‹ Petites fêtesChapitre 5 sur 6 · LA PRINCESSE DARIALOF · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE DARIALOF

versée sur le dos de sa chaise, elle se prit à souffler de sa fine bouche de longs et délicats jets de fumée qu'elle accompagnait du regard, sans parler, tandis que toujours, devant eux, près d'eux, autour d'eux passait et repassait le flot des flâneurs débauchés et des filles débattant leurs prix, aux accents des miraculeuses valses viennoises.

Immédiatement les choses suivirent leur cours inévitable et prévu. Les absinthes furent apportées, préparées comme pour des adjudants, battues, rebattues et savourées lentement par courtes gorgées, jusqu'à la dernière goutte. Puis, quand elle eut achevé, la princesse reposa le verre épais avec un léger soupir de regret. Je ne sais quoi de suave et d'extatique la transfigurait, et un instant, Marcel, anéanti, épouvanté, craignit qu'elle n'eût la pensée de commander un second verre de l'exécrable poison. Quand il paya et se leva, de nouveau, elle prit la première son bras qu'il ne lui offrait pas, avec intention, et, serrée tout à coup contre lui au point qu'il se sentit envahi par un trouble délicieux, elle lui dit tout bas, cessant de le tutoyer cette fois : « Vous m'accompngnez, Marcel? » Ce fut murmuré, respiré, plutôt que prononcé. Il ne répondit rien. Une violente appréhension le bouleversait en cet instant : la peur d'avoir peur, l'angoisse qui vous oppresse avant les irrésistibles tentations. « Jusqu'à présent, pensait-il, j'ai tenu bon ; si je cède, je serai

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dévoré. » Aussi, se cramponnait-il de toute la force de sa raison au mépris que lui inspirait la princesse, quoiqu'une triste expérience lui eût appris combien sont fragiles ces planches de salut qu'on lâche souvent soi-même à la dernière minute, à trois brassées de la terre ferme.

Ils étaient maintenant dans la rue, debout tous deux devant le fiacre qu'il venait d'appeler. La lune étincelait, merveilleuse, dans un ciel criblé d'étoiles. Il fit monter la princesse la première, et, s'armant d'un grand courage, referma brutalement la portière, après avoir salué, tandis qu'il donnait l'adresse au cocher: 40, rue de Monceau.

Cet homme louchait déjà, quand elle cogna du doigt à la vitre. Il s'arrêta. Faisant signe alors à Debreux, toujours découvert, de s'approcher, avec un calme sinistre elle lui dit à mi-voix ces mots :

— Gomme vous voudrez ! Vous perdez la seule chose rare en cette vie: l'occasion. Et maintenant, jjlaignez mon prochain amant, car je lui ferai payer cher tous vos affronts de ce soir. Sans rancune.

La voiture s'éloigna, et Debreux n'a jamais revu depuis la princesse Darialof.

Quand le comte René de Taraloup s'éveilla par un clair soleil de juillet dans un lit à colonnes et à baldaquin de vieux velours framboyse, qu'il se vit au milieu d'une chambre à lambris sévères, meublée de bahuts basanés, entre quatre murailles où des portraits de capitaines à fraises gaufrées alternaient avec des panoplies d'arquebuses, il se crut un instant le jouet d'un songe : « Attention, se dit-il, je rêve que je suis M. le duc de Guise; ne bougeons pas, on va m'assassiner, ça va peutêtre devenir amusant ! »

Du haut du plafond où s'enchevêtraient de robustes poutres, ses yeux errèrent un instant sur les tapisseries qui figuraient des personnages en toge, au teint malade, se faisant force politesses au fond d'un parc sans perspective, et tout à coup,

reprenant possession de soi-même, il se rappela tout... comment il était arrivé, de la veille, aux Trembles, une vieille gentilhommière du Gâtinais, à lui léguée par sa tante Sauvain ; comment il avait dormi douze heures dans cette chambre moyen âge où il n'était presque jamais venu auparavant, quoique sa tante l'eût arrangée et fait meubler selon son goût, et comment il avait rendez-vous dans l'après-midi avec maître Coûtant, le notaire, histoire de régler un ou deux points embrouillés et de donner son indispensable signature.

C'était une excellente et sainte lemme que la baronne de Sauvain, et, ainsi que l'affirmaient les gens du pays, « la Vierge Marie avait pleuré comme un veau quand elle était morte. » On ne comptait plus les bienfaits dont elle avait arrosé non seulement les Trembles, mais aussi tous les villages circonvoisins. L'hiver, elle habillait les enfants nus, tricotait elle-même de forts bas de laine pour les vieillards, donnait sa bourse aux indigents et ses soins aux infirmes. Si la pudeur ne l'eût retenue, elle [aurait donné ses jupons et sa chemise. Pendant vingt-cinq ans qu'elle habita, toute seule, les Trembles — et avec quelle simplicité, bien qu'elle eût plus de cent mille livres de rente! — son nom avait été le plus respecté de la région, et aucune personne aujourd'hui ne pouvait le prononcer sans faire aussitôt

le signe de la croix, en ajoutant tout bas : « Dieu la bénisse ! »

Tout en revêtant à la hâte un élégant et vaporeux costume de matin signé d'un tailleur anglais fameux, René pensait à ce qu'avait dû être, loin du tapage et des intrigues, l'existence de cette digne, de cette vénérable femme, toute remplie par la prière, et sanctifiée par la charité. Que de fois, avec un touchant désespoir, elle levait leS yeux au ciel quand on lui parlait de ce neveu qu'elle aimait tant, malgré sa folie et sa dissipation. Ah! l'amer contraste entre leurs deux vies ! ou plutôt l'immense abîme ! D'un côté, de petites illusions; de l'autre, de grandes et hautes réalités. Certes, si les morts vertueux ont, comme on le prétend, une influence aux guichets du paradis, celle de sa bonne tante ne serait pas de trop pour le faire entrer en catimini par la petite porte : « Baissez-vous, mon neveu, et ne vous montrez pas trop. »

Absorbé par ces réflexions qui lui étaient peu communes, René descendit pour aller faire un tour de parc et respirer la fraîcheur du matin, mais auparavant il voulut, dans une pieuse pensée, revoir la chambre où sa tante était morte — loin de lui hélas 1 — entre les bras du vieux curé, la chambre modeste où il se rappelait avoir joué, enfant, aux pieds de la chère femme assise à son secrétaire, un petit secrétaire Louis XV encastré

dans la muraille et peint en blanc, sur lequel elle avait coutume d'inscrire la longue série de ses aumônes, dont elle tenait une comptabilité très réglée, non par avarice, mais par une extrême recherche d'ordre qu'elle apportait en toutes choses : « Sans ordre, disait-elle, on n'arrive à rien. La nature en met partout, et soyez sur que là-haut il y a quelque part un saint chargé du Grand-Livre. »

Quand René pénétra dans cette calme pièce à la bonne odeur de fruitier, qui occupait, près d*ane tour, un des angles du second étage, et où flottait encore la présence de celle qui l'avait habitée, une indéfinissable émotion l'envahit, et les larmes lui vinrent presque aux yeux. On a beau être un viveur féroce, le crâne déjà tiré au clair, l'estomac saccagé par les sauces, on a beau avoir eu la Confetti pour maîtresse, et s'être battu avec des messieurs dont les femmes ne valaient pas quatre sous, on a toujours au fond de soi le petit enfant qui sommeille. La moindre émotion franche et salutaire vient raviver, au moment où l'on s'y attend le moins, les bienheureuses plaies du souvenir que le temps ne cicatrise jamais, et il suffit d'entrer un matin, par un clair soleil de juillet, dans la chambre rangée d'une morte, d'une vieille tante de province qui n'est plus, mais que tout rappelle, pour retrouver en foule ses fraîches impressions de douze ans, les seules, les vraies, et

rattraper un peu de la gentille âme qu'on avait avant d'avoir vécu, souffert et cru aimer. Tout le reste est peu de chose et ne pèse pas une once.

Avec un religieux respect, René s'était assis sur la chaise en tapisserie, devant le secrétaire dont il avait abattu la tablette. A droite et à gauche s'étageaient les quatre tiroirs superposés avec leurs petits boutons de cuivre ; ici, un rond marqué sur le bois indiquait la place où fut posé Tencrier; là, quelques plumes rouillées traînaient près d'une enveloppe; plus loin des gouttes de cire avaient jailli; ce vieux meuble enfin respirait, était toujours habité, si l'on peut, sans exagération, employer ces mots pour exprimer ce je ne sais quoi de vivant qui s'attache pour longtemps aux objets inanimés en compagnie desquels nous souffrons sur la terre.

René s'apprêtait à refermer le meuble avec mélancolie quand, ayant appuyé du doigt sur un point qui lui paraissait écaillé, il sentit jouer sous sa pression un ressort qui découvrit une petite cachette étroite, plate, et longue d'environ vingt centimètres, dans laquelle était posé un mince cahier de papier à couverture de moire bleue de ciel.

Quand le premier moment de stupéfaction fut passé, le comte, s'emparant avec curiosité de sa trouvaille, reconnut, à la haute écriture carrée qui couvrait le feuillet, quelque manuscrit fé-

minin du dix-huilième siècle. Flairant une mystérieuse confidence échappée à la plume d'une belle pécheresse poudrée d'autrefois, il s'enferma dans sa chambre où cinq minutes après, la tête en feu. transporté cent ans en arrière, il dévorait les pages que voici, textuellement reproduites.

Paris, ce 29 avril 1782.

J'aime M. de Rémy. Je me le suis dit, je le lui ai dit, je ne peux plus m'en dédire. Voilà qui est dans le puits, et je n'ignore pas que je suis en passe de me préparer bien du chagrin ! Tout cela pourquoi? Pourquoi. Ah ! que j'ai sujet de me mettre en fureur en présence de cet éternel et mystérieux pourquoi qui pourrait, vingt fois par minute, s'appliquer aux choses de la vie, toutes plus incompréhensibles les unes que les autres i

D'abord, pourquoi, du premier jour où moi, Claire Chonchette de Taraloup, j'ai vu le chevalier, me suis-je sentie délicieusement remuée, de pointe en pointe? Non! Quand il m'apparut (et j'ai tant de plaisir à l'écrire que la plume me danse aux doigts!) il me sembla que c'était son cœur qu'il portait dans ses beaux yeux, tellement ceux-ci brillaient d'une flamme chaude et pénétrante qui m'arri va jusqu'à Tâme où elle fit ravage. Pourquoi son geste a-t-il un charme si singulier, sa tournure une si souple grâce qu'elle se communique aux basques de son habit? Pourquoi

l'amour lui a-t-il donné le jarret d'un prince, la main d'un abbé et un pied pareil au mien, sans compter son esprit qui vaut celui d'un Bernis? Quand il parle, je bois ses paroles, après qu'il a parlé, je les savoure encore et, s'il sourit, c'est comme s'il remuait les lèvres pour offrir un baiser. Je les observais pas plus tard qu'hier ses lèvres (avec une secrète gourmandise, je ne crains pas de l'avouer), tandis qu'en laissant entrevoir par intervalles une pointe de langue fine et rose, elles détaillaient chez madame de Crissac, une anecdote qui fit pâmer tout le cercle, excepté mon mari ; je les observais donc et elles avaient un manège, une façon à elles de bouger, de se taquiner, de se toucher l'une l'autre, de se bouder, de se quitter pour se reprendre aussitôt comme si elles se becquetaient, qui était le plus délicieux spectacle du monde; leur vif et humide incarnat faisait mieux ressortir l'irritante blancheur de nacre des dents auxquelles elles semblaient heureuses de se frotter ; un peu d'ombre teintait le coin délicat de leurs commissures, et toutes deux, ces lèvres exquises, saignantes ainsi et animées dans le feu de la conversation, à la clarté des lustres, décochant l'esprit, laissant tomber les hommages sur les épaules nues des femmes, resplendissaient d'un tel éclat fascinateur que je me vis bel et bien au moment d'avancer la main pour les toucher, ou de me hausser sur le bout de mes

mules — car il est grand — pour les sentir palpiter contre les miennes. Enfin, je l'aime autant que je le désire, ce qui est au-dessus de toute expression. Qu'il marche ou se tienne en place, qu'il soit debout ou assis, je le trouve charmant — et couché, je le garantis divin par avance. Nous verrons.

Et tout est prêt pour le sacrifice. Comme il sait que je l'aime, il m'a prorais de m'en remercier à me faire mourir. La bonne mort que vous me donnerez là, chevalier, et qu'il me sera doux de tomber sous vos coups, semblable au guerrier antique frappé par devant.

Mais j'entends le carrosse de M. de Taraloup... Comprimons-nous et redescendons sur la terre. Dieu ! les sots maris que nos maris I

3 mai 1782.

M. de Taraloup part cet après-midi pour Versailles, d'où il ne reviendra que dans cinq jours. Que va-t-il advenir de son honneur pendant ce temps? J'ai le frisson rien que d'y songer. Je le sens si bien perdu d'avance, le pauvre, que je ne donnerais pas deux sols de sa peau. Il est d'ailleurs fermement résolu à ne point se défendre et je sais une fine lame de chevalier qui s'apprête à lui détacher certaine botte voltée dont il ne se relèvera que fort enfoncé. Et ma foi, c'est tant pis, monsieur le comte, si Ton traite ainsi votre honneur par-dessous cuisse ; vous n'aviez qu'à ne pas pro-

mener le mien toutes les nuits chez les... maqueronnes et les filles d'opéra, comme vous le faites depuis quatre ans que nous sommes si peu mariés !

En vérité, vous ne m'aviez point promis ce régal quand vous vîntes avec humilité me demander à ma mère, et vous n'êtes pas encore hien à plaindre que je vous donne une leçon avec le chevalier. Entre vous deux la comparaison est tellement impossible que personne ne trouvera mauvais que je n'aie pas hésité. Enfin, ne vaut-il pas mieux prendre ma revanche et mon petit sucre avec un homme de la qualité de Remy, que de marcher dans vos souliers et d'aller, comme Boston ma chambrière, jouer à la guerre-pampan avec le premier merlan venu? Encore un coup c'est votre faute, et puis, et puis... je n'en fais pas plus que madame de Lestrade, que madame de Trainou, que mesdames de Nibelle, de Vennecy et toutes les autres, dont vous ne valez pas les maris!

...A l'instant Boston me remet une lettre du chevalier qui me jette dans un grand trouble, et aussi dans une grande allégresse. Je l'ai déjà lue trois fois, et je la relirai encore...

La voici :

« Je ne saurais vous témoigner, comtesse, la parfaite impatience avec laquelle je vois approcher mon bonheur, que le départ inopiné du comte précipite encore. Les Dieux de l'Amour sont pour

nous. Au moment de vous posséder — car je vais vous posséder, comtesse, et mieux que le démon I — je ressens plus fort que jamais la précieuse faveur que vous daignez me faire, et à la hauteur de laquelle je tacherai à me maintenir, en tous points. Croyez-le si vous le voulez, mais, moins maître de moi que nos grands capitaines, je n'ai pu dormir un seul instant de cette nuit, tellement votre chère image a délicieusement troublé mon insomnie.

» On dit que rien ne vaut les préliminaires de l'amour et que la réalisation des plus chers désirs demeure toujours au-dessous du rêve qu'on en avait conçu, je ne puis partager ce blasphème à la minute où vous êtes sur le point de m'en faire toucher du doigt la fausseté. Vous vous figurez malaisément, j'en suis sûr, l'état où vous m'avez réduit. Je suis à la fois le plus inquiet, le plus triomphant des hommes. Je voudrais hâter et retarder en même temps l'heure divine qui passera si vite. Je sais ce que je veux, et crois savoir ce que je peux; mais par instants une angoisse m'étreint à la pensée d'une défaillance passagère, dont votre beauté radieuse et tout entière apparue ne saurait pourtant me rendre responsable, puisque c'est elle qui aurait fait tout le mal. Dans le cas où son insoutenable éclat déconcerterait donc mes premiers élans, c'est en elle aussi, en sa toutepuissance efficace que j'espère pour remettre le

glaive au poing du guerrier et relever des étendards qui ne se seraient inclinés que par respect. Mais je ne doute pas plus de votre générosité que de ma valeur, et je voudrais être déjà tombé à vos pieds que les miens ont pressés si souvent à la dérobée. A ce soir, je serai chaussée d'Antin à dix heures, en face le Dauphin Suisse.

» Comtesse, que les heures sont longues pour qui vous convoite! Faut-il vous répéter que vous êtes la plus belle et que je suis votre amant déchaîné? »

3 mai 1782.

C'est fait! et depuis hier j'ai un amant. L'étrange chose et l'étrange mot auxquels, je ne sais pourquoi, je trouve une tristesse cachée ! Ainsi, depuis hier, il y a un homme au monde, tout prêt, s'il faut l'en croire, à se tuer sur un signe de moi. Nous voilà deux et je me sens plus seule que jamais! Il me jure qu'il m'adorera jusqu'à son dernier soupir, il m'accable de protestations et de baisers... Tout cela pourquoi? Parce que je lui ai donné quelques secondes de plaisir, d'un plaisir que je n'ai même pas, à ses yeux, le mérite de lui avoir révélé, puisqu'il l'a déjà goûté — mieux peut-être? — avec une foule d'autres sur la poitrine desquelles il a versé les mêmes larmes reconnaissantes. Que les serments d'amour, de protection, d'éternelle fidélité sont donc peu sérieux,

puisqu'il suffît d'une aussi petite et aussi misérable chose qu'une rapide excitation des sens, pour les faire prêter de bonne foi à un homme tout à son ardeur I Et c'est à cet éphémère délire d'une minute que viennent se rattacher toutes les joies et toutes les mélancolies de notre existence ; il en est à la fois la source et le but. Quelle folie I Pourquoi avons-nous des cœurs, ou plutôt pourquoi nos âmes ont-elles des corps? Avant de me donner au chevalier, je ne songeais qu'à l'ivresse dont serait suivi et récompensé mon sacrifice, je me promettais pour après des transports d'une joie sans mélange, monts et merveilles de félicités, et voici qu'au lieu d'emboucher la trompette du triomphe et d'entonner un hymne de gratitude à l'amant, je me sens, au contraire, une âme de saule, tout élégiaqne, avec un vague abattement de mon être qui me ferait croire à du regret, si je n'aimais le chevalier de toutes mes forces et si je n'étais prête à lui abandonner de nouveau l'honneur de M. de Taraloup.

Je ne me rappelle pas sans un secret chatouillement la façon dont il sut, avant-hier soir, remporter une victoire que ma propre sollicitude à guider ses coups ne lui rendit pas difficile. Nous étions dans une délicieuse petite chambre en rotonde, tendue de cette brocatelle à nuances éteintes qu'on met dans les boudoirs; il y avait dans de grands vases bleus des fleurs qui embaumaient et fai-

saient à la fois perdre le peu de raison qu'on gardait encore; sur une console, deux lampes allumées répandaient la plus douce et la plus mystérieuse des lueurs, juste ce qu'il était nécessaire pour se bien apprécier sans trop rougir, et de moelleux sofas faisaient le tour de la pièce, chargés de coussins et d'oreillers de soie pour amortir les chutes ou parer aux horions. Un secrétaire en vernis de Martin et deux bergères complétaient l'ameublement de ce nid clos et voluptueux, assurément bien fait pour le plaisir libre et sans angoisse.

Je me vois encore, telle que j'étais, assise sur le sofa tellement rebondi que mes jambes pendaient et efQeuraient à peine le sol, quand le chevalier vint se blottir au-dessous de moi, sur le tapis. Il fut d'abord tendre et implorateur, mais respectueux toujours quoiqu'enflammé, jusqu'au moment où ses mains eurent l'idée de se mettre de la partie. En dépit des coups d'éventail dont je les frappai pour les châtier de leur audace, elles renouvelèrent leurs explorations avec une fougue impétueuse qui me fit bien préjuger que, malgré tous mes efforts, je ne les repousserais pas sans pertes, et je ne me sentais jamais aussi vaincue et aussi prisonnière de ces jolies mains scélérates qu'au moment où, par une hypocrite retraite, elles feignaient de se replier en bon ordre, non sans laisser toutefois meurtris et en assez piteux état

les plis de terrain où elles avaient fourragé.

Au risque de passer pour une femme sans pudeur, j'avouerai que ce manège ne me déplaisait pas, et que les hardiesses du chevalier n'étaient pour moi que le témoignage d'une grande courtoisie amoureuse. D'ailleurs, que vient faire la pudeur ici? J'en ai bien entendu parler un peu du temps que j'étais au couvent une petite fille; aujourd'hui nous ne savons plus ce que c'est, et si par hasard il m'en était resté malgré moi, elle a dû subir une rude entorse depuis que je l'ai menée dans cette galère.

Tout en manœuvrant à hue et à dia, le chevalier me chuchotait les plus tendres et les plus exquises choses du monde, que je ne saurais confier, même à ce journal qui en dit déjà trop long; ce n'était qu'interrogations et exclamations, des : « M'aimez-vous? hola! je veux que vous le disiez! » ou bien des : « Que vous êtes désirable et belle ! » ou des : « Méchante, pourquoi ne voulez-vous pas me le montrer? » qui me glaçaient et m'embrasaient tour à tour; car il était alors, le monstre, plus séduisant et plus passionné que jamais; la pesante douceur de ses regards faisait accepter toutes les extravagances de ses propos, comme la câlinerie de sa voix désarmait malgré l'inattendu de ses caresses. De mon côté, je lui répondais de mon mieux, avec cette unique préoccupation de lui donner le plus possible, en ayant l'air de ne lui en

laisser prendre que le moins. Il me comprenait, nous nous comprenions, il voyait clair dans ma pensée, j'entrevoyais déjà le fond de la sienne, et cette parfaite entenle où nous étions l'un de l'autre se fortifiait encore du charmant concert de nos soupirs et de nos baisers. Ah! les amants sont heureux I A quoi bon écrire le reste? X'étionsnous pas à cette limite extrême où les combats les plus acharnés doivent finir? L'hallali sonné, tout s'apprêtait pour une belle curée chaude, et j'étais à peine rendue que mon ami était déjà presque arrivé. Trop courtes joies! Extases d'une seconde Défaillante d'un bonheur inconnu que je n'avais jamais goûté qu'en rêve, perdant mes paniers, mes jupons et mes mules, je fus enlevée dans les bras de mon vainqueur qui poussa une petite porte cachée dans la muraille. Si vite que je fermai les yeux en me recommandant à l'amour, j'avais eu le temps d'apercevoir, au fond de ]a chambre où me ravissait mon bouillant chevalier, le grand lit à plumets blancs qui nous attendait, et sur lequel nous allâmes tomber, unis dans une suprême étreinte, oubliant le reste du monde...

4 mai 1782.

Suis-je heureuse? Oui et non. Beaucoup plus non que oui. En toute chose ici-bas il n'y a que la veille. On ne peut pas s'immoler à l'amour plus complètement que nous ne l'avons fait, Remy et

moi, et c'est comme si nous n'avions rien fait. Depuis que nous nous sommes si intimement pénétrés, nous sentons qu'un désert nous sépare. Est-ce donc là le résultat et le châtiment de nos chères folies? Amour! Amour I n'es-tu qu'un mot? Existes-tu comme le vent qu'on ne peut ni voir ni toucher, mais dont la forte caresse nous enveloppe? Où te trouve-t-on, si tu n'étais pas l'autre jour au fond de nos yeux brillants, entre nos pâles lèvres si hermétiquement jointes, sous sa poitrine oj)pressée, sous ma gorge en feu, dans mes flancs que tu ranimais à ton gré? Et puis, pourquoi suisje anéantie avant d'être rassasiée, pourquoi ce désenchantement dès que nos fleurs sont cueillies et nos coupes vides? Nous ne le saurons jamais, et de nouveaux plaisirs ne me l'apprendront pas.

5 mai 1782.

Hier j'étais morose. Aujourd'hui le soleil a reparu sur mes vitres : il a sufû de plusieurs heures passées avec mon ami pour faire envoler tous mes hiboux. Mais voici qui est du dernier galant. Il s'agit du petit secrétaire de notre boudoir que le chevalier m'a donné tantôt, et à la vue duquel j'ai failli tomber toute plate, n*y ayant jusquelà prêté aucune attention. « A vrai dire, mon cœur, lui ai-je déclaré, c'est un étrange cadeau que tu me fais là, qui ne manque pas d'impertinence, car je ne crois pas qu'il y ait au monde,

même chez les Turcs, un petit meuble plus malhonnête et plus à faire baisser les yeux que celuici! » Il s'est contenté de rire et nous l'avons longuement regardé tous les deux. Pour parler franc, c'est bien la plus bouffonne, la plus étonnante et la plus délicieuse horreur qui se puisse imaginer, et quiconque a risqué seulement un œil sur les peintures qui le couvrent des pieds à la tête, est sali et damné tout net; il lui faudra pour le moins l'absolution du pape pour le laver. Qu'on se figure d'abord, au centre... Mais non, je n'entreprendrai point de décrire les scènes amoureuses de mon secrétaire; elles me rappelleraient trop vivement sous la plume, au fur et à mesure, les incidents et les phases d'une nuit à laquelle je ne cesse de penser à toute heure du jour.

29 novembre 1782. Six mois après.

Nous étions convenus, le chevalier et moi, que le jour où il cesserait de mi' aimer, il me renverrait simplement et bonnement le petit secrétaire après l'avoir fait badigeonner et repeindre en blanc. Je l'ai reçu ce matin et j'ai donné pour leur peine deux pièces d'or aux porteurs. Qui vais-je adorer pour la vie jusqu'à nouvel ordre? Qui me promettra maintenant de se passer pour moi son épée au travers du corps, et de m'aller ensuite chercher les étoiles? Quel boudoir nous entendra mentir?

Dans quel beau lit à plumets croirai-je aimer, mourir de bonheur, et me réveillerai-je en pleurant? Mes mauvais anges le savent; car, s'il y en a, j'ai assez de vices pour en occuper au moins un peloton. Et puis, j'en ai fini avec ce petit journal auquel l'ingratitude du chevalier ne m'aura pas permis de donner le format de rEncyclopédie. Je viens de le relire, il n'est pas ennuyeux ; je le place dans une cachette de mon affreux secrétaire où de longtemps on n'ira pas le découvrir, et voilà un amour enterré à perpétuité. Triste amour! Comme hier, j'étais assez simple pour regretter en présence de madame de Trainou qu'il n'eût duré que six mois : « Consolez-vous, ma belle, m'a-t-elle dit, c'est comme les glands! on me mande du Poitou qu'ils sont tombés de très bonne heure cette année. »

Là s'arrêtaient les confidences de Chonchette de Taraloup qui fut la grand'mère de René, et qui mourut sur Téchafaud comme surent mourir toutes les ci-devant à particule de ces temps-là. Nous vivons dans d'autres.

Et le comte demeurait tout rêveur, tenant à la main le petit cahier couleur de ciel, songeant au secrétaire blanc de Chonchette, aux polissonneries surannées qui dormaient sous leur couche de peinture, aux extravagantes frivolités du vieux siècle qu'il eût racontées aussi gaiement qu'elle,

si nos meubles pouvaient dire tout ce qu'ils savent! Mais surtout il songeait à Vautre secrétaire, quoique ce fût le même, à celui des Trembles où la tante Sauvain, près de ses livres d'heures et de prières, cachait l'argent sacré de ses aumônes, et sur la tablette obscène duquel elle avait, sans le savoir, pendant vingt ans, courbé, la naïve et sainte femme, ses cheveux sitôt blanchis.

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