Petites gens
('/étaient deux sœurs, deux très vieilles filles, qu'on voyait toujours ensemble, habillées et coiffées de même, aller et venir aux mêmes heures, de Saint-Eutrope, leur paroisse, à leur maison de la rue Princesse, où elles étaient nées tt qu'elles n'avaient pas quittée un seul jour. Il n'y avait que cinq ans d'intervalle entre leurs âges, et, avec le temps, cette légère différence avait cessé de se marquer sur leurs ligures. Etait-ce le tour de cheveux plus récent, plaqué en frisures naïvement noires sur l'ivoire fatigué de son front, était-ce quelque vivacité de plus
dans le verbe et dans le geste, la plus à Àurelte, paraissait maintenant la plus jeune. Ce qui ne l'empêchait pas d'exercer sur sa cadetle les droits et les privilèges de l'aînesse. Dans ce petit monde limité et proche où elles vivaicnl enfermées comme dans une clôture de couvent, c'était l'opinion d'Aurette qui comptait; Sylvanie s'effaçait, disparaissait dans son ombre. Plus timide, plus abordable, elle était l'intermédiaire, la voix qui conseille, qui intercède; dans les conflits avec les fournisseurs, dans les brouilles assez fréquentes entre Aurette et Zabeth, leur vieille bonne, elle remplissait un ministère de paix et de douceur. On respectait Aurette, on aimait Sylvanie.
Au temps de leur pleine activité, quand elles collaboraient aux œuvres de la paroisse, quand elles étaient appelées aux charges des congrégations, Aurette était toujours promue à la présidence. Sylvanie acceptait les fonctions plus humbles de trésorière. Elles sortaient alors; dans des toilettes appropriées où l'orgueil bourgeois transigeait avec la modestie chrétienne, on les rencontrait en compagnie d'ecclésiastiques, l'aumônière en main, quêtant de perle en porte pour les pauvres. Le jeudi saint, assises sous le porche de l'église, elles écoutaient tomber dans le plat de l'offrande la pluie bien lai-
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san te des pièces blanches et des gros sous.
La présence chez elles d'un frère prêtre, ancien curé doyen, élevé depuis peu aux honneurs du canonicat, rehaussait leur prestige, élargissait pour un moment le cercle de leur vie. Elles recevaient, donnaient à dîner à des fabriciens, à des dignitaires du chapitre ; elles étaient reçues, elles dînaient une fois par an à l'Évêché.
Lâchât d'un service de porcelaine à filet doré et d'un meuble neuf pour le salon avait inarqué le sommet de ces grandeurs. Ce salon était d'une rare magnificence. Le reps grenat et l'acajou s'y mariaient selon les rites usités sous le règne de Louis-Philippe: des portraits de famille attendrissaient les murs, et pour l'édification des visiteurs, des lithographies pieuses disaient la Nativité, la Descente de croix, la Pêche miraculeuse. Malheureusement, ce luxe, à peine inauguré, avait cessé de servir ; les housses les plus strictes avaient enseveli la nouveauté du reps, et la porcelaine de Limoges à l'état de neuf avait été condamnée à l'obscurité des placards.
Le frère chanoine était mort, et peu de temps après lui, en quelques rapides années, les messieurs du chapitre et du conseil de fabrique s'en étaient allés dormir l'un après l'autre sous de
louangeuses épitaphes. Aurette et Sylvanie survivaient, identiques et cependant restreintes. Plus de dîners, plus de visites, plus d'autres rapports avec la ville que la conversation hebdomadaire d'une nièce par alliance, veuve et sans enfants, une personne régulière, froide et triste, dont le passage laissait dans la maison comme une vague odeur (Foutre-tombe, et encore, de loin en loin, le bavardage du sacrislain qui venait porter quelque billet d'invitation à un enterrement ; et ses propos alimentaient pendant de longues journées le dialogue de ces demoiselles.
Avec la solitude, comme une ombre grandissante sur leur vie, avec l'approche du septuagénat, elles se raidissaient, elles s'ankylosaient dans leurs habitudes. Leurs défauts s'exagéraient, Aurette plus despotique à mesure que se limitait son empire, Sylvanie plus affalée, plus muette, prostrée en une abdication définitive. Et leur laideur a chacune croissait dans le sens de leurs défauts. Sylvanie, à force de baisser les yeux, de n'oser pas s'exprimer devant sa sœur, prenait une figure de néant : les paupières molles en couvercle sur le regard mort; Aurette, au contraire. avec sa fureur de commander, sa manie d'enquêtes et d'interrogatoires, s'était donné un masque de croquemilaine ; son nez sortait, s'a-
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Vançail impérieux; ses lèvres tremblaient, écumaient, plissées en une contraction perpétuelle, et sa peau suait la bile par tous les pores.
Le gouvernement de la maison absorbait la vieille fille tout entière et, plus que le reste, l'entretien de ce salon, dont les somptuosités suggestives des années heureuses avaient pris pour elle une dignité de reliques. Il ne s'ouvrait plus qu'une ou deux l'ois par an, les jours de grand nettoyage, et encore à l'occasion de la tournée pastorale d'un nouveau vicaire ou pour le passage de la procession. Un demi-jour religieux y régnait, utile à la fraîcheur des étoiles, favorable aussi à l'éclosion des mites, contre lesquelles luttait énergiquement la bonne ménagère.
Mais un danger nouveau, inattendu, menaçait le sanctuaire. Comme elle entrait dans sa quatrevingtième année, Sylvanie. depuis longtemps asthmatique, commença de ressentir cruellement les atteintes de son mal. Elle avait de la peine à monter l'escalier, et la nuit, malgré l'oreiller qui lui tenait la tète haute, le souffle quelquefois lui manquait. Aurette aussitôt lui avait administré la tisane d'hysope ; elle avait fait brûler sur un réchaud, à portée de son lit, des plumes dont la fu-
méeûcre et nauséeuse devait faciliter la respiration de la malade. Mais Sylvanie ne se trouva pas soulagée. Elle se plaignit alors du défaut d'ail- ei de lumière dans sa chambre, une pièce à pli de corps, pauvrement éclairée par une courette poussiéreuse. A côté, derrière la porte, c'était toute l'ampleur du salon, la gaieté du soleil du matin, le large regard des fenêtres sur la place et sur la rue. Un rêve !
Ah ! si l'asthmatique avait pu y faire transporter son lit ! Elle y avait bien pensé, mais à quoi bon ? Si la tentation était forte, l'obstacle paraissait insurmontable. L'obstacle c'était kut rette ! Comment la faire consentir à une pareille intrusion ?
Timide, elle s'ouvrit d'abord de son projet à Zabeth, et Zabeth tout de suite y donna les mains. Dévouée aux deux sœurs, la servante avait eu, de tout temps, une préférence pour la cadette : il s'était conclu entre ces opprimées un pacte tacite, une alliance défensive qui les faisait se porter secours Tune à l'autre; et quand l'orage trop fort les obligeait à courber la tète elles s'assistaient encore d'un regard compatissant, d'un haussement d'épaules où se trahissait leur entente.
Ensemble, Sylvanie et Zabeth étudièrent les données du problème, cherchèrent la solution
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juste. De s'emparer du salon, d'y installer le lit pour toujours, elles n'eurent pas un moment l'audace d'y songer; la profanation eût été trop criante. Mais le lit était aisément maniable — un petit lit de fer de pensionnaire; — rien n'empêcherait de le transporter chaque soir, de le remporter chaque matin. Les conjurées avaient tout combiné; mètre en main, elles avaient mesuré l'ouverture de la porte, elles avaient arrêté le déplacement des meubles. Il n'y avait plus qu'à en parler à Aurette, à attacher le grelot.
Quel grelot! Un tocsin ! Au premier mot, à la première insinuation de Zabeth qui s'était chargée de porter la parole, Aurette opposa un veto indigné :
— Le lit au salon! pourquoi pas la table de nuit alors ?
Ce fut dit d'un tel ton, que tout rentra sous terre.
Sylvanie, en se retirant, laissa pourtant échapper une plainte :
— Oh! toi, aiïicula-l-elle, sans oser lever les yeux sur son aînée, je sais bien, pourvu que ton salon soit en règle, ça t'est égal que je soutire !
Ce gémissement inaugurait toute une tactique. Repris à toute occasion et à toute heure, mimé par la vieille fille, commenté par la servante, il
devenait entre ces mains débiles larme qui devait tôt ou tard faire capituler l'inexorable Aurette.
Chaque matin, quand l'aînée, au saut du lit, venait prendre des nouvelles de sa cadette, c'étaient des silences agressifs, des moues résignées pleines de reproches. Et les quintes de toux arrivaient à l'appui, des suffocations pas précisément simulées, mais développées un peu pour les besoins de la cause. Plus moyen de monter l'escalier; il fallait faire halte à chaque palier, se reposer à chaque marche ; et, pour réciter le chapelet, le soir, quelle misère! Un quart d'heure suffisait à peine à chaque dizaine. Aurette s'impatientait, s'encolérait presque: l'exercice pieux devenait une occasion de péché mortel.
Zabeth renchérissait là-dessus ; elle geignait, elle ahanait plus fort que la malade. Et si mademoiselle, l'aînée faisait semblant de ne pas l'entendre, elle ajoutait les paroles à la musique. C'étaient d'abord des marmonnements à demivoix, des messes basses, pendant qu'elle frottait les meubles, qu'elle filait la quenouille le soir au coin de l'âtre, où les trois vieilles filles veillaient ensemble pour économiser le feu et la chandelle.
— Pauvre demoiselle! on la tue ! soupirait-elle
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après une quinte de toux de Sylvanie. Sacrifier sa sœur pour une question de mobilier! s'indignait-elle encore.
Aurctte faisait la sourde oreille. Elle aimait bien Sylvanie ; mais prête à se sacrifier ellemême à la beauté du salon, elle y subordonnait plus facilement le bien-être de sa sœur. Le peu de come'die, que la malade ajoutait à son infirmité', la lui rendait suspecte. L'asthme n'était qu'un prétexte, et le changement de chambre, une fantaisie passagère, un radotage. L'infirmité s'en irait en même temps que le caprice.
Aurette résistait, et Zabeth s'insurgeait contre le mauvais cœur d'Aurette. Elle prêchait la révolte à Sylvanie. Elle était bien bonne de prier, bien bonne d'attendre. La maison n'é tait-elle pas à elle aussi bien qu'à son aînée? Pourquoi tant de façons, quand elle n'avait qu'à vouloir? Et si elle craignait le conflit face à face, il était facile de l'éviter. On était au mois de mai, et Aurette sortait chaque soir, traversait la place Saint-Eutrope pour assister à l'oflice de la sainte Vierge et recevoir la bénédiction. Une absence dune heure. Quand elle rentrerait, elle trouverait sa sœur couchée au salon.
Sylvanie acquiesçait. Mais l'acte consommé aux trois quarts, le déménagement presque achevé, le cœur lui manquait; elle se hâtait de
tout remettre en place avant le coup de marteau d'Aurette.
La maladie cependant suivait son cours. Sylvanie n'avait plus besoin pour émouvoir sa soeur de corser ses quintes de toux ni de prolonger ses haltes dans l'escalier, ou de dramatiser le récit de ses étouffements nocturnes. La maladie, d'abord bénigne, devenait inquiétante.
L'imprudence d'une fenêtre ouverte en pleine crise pour renouveler l'air vint l'aggraver encore. Ce fut la bronchite et la lièvre; ce fut aussi la nécessité du déménagement, si longuement, si ardemment désiré par la malade. Dès sa première visite, le médecin, stylé par Zabeth, ordonnait le déplacement de Sylvanie, son installation au salon. Aurette était vaincue et elle se repentait, elle se reprochait de n'avoir pas plus tôt exaucé le vœu de sa cadette.
Le soir même, Sylvanie couchait sur les positions conquises. Minute de triomphe, la première et la dernière de cette existence à la suite, de tout temps subordonnée, sacriliée à l'existence de sa sœur. Du haut de son lit, la toute puissante moribonde commandait, réglai!