saxe. A peine quelques-unes de ses œuvres s'abritent-elles dans des cartons. Aux murs des cadres anciens s'accrochent, vides souvent, et dont la dorure s'elfeuille, et, contre un lambris une double porte s'appuie, aux entrelacs minutieux et charmants, qu'il découvrît dans lo grenier d'un architecte. Sur une table, des photographies se mêlent, photographies de bateaux de plaisance, aux voiles blanches, oii, sur le pont, bavardent et lisent des femmes en toilette blanche. Tout est harmonies en tons clairs inondés de lumière vive.

— Ah! fit-il en riant, et un peu gêné vraiment, que vous êtes intimidant !

Je le regardais tout surpris. Je n'avais jamais pensé qu'il pût y avoir dans ma personne de quoi intimider le peintre exquis et subtil de la grâce féminine, pour qui avaient posé les plus beaux noms de France et de l'étranger, depuis la duchesse de Marlborough jusqu'à la comtesse GrefFulhe. Joueuses de tennis, voyageuses, visiteuses, jeunes mamans qui jouent avec leurs bébés, jeunes filles qui rêvent, bambines qui boudent ou s'amusent, il avait créé une des œuvres de ce temps les plus précieuses, les plus vibrantes et les plus amoureuses. Souplesses et tendresses des mains, caresses sinueuses des cheveux, mystère profond des regards, fugitives impressions des frimousses enfantines, il

était passe maître au rendu des plus fines délicatesses qui désespèrent les autres artistes, et voici que ma modeste entrée... Je ne voulais point le croire, mais il insistait, répétant, affirmant, jurant presque que j<î le paralysais... D'abord, il détestait qu'on parlât de lui... ensuite, la décoration qu'il venait de recevoir, il n'avait pas fait un pas, écrit un mot, pour l'obtenir, et il avait été tout étonné d'apprendre qu'on la lui donnait... Et puis, qu'est-ce qu'il pourrait bien raconter de lui-même ? Rien, rien, rien du tout. Tout en se défendant ainsi, il s'était assis sur un canapé, devant une fenêtre. Brusquement il se tut, il saisit à ses pieds une planche de cuivre, et, penché, un redet rouge sur la figure, il fît courir, à petits coups secs et rapides, la fine pointe de diamant qui terminait son burin. A chaque instant, le visage se relevait et, les lèvres serrées, presque mordues, il me fixait de ses yeux aigus et ardents; il dessinait, tout simplement, mon portrait, et aux seize cents qui l'ont illustré sur les deux continents il en ajoutait un nouveau. Il ne fallait point songer à ranimer la conversation. Près du feu, qui me rôtissait, je n'osais bouger et, passionnément intéressé, je suivais cette main légère et nerveuse, qui rayait le cuivre de lignes et de traits. Quelle sûreté et quelle précision révélait une semblable méthode de travail, qui interdit toute retouche, même insignifiante! A travers la fenêtre, large et sans rideaux, les arbres d'un jardin voisin montmient sous le ciel gris leurs branches nues

et sombres. Nul bruit ne troublait le silence. — Il faut toujours que je travaille, dit-il enfin, arrêtant une minute son burin, et je suis malheureux, quand je ne travaille pas. Je ne sors pas, je ne vais pas dans le monde, mes modèles viennent ici, les plus jolies modèles du monde, je crois bien, et, quand je descends dans Paris, ce n'est que pour rendre visite à mon imprimeur ou à mon marchand. Je me rappelle qu'un jour Desboutin, le graveur, m'aborda dans la rue : « Oh! oh! mon enfant, vous êtes fiévreux, vous restez trop chez vous; il faut prendre l'air; venez avec moi au café, nous boirons un apéritif. » Et comme je refusais : «Oh ! oh ! mon enfant, me dit-il avec compassion, vous avez tort, vous tomberez malade. » Ah! l'été, par exemple, je file. Dès que j'ai possédé quelque argent, j'ai acheté un yacht, en acajou, blanc et or, d'occasion, qui avait appartenu à un officier anglais mort au Transvaal. C'était un rêve d'enfant que je réalisais. L'hiver, un vieux Breton me le garde, à Saint-Malo ; dès que mai arrive, j'embarque, et je croise en vue des côtes de Bretagne, ou des côtes d'Angleterre. C'est délicieux. Mon bateau, c'est mon véritable atelier. Les enfants jouent sur le pont; des amis, Sem, Jeanniot, Flament, m'accompagnent de temps en temps, et je travaille tout le long du jour. La mer à cinq heures du matin, quelle merveille ! Je ne me lasse pas de peindre des bateaux. Un bateau ! c'est si joli, avec les mâts, les voiles, les oriflammes, au

milieu d'un port, ou en pleine mer! Il n'y a que Sem qui n'aime pas la pleine mer. »

Le burin cgratignait toujours le cuivre. Maintenant, ce n'était plus un peintre obligé de subir les petits inconvénients de la gloire, et qui se dérobait : c'était, tout bonnement, un peintre qui travaillait et qui causait, en travaillant, avec des visiteurs.

— J'aime tellement la mer, reprit-il, qu'il me faut absolument quelquefois quitter Paris pour aller la voir. Gela s'explique : Je suis Breton: je suis né à Vannes, en 1859. A dix-huit ans, j'étais, à l'Ecole des Beaux-Arts, l'élève de Gérôme; mais j'adorais Stevens, et, parce que j'étais seul à aimer Manet et Monet, soixante camarades clabaudaient à mes trousses. L'école m'ennuyait, je la lâchai, et c'est alors que Sargent et Duez me firent entrer aux pastellistes. J'avais bien vingt-trois ans quand j'exposai pour la première fois, et, le lendemain de l'exposition, on m'annonça que, le matin môme, Albert Wolll" m'avait consacré un article. Vous devinez ma joie. A ce moment-là, je gagnais ma vie comme je pouvais, j'étais décorateur chez Deck. Voyez-vous, j'ai eu de la chance. Je peignais beaucoup alors, des intérieurs de Versailles, des intérieurs de cathédrales, quand un jour Tissot me conseilla d'essayer des pointes sèches. Je venais de prendre, à Bois-Boudran, une centaine de croquis delà comtesse Gretfulhe, croquis àlamine de plomb, qui n'ont jamais été exposés. Je suivis le conseil de

Tissot ; je livre quelques pointes sèches à un marchand de la rue Laffitte, et, presque aussitôt, Goncourt en achète trente-deux. Les Anglais, là-dessus, s'enthousiasment, Whistler surtout, et la princesse de Galles s'inscrit au premier rang des collectionneuses. J'ai eu beaucoup, beaucoup de chance. Tenez! quand je suis allé en Amérique, Tan dernier, un éditeur m'avait commandé un album qui devait réunir les portraits de vingt jeunes femmes, qui devait être tiré à 500, et vendu 1.500 francs l'exemplaire. Seulement ma fille est tombée malade, et je n'ai eu que le temps de revenir à Paris.

11 se leva, et, portant la planche de cuivre devant ses yeux, à la lumière, il la regarda un instant. « Encore quelque chose ici, » fit-il, et, s'étant rassis, il ajouta deux ou trois traits.

— Est-ce que vous aimez laNormandie?demandat-il.

Et comme, repris soudain par tout mon amour pour ce pays tendre à la fois et véhément, je m'emportais à des souvenirs trop lyriques :

— Ah! fit-il, j'ai connu, dans le temps, à Trouville, un fameux artiste. Boudin, le peintre de marines. Les a-t-il compris et sentis, les ciels de la mer normande ! Je le rencontrais souvent sur la plage; il y avait là, avec lui, Duez, Whistler, ce Whistler, dont Courbet disait avec dédain : « Le petit W^histler, il peint toujours avec un horizon trop haut, ou trop bas. » Quel brave homme ! Il jouait avec mon bébé, et, quand je l'ai perdu,

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il m'a écrit la plus aiïoctueuse, la meilleure des lettres. Venez que je vous montre les deux ou trois ciels que je possède de lui.

Il avait jeté sur le canapé la planche terminée, et ilm'entraînaitdansune salle à manger toute blanche, où les murs se couvraient de marines modernes, de vieux portraits et de gravures du xvui" siècle. Là encore, des meubles Empire, chargés d'argenterie de la même époque, disaient, comme les bois sculptés, sesgoûts de collectionneur, et, ravi, à demi penché, il maniait les serrures dorées, touchait les incrustations, soulevait une aiguière, montrait, avec un sourire de doute, une manière de coupe en porcelaine qui, selon la légende, avait moulé le sein de Marie- Antoinette. A ses heures de loisir, il avait fouillé à Versailles et à Paris tout le bric-à-brac des antiquaires, et, plus que de ses pastels et de ses pointes sèches, il était fier et enchanté de ses trouvailles. Une voix amie le ramena dans l'autre pièce, c'était celle de Leonetto Cappiello, qui venait, le crayon en main, lui rappeler sa célébrité et les sacrilices qu'il faut, à cause d'elle, consentir à la curiosité publique.

M. PAUL HERVIEU

M. PAUL HERVIEU

Dans le clair et tiède cabinet de travail, où flambait un feu ardent, M. Paul Hervieu s'était assis à une petite table chargée de journaux et de coupures de journaux. Vers le ciel bleu, où passaient des nuages blancs, les arbres défeuillés de l'avenue du Bois poussaient leurs branches sombres que caressaient les rayons frileux du soleil, mais le bruit confus des voitures rapides, des cavaliers galopant, des enfants qui jouent et crient, ne venait point détruire le calme profond et propice de l'asile qu'il a choisi. Tout le long des murs, la bibliothèque alignait ses planches d'acajou, où se pressaient, en leurs reliures multicolores, les livres les plus divers, anciens, classiques, modernes, et sur les sièges, fauteuils, canapés, chaises, d'autres livres, brochés, jaunes, verts, bleus, rouges, s'entassaient solidement, ou s'étageaient en piles tremblantes, mêlés à des brochures, des revues, des feuillets. Aux rares places, où paraissait encore la tapisserie, s'accro-

chaient des portraits, des esquisses, des dessins. Le monocle pendant sur le veston de drap anglais, les yeux doux à la fois et aigus, le front haut sous les cheveux plats que sépare une raie sur le côté, la bouche étroite et fine et le menton accusé, M. Paul Hervieu, une cigarette aux doigts, allait se prêter avec un sourire aimable, tout ensemble indulgent et ironique, à Tindiscrète visite qu'expliquait et excusait la prochaine représentation du Dédale à la Comédie-Française.

Si jeune que soit demeuré son visage, M. Paul Hervieu intimide. Ce grand écrivain, dont la probité littéraire égale le talent, redoute les éloges qui blessent sa pudeur, et il n'aime point parler de luimôme. Il prétend que sa vie ne mérite pas d'être contée, ert, si je n'avais su déjà qu'originaire d'une famille de paysans qui habitait la vallée d'Auge et cadet de cinq frères, il avait étudié le droit pour éviter le commerce auquel son père le destinait, puis attaché au cabinet de M. de Freycinet et nommé secrétaire d'ambassade, avait, dès cette époque, publié ses premiers livres, ce n'est certes pas lui qui m'eût renseigné sur son passé. L'avenir môme, si je puis ainsi dire, il ne tenait pas à l'imaginer avec moi, et il ne me laissa point le conduire à des confidences sur le Dédale. Terrible situation; si terrible que, plein de pitié, il cherchait à me la rendre moins inquiétante, et, de cette voix très lente et très douce, qui scande cependant tous les mots, il répétait, penché vers moi :

M. PAUL HERVIEU 99

— Voyons, voyons, de quoi pourrions-nous bien parler?

La fumée grise des cigarettes montait dans l'air, le soleil jouait sur les fenêtres, le tic-tac d'une invisible pendule égrenait les minutes, et nous ne parlions pas...

— Vous n'écrirez plus jamais de romans? demandai-je enfin, avide de rompre ce silence qui me semblait durer déjà depuis des heures.

Les doigts glissaient le long du cordon qui retenait son monocle, ses yeux se fixèrent sur moi, scrutateurs :

— Si, peut-^tre, lit-il. Je n'ai pas cessé d'écrire des romans, parce que je ne voulais plus en écrire... et c'est tout naturellement, par une évolution simple et lou;ique que j'ai été amené à écrire des pièces. Mes premiers livres, Flirt^ r/nconmi, la Bêtise pansienne, n'étaient faits que d'observation; ceux qui suivirent, Peints par eux-mêmes^ C Armature, contenaient en plus de l'action. Le théâtre, c'est avant tout de l'action ; avec ces deux romans, j'étais au seuil du théâtre; j'ai franchi le pas sans presque m'en douter, uniquement poussé par le besoin qui, peu à peu, était né en moi de ne pas seulement observer, mais de montrer des êtres agissants. Mais je ne veux pas affirmer que je n'écrirai plus de romans. Ecrire un roman, c'est, à mon avis, se mettre au vert, c'est une œuvre de repos, de calme, et, sans doute, le romancier est plus indépendant, plus tranquille que l'auteur dra-

matique. Celui-là a mille obstacles à vaincre... Il ne suffit pas que sa pièce soit achevée... il faut la faire répéter, la livrer aux acteurs, au public. Le roman fini est aussitôt publié. VEiiigme^ reçue en 1899 et qui devait passer trois mois plus lard, a été donnée en 1902; entre sa réception et sa représentation, j'ai pu écrire la Course du Flambeati et la voir jouer. Vous dirai-je que je comprends, à cette heure, l'émoi soudain qui saisit souvent, au moment d'entrer en scène, les plus fameux et les plus vieux de nos comédiens? J'ai beaucoup plus peur, aujourd'hui, d'une première, que naguère, il y a dix ans, car je connais bien mieux tous les dangers, tous les périls... et ils sont innombrables. Avec les Paroles restent, ma première pièce, dont certains me soutiennent qu'elle est la meilleure, sans doute parce qu'elle n'eut pas de succès, je m'étais bravement jeté à l'eau pour apprendre à nager... Maintenant...

Il s'arrêta, esquissant de la main un geste vague et, les jambes croisées, s'étant un peu tourné vers le mur, il demeura muet. Silence favorable, qui me permit de parcourir en pensée toute son œuvre, et d'y retrouver, à toutes les étapes, le môme caractère, ou, en termes plus précis, la môme obsession du drame, la même hantise de la destinée implacable, ce qui lui donne enfin cette hautaine et âpre unité. La fatalité divine, sanglante et victorieuse, que les anciens prévoyaient dans toutes les actions des hommes, il la découvre dans la Loi, puissance

M. PAUL II ER VI EU 101

farouche contre laquelle se brisent les efforts, et dans la vie môme, et avec une logique clairvoyance, sa cruelle observation... Le mot cruel m'est-il échappé? Je ne sais, mais voilà que M. Paul Hervieii s'est de nouveau penché vers moi et, sans élever le diapason de sa voix, mais tout de même plus convaincu encore et avec plus d'insistance, il interrompt mes souvenirs :

— Non, ne dites pas, vous aussi, que je suis cruel. Je ne suis pas cruel, et je crois mémo que je suis un peu trop optimiste.

— Optimiste! vous!...

Et, impuisant à cacher ma surprise, je vais accumuler des arguments, fournir des preuves, mais je n'en ai pas le temps.

— Comprenez-moi bien. La vie quotidienne m'apporte tant de choses vilaines et imprévues, que je ne cesse de m'étonner de tout le mal dont nous sommes capables. C'est une histoire qu'on me raconte, et je m'écrie : Jamais je n'aurais cru cela possible; c'est une action dont je suis le témoin, et je m'écrie : Jamais je ne l'aurais imaginée!... Vous voyez que je suis optimiste, puisque mes idées sur la vie, que vous taxez de cruauté, restent bien au-dessous de la réalité. Non, non, nous n'avons accompli en morale que des progrès inlini^ ment petits, et je ne devine guère en quoi nous valons mieux que les anciens. Tenez! je relisais dernièrement un passage du bon Plutarque consacré à Gaton. Caton traitait sans pitié ses animaux,

102 PETITES CONFESISIONS

et Plutarque s'indigne, et les paroles qu'il dit sont celles du plus généreux des hommes d'aujourd'hui.

Il se lève, prend sur un rayon, à l'autre bout de la pièce, le livre de Plutarque, revient s'asseoir, l'ouvre, et, la page trouvée, lit à voix haute les lignes auxquelles il faisait allusion : <( La bonté s'étend plus loin que la justice », commence le vieux conteur, qui ne peut admettre qu'on n'adoucisse pas la vieillesse des bêtes dont on utilisa les forces.

— Nous ne disons pas autre chose, repritM. Paul Hervieu, et cependant, il y a quelques années, le Midi faillit se soulever parce qu'on voulait supprimer les courses de taureaux... Nous ne sommes même pas délivrés des jeux du cirque... Il est vrai que les communications plus faciles ont rapproché les hommes, et nous n'appelons plus Barbares tous ceux qui habitent loin de nous. Nous allons en automobile en Russie, et nous ne sommes pas stupéfaits que les Russes aient, comme nous, faces humaines. C'est un progrès. Il est vrai aussi que nous avons aboli l'esclavage, encore que cette abolition ne soit pas très vieille et qu'il existât en Amérique en 1865. D'ailleurs, je me demande si l'esclavage de l'antiquité n'était pas plus doux que le prolétariat moderne. L'esclave antique avait une valeur marchande, et c'est pourquoi il était mieux traité... il avait même des droits; il arriva à pouvoir posséder, à pouvoir hériter, et il exerça une influence qui ne fit que grandir. Aujourd'hui,

M. PAL'L HEIIVIEU 103

un ouvrier meurt, on le remplace par un étranger qu'on paie moins cher. Non, nous n'avons pas à être fiers de notre moralité, et quand on pense que Plutarque tenait le môme langage que les meilleurs d'entre nous, c'est à désespérer que les hommes soient devenus complètement bons, avant que la terre soit tout à fait refroidie. Notre planète est trop vieille, et c'est dans une autre que seront réalisés les progrès que nous souhaitons.

Je regardai M. Paul Hervieu : étaient-ce là les paroles d'un homme qui se trouvait trop optimiste? Je cherchais une réponse qui me fuyait et que je ne pus découvrir, car les auteurs dramatiques sont les plus occupés des humains et un télégramme annonçait pour midi et demi la première répétition du Dédale dans les décors; il me fallut partir. Je n'eus que l'esprit de l'escalier : se juger trop optimiste, n'est-ce pas être très pessimiste?

En rendant visite à M. Victorien Sardou, quelques jours avant la première représentation de la Sor- :ière au théâtre Sarah-Behnardt, je ne formais pas |e naïf dessein de retracer à des milliers de lecteurs, [ui les connaissent aussi bien que moi, les phases liverses d'une longue vie, toute remplie par le trarail et le succès. Qui peut ignorer, en effet, s'il se latte de s'intéresser aux lettres, les humbles débuts lu petit étudiant en médecine, (ils de professeur, [ui, déjà curieux d'études historiques, luttait, vers vingtième année, contre les difficultés de l'exis-

ince en donnant des leçons et en écrivant quelques irticles mal payés? et à qui espérer apprendre que, la médecine abandonnée pour le théâtre, l'échec le son premier effort à l'Odéon glaçait son ardeur, jusqu'à l'époque où, par son mariage avec M"^ de

•récourt, il entrait en relations avec la Déjazet, lui apportait ses nouvelles pièces. Candide, M. Garai, les Prés Saint-Gervais, et se voyait enfin joué.

applaudi et célébré? D'ailleurs, s'il m'avait fallu demander à M. Sardou des renseigueaients qu'une lacune impardonnable aurait faits pour moi seul inédits, ne l'aurais-je pas amené à me consacrer une journée entière, trop sûr de l'impossibilité qu'il y a à parcourir en quelques instants, si vite qu'on aille, une carrière qui commence en 1854 par la Taverne^ des Etudiants et, passant par les Pattes de Mouches^ Nos intimes ^Rabag as ^ Marquise, Théodora, Thermidor, Patrie, arrive au xx'' siècle et se Irouve loin d'être Unie... Et M. Sardou n'aurait jamais eu le temps : un courriériste le quittait, un autre attendait, et l'heure de sa répétition approchait; il avait tout juste trente minutes à m'accorder, pas une de plus, pas une de moins; quel effroi me saisit! Mais, souriant et pressé, coiffé de son légendaire béret de velours noir, un foulard blanc ciutour du cou, les mains dans les poches de son veston, M. Sardou allait et venait dans son cabinet. Il neigeait; sur la balustrade du balcon la neige amassait comme un coussin floconneux, et par delà le boulevard les arbres défeuillés du parc Monceau poussaient vers le ciel gris leurs branches poudrées. M. Sardou s'arrêta devant la cheminée, la contempla, puis, ouvrant un coffre voisin, prit une grosse bûche et la mit dans le feu. Quatre ou cinq minutes déjà s'étaient enfuies... Il revint vers moi, se pencha, me regarda de ce regard aigu où il y a tout à la fois de la malice et de la bonté, de la raillerie et de la sympathie :

VICTORIEN SAHDOU 109

— Eh bien? eh bien? fit-il, comme pour m'exciter ; et, sans même me laisser le loisir de chercher une réponse, continuant sa promenade et se frottant les mains maintenant :

— Voyons, voyons, je ne vais pas vous raconter ma pièce... vous n'ôtes pas venu pour ça... oui,

j^oui, je sais ce que vous faites... Et puis, ma pièce,

Jout le monde en connaît le sujet; c'est la reconstiution d'un procès de sorcellerie contre une Mauesque, à Tolède, sous le règne de Ferdinand, après a prise de (irenade, alors que le cardinal Ximenès st grand-inquisiteur... Aucun rapport avec la rinvilliers, comme certains le pensaient... Mais,

jevous le répèle, tout le monde connaît ça... Et celte orcière, que joue Sarah,a endormi une jeune fille, ui passe naturellement pour une possédée... En ce emps-là, n'est-ce pas? lout ce qu'on ne compreait pas était l'œuvre du diable... Mais moi, moi

■qui vous parle, quand j'étudiais la médecine, j'ai u, j'ai observé, à Bicêtre, à Gharenton,tout ce qui, ans la suite, devait fournir d'innombrables expéiences à Gharcot... Plus tard, j'ai retrouvé, en isant des bouquins spéciaux sur les procès de sorellerie, tout ce que j'avais observé... Les Arabes, ar exemple, possédaient une foule de secrets qu'ils e transmettaient jamais; ainsi, ils savaient très ien qu'en trempant la main dans un certain liquide

on pouvait saisir un fer rougi au feu... Au v" siècle, cette chose-là paraissait diabolique... oute ma vie, je me suis occupé de ces questions,

et bien souvent, quand une de mes pièces est représentée, il y a vingt ans que j'y songe et que j'y travaille. J'aurais déjà donné la Sorcière à Sarah, si son ancien théâtre de la Renaissance avait été assez grand...

Courtes, rapides, se culbutant les unes les autres, les phrases s'envolaient, et M. Sardou ne cessait pas de marcher. De temps en temps son œil vif m'interrogeait, de temps en temps il s'arrêtait pour souligner un mot d'un geste et de temps en temps il désignait du doigt, dans la bibliothèque, les livres oii il s'était documenté. Je sentais, peu à peu, se découvrir à moi l'historien curieux et érudit qu'il est depuis sa jeunesse. L'auteur dramatique disparaissait, et je ne tâchais point à le retenir. Un mot qui s'échappa de mes lèvres détermina l'expansion que je souhaitais. Le valet de chambre eut beau apporter de nouveau la carte d'un visiteur, M. Sardou ne voulait pas abandonner un sujet qui lui est cher. J'étais bien certain maintenant de rester plus de trente minutes, encore qu'un manteau et un chapeau, posés sur un fauteuil, m'indiquassent trop clairement toute mon indiscrétion.

— L'histoire! ah oui! j'aime l'histoire! Et pas seulement l'histoire de la Révolution ; je suis très fort sur le xvi*" siècle aussi, sur Luther, Mélanchthon, Calvin... Quand j'étais jeune et que je donnais des leçons pour vivre, on me proposa un jour d'écrire des biographies d'hommes de ce temps pour une publication de la maison Didot ; on me laissait

môme choisir les morts dont je raconterais l'existence. J'acceptai. Hélas! quand j'allai toucher le prix de mon premier article, dix à douze pa^es qui m'avaient demandé quinze jours de travail, on me remit trente-deux francs. Ah non! c'était trop peu, et je n'ai pas recommencé. Cependant, comme vous le pensez, j'ai continué à étudier le passé. Pour la Révolution — sans doute je connais, comme tout le monde, les grands événements — mais, comme il n'y a que les petites choses qui soient inconnues, ce sont les seules qui m'intéressent. Et ceux chez qui elles éveillent le même intérêt viennent me voir, nous causons, nous discutons, nous cherchons ensemble. C'est ainsi que j'ai écrit une préface pour le livre de Funck-Brentano sur les archives de la Bastille! Y en a-t-il des rectilications à faire, des erreurs à corriger! Ah! la légende révolutionnaire!.., A la prise de la Bastille, ils étaient trois cents braillards, voilà tout... Et la bataille de Valmy?... Si j'avais le temps de vous raconter la vraie bataille de Valmy!... C'est d'elle que Napoléon disait: '< S'il n'y a pas eu un accord secret entre les Prussiens et les Français, la retraite des Prussiens est incompréhensible... » Mais bien sur, on avait acheté les Prussiens, et les seules victimes de la bataille furent tuées par l'explosion d'un caisson...

Et, s'étant soudain interrompu, les lèvres entr'ouvertes par un sourire amusé, et le doiiil tendu :

— Qu'est-ce que je vous raconte là? fit-il. Si par malheur vous le répétiez, quelle avalanche de lettres je recevrais!

Cinq ou six l'ois encore, il parcourut à grands pas la chambre. Avec quelle peine j'essayais de placer quelques mots ! Je me tournais à droite, il était déjà à gauche ; je me tournais à gauche, il était déjà à droite : mes paroles se perdaient.

— Eh bien! fit-il, ça va-t- il? Est-ce suffisant? Et comme par hasard il demeurait immobile

devant moi, avec une hâte fébrile et la peur qu'il ne fût déjà loin quand ma phrase serait finie :

— Il a dû exister d'autres sorcières que la vôtre? lui demandai-je. Ne craignez-vous pas qu'il surgisse un autre M. Chirac qui, pareil à celui d'Alexandre Dumas...

Un éclat de rire m'empêcha déterminer. M. Sardou haussait les épaules, sans colère et sans indignation, simplement diverti :

— Ce ne serait pas la première fois, dit-il, et j'ai dû publier une brochure intitulée Mes- Plagiats, pour répondre à ceux qui me reprochaient de les avoir copiés. Tenez! — Une histoire entre autres, celle-ci est très ancienne : — J'avais remis, en 1872, à Montigny, une pièce, Anchéa, qui devait être jouée par traité en Amérique le même jour qu'à Paris. Montigny est obligé de reculer très loin la date de la première, et l'Américaine qui m'avait acheté ma comédie la monte tout de même et la représente à la date où elle aurait dû passer ici. Deux ou trois

mois s'écoulent, Monligny donne Andréa, et dès le lendemain arrive un monsieur qui m'accuse de plagiat. Il avait, aftirmait-il, apporté au directeur du Gymnase une pièce, et c'était cette pièce que Montigny m'avait confiée, en me chargeant de la rel'airc et de la signer de mon nom. La presse s'empare de l'incident, vous devinez le potin. Enlin, nous allons au tribunal de commerce, et ce monsieur — il s'appelait Gourmier, je crois — tire librement de sa poche un reçu daté : u Vous voyez bien, dit-il, que vous n'êtes qu'un plagiaire. » Le malheureux! la dale qu'il éprouvait tant de joie à montrer prouvait sa déloyauté. Sa pièce était postérieure à la mienne qu'on jouait en Amérique depuis deux ou trois mois, et dont tous les journaux américains avaient rendu compte, et c'était lui qui m'avait copié et volé.

(( M. Ghirac n'a pas agi autrement. 11 n'a même pas été prudent : il n'a pas songé que Dumas, en écrivant qu'il avait publié, en janvier 1885, /7/icoiuiu, pouvait commettre une erreur de mémoire, et il a bravement raconté que le Talion était de juillet 1884. Seulement rinconnu avait paru en janvier 1884. C'est une singulière audace que de tâcher à ternir la mémoire de Dumas, Dumas qui fut toujours serviable aux débutants, toujours prêt à les aider de sa bourse, de ses conseils, de son inlluence ; Dumas qui, souvent, écrivait dans leurs pièces des scènes entières et ne voulait jamais ensuite l'avouer... »

lU PETITES CONFESSIONS

Etlandis qu'avec une admirable chaleur iM. Sardoii défendait la mémoire de Dumas, évoquant surtout sa bonté pour les jeunes et sa compassion pour les malheureux, je me rappelais ces quelques lignes d'un article de Becque :

« Voilà vingt-six ans qu'un matin, rue Laffite, où Sardou habitait alors, j'allai lui porter anxieusement r Enfant Prodigue. J'ai dit cette histoire ailleurs. C'est Sardou qui m'a fait jouer ma première pièce... Vingt ans plus tard, au Théâtre- Français, pour la Parisienne, il devait me rendre le môme service... »

Mais ce sont là des choses que ne raconte pas M. Sardou.

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