AL'IŒTTK ET SYLVA.ME
les détails de l'installation ; elle se faisait charrier au plein jour, la fenêtre devant elle, par où, les rideaux écartés, toute la place s'offrait, et le portail de Saint-Eutrope, passage obligé des enterrements, et des baptêmes, centre de la vie paroissiale.
— Il y a toujours quelque chose à regarder, disait Zabeth ; le jour du marché, vous venez quels étalages !
— Et quand tu seras guérie, promettait Aurette, tu t'organiseras tout-à-fait ; ce sera ta chambre ; l'après-midi, nous travaillerons ensemble devant la fenêlre en regardant passer le monde.
Sylvanie écoutait cela comme une musique. La vie recommençait pour elle; ce n'était pas seulement dans le salon, c'était dans le cœur d'Aurette qu'elle faisait son entrée... Ce fut le paradis sur terre ; et bientôt l'autre, hélas !
— Docteur, disait la malade au médecin qui l'auscultait, et l'auscultation donnait un mauvais son de cloche, docteur, dites-moi bien la vérité ; est-ce que ma bronchite ne risque pas de devenir chronique ?
Elle s'illusionna ainsi presque jusqu'à latin. In enterrement qui sortait de Saint-Eutrope fut sa dernière joie. Elle eut la force de compter les draps d'honneur du cortège et les couronnes sur la bière.
— C'est beau ! dit-elle.
Et déjà c'était son tour.
Après l'avertissement de la confession, après la précaution du saint-viatique, il fallut bien songer au départ.
La sainte fille était toute prête. C'était l'étape prévue et, au bout, la maison définitive, le plus beau salon où l'attendaient, souriants et graves comme dans leurs portraits, le père et la mère défunts.
Cependant, quand tout semblait fini, une inquiétude gagnait la mourante. Anéantie déjà, elle s'exténuait à l'exprimer. Elle voulait — Aurette et Zabeth avaient peine à le croire — aller mourir dans sa chambre.
Et à travers les souffles entrecoupés, les hoquets de l'agonie commençante, elle disait ses motifs :
— Avec tous ces remèdes, s'excusait-elle, ces tisanes et ces fioles, j'ai peur qu'on abîme le salon !
Il se faisait tard, et l'ombre emplissait déjà les gorges désolées où bondit le gave de Touyères quand nous atteignîmes les granges posées au seuil de la vallée d'Héas. Après l'horreur des pays parcourus ce jour-là, après la vision dantesque du cirque de Troumouse, théâtre vide où se joue, sans autres témoins que les hardes d'isards et les compagnies naïves de perdrix blanches, le drame des forces élémentaires, la lutte à grand fracas de l'orage et de l'avalanche aux prises avec l'éternité du roc ; après l'exploration à distance des glaciers de la Munia : murailles vertigineuses, chaos de crevasses et d'ai-
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guilles, que nous devions franchir, le lendemain, nos yeux se reposaient délicieusement sur le spectacle de la vie pastorale, sur le velours des eslibes dorées par les dernières lueurs du couchant. Le soleil avait disparu ; c'était l'heure de la rentrée des troupeaux. Lentement, en longues files, les rarnades de brebis et de vaches descendaient, ensommeillées déjà, bercées au tinlementdes sonnailles, par les menus sentiers qui conduisent aux granges. Assis sur le mur de pierres sèches quienclosait le parc où lesbètes venaient s'anuiter, nous assistions à l'agonie du jour, nous respirions les bonnes odeurs des plantes, l'arôme poivré des menthes, le parfum des iris dont les urnes flottaient comme décapitées sur le lac obscur des prairies.
Une femme dévalait, en arrière du troupeau, une robuste montagnarde chargée d'un énorme paquet d'herbes roulées dans un tablier qu'elle soutenait à bout de bras, en équilibre sur ses épaules. Avant d'entrer dans la grange, elle échangea quelques paroles avec notre guide.
C'était sa femme, nous expliqua-t-il, un moment après, tandis que, talonnés par la tombée de la nuit, nous descendions à vives enjambées vers l'hùtellerie d'IIéas. La grange, le parc, avec un morceau d'estibe, formaient le petit domaine.
qu'ils exploitaient ensemble et qui les faisait vivre eux et leurs enfants.
— L ne solide ménagère, votre femme! le complimentai-j e.
— Solide et vaillante, c'est vrai, répliqua l'homme. La besogne ne lui fait pas peur; n'importe quelle besogne. Si je vous disais quelle espèce de paquet elle a charrié un jour sur ses épaules, vous ne voudriez pas me croire.
— Dites quand môme; on vous écoute.
— Eh bien! j'étais plus jeune alors d'une douzaine d'années; Germaine entrait à peine dans ses dix-huit ans. Nous n'étions pas mariés encore ; pas même promis. Moi, ce n'était pas l'envie qui me manquait. Seulement je ne me trouvais pas assez riche pour elle, et comme son père, le vieux Sigaudôs, était un homme avaricieux et mal commode, je n'osais pas lui demander la permission de parler à Germaine, par crainte d'un refus. Heureusement, il y a plus d'une manière de se déclarer à une fille; et, toute sage qu'elle fût — c'est elle qui me l'a avoué plus tard — la petite n'était pas sans se douter du sentiment que j'avais pour elle, et elle y était consentante. On se rencontrait à tout bout de champ, comme par hasard, on faisait un brin
nie causetle, on se regardait de loin, à l'église, pendant les offices. A la saison du pacage, quand Germaine était à garder ses vaches, et moi occupé comme aujourd'hui à promener mes étrangers dans la montagne, je trouvais toujours le moyen de lui dire le bonjour en passant, et. quand nous nous étions départis l'un de l'autre, je ne manquais pas de me retourner, aussi longtemps que je pouvais apercevoir sa mante brune ou son capulet rouge parmi le troupeau, dansl'eslibe de son père.
C'était peu de chose, ces rencontres; mais notre amitié s'en contentait, faute de mieux, et je me trouvai bien à plaindre, la Toussaint venue, quand il fallut y renoncer. C'est l'habitude ici, dès que le froid arrive et que les gens ne peuvent plus sortir leur bétail, de descendre hiverner à Gèdres, où il fait meilleur vivre, où l'on a le pain et les remèdes à portée, et la grand'routo devant soi, si l'on veut suivre les marchés de Luz ou d'Argelès. Seulement, comme il en coûterait trop d'emporter le foin qui se récolte dans la vallée, on laisse les bètes qui ne sont pas bonnes à vendre, avec làfénière bien garnie, et un des propriétaires se dévoue à rester là-haut pour panser le bétail de la communauté. Or, c'était Srgaudès, le père de Germaine, qui s'était chargé, celle année-là, de
garder les ramades d'ITéas; et à moins qu'elle ne vînt se confesser et communiera Gèdres pour les fêtes de Noël, je ne devais pas revoir ma bonne amie avant les premiers jours d'avril.
Si j'attendis impatiemment la Noël, vous le pensez; les amoureux sont tous les mêmes, et peut-être êtes- vous passé parla, vous aussi. Malheureusement la saison était trop rude pour que Germaine eût la fantaisie de descendre : bourrasque sur bourrasque. A Gêdres même, où la neige ne s'obstine pas d'habitude, il y en avait plus d'un mètre dans la rue. On n'entendait parler que de forêts emportées par l'avalanche, de voyageurs attaqués par des loups. La diligence qui monte, une ou deux fois la semaine à Gavarnie, n'avait pas dépassé Luz, depuis le commencement de décembre. Un moment, on avait eu des craintes pour les gens d'Héas. Le porteur, qui les ravitaillait de pain frais et de sel, avait été plus d'une quinzaine sans pouvoir arriver jusqu'aux granges. Et, quand il y arriva, les malheureux commençaient à souffrir du mal de la faim.
Cependant on s'amusait ferme, on festoyait à Gèdres. La jeunesse est la jeunesse, et les malheurs des autres ne peuvent rien contre la force du sang et la folie du plaisir. La saison le voulait d'ailleurs. On avait suffisamment peiné au
të PETITES GENS
temps chaud ; il était juste de se divertir en carnaval. Et en avant les bals du dimanche à la sortie des vêpres, en avant les joyeuses veillées où l'on chante les chansons d'autrefois en faisant sauter les crêpes de blé noir. Mes camarades s'en donnaient: mais moi je n'avais pas le cœur a la danse. Je pensais à Germaine. J'aurais voulu la rejoindre, faire la veillée avec elle, dans la maison triste, sous la neige. Je portais envie à ceux qui partaient de bon matin à Ja cueillette du menu boi1^. dans les hêtraies de Gamplong, aux chasseurs de martres qui montaient relever leurs pièges dans les éboulis des Glorietles. De là-haut, tout en dressant leurs traquenards, en assemblant leurs fagots, ils pouvaient voir, au lointain des défilés, fumer le toit de Germaine.
Je n'avais pas cette liberté. On était pauvre chez nous, et mon père, qui exerçait l'état de bourrelier pendant l'hiver, me gardait toute la journée près de lui, à tirer l'alêne ou à taper le cuir, à l'établi. Et je tapais et je tirais; mais je n'avais pas l'idée, pas même la main à la besogne. Mauvais ouvriers, les amoureux!
Si long qu'il me parut, le temps marchait. heureusement. L'hiver touchait à sa fin. Avec le change-lune de mars, le vent d'Espagne que nous appelons ici : la bataguère, s'était mis à
souffler. Les gens du village, encouragés par la douceur de l'air, s'occupaient à déblayer leurs devants de porte, à élargir les sentiers qui menaient, entre deux murailles déneige, à l'église, au four banal. Déjà, aux soleillées de l'aprèsr midi, les gouttières commençaient à chanter. C'était le dégel, c'allait être le printemps. Un beau matin, je n'y tins plus ; la folie me prit de revoir Germaine. A la première pointe du jour, avant que personne fût éveillé chez nous, je partis de mon pied pour Iléas.
La neige était encore assez solide pour me porter, et il y en avait une couche si épaisse, que je pouvais aller droit devant moi, sans m'inquiéter des trous ni des fondrières, comme sur une belle route de velours blanc. L'idée de retrouver ma bonne amie me soulevait, je marchais grand train, comme dans la facilité d'un rêve. La neige craquait sous mes pieds, et, d'en bas, des profondeurs, j'entendais monter la voix souterraine du gave, une voix changée, méconnaissable, qui avait l'air de venir de l'autre monde.
J'avais dépassé les maisons de Gèdres-Dessus, je sortais du chaos de rochers qui encombre les défilés de Camplong. Je m'arrêtai tout à coup. Pas bien loin de moi. de l'autre côté du ravin, Germaine venait à ma rencontre. Je ne l'avais
pas reconnue d'abord, à cause des pantalons d'homme qu'elle avait chaussés, comme font les femmes de chez nous quand elle- sont obligées de voyager dans la neige. Mais le corsage, le capulet? C'était bien elle. Elle s'était arrêtée, elle aussi, en m'aperce vant, et elle avait posé à terre le paquet — un paquet d'aspect étrange — qu'elle charriait sur ses épaules. Elle m'appelait maintenant :
— Pierre? Pierre?
Pourquoi sa voix me troublait-elle ainsi? Ce n'était pas un salut d'amitié qu'elle m'envoyait, mais un appel de détresse. En quelques enjambées, je fus près d'elle. Et alors, je compris. Pauvre Germaine! Le fardeau quelle traînait ainsi, la vaillante, c'était son père, son père mort, hélas! qu'elle avait entrepris de porter jusqu'à Gèdres. afin qu'on pût lui rendre les derniers honneurs et l'ensépulturer en terre bénie.
— Pouvais-je le laisser pourrir là-haut, le laisser dévorer peut-être la nuit prochaine par les loups de la Munia? m'expliqua-t-elle à travers ses larmes.
El elle me racontait en même temps le malheur ; comment, la veille au soir, en allant panser les vaches à la grange des Recoules, elle avait trouvé la grange renversée pur Pava-
lanche, et son père mort, asphyxié sous les débris. Elle l'avait veillé là, sur place, toute la nuit, au risque de périr de froid, et, aussitôt le jour levé, elle s'était mise en roule avec sa charge.
— Mais comment as-tu fait, lui demandai-je, pour le porter jusqu'ici? Le chemin est long et la pente glissante...
— Le bon Dieu m'a donné la force, me ditelle. Mais je ne sais pas si j'aurais pu arriver jusqu'à Gèdrcs. Le poids m'entraînait, à la descente. Vingt fois, j'ai failli tomber, m'abîmer sur les pierres...
— Heureusement me voilà, la rassurai-je. À nous deux, on sera plus forts. Souffle un peu, seulement, donne-toi l'aise de respirer. Tout à l'heure, on se remettra en route.
Elle s'était assise sur un rocher, moi près d'elle, le mort à côté de nous, douillettement allongé sur le linceul de la neige. Après la première minute de saisissement, je m'étais fait à ce voisinage. Du bonheur me venait quand même, de voir Germaine. Je ne l'aimais pas davantage, mais autrement que je ne l'avais aimée jusque-là. Je l'aimais et je l'admirais; j'admirais sa piété, j'admirais sa force. Brave fille! D'aussi courageuse qu'elle, d'aussi solide, il n'y en avait pas deux dans le pays. Heureux
celui qui l'aurait pour femme! Et, cet heureux, -nus doute, ce serait moi, puisque la seule difficulté qu'il y eut outre nous venait de disparaître. 11 était là, inoiïensit, inerte, le vieux Sigaudès, ce dur tâcheron, dont l'avarice faisait obstacle à notre amitié. Je le regardais à la dérobée, et il me semblait que cette âpre ligure, rassérénée par la mort, s'était faite plus indulgente. Pauvre Sigaudès! Les questions d'intérêt, les soucis d'argent ne l'inquiétaient plus; il me pardonnait d'être pauvre, il consentait maintenant. Je l'imaginais du moins et cette pensée me rendait plus confiant, plus hardi. La solennité de ce rendez-vous funèbre, ia gravité du silence autour de nous, dans ce désert de neige, au lieu de m'intimider, m'exaltaient, me déliaient la langue. Pour la première fois, j'osai dire à Germaine ce qu'elle avait deviné, ce qu'elle savait depuis longtemps. Sa mère était défunte; la mort de son père la laissait maîtresse de ses volontés, libre de sa personne. EUè n'avait qu'un mot à dire; elle le dit. Pieusement, tendrement, en présence du mort, nos mains se joignirent, nous nous fiançâmes...
.Nous louchions au seuil de l'hôtellerie d'Héas, au moment où le guide finissait de nous conter
son histoire. Il s'arrêta avant de prendre congé de nous, consulta l'horizon. Les étoiles brillaient liés haut, pressées entre les noires murailles des montagnes. Le vent se levait, un vent froid, imprégné de l'humidité des gaves, de l'haleine des glaciers. Les feuillages des frênes frémissaient doucement au-dessus de nos têtes, clans le silence nocturne.
— Le vent d'Espagne souffle; bon signe pour demain... pronostiqua l'homme en nous quittant.
Et longtemps après qu'il fut parti, sous le manteau de la cheminée rustique où se consumaient les souches odorantes des rhododendrons, plus tard dans le demi-sommeil de nos rudes couchettes adossées au grondement des cascades, la vision me poursuivit de la forte créature aperçue tantôt dans la fumée du crépuscule, droite sous sa charge d'herbes, et que je croyais voir maintenant, telle que son mari nous l'avait montrée, pliant sous son fardeau tragique, ou bien assise sur le rocher, émue de l'aveu des fiançailles, chaste et rougissante parmi l'innocence de la neige.
De son vrai nom, elle s'appelait Hortense Burgal, mais elle était plus connue à Génaros sous le diminutif de Burgaletle. C'était une vieille fille de trente ans — un grand âge poulies célibataires de campagne, orpheline de père et de mère, et qui vivait seule dans une pauvre maison, la plus pauvre et la plus petite du pays. Comme elle était contrefaite, l'épaule un peu de travers, ses parents l'avaient mise de Donne heure à la couture. Et maintenant, elle travaillait de son état, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, occupée du matin au soir à tailler, à coudre des chemises, à raccommoder le linge,
la grosse toile de ménage, sur laquelle s'usaient sos yeux, s'ébréchaient ses aiguilles et ses ciseaux.
Et celte vie durait depuis des années. Combien de chemises avait-elle cousues, la Burgalette? Combien d'aiguilles avait-elle cassées dans la toile de chanvre?
Les événements étaient rares qui, de loin en loin, avaient rompu la monotonie de ses journées. Encore ces événements élaient-ils arrivés h d'autres qu'à elle; la pauvre fille n'en avait eu que le contre-coup. C'est l'habitude, en effet, dans nos campagnes, où les allées et venues des gens, des amoureux surtout, sont constamment épiées par la malignité publique, que les couturières, obligées par métier de courir les champs, de fréquenter ici ou ailleurs, se chargent, quand elles sont d'humeur complaisante, des commissions des galants dans l'embarras. Les petits romans qui se nouent quelquefois, pas souvent! entre les beaux garçons sans argent et les héritières trop bien gardées, passent presque toujours par leurs mains. Comme les autres, la Iîurgalelte avait à l'occasion prêté ses bons offices à ces cœurs en peine. Au risque de mécontenter les parents, de perdre des pratiques, elle avait encouragé des coups de tête, elle avait ménagé des rendez-vous, Elle avait fait le guet au bord
du chemin, pendant que les amoureux -accolaient goulûment, derrière la haie.
Et ces aveux, ces caresses des autres, c'était tout ce qu'elle avait connu de l'amour. Avaitelle rêvé mieux? Sans doute. La passion est contagieuse. La lièvre de ses protégés avait dû la gagner plus d'une fois. Elle avait souhaité recevoir pour son compte les tendresses dont elle était la confidente ou le témoin. Elle avait espéré, elle avait attendu. Son tour n'était jamais arrivé. Les galants des campagnes ne sont guère pitoyables aux déchéances physiques. Des joues fraîches, une poitrine abondante, des reins solides sont pour eux les ingrédients nécessaires de l'amour. Ils n'entendent rien aux délicate de la coquetterie intérieure, aux nuances d'âme par quoi les infirmes essayent de faire oublier leur désavantage. Cette viande creuse ne les satisfait pas; ils s'en tiennent à l'autre. Bossue, indigente, la Burgalette était doublement vouée au célibat. L'âge venait d'ailleurs, aggravait sa disgrâce en caricature; le travail abîmait ses yeux, assez beau jadis, éraillés maintenant, brûlés par les veillées d'hiver dans la clarté dure du pétrole. La Burgalette en avait pris son parti, elle avait renoncé à plaire. Abandonnée des autres, elle s'abandonnait elle-même, elle négiigeait ces riens de parure, un ruban dans les
cheveux, une fleur au corsage, amorces naïves au désir qui passe. Quand il lui arrivai! de chanter, en poussant l'aiguille, une de ces romances qui racontent les joies et les chagrins d'amour, elle Laissait tomber la voix à moitié couplet, comme si ces choses ne la regardaient plus.
Pauvre Burgalette ! Elle n'avait même pas la ressource habituelle des \ieilles filles, l'occupa lion sentimentale où se dépensent, faute de mieux, ces cœurs sans emploi. La Burgalette n'était pas dévote. Elle se confessait, elle communiait à Pâques comme tout le monde, sans élan, sans chaleur. Même elle ne se privait pas, à l'occasion, d'exercer sa verve de bossue aux dépens des rats et des rates d'Eglise, du petit troupeau des Philothées, qui vivaient pendues à la soutane de leur pasteur, un prêtre hors d'âge, maniaque et grognon, avec un nez à tabac et une humeur qui se ressentait de ses rhumatismes.
Mais ces dispositions changèrent avec le nouveau curé qui vint s'installer à Génaros, quand le bonhomme prit sa retraite. L'abbé Moffrc était un jeune, un zélé, une àme de Dieu. Quelques mois lui suffirent [tour bouleverser la paroisse. Une mission prêchée par des capucins donna le branle. Ce fut comme une grosse les-
sive, un nettoyage à fond des consciences rurales depuis longtemps encrassées. Ces saints hommes enthousiastes et poilus firent des miracles. Le jour de la clôture, avant la messe, des ennemis de vingt ans se réconcilièrent devant l'autel, des bâtards retrouvèrent leur père, un faux ménage recourut au sacrement.
La Burgalette avait été des premières à se convertir. Au cours de sa tournée de visites, l'abbé Moffre avait frappé à sa porte, il s'était assis près d'elle, il avait laissé tomber de son cœur de piètre quelques paroles de bonté, de charité chrétienne. Et le cœur de la vieille fille avait été retourné. Elle s'était donnée à Dieu et un peu aussi à l'abbé Moffre. Confusion ingénue où elle ne cherchait pas à se reconnaître. Le surnaturel, c'était bien loin, c'était bien haut pour elle. Son élan s'arrêtait à mi-côte, à l'église, au confessionnal. Tout le temps qui n'était pas pris par son métier, elle le passait au pied de l'autel. Elle se levait plus tôt, elle se couchait plus tard pour y prolonger ses visites. Au travail, si son aiguille la piquait, elle offrait son sang a Jésus, et si l'envie lui venait de chanter, c'était, au lieu des romances d'autrefois, de- airs d'hymnes ou de cantiques. Et ses journée- s'enchantaient de observances. Elle était la fiancée, l'élue: les anges la portaient. Son corps même participait
à cette résurrection, à cet épanouissement de tout son être. Elle avait retrouvé les yeux, le sourire de ses vingt ans.
Cependant les fidèles de Génaros rivalisaient de zèle pour la maison du Seigneur. En attendant la construction du clocher pour laquelle une souscription était ouverte, ils s'éboursillaient pour renouveler le mobilier, le vestiaire de l'église. Les bourgeoises faisaient couper leurs belles robes de soie en étoles et en chasubles, le- jardiniers charriaient leurs plus beaux vases pour la décoration de l'autel, les indigents donnaient leurs journées gratis pour aider aux travaux. Et la couturière se creusait la tête — sa bourse étant vide — à chercher ce qu'elle pourrail offrir.
A l'école, chez les sœurs, elle avait appris à broder, et depuis, elle avait exercé son talent à de menus ouvrages, à un col, à un volant de jupe, destinés à sa toilette du dimanche. L'idée lui vint de broder quelque chose de plus important, une nappe d'autel, par exemple, ou mieux encore, une aube pour l'abbé Moffre. Quelle joie de travailler pour son confesseur, de contribuer de ses mains à l'éclat de sa livrée sacerdotale. Cette aube, ce serait un peu d'elle, de sa pensée, de son affection qu'il porterait sur lui, sur ses épaules, sur son cœur...
Tout de suite, elle se mit à l'ouvrage. Dès sa journée finie, aussitôt rentrée dans sa chambre, elle commençait la veillée. C'était au déclin de l'été, les nuits étaient encore tièdes; de sa fenêtre qu'elle laissait ouverte, elle apercevait, pardessus les toits et les vergers du village groupés sur la pente de la colline, la silhouette noire de l'église et du presbytère. Une lumière y brillait, éclairant le travail du prêtre, occupé à préparer un sermon, à méditer les Ecritures.
Et ces deux lampes allumées, ces deux pensées encore actives planant sur le sommeil du village, lui donnaient l'illusion d'un rendez-vous. Elle y puisait un surcroit d'ardeur, une exaltation de ses facultés, qui haussaient son adresse d ouvrière à des combinaisons d'artiste. Elle avait entrepris son travail sans plan bien arrêté^ se contentant de reproduire les ornements faciles, les fleurettes enfantines qu'elle exécutait au couvent. Puis l'ambition lui était venue ; au lieu des modèles de convention, elle s'était mise à copier les feuilles, les fleurs de son jardin, toute une guirlande de roses épanouies et au-dessus, les ailes éployées, un essaim d'oiseaux, de papillons. Ça n'allait pas tout seul en commençant; il n'y avait pas de tulle assez léger, de lil assez fin pour figurer ces pétales retroussés, fripés, ces ailes mobiles, frissonnantes. La brodeuse connut
les tâtonnements, les découragements de l'artiste aux prises avec son œuvre; elle fit, défit, refit encore. Le jour quelquefois la surprenait acharnée à finir une rose, à ébaucher l'aile d'un papillon; sa lampe qui s'éteignait l'avertissait de se mettre au lit. Et la broderie avançait à peine. Que faire? Puisque les nuits n'étaient pas assez longues, la Burgalette prit sur ses journées. Dès quelle avait quelques sous en poche, sa provision de pain pour plusieurs jours, elle lâchait ses pratiques, s'enfermait chez elle en tête à tête avec son aiguille. Et c'étaient des semaines entières de solitude enfiévrée, qui la laissaient hébétée, hors de la vie, absorbée dans son rêve.
Cependant les voisins, les voisines — les voisines surtout — s'étonnaient de ce bouleversement de ses habitudes, dont elle n'avait voulu, comptant faire une surprise à l'abbé Molfre, confier le secret à personne. Qu'avait-elle à veiller si tard, puisqu'elle avait cessé de travailler pour sa clientèle! Faute d'une explication naturelle qu'elles ne pouvaient pas deviner, ces bonnes âmes en inventaient une qui n'était point à son avantage. Cette lampe allumée toutes les nuits, à l'heure où les braves gens dorment, ne pou-
vait être qu'un signal convenu avec un amoureux. Lequel? La fenêtre éclairée en même temps au presbytère semblait nommer le coupable. Si invraisemblable qu'il fût, plusieurs crurent à ce mauvais roman, le colportèrent. Les favorites, maintenant en disgrâce, du curé défunt, troupe hargneuse et vipérine, profitèrent de l'occasion pour dauber sur le nouveau règne.
L'abbé Moffre fut-il informé de ces méchants propos, ou bien sa prudence de prêtre fut-elle mi<e en éveil par le zèle excessif de la Burgalette? Il ne tarda pas à changer d'attitude avec sa pénitente. Au lieu de l'encourager comme il avait fait jusque-là, il s'appliquait à la tenir à distance, il coupait court à ses e (fusions, quand il ne pouvait pas les éviter; il espaçait par ordre ses visites au confessionnal. Puis, comme ces mortitications ne parvenaient pas à la rebuter, comme elle revenait, affectueuse autant qu'un chien battu après chaque rebuffade, il lui signifia brusquement son congé, l'avertit d'avoir à chercher un autre directeur. En même temps il l'invitait, dans l'intérêt de sa santé et aussi de sa réputation, h ne pas continuer ces veillées tardives, suspectes à la malignité publique.
La couturière aurait pu se disculper d'un mot; elle n'osa pas. Une penserait l'abbé de ce travail entrepris pour lui sans son assentiment, de ce
cadeau qu'elle lui destinait? .Une pudeur lui ferma la bouche.
Et puis, à quoi bon se défendre? Cet ordre d'exil imposé par le prêtre, c'était pour elle comme une sentence de mort.
Sa première pensée en rentrant chez elle fut de détruire son ouvrage. Le courage lui manqua. Cette trame légère était comme tissée de ses sentiments et de ses rêves; elle se liait aux fibres les plus profondes de son cœur. Résolument, elle reprit son aiguille. L'aube était presque terminée; elle avait brodé les manches, le bas de la tunique. Il ne restait plus qu'à trouver un motif central, un sujet religieux pour le haut. Le crucifiement, l'agonie de Jésus entre sa mère et son disciple bien-aimé devait se présenter à l'esprit de la pauvre martyre. Et, sans doute, dans un autre moment, elle aurait reculé devant la témérité de l'entreprise; elle s'y jeta en désespérée, elle la poursuivit dans la fièvre jusqu'à l'achèvement, jusqu'au point final. Alors seulement, elle s'aperçut des ressemblances que, sans y prendre garde, elle avait données aux ligures de Marie et de Jean. L'extatique de Paihmos avait pris le menton volontaire, la lèvre mince de l'abbé Moft're, et Marie, c'était la Burgalette, reconnaissable. malgré la naïveté du dessin, à ses grands yeux dilatés par la douleur,
des yeux comme des urnes de tristesse d'où s'épanchaient des ruisseaux de pleurs et. de fait, de vraies larmes avaient mouillé plus d'une fois, les larmes si bien imitées par la brodeuse.
Ce travail sans relâche, à peine interrompu par quelques heures de sommeil, soutenu par des bribes de nourriture, avait épuisé les forces de l'infirme. Elle avait dû s'aliter avant la fin. La phtisie qui minait depuis longtemps ce pauvre corps mal venu, l'avait terrassée au premier assaut. La mort était proche. La Burgatelte la vit venir sans regret, presque heureuse à la pensée que la gravité de son état lèverait les scrupules de son confesseur, l'obligerait à lui rendre une dernière visite. Déjà bien bas, au seuil des grandes ténèbres, la malade se ranima pour l'extrème-onction. Des voisines secourables l'assistèrent, l'aidèrent à faire sa toilette do communiante, à parer la chambre. De ses mains défaillantes, la couturière déplia l'aube, l'étala bien en vue au pied de son lit — miracle de magnificence dont la beauté illuminait le pauvre logis. Que l'abbé Moffre, tout à l'heure, daignât l'accepter, qu'il consentit à la revêtir pour lui administrer les derniers sacrements, elle s'en irait récompensée au delà de ses mérites.
L'histoire de l'aube, en justifiant la Burgalelte
avait retourné la paroisse. La calomnie baissait la tête; on plaignait, on exaltait la diffamée. A l'appel de la clochette des agonisants, les portes -'ouvraient, les femmes, en foule, se joignaient au cortège. Au moment où l'abbé M offre, ayant endossé l'aube désormais légendaire, se pencha pour donner le viatique à la mourante, il y eut un attendrissement général. La couturière était heureuse. Son vœu était exaucé; il était revenu, il était près d'elle, l'ami, le purificateur de son à me. L'obstacle de la vie qui les avait séparés allait disparaître; c'était comme s'il avait disparu déjà. Les onctions des saintes huiles, les attouchements liturgiques, c'étaient les chastes caresses de leurs fiançailles. Quand le pouce de l'officiant, après s'être imprimé à son front, à >es yeux, arriva à ses. lèvres, son dernier souffle s'en alla dans un baiser.
— Et l'aube? qu'est-elle devenue? demandai-je à l'ami qui venait de me conter cette histoire.
.Nous poursuivions depuis le matin les perdrix rouges sur le penchant des coteaux boisés qui accompagnent le cours de la Baïse, et pendant que se rassemblait la compagnie dispersée par notre fusillade, nous nous étions assis, recrus
de fatigue, à la lisière d'un bois, sous le couvert d'un châtaignier. L'église de Génaros et son clocher neuf, taillé en bonnet de prêtre, selon la mode du pays, s'érigeaient juste en face de nous, de l'autre côté de l'étroite vallée. Les maisons du village s'égrenaient parmi les clos de vignes et les vergers de pommiers, au bord du chemin qui tombait à pic du haut de la colline. L'ancien logis de laBurgalette était le dernier au bas de la côte : une masure en terre battue, avec une fenêtre unique — la fenêtre où veillait la lampe de la brodeuse. Sa tombe s'allongeait, couverte de l'herbe d'oubli, dans le clos solitaire, au chevet de l'église, sous les croisées du presbytère. Et une mélancolie me venait à coDsidérer ces choses.
— L'aube n'est plus à Génaros, me répondit mon compagnon de chasse, en bourrant sa pipe. L'abbé M offre, qui s'entendait aux œuvres d'art, le saint homme ! à peu près aussi bien que moi à chanter la messe, n'avait aucune idée d'- ce que pouvaient valoir les broderies de la Burgalette. Notre député, M. B..., découvrit un jour, en tournée électorale, cette merveille qui traînait à la sacristie, parmi le pauvre vestiaire de l'église. Il en offrit un bon prix, bon pour lui surtout qui l'estimait à plus du double. Cinq mille francs! De quoi terminer la bâtisse du clo-
cher, devant laquelle reculait la parcimonie du conseil de fabrique. Le marché fut conclu sur l'heure. On m'a dit depuis que Mme la députée avait livré le chef-d'œuvre de la Burgalette à ses couturières. Si vous fréquentez l'hiver prochain chez les ministres, vous verrez sûrement l'aube désaffectée, montée en transparent, évoluer aux sons de l'orchestre, sur une robe de bal.
L'AFFUT AUX TOURDES
Bonne nouvelle : les tourdes sont arrivés cette nuit. Depuis le matin, leur cri d'appel, un piaulement aigu, n'a pas cessé de vibrer dans nos bois, à la lisière de nos vignes. Le froid les a mis en appétit; ils s'en donnent de picorer les lambrusques oubliées aux pampres qui rougissent, les baies d'aubépine qui vermillonuent à travers le lacis des branches effeuillées. Tout à l'heure, le jabot bien garni, ils iront en bande retrouver leur dormoir habituel dans les taillis des Brugucs. Le passage est abondant ; l'affût donnera cette année.
Cinq heures. Il est temps de partir. Le jour