Petites fêtes
Pour échapper à la lourde chaleur de ce dimanche de juin, Gladys Harvey, l'exquise et célèbre demi-mondaine qui sait le mieux saluer en voilure, celle dont tous admirent la grâce distinguée quand elle passe vers les cinq heures, avenue du Bois, seule dans son vis-à-vis sobrement attelé, venait de se retirer au fond d'un discret boudoir de son hôtel, ce pittoresque et ridicule petit hôtel moyen âge de la rue Bougainville si bien aménagé pour le plaisir, avec ou sans amour, et par la porte secrète duquel sont entrés et sortis durant... — mettons dix ans — tant de furtifs messieurs très bien, feuillets humains détachés depuis de l'agenda, du block-notes de sa vie !
Vêtue d'une délicieuse toilette maave, telle en beauté à peu près que la peignit un jour, de pied,
Madrazo, Gladys, un éventail de marquise aux doigts, rêvait ce jour-là, parmi les coussins, déplacés et replacés si souvent selon les hasards de la conversation. Elle attendait le richissime comte NorodofT, secrétaire à l'ambassade de Russie, son maître et seigneur depuis un an bientôt. En bas, dans la salle à manger, parmi les pièces d'argenterie disposées sur les dressoirs, scintillait un samovar d'or qu'il lui avait donné. On y faisait le thé quelquefois; et tout bouillant, au sortir de la fastueuse chaudière, il paraissait plus vermeil et plus blond, comme si l'on y eût mis infuser des louis, et véritalDlement ce n'était plus du thé, mais de Tor liquide et fumant qu'on buvait dans le saxe et le chantilly.
Cependant le comte ne venait pas, et Gladys demeurait calme. Elle faisait même semblant de l'attend l'e, car au fond elle savait bien qu'il ne viendrait pas aujourd'hui, après la petite explication très sèche qu'ils avaient eue le matin même, à propos de rien, parce qu'elle avait dit quelle aimait la Pologne. Il n'en fallait pas davantage pour qu'il boudât huit jours. Elle jouait même assez adroitement de cette sympathie, — native chez elle — pour un peuple opprimé. Aussi, quand elle éprouvait le besoin d'être seule pendant plusieurs jours, non point pour tromper le comte, mais pour l'oublier un peu, ce qui est si agréable quand on est trop ensemble le jour et la nuit, elle
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savait qu'elle n'avait qu'à s'écrier avec enthousiasme : Oh! ces Polonais!... ou encore à entamer une mazurka de Chopin pour qu'aussitôt Norodoff disparût. Il ne revenait que précédé de cadeaux princiers. Pauvre Norodoff! Mais pauvre elle aussi! car il n'était guère amusant. Très vide, aussi vide que le samovar, sa belle tête slave à favoris blonds! Et puis, n'y a-t-il pas des instants, des matins, des après-midi, des soirs, où l'on se dit qu'il est pénible, même pour une Gladys Harvey, d'être fidèle à un amant qu'on tromperait à coup sûr s'il était votre mari, avec la secrète approbation du monde qui n'en interromprait pas d'une minute son estime pour vous?
Elle s'enfonçait de plus en plus dans sa mélancolie quand la femme de chambre, entrant avec cet air grave et posé que semble leur donner à toutes le service quotidien de l'amour, dit à demi- voix :
— Madame, il y a un jeune homme qui désire voir madame.
— Un jeune homme? qui cela?
— Je ne sais pas, madame, c'est un collégien.
— Allons donc? et Gladys éclata d'un petit rire doux plein d'indulgence.
— Est-ce qu'il a dit son nom, au moins ? Des collégiens?... Mais je n'en connais plus!
— Il ne veut pas, madame, je lui ai demandé.
— Qu'est-ce qu'il veut, enfin? fit la jeune femme dressée sur sa pile de coussins.
— Vous voir, vous parler... Oh! il dit qu'il ne s'en ira pas sans vous avoir vue.
— Ah! il veut... Eh bien! faites-le donc entrer, je ne serais pas fâchée non plus... En voilà un gamin que je vais secouer!
Et Gladys aussitôt, s'étant renversée au fond du sofa, après s'êlrc adressée à elle-même dans une des glaces uq rapide sourire d'encouragement, prit pour accueillir le collégien — avec toute la naïveté de sa coquetterie professionnelle — la même pose qu'elle eût savamment choisie pour capter un archiduc.
Mais on entendit la voix de la femme de chambre qui disait : par ici, Monsieur.
Et le collégien entra.
Il était pareil à tous les collégiens, sous son air de garçon grande fille, sa tunique à boutons d'or et ses chaussettes bleues. 11 portait une cravate flottante en soie noire et tenait à la main, avec son képi, une paire de gants blancs d'officier. Le visage pâlot, et encore imberbe , offrait de la finesse, les traits étaient délicats, le front jeune, et la bouche entr'ouverte, qu'ombrageait à peine un duvet blond, laissait voir une rangée de petites dents très blanches, semblables à ces premières quenottes de l'enfance que certaines femmes privilégiées conservent toute la vie piquées dans leurs gencives de corail. 11 avait fait quelques pas, tandis que la femme de chambre se retirait sans bruit,
LES NOISETTES
et, à présent, debout au milieu du salon, il contemplait Gladys, l'enveloppant d'un regard admiratif et troublé où se lisait néanmoins une volonté déjà très ferme de petit homme. Cette dernière n'avait pas fait un geste, ne s'était pas levée pour s'avancer au-devant de lui; énigmatique et demisouriante, elle soutenait, sans trouble comme sans effort, l'hommage naïf et muet du potache, avec la sérénité d'une reine que l'adoration n'étonne plus. Cependant, lorsque plusieurs secondes se furent écoulées dans un silence qu'elle jugea de durée suflisante, Gladys, toujours immobile et d'apparence aussi glacée, demanda d'une voix pratique et sans inflexions :
— Qu'y a-t-il pour votre service, mon petit ami? Le collégien hésita un instant, mais ce fut si
court, si rapide que seuls les yeux expérimentés de Gladys et qui savaient lire à l'avance sur les visages, dans les gestes, même dans la façon des silences, les pensées que la bouche allait formuler, pouvaient s'en rendre compte; puis, il s'avança, s'inclina un peu, comme s'il réclamait l'indulgence pour son audace, et il dit simplement, sans embarras :
— Je vous aime ?
Gladys n'éclata pas de rire, elle ne sourit même pas. Elle était des rares et dernières grandes dames de la galanterie que ce mot redoutable et sacré : l'amour, qu'elles passent pourtant leur vie à bal-
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bulier sans le comprendre, impressionne et rend pensives.
Elle soupira, prise de compassion :
— L'amour? Vous savez donc ce que c'est !
— Non, madame. Mais je crois que je pourrais vous l'apprendre.
— A moi? à moi? m'apprendre?... Quel âge avezvous?
— Dix-sept ans et demi.
— Vraiment? Et elle songeait : « Celui-là, au moins, il n'est pas comme les autres, il se vieillit. »
— Dix-sept ans, épela-t-elle du même ton qu'elle eut dit soixante-dix-neuf ans. Mais c'est un âge cela!... Asseyez- vous donc!
Il prit un siège, ni trop loin ni trop près d'elle. Il avait l'air très calme et très résolu, il se tenait bien, ses mains ne tremblaient pas, son trouble se manifestait seulement à la façon dont il se passait à toute minute la langue sur ses lèvres qu'il avait sèches et brûlantes.
— Alors, homme de dix-sept ans que vous êtes, vous m'aimez? Il ne peut pas y avoir bien longtemps.
— Ne vous moquez pas de moi. Il y a trois semaines. J'étais allé chez un de mes amis dont le père vient d'acheter l'hôtel, au 12, presqu'en face.
— M. de Turinge?
- Oui. Vous le connaissez?
l:-:s noisktte
— De vue seulemcQl.
— Je vous dis... J'étais là. J'y avais déjeuné... Après, je suis monté dans sa chambre... il m'a laissé seul, il avait une lettre à écrire... Alors» comme je regardais à la fenêtre, je vous ai vue, vous, accoudée à la vôtre. Vous aviez une robe pareille à celle-ci, mais rose. . . C'était un jeudi.
— Votre jour de sortie ?
— Oui, je ne sais pas ce qui m'a pris, mais je vous ai trouvé tout de suite jolie, jolie comme une actrice, j'avais envie de descendre et de passer sous votre balcon pour vous saluer. Vous aviez des fleurs à la ceinture, près d'une grande boucle comme on en voit aux femmes, sur les anciens portraits... Je ne vous ennuie pas?
— Non, allez, allez.
— Je suis resté très longtemps à vous regarder... Et puis, il y a un monsieur, un blond, qui est venu à son tour un instant près de vous sur le balcon. Ensuite, vous êtes rentrée en laissant la fenêtre grande ouverte, et j'ai vu qu'il vous embrassait sur... sur votre bouche.
— Petit curieux. Et c'est tout? Depuis ce tempslà...
— Quand mon ami est revenu, — il a un an de plus que moi, il est en rhétorique, moi je ne suis qu'en seconde, — je lui ai demandé comment s'appelait cette dame que je venais de voir au balcon d'en face... Il m'a répondu d'un drôle d'air : « C'est
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Gladys llarvey... la fameuse Glady=.... tu ne sais donc rien ?... » Mais j'ai peur de vous fâcher...
— Allez, allez donc !
— C'est que... vraiment, madame... c'est si fort...
— Allez! je vous dis... c'est la fameuse Gladys... lu ne sais donc rien...
— Non, je ne sais pas... « Eh bien! tout le monde l'a. » Je vous... je vous jure que je ne l'ai pas cru... j'étais bouleversé, et en même temps j'étais content... Il me semblait que c'était moins difficile pour moi que si vous étiez une vraie dame... Vous me comprenez? J'ai toujours peur... je vous parle... là... tout à fait à cœur ouvert... J'ai demandé à mon ami : « Tout à l'heure il y avait avec elle un monsieur blond, ce n'est pas son mari? » Elle n'en a pas, m'a-t il répondu, que veux-tu qu'elle en fasse? C'est celui qui... Tenlreprend... ou qui l'entretient... je ne me rappelle plus le mot au juste qu'il a dit... le comte Norodoff. .. il a une très grosse fortune... Alors...
— Alors ?
— Alors... depuis... je ne pense plus qu'à vous, je ne dois plus... je vous vois tout le temps, partout... Vous êtes dans ma chambre... en classe, dans mes dictionnaires... J'écris votre nom sur les marges de mes corrigés... Je m'embrasse le fond des mains en pensant que c'est vous... A l'instant, quand je suis entré... j'ai cru que j'allais pleurer...
— C'est joli... Enfin, qu'est-ce que vous voulez.
LES NOISETTES li
monsieur?... dites-le? Nous verrons si c'est raisonnable.
Gladys s'était redressée, ses grands yeux étonnés gardaient cette expression interrogative qui lui est d'ailleurs coutumière, et qui donne à sa physionomie un cachet d'étrangeté si spéciale. A présent le collégien se taisait. Gladys insista :
— Parlez! je l'exige.
— Eh bien! déclara-t-il avec un effort, je voudrais d'abord... avoir un gant de vous... un grand gant...
— Un bas, tout de suite?
Il sourit et devint rouge?
— Ah! j'aimerais bien aussi un bas.
— Bon, approuva-t-elle. . . Nous disons d'abord : un grand gant et un bas... Est-ce tout?
— Non, je voudrais encore... votre photographie.
— Gomment?... assise... debout? en robe montante... ou décolletée?...
— Celle qui vous ressemble le plus... celle que vous donnez à vos parents.
— Gentil petit! pensa Gladys. Et à haute voix : Gant... bas... portrait... Ensuite?
— Ensuite... ensuite... Il se tut; puis, s'armant de courage : Ensuite, vous embrasser... comme ce Norodoff...
— Gh! oh! fit Gladys.
Il croyait qu'elle allait se révolter à celte der-
nière prétention, il n'en fut rien, elle se contenta de hocher la tête, mais sans colère, et plutôt avec une discrète malice. Ainsi, elle voulait bien, elle consentait. Quel rêve insensé!
Elle s'était levée, elle était debout maintenant, dans sa jolie robe lilas, dans ses jupes légères au bas desquelles bougeait son pied; une de ses mains jouait avec les dentelles qui moussaient sur sa gorge.
— Et c'est tout, ajouta-t-elle presque bas, vous ne désirez rien d'autre ?
Une grande pâleur l'envahit :
— Je ne sais pas... madame... Je crois bien que si... mais.'..
Il s'arrêta, saisi de terreur, car elle s'avançait sur lui tout à coup, menaçante et l'œil irrité. Elle fit ainsi deux pas, tendant vers la porte son beau bras demi-nu, et, d'une voix impérative, elle lui dit ; Sortez.
A ces mots, le collégien quitta toute prudence, et ayant frappé le tapis du salon, il déclara en rageant :
— Rien du tout, je reste, et je reste...
Alors Gladys, dont la colère apparente n'était qu'un jeu comme chez elle tous les sentiments, Gladys, la princesse Caprice, comme on l'appelait, qu'un vague respect avait arrêtée d'abord au seuil de cette vierge adolescence, mais qui savait aussi dans quels bras stupides et honteux la plupart des
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jeunes gens vont un après-midi se faire inviter à l'amour, sans prendre même le chemin du plaisir, Gladys n'hésita plus.
— Votre nom ?
— Jean.
— Eh bien! Jeannot, voilâmes lèvres.
11 n'eut pas le temps de répondre, car elles étaient déjà sur les sienne?.
— Quand pourrai-je revenir vous... te voir? implorait l'enfant qui paraissait fait homme, aux genoux d3 Gladys, attristée.
— Je ne sais pas... je vous écrirai... adieu, partez... mon petit.
— Adieu... je ne sais plus où j'en suis... je vous aime... adieu.
Il s'éloignait déjà quand soudain Gladys poussa un charmant et frais éclat de rire.
— Qu'avez-vous? lui dit-il en se retournant, c'est de moi que vous riez ?
— Non, fit-elle... là... là... là...
Et du doigt, elle lui montrait sur le sofa où ils se tenaient encore embrassés tout à Theure... elle lui montrait deux noisettes, deux petitesnoiseltes... intactes...
Il rougit.
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— C'est vrai, balbutia-t-il... j'en avais dans ma tunique...
Gladys avait pris dans le creux de sa main les deux petites boules, rondes comme des billes d'agate, et dont la vue seule la troublait, lui rappelant l'âge du gamin de collège dont elle avait reçu le touchant et maladroit premier baiser. Déjà elle les portait à sa bouche pour les casser; mais, se ravisant tout à coup, elle les regarda de près, et ayant constaté qu'aucune n'était fendue : « Non, dit-elle, je les ferai monter, ce sera un portebonheur. »
Aujourd'hui, le collégien est lieutenant; dix ans de plus ont passé, rapides comme un soir, sur les belles épaules inattaquables de Gladys, mais certains jours d'été un singulier petit bracelet danse à son poignet nu : deux noisettes, deux vraies noisettes, au bout d'un lil d'argent.
Ce mada-là, le baron de Volée se réveilla très maussade, contre son habitude, car c'était bien le petit gros baron qui se faisait le moins de bile de tous les barons de Paris. Sans doute il avait vécu, et il vivait même encore un peu, de temps en temps, au changement de saisons. Évidemment, il n'avait pas eu la main très heureuse autrefois en se mariant avec mademoiselle de Malaque, à coup sur il avait gaspillé, sans beaucoup s'amuser, la moitié d'une assez ronde fortune ; mais arrivé tout proche de la quarantaine, il lui avait poussé soudain un petit ventre de sagesse, et il s'était dit : « Rangeons nos vices, il ne s'agit plus de se conduire en enfant, baron. » Et il s'était tenu parole, par intermittences. Il n'avait pas tardé d'ailleurs à reconnaître la profonde vérité d'une phrase qu'il
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avait coutume de répéter sans cesse et qu'il semblait avoir adoptée pour devise : « Tout se rattrape. »
En efTet, à la suite de scènes diverses avec sa femme, celte dernière s'était séparée de lui, et trois ans après, il avait eu la joie d'obtenir enfin son divorce, ce divorce dont il avait rageusement fait une question personnelle. Il n'était pas sans savoir alors, qu'à celte nouvelle, beaucoup de gens, parmi lesquels d'bonorables, lui fermeraient leur porte; mais, Seigneur! la sienne à lui, Volée, n'était-elle pas désormais large et grande ouverte? Celait le principal. Et puis, tout se rattrape. Une nouvelle preuve, c'est qu'au moment où il recouvrait sa liberté il héritait — en plus des vingt qu'il avait déjà — quinze mille livres de rente d'une pauvre petite tante oubliée, égarée dans le Bordelais, une de ces parentes discrètes qui vous épargnent jusqu'au souci de les pleurer. C'est des morts si prévenants qu'ils se mettraient euxmêmes en bière pour ne déranger personne, si la chose était possible. Depuis ces aubaines, le baron avait mené une vie nouvelle, la vie calme et honnêtement déréglée qui seule était sa fin. On le citait à l'Epatant, dont il était un des membres les plus assidus, pour sa tranquille philosophie et son bon sens vicieux. Il jouait rarement, et petit jeu. Quant aux femmes, il les aimait toujours, mais de la force grandissante de son mépris :
« Elles me plaisent, déclarait-il, par leurs côtés grotesques. C'est comme les orchidées que j'adore plus elles sont hideuses et saugrenues. Il n'y a pas à dire, voyez-vous, regardez une femme un instant — sans aucune pensée d'en bas, j'entends, et avec l'œil épuré d'Abélard, — et convenez qu'il est impossible de voir quelque chose d'aussi comique et d'aussi sot que ce polichinelle à bosses molles! Une petite tête, une petite cervelle, un tout petit cœur. Des jambes trop courtes et des cheveux trop longs. Quant au reste... » On ne le laissait pas achever, et il était forcé d'interrompre ses blasphèmes.
Quelques-uns, croyant bien connaître à fond leur ami, prétendaient que ce dénigrement affecté de la femme avait pour cause unique chez lui l'état de sourde colère dans lequel l'entretenaient les écarts de la baronne. Cette hypothèse était peu vraisemblable. En effet, le baron ne manifestait jamais la moindre émotion quand le nom de sa femme, à présent remariée à sir Richard Greyman, un ancien officier de l'armée anglaise, établi à Paris depuis sa démission, était prononcé devant lui. Au contraire, il parlait volontiers et avec infiniment d'aisance de celle qui avait occupé — pour ne pas dire préoccupé, — sept ans de sa vie, et ménieun jour qu'un camarade, encouragé par son détachement, s'était laissé aller à énumérer tout haut la liste des amants qu'on prétait à sa femme
depuis leur divorce, Volée avait secoué la Lête et s'était contenté d'affirmer : « Possible, mais ça n'empêche pas que je l'ai eue avant eux I » Et tout le monde avait trouvé le mot profondément juste, en même temps que digne d'un sage.
Donc, la semaine dernière, quand le baron, après avoir ouvert ses yeux reposés de la fatigue du monocle, reprit possession de son moi, samedi matin vers les dix heures un quart, et qu'il se sentit tout mélancolique en dépit des agaceries que lui faisaient à travers les rideaux une bande de rayons de soleil dont quelques uns vinrent lutiner son crâne, il fit la grimace, étendit les bras en croix sur ses draps et se demanda laborieusement quelle pouvait être la cause de ce réveil manqué. Tout en considérant en face de lui, pendues à la muraille, les deux superbes épreuves en couleur gravées par Hunt, d'après J. PoUard : Quicksilver Royal mail et A uiew on the highgate road, qui recevaient quotidiennement son premier regard et sa première pensée, il songeait : « Non, c'est trop bête. Qu'y a-t-il? Je suis bien portant, je n'ai pas prêté d'argent à un ami, je n'ai plus de femme, pas d'enfant, je suis mon maître absolu, la vie est gentille! Encore une fois, qu'y a-t-il? » Il en était là de ses recherches, quand tout à coup il leva le poing vers son ciel de lit : « Ah ! parbleu, je vois ce que j'ai ? Je le vois! J'ai l'Exposition. Pas autre chose. »
Il envisagea rapidement toutes les prétendues
attractions de cette foire cosmopolite : « La tour? une infirmité. Les fontaines lumineuses? Bonnes pour ceux qui aiment les feux d'artifices... Les restaurants mardi-gras? odieux. Décidément j'aime mieux Paris sans galerie des machines,
— cette gare qu"ils ont le front d'appeler un palais
— et ça n'était pas la peine de planter des poutres dans le Bois, ni de me défoncer mes Acacias! Il n'y a qu'une chose de pas mal à l'Exposition, c'est la petite femme qui vend des bijoux dans le Chalet Suédois. Elle est laide bien entendu, toutes les femmes le sont plus ou moins, mais elle a un je ne sais quoi dans l'œil et dans le sourire... de très Stockholm... Enfin, c'est tout de même trop peu pour retenir les Parisiens. » Il se dressa sur son séant, et aussitôt son parti fut pris : « Je vais demain à Chantilly, parce qu'un homme comme moi ne peut pas rater le Derhy et, lundi matin, je file en Espagne pour six semaines. J'aurai chaud, mais on a chaud partout, même à l'Exposition ! »
Sans prendre la peine de passer son vêtement de chambre, il se précipita hors du lit, s'assit en chemise à sa table, et écrivit séance tenante quatre lignes à son notaire, maître Artaud de Barrechêne, pour le prier de lui faire remettre, sous quarantehuit heures, dix mille francs dont il avait un urgent besoin, étant à la veille de s'absenter pour un voyage indispensable. Une fois l'adresse mise, et la lettre emportée par Valentin, son valet de
cliambre, le baron se sentit léger comme jadis le jour de son divorce et, par avance, en faisant tub avec délices, il savourait la joie qu'il aurait tout à l'heure, au cercle, en leur annonçant à déjeuner sa résolution : « Ah ! je vais bien les épater à l'Épatant ! »
Contre son attente, la plupart l'approuvèrent : « Une rude idée que tu as eue là! Si j'étais aussi calé que toi... » et presque tous ajoutaient en lui tapant sur l'épaule : Heureux mortel I Aucun ne pensait ce qu'il disait. Rentré chez lui dans l'aprèsmidi, le baron passa toute sa journée à terminer ses préparatifs de départ avec l'aide de Valentin qu'il se proposait d'emmener. Il se coucha vers les onze heures, ce qui ne lui était pas arrivé depuis sa Rhétorique, dormit comme une jeune fille, et le lendemain matin, les idées les plus riantes peuplaient son cerveau si parisien quand il pria Valentin de lui apporter son complet noisette, avec un gilet blanc et son chapeau gris. En s'habillant il pensait : La journée sera brillante, mais chaude.
Comme il tenait à pleines mains son gros vaporisateur, celui qu'il appelé le Krapp, qui est à musique, et qui joue le Père la Victoire dès qu'on presse sa pomme en caoutchouc, il se demanda soudain : « Ah! çà, jouerai-je, et si je joue, qui jouerai-je? » Mais aussitôt il se cligna malicieusement de l'œil à soi-même dans la glace, en se rap-
pelant qu'on lui avait parlé tout bas (des camarades sûrs!) d'un cerlain CAèodor3... Ah I mes enfants!... pas un mot de plus!... Le souvenir de toutes les belles petites sommes d'argent qu'il avait perdues au noble jeu des courses lui revint sans doute à l'esprit, par une impitoyable association d'idées, et aussi celui de tous les petits cartons de book... qu'il avait déchirés dans sa vie; mais il éloigna vigoureusement ces anciens calices, jetant avec désinvolture sa phrase coutumicre : Allons donc, tout se rattrape ! Et il se jura qu'il mettrait sur ce Cléodore vingt-cinq louis, pas un de plus, pas un de moins. Le cheval était à 9. Bénef honorable. A ce moment il se rappela tout à coup le billet^ qu'il avait écrit la veille à maître Artaud de Barrechéne. Comment la somme qu'il réclamait ne lai avait-elle pas encore été apportée ? Fâcheux contre-temps! Ah! ces notaires étaient bien tous les mêmes! et une ombre passa sur le front de Volée. A onze heures, après avoir légèrement déjeuné, le baron, équipé de pied en cap, son billet de chemin de fer en poche, un bouton de rose-thé au revers de sa jaquette, un cigare aux lèvres, et balançant sa jumelle comme une fronde, descendait avec grâce son escalier, non sans bougonner par instants : Sacré Artaud! je ne pourrai plus partir que mardi! quand sous le porche il se heurta presque avec M. Firmin, le premier clerc de maître de Barrechéne. C'était une
heureuse surprise! M. Firmin pria le baron de l'excuser s'il n'avait pas pu venir plus tôt, mais dans ce moment-ci, débordés de besogne... enfin il les avait les dix mille, il les avait là... et les sortant de sa poche, il les lui tendit. Volée prit l'imporlante enveloppe qu'il glissa dans son portefeuille, et ayant serre la main du premier clerc, ce fut dans un parfait état de belle et saine humeur qu'il se renversa sur les coussins du /owa^e qu'il avait au mois, en commandant au cocher : « Gare du Nord ! »
Le trajet fut ce qu'il était tous les ans : charmant et odieux. Même bousculade à la gare autour des wagons pris d'assaut, même lenteur des trains, et aussi même affluence de femmes en toilettes claires, en chapeaux suaves, à l'examen desquelles voulut bien s'intéresser le baron qui n'était pas aussi conséquent avec ses théories qu'on pour rait le croire. Après avoir fait la route en compagnie d'inconnus un peu fatigants qui semblaient sûrs de gagner, n'échangeant entre eux que de mystérieux propos, Volée trouva, entre deux portes, dans la petite gare de Chantilly, un ancien copain perdu de vue avec lequel il se fît véhiculer jusqu'au champ de courses dans la première voiture qu'ils purent trouver. Ce camarade avait disparu depuis deux ans du boulevard pour de brûlantes et majeures raisons de santé. En le revoyant fort, frais, superbe, le baron, dont l'amitié
manquait parfois un peu de tact, s'était écrié : — Qu'est-ce qui m'avait donc dit que tu avais perdu tes cils ? Tu es mieux au contraire. Méiietoi pourtant : Tout se rattrape.
Sur ces derniers mots, comme ils étaient rendus à l'entrée du pesage, Tami, auquel cette conversation paraissait ne plaire qu'à moitié, s'éclipsa comme par enchantement à la grande surprise de Volée qui était en train de payer la voiture. Mais, dès que le baron eût commencé d'arpenter la pelouse qui s'étend devant les tribunes, il oublia tout, et il se rendit compte qu'il vivait, dans la plus large et la plus haute acception du mot. Il avait à la fois la sensation et le sentiment qu'il était unique, et que personne dans toute cette foule brillante, ne pouvait être baron de Volée, malgré le vif désir qu'il dût en avoir. Cela était irréalisable, fou ! 11 n'y en avait qu'un baron de Volée, et c'était lui, lui qui se promenait si bien, si chic, mieux que chic, avec un pantalon personnel et chaussé à miracle. L'un après l'autre, il enfonçait dans l'herbe ses pieds vernis qui lui semblaient honorés de le porter; les petites brindilles de verdure de sa boutonnière lui chatouillaient le bas de la joue gauche ; il savait que son col de chemise ne pouvait pas faire de faute. Enfin, la seule pensée de toute sa personne si sympathiquement élégante l'attendrissait, et il constatait à part soi quand il se devinait regardé :
<( Yoilh le bonheur, c'est ç i... le seul qu'on puisse avoir. » Et cette intime jouissance devint si vive et si aiguë qu'elle se transformait, chez cet égoïste, en une sorte d'affection vague et universelle pour tous les êtres qui l'entouraient. Il aimait à cette minute toutes les femmes étagées dans les tribunes et qui semblaient de loin des massifs de fleurs animés ; il aimait les clubman au visage réputé, il aimait les princes Troubestkoy, et Sagan, tous enfin, il les aimait en lui, et il éprouvait une respectueuse tendresse pour le roi de Naples, pour la reine, pour Joinville, pour Aumale, qui avait un si bel air (et si simple en même temps), avec sa tête de prince grand-papa, sa royale de neige et ses gants blancs.
Le baron, après avoir fait le tour des tribunes, promenait son chapeau gris sous les arbres qui ombragentlespetits chalets du pari mutuel, il s'était même arrêté depuis quelques instants et il considérait avec une pitié infinie tous ces pauvres naïfs qui, n'ayant certainement pas comme lui un parfait tuyau... chut !... couraient d'avance à la perte, quand il entendit tout à coup derrière lui deux voix, une voix d'homme et une voix de femme qui s'exprimaient de la façon suivante :
— Je vous dis, ma chère amie, qu'il faut jouer
Clover.
— Cléodore, mon ami.
M- TrYAT'
— Vous êtes dans l'erreur, amie, désolé de vous le dire.
— Je suis sûre de mes renseignements, reprenait la voix de femme ; mais, après tout, si vous tenez tant à ce Clover, passez-moi vos vingt-cinq louis, je prendrai Clover, et il perdra.
La voix d'homme, à ces mots, s'adoucissant dans une inflexion satisfaite et reconnaissante, déclara : — C'e>t cela ma chère, et merci de les mettre vous-même, vous savez que cela m'a toujours porté bonheur. Entendu Clover?
— Entendu Clover ! Et Tenlretien cessa.
Dès la première syllabe de ce court dialogue, le baron avait tressailli en reconnaissant, dans une des deux voix, celle qu'il n'avait jamais pu oublier malgré le temps et l'absence, celle de sa femme, et il n'avait pas eu besoin de se retourner pour être certain que c'était elle, son e.v, comme il l'appelait, qui parlait avec sir Richard Greyman son mari, dont la large face immuablement rasée ne lui était point non plus étrangère, tellement de fois il s'était rencontré avec eux deux dans maints endroits publics, au théâtre, aux Acacias, chez ce farceur de BufTalo, et partout. Si blasé, si détaché des choses et spécialement de son e.x: que fût le baron, il avait ressenti une impression plutôt désagréable en surprenant cette fin de conversation ; il avait peur d'être ridicule à ses propres yeux, ce qu'il ne se serait jamais pardonné, et
puis avait-il été vu? Ne pouvait-on pas supposer qu'il les épiait et les écoutait à dessein ? Ah! cela était fort désagréable et tombait mal, très mal, au milieu d'une journée si heureusement lancée. Mais, en même temps, voilà que le doute s'insinuant dans son esprit, Cléodore cessa tout à coup, sans qu'il eût pu dire pourquoi, de lui inspirer cette solide confiance dans laquelle il s'était renfermé jusque-là.
Il avait beau se cramponner à présent, il sentait qu'il lâchait Cléodore, et que c'était d'ailleurs, bien qu'il ne l'eût jamais vu, un cheval très lourd, très ordinaire, et incapable d'arriver seulement troisième. Ses amis avaient cru le tromper et il avait feint de suivre leur astucieux conseil, mais il n'était pas an enfant, grâce à Dieu. Il connaissait les chevaux depuis l'âge de quatre ans, il avait dans sa chambre Quicksilver Royal mail et A view on the highate road^ deux magnifiques épreuves sur chine. Sa femme n'y entendait rien, sir Greyman avait vu juste, et lui, Volée, prendrait Clover paisiblement, envers et contre tous. Là 'était le sac.
Aussitôt, sans plus tarder, il se dirigea d'un pas résolu vers le piquet de Gédéon autour duque vociférait une foule âpre au gain. Après avoir manœuvré des coudes, il abordait enfin le précieux bookmaker, et portait déjà la main à la poche de sa jaquette quand il vit à ses côtés, presque à son
bras, comme dans le mauvais temps ! sa femme qui se préparait, elle aussi, à parier. C'était jouer de malheur! Si rapidement qu'il détournât la tête, leurs regards néanmoins se rencontrèrent et restèrent accrochés l'espace de plusieurs secondes. Puis, par un singulier prodige, de féroces qu'ils étaient tout d'abord, ils devinrent insensiblement calmes, doux, et même bienveillants ; ceux de l'ex-baronne souriaient presque, et ceux du baron semblaient dire en leur langage muet, comme jadis à Fontenoy : « Après vous, madame l'Anglaise, pontez la première. » Mais celle-ci s'étant reculée d'une demi-semelle comme pour signifier nettement qu'elle n'en ferait rien, le baron, subitement refroissé, abdiqua toute courtoisie.
D'un air de bravade il saisit son portefeuille, et, comme il l'ouvrait, ses yeux tombèrent sur l'enveloppe de maître Artaud, l'enveloppe aux dix mille francs. Alors, cet homme qui était, dans le courant régulier de la vie, aussi maître de sa tête et de sa bourse que de son chétif cœur, perdit en une seconde le plus élémentaire sang-froid. Se sentant regardé, observé par sa femme, il céda sur-le-champ à la pensée mesquine et puérile de la stupéfier et aussi de Thumilierpar quelque pari follement audacieux. Il perçut là une faconde vengeance très snob. Ayant donc fait sauter le cachet de cire, il tendit à Gédéon les dix billets en déclarant d'une voix nonchalante : « Clover, cinq cents
louis. » Gédéoa dit simplement: « C'est gros, mais je donne» et il s'empara des dix billets qui tombèrent sans peser lourd dans sa sacoche. Madame Greyman avait pâli, ses doigts s'étaient même légèrement crispés sur les cinq petits bleus de cent francs qu'elle avait préparés; mais elle se remit aussitôt de ce coup, et, par un sentiment féminin très naturel, voulant protestera sa manière et avec éclat contre la faute de mauvais goût que venait de commettre le baron, elle ne trouva rien de plus convenable comme riposte que d'abandonner le cheval défloré à la minute par le choix de son ancien époux, et de suivre sa première idée qui ne pouvait être que la bonne.
Pourquoi, d'ailleurs, eùt-elle pris les restes du baron ? Sans compter qu'aulrefois il perdait continuellement aux courses. Un pauvre ignorant ! Aussi bien en chevaux... qu'en tout ! Tandis qu'elle, Dieu merci! elle suivait déjà des chasses à six ans, on ne la trompait point et elle savait de source certaine que les derniers galops de ce Clover avaient été navrants. Ce fut donc avec un air de prodigieuse sûreté qu'elle présenta ses vingtcinq louis à Gédéon en nommant Cléodore.
Ce mot ne fut pas plutôt prononcé que le baron passa du rose au livide, et que sa femme connut la joie sacrée des bourreaux torturant leur victime.
Volée avait ouvert la bouche, il allait parler peut-être , commettre d'irréparables sottises ,
IJ-: TUYAU -ji
quand la cloche sonna. Tout le monde, à ce signal, se prccipila vers les tribunes pour suivre la course ; il eut le temps de voir disparaître dans le flot le chapeau blanc de son e.v..., et, demeure seul, il s'enfonça, l'infortuné, dans l'épais taillis du pesage où dos palefreniers sifflaient, étendus sur le dos au pied des arbres...
Et il pensait : « Ah ! elle est très forte, et j'ai été bien mis dedans! Ils ont remarqué tout à l'heure que je les écoutais, ils ont fait semblant, pour m'emballer, de partir sur Clover; quand j'ai filé, elle m'a suivi, elle m'a laissé jouer Clover, et une fois que j'ai eu risqué toute ma pauvre galette, elle a pris Cléodore, un cheval celui-là, tout à fait rude cheval. Dieu que je suis bètc ! Enfin j'ai perdu cinq cents louis ! Belle journée, mon vieux I Tu verras TEspagne plus tard. »
Il retournait dans ses mains le petit carton de Gédéon en soupirant : un de plus qui va me rester î quand une puissante clameur remplit les airs, et il entendit, de toutes ses oreilles, qu'il avait excellentes, il entendit le nom de Clover lancé, hurlé comme un cri de triomphe par plusieurs milliers de voix. Clover! Clover! Alors il eut, le baron, une légère faiblesse dans les jarrets, accompagnée d'un petit sentiment de fraîcheur à la nuque, et il se dit tout bas: « Clover à 7. J'ai gagné soixante mille francs ! » Trois fois de suite il se répéta le chilVre : Soixante mille... pas cinquante... non.
soixante, soixante mille. Il élait absolument calme, comme dans les grands dangers : « Ce n'est que cela! » pensa-t-il, et il se jugea très solide, capable de supporter toutes les émotions, les chocs les plus violents. Mais soudain, le souvenir de Cléodore lui revenant à l'esprit, il s'imagina la fureur froide et sauvage de sa femme qui l'avait vu mettre ses cinq cents louis sur Clover, qui savait que lui, le baron, son ancien mari, gagnait à cette heure soixante mille francs ! qui allait sans doute faire part de celte heureuse nouvelle à Richard Greyman, si la chose n'était pas déjà faite, et intérieurement il bondit d'allégresse, en trouvant la vie bien combinée.
Il se précipita dans la direction de Gédéon qui l'attendait sans entrain, et déjà dans sa tête il décidait : « Pas plus tard que demain soir j'invite toute la bande des amis à dîner à l'Exposition, et sur la Tour! Il n'y a pas à chanter, c'est renversant cette Exposition, tout de même! Quant à l'Espagne? Eh bien ! elle ne s'envolera pas... Et puis, tout se rattrape. »
VINGT-GINQ MILLE
Trois heures venaient de sonner à l'horloge du quartier, plantée ainsi qu'une large prunelle d'émail au heau milieu des bâtiments du dépôt, quand le capitaine Chandenier, adjudant-major au 29* dragons en garnison à Nantes, — celui-là même qu'on avait surnommé Vingt-cinq-mille, à cause de l'abus qu'il faisait de ce mot en le plaçant comme juron en tête ou en queue de toutes ses phrases, — fit irruption dans le corps-de-garde.
— Mar'chal-logis, sav' vous si le conditionnel Vélin est sorti?
— Il était sorti, mon capitaine, mais il vient de rentrer.
Chandenier tapa du pied.
— Vingt-cinq mille ! j'en étais dans le pressentiment. .. Appelez-le-moi.
Tandis qu'on envoyait l'homme de garde Massiottaz chercher le conditionnel au premier escadron, le capitaine, les mains plongées dans ses poches à les défoncer, se prit à marcher de long en large, en plein soleil, escorté de son ombre qui le caricaturait, ainsi qu'une grotesque ordonnanc e. Il avait l'air furieux, toute sa physionomie convulsée disait la colère légitime d'un supérieur, depuis ses oreilles sanguines, ses joues pareilles à deux tomates et ses sourcils hérissés, jusqu'à ses grosses moustaches poivre et sel qui lui bouchaient les narines.
Tel qu'un tuteur jaillissant d'un pot, dans sa botte était planté un bambou qui n'en sortait jamais, semblant faire partie intégrante de sa chaussure et, tout en allant et venant, il bougonnait, coupant ses apartés rageurs de petits crachotements détachés sans desserrer les lèvres, put... put... put... « T'apprendrai, put... put... espèce de fricoteur... put... put... » Un tic, ce put... put... une manie qu'il avait irrémédiablement gardée du temps, lointain déjà, qu'il était de la fanfare et qu'il portait dans le dos une belle crinière couleur de sang, car Chandenier n'était pas autre chose qu'un ancien trompette arrivé capitaine adjudant-major un pied devant l'autre, à force-àforce.
Loin de rougir de ses débuts, il aimait, au contraire, à les rappeler, le front haut. Quand il avait
copieusement dîné, pinte plus sec encore que de coutume, on se faisait une bosse à la pension de lui demander ses anciennes histoires. Il n'y avait pas besoin de leprier beaucoup, le pauvre homme, pour qu'il parlât de la trompette, cette sacrée trompette qu'il avait su si bien faire chanter. Alors, il devenait lyrique, et il trouvait des accents.
— ... Oui, messieurs... vous me croirez si vous voulez?... quand je sonnais Vestinction des feux... comme ça des soirs de ciel... en été... ça retournait l'âme put... put... On pensait à des fleurs, à des dames... C'était put... put... comme un chagrin sourd. » On le plaisantait sans qu'il se fâchât.
Plus tard, à un moment où il avait été question pour lui d'un mariage (qui d'ailleurs n'aboutit point), il avait bien essayé de se corriger, mais en vain... Malgré toute sa volonté, jamais il n'avait pu se défaire de ce petit coup de lèvres professionnel, put... put..., comme s'il poussait dans l'embouchure de cuivre, et cette habitude était chez lui si forte que ses malheureuses lèvres, même pendant le sommeil, esquissaient encore le put... put... invétéré.
Cependant le conditionnel Vélin, ramené par l'homme de garde, se tenait à x^résent immobile et dans la position réglementaire, à trois pas environ du capitaine. C'était un garçon d'une vingtaine d'années, à l'œil espiègle et franc, avec un nez
retroussé de Parisien, la taille souple et la jambe nerveuse sous le gros pantalon à basanes. Il ne bougeait pas, les talons joints, le visage empreint d'un parfait sérieux, qui laissait néanmoins percer çà et là une irrévérence profonde.
Sa vue parut ranimer la colère de Chandenier :
— Ah! vous voilà, vous? Vingt-cinq mille! Vous êtes sorti tantôt ?
— Oui, mon capitaine.
— Je vous ai vu, et je vous ai suivi... Vous n'avez pas été surpris ?
-^ Si, mon capitaine.
— Vous avez eu tort, ving-cinq mille! Mériteriez huit jours, avec le motif. « S' être surpris de se voir suivi par cet officier. » Ecoutez-moi bien : Je vous méfie fortement d'avoir une put... put... chairbre en ville, malgré la défense du colonel. Voilà trois jours que je vous rencontre dans les horizons du quartier, trois fois que je vous suis et trois fois que vous m'évadez. Faites-moi bien garde... put... put... que si je vous pince... quinze jours. Et je vous pincerai, put... put... Rompez.
Timidement, le conditionnel tenta de se disculper.
— Je vousjure,moncapitaine... permettez-moi... Mais Chandenier ne permit rien.
— Pas un mot, vingt-cinq mille, pas un point, pas une virgule! Et inutile de jurer... Je vous connais, vous n'êtes qu'un simulateur.
vin(;t-cinq mille 39
Là-dessus, lui tournant le dos, il s'achemino, toujours sacrant, vers le manège où, plusieurs fois la semaine, il avait coutume de s'enfermer pour travailler son cheval d'armes, Troglodyte.
Rien au monde, n'était plus fondé que les soupçons du capitaine. Au coin de la rue des Barres, à trois minutes du quartier, en face même du débit de tabac tenu par madame Prince et où plus de cinquante fois par jour entraient simples soldats, marchis et officiers, le conditionnel Vélin avait eu l'audace incroyable — d'autres diront la suprême habileté — de louer un petit entresol meublé. Du dehors on voyait les trois fenêtres ornées de rideaux clairs, mais rarement ouvertes. C'était là qu'à chaque instant de liberté, il venait, rejetant bottes et basanes, quittant casque, latte et tunique, se laver à grande eau et gaspiller à pleines mains le savon, pour tomber ensuite, frais et joyeux au sortir des cuvettes, dans les bras d'une jolie fille qu'il avait arrachée à la couture un peu avant son départ de Paris, puis installée à l'entresol pris à son nom, pour plus de sûreté : « Mademoiselle Blanche Berlet, rentière. » Elle avait d'ailleurs tout de suite senti ce que la situation comportait d'épineux et de délicat. Jamais son ami n'avait eu à lui reprocher la moindre imprudence. Elle sortait peu, satisfaite de jouer chez elle à la madame et de surveiller la petite Bretonne qui venait en journée faire le ménage. De temps en temps, le
dimanche, Yélin réunissait chez lui deux ou trois amis sûrs, engagés comme hii ; on mangeait de la galantine en bras de chemise, on combinait des grogs tout en tenant d'aimables propos, et ce volontariat s'écoulait sans trop d'amertume.
Le premier mois, tout alla donc bien. Par la porte de la maison, peu apparente et aussi étroite que celle d'un magasin, Vélin se faufilait, entrant et ressortant avec de grandes précautions. Tout danger semlDlait conjuré, quand un jour, s'étant retourné par excès de prudence, comme il rentrait ei; qu'il n'était plus qu'à dix pas de chez lui, tout à coup, à trente mètres par derrière, il aperçut le capitaine qui le reluquait avec un drôle d'air, son air put... put... celui qu'il avait quand il vous marquait huit jours avec le motif. Aussitôt le conditionnel avait tremblé dans son uniforme : « Bigre! serais-je filé ? » Pour s'en convaincre, il n'avait eu besoin que de faire un ou deux crochets, mais comme il était leste et malin, en cinq minutes à peine, avec ses jambes de vingt ans, il avait brûlé la politesse à Chandenier tout déconfit.
Dès lors, ce fut entre lui et le capitaine une guerre incessante de tous les jours. Avec son gros flair d'ancien cavalier roublard qui avait connu, — et même pratiqué, — tous les bons tours, tous les fourbis et fonds de sac du métier, Chandenier sentait d'instinct la chambre en ville du conditionnel, il la reniflait, elle était là, pas loin... mais où?
Ah? vingt-cinq mille! sur la tête de Troglodyte il s'était juré de pincer le merle au nid, put... put..., nourrissant d'ailleurs pour le jeune homme une haine de soldat aigri, une haine à la fois violente et bon enfant. Elle avait eu pourpoint de départ des propos malveillants tenus par Vélin sur le compte de Troglodyte, et le capitaine n'admettait pas qu'on se permit de manquer à son cheval. Dehors comme au quartier, chacun pouvait, tant qu'il voulait, se moquer de lui, le bafouer, railler sa bêtise, sa pauvre tournure et ses façons grossières, on pouvait singer son tic, l'accabler de sobriquets, le baptiser Put... put... ou Vingt-cinqmille ! on pouvait lui écrire des lettres anonymes, le desservir auprès du colonel... Tout cela, mon Dieu ! c'était la vie, le métier. On se déteste et malgré tout on s'aime... Et puis pour servir sous les drapeaux de France, on n'est tout de même que des hommes!... Mais dire du mal de Troglodyte, un être inoffensif, qui ne peut pas flanquer de la salle de police ! déshonorer une bête si belle, si bonne... Ah cela ! non... Et à force d'être ridicule, c'était presque touchant, la passion de cet homme à cheveux gris et qui avait la médaille militaire, aimant ce dada de toute la force de son cœur et de ses entrailles, lui parlant d'une voix qui devenait paternelle et douce, et se privant de tabac pour qu'il ne manquât jamais de sucre.
L'animal, un rouan de tombereau, massif et ca-
gneux avec des boulets engorgés et des yeux pleins d'eau pareils à des yeux de vache, témoignait d'ailleurs une très vive tendresse à Chandenier, il le léchait sans dégoût, le couvrait d'une écume jaune, et dès qu'il le voyait apparaître poussait des cris comme un porc qu'on saigne. Même, à la longue, à force de vivre dans la fréquentation de son maître, il avait fini par lui ressembler, il avait des mouvements de cou, des altitudes, des ports de hanches qui rappelaient ceux de Chandenier, et quand il pinçait les lèvres d'une certaine façon, vous auriez juré que lui aussi. Troglodyte, allait dire put... put...!
Deux mois s'écoulèrent, deux mois d'escarmouches à la façon des guérillas, pendant lesquels Chandenier ne découvrit rien. Tous les jours, dix fois par jour, le capitaine passait devant la maison sans se douter que le conditionnel et Blanche lui faisaient des pieds de nez à travers les rideaux. Il maigrissait ; il aurait pu placer son traité d'hippologie entre son ventre et sa tunique.
Une fois qu'il rôdait par la rue des Barres, vers les six heures, avec l'éternelle pensée en tête : la chambre en ville du conditionnel ! il demeura soudain cloué de saisissement et d'admiration. En face de lui, la fenêtre d'un entresol venait de s'ouvrir, et une ravissante jeune femme s'était accoudée au balcon. Leurs yeux s'étant rencontrés, il sourit gauchement en portant la main à la vi-
VINCiT-CINQ MILLE 43
sière de son képi. Il avait le sang à la tête et les tempes lui battaient très fort. La jolie personne le regarda, puis referma tranquillement la fenêtre.
Ce soir-là, le ciel était charmant, rose et bleu; Chandenier, rêveur, se promena très tard après son dîner sur la place Graslin et dans les allées du cours Cambronne. Rentré chez lui, il se regarda bien attentivement devant sa glace et ne se coucha qu'après avoir bu la moitié de son pot-à-l'eau.
Quarante-huitheuresn'étaientpas écoulées qu'un notable changement s'opéra dans sa tenue comme dans ses manières. A présent, il avait le menton rasé de frais dès le malin, la moustache aiguisée à la pommade hongroise, et il affectait de porter des gants blancs, des gants glacés. Il ne punissait plus personne. Enfin, il découvrit avec une grande tristesse que depuis six jours pleins il avait oublié d'aller caresser Troglodyte. Pauvre Troglo ! Alors, il se rendit vraiment compte qu'il aimait et que toutes les puissances du monde n'y pourraient rien.
Chaque jour le ramenait sous les fenêtres de l'entresol où la jolie fille lui était radieusement apparue, mais il avait beau stationner, avec des yeux de chanteur ambulant levés vers les vitres, passer et repasser pendant des heures, prendre des poses tour à tour martiales et chagrines, la blonde créature demeurait invisible. Et, si ardente était la passion de Chandenier qu'il en avait com-
plètement abandonné la chambre en ville du conditionnel Vélin. — « Plus lard, pensait-il... perdra rien pour attendre, put... put... mais de ce moment-ci persévérons à l'amour, vingt-cinq mille! » Et il se consumait rue des Barres en d'interminables factions qu'il n'abandonnait qu'à la nuit tombante. Il avait fini par savoir le nom de sa chère inconnue : Blanche Berlet, et il se le répétait tout bas, vingt fois de suite, avec une incroyable satisfaction.
Pendant ce temps l'on vivait chez Blanche du matin au soir dans les transes les plus vives, et Vélin ne parvenait qu'à force de ruses inouïes à entrer chez lui et à en sortir sans être vu de Chandenier.
Trois semaines encore se passèrent de la sorte, et puis un dimanche matin de juillet, le capitaine, à bout de patience, comprit qu'il lui était impossible de languir davantage, et, en conséquence, il décida que le jour même il irait carrément, lui, Mathias Chandenier, se présenter chez mademoiselle Berlet. Il déjeuna donc sans appétit, s'habilla, se coiffa, se parfuma, se ganta longtemps à l'avance, et sur le coup de trois heures, par une température de 36 degrés qui le faisait ruisseler dans sa tunique numéro un, il s'achemina vers la rue des Barres, aussi solennel mais bien plus ému encore que s'il se rendait chez le ministre de la guerre.
Il longeait la ligue d'ombre qui bordait les murs; toute cette petitebanlieue était déserte, silencieuse du silence des dimanches là où il y a de l'herbe et des poules, et l'on n'entendait pas d'autre bruit que les coups de marteau d'un charron qui travaillait sous son hangar.
Arrivé devant la maison, Chandenier, d'un trait, enfila le corridor, monta longuement un étage sur la pointe de ses bottes qu'il fouetta de son mouchoir pour en chasser la poussière, et s'arrêta sur le palier de l'entresol, oppressé à ne pas pouvoir dire : « Madame. » Impossible de se tromper, il n'y avait qu'une porte. C'était là. Il fit un pas, encore un autre, respira puissamment, se raffermit sur ses talons, puis ayant crachoté put... put... à à droite, et put... put... à gauche, il sonna.
A ce bruit, le conditionnel Vélin qui venait de « faire tub » et qui se promenait, radicalement nu, dans sa chambre, un éventail japonais à la main, ne tressaillit même pas. Il attendait, pour trois heures bien précises, le camarade Langibout qui avait promis de venir fumer une pipe. C'était lui.
Il cria donc à Blanche à travers la porte : — Bouge pas, mignonne; j'y vais, c'est Langibout.
Et il alla gentiment ouvrir.
Mais aussitôt un double cri retentit sur le seuil, suivi d'un énorme silence de plusieurs secondes,
puis une voix suffoquée de colère en mê'ne temps que brisée de douleur, la voix de Chandenier, jeta dans la cage de l'escalier cette phrase étonnante : — Vous aurez quinze jours put. .. put... pour être en tenue de civil 1
LA PRINCESSE DARIÂLOF