LE DIMANCHE DE JEAN-PIERRE
Ses jointures craquent, ses poumons halètent, sa pauvre machine usée, détraquée, ne suffit plus à l'effort. Est-ce qu'il va demeurer là, en détresse? Il se raidit pourtant, il se hisse, il touche enfin au sommet. Le hangar l'accueille; il se laisse tomber sur une pile de planches, couchées à terre, le long du mur. Ce sont des madriers de chêne débiles depuis longtemps, prêts à menuiser. Tout en reprenant le souffle, Jean- Pierre les compte, les mesure de l'œil, en long, en large. Il a trouvé leur emploi.
— Que faites-vous là, père?
C'est Cypnen, qui rentre de la chasse.
— Tu vois; j'examinais ces planches. Tu as eu une bonne idée de les garder. Elles iront bien pour ce que je veux en faire : celle-là, plus large, pour le fond, les quatre autres pour les côtés et Je couvercle; avec les restes, on fermera les deux bouts. Il y a juste ce qu'il faut.
Cyprien a compris.
— J'y avais pensé, dit-il simplement. Mais qui sait à qui elles serviront? L'âge n'y fait rien; je peux passer avant vous.
— Non, non; c'est mon tour, et ça ne fardera guère. Tout à l'heure, en montant, j'ai cru que c'était la fin. Si nia caisse était prête, je m'en
irais plus tranquille. Et il y a bien pour deux journées de travail. Faudra commander Pierril.
— Justement, j'avais besoin de lui pour réparer la crèche: je lui ai parlé; il viendra demain.
— Et moi, je le surveillerai. Comme on fait son lit, on se couche, et, cette fois, je serai couché pour longtemps.
Depuis trois jours, Tarabel, le fusilier Justin Tarabel, est en cellule. On l'accuse d'avoir volé, pendant la nuit, le porte-monnaie d'un camarade. Lui proteste, et de fait, personne ne l'a vu; mais c'est tout comme. Tarabel est sous clef, et l'instruction suit son cours. Interrogatoire sur interrogatoire. L'accusé n'a pas le temps de souffler. Ce matin encore, l'adjudant est venu, et, après l'adjudant, le capitaine.
Le capitaine s'en va; Tarabel s'allonge sur le lit de camp, il appuie sa tête au traversin de bois. Il songe. Il revoit l'acte : le porte-monnaie tombé de la poche du permissionnaire ivre, qui
se déshabille à la hâte, qui s'endort. Et lui aussi voudrait dormir: ii ne peut pas. L'argent le fascine, si près de lui, au pied de son lit. Il n'a qu'à allonger la main, — il l'allonge. — à vider le porte-monnaie. — il le vide, — à le replacer où il était, — il le replace... Le coup est fait. Et la tentation, le geste, tout cela n'a pas duré plus de temps qu'il n'en met à se souvenir.
Le voleur n'a pas réfléchi avant: après, il ne réfléchit pas davantage. Il en est encore à l'ahurissement de la première minute; l'instinct qui l'a poussé à prendre l'argent lui commande maintenant de nier sa faute; il niera, il protestera jusqu'au bout. Et ce n'est pas si commode qu'on pourrait le croire. Tout à l'heure, pressé, harcelé de questions, il a failli céder; l'aveu était au bord de ses lèvres. 11 a dû se raidir, serrer les dents; s'il avait parlé, il lâchait tout.
Le danger est passé; Tarabel se détend un peu: il rêvasse, il écoute. Un chariot grince dans la rue; une compagnie rentre au quartier, tambours battant, après une marche d'éprouvé. Puis c'est un cri d'hirondelle, un cri de joie éperdue qui tombe du ciel, par l'ouverture de la lucarne. Les hirondelles sont revenues!
Sans doute, elles bâtissent leurs nids, là-bas, au village. Les hirondelles! Elles glissent entre
les pruniers en fleurs, dans le verger; elles frôlent la pâleur des seigles qui ondulent dans la plaine herbeuse. Images de joie qui finissent brusquement en angoisse. Le père, la mère, que font-ils maintenant? Les mauvaises nouvelles voyagent vite. Ils savent où il est, ils se désolent... à moins qu'ils ne soient déjà en route vers la caserne.
Tarabel écoute, et des pas montent l'escalier; la porte s'ouvre... Ils sont là! Une lettre du capitaine les a renseignés; ils sont partis au plus vile. Très humble devant l'épaulette blanche de l'adjudant, le père a demandé à voir son (ils.
— Justin Tarabel, de la sixième? Parfaitement. En cellule pour vol, c'est bien ça? On va vous conduire. Et tachez de le secouer un peu, c't' individu. Têtu comme une mule, le bougre! Veut pas avouer. Tant pis pour lui! On lui en fera manger de la prison!
— Et s'il avoue? interroge la mère.
— S'il avoue, ça ira plus vite d'abord, et puis, on ne sait pas; p't'ête ben qu'ça finira mieux. Ceusse qui n'avouent pas, vous comprenez, on leur y colle le maximum. Et ahi donc!
— 11 avouera, notre Justin; si c'est lui qui a
pris T argent, il avouera bien sûr! affirme la mère.
— A la bonne heure! Ce que je vous en dis, c'est dans son intérêt, à c't' êfant! Allez, marchez; je vas avec vous.
Sur le seuil de la cellule, l'adjudant s'est effacé. Le père entre, et la mère après lui, dans l'ombre.
En les apercevant, le premier mouvement de Tarabel a été de se reculer, de s'aplatir contre le mur; il s'y enfoncerait s'il le pouvait.
Le regard en dessous, la tête basse, il est là, le petit paysanneau, pareil à une bête en cage, prête à mordre qui l'approche. Ni père, ni mère, il ne connaît plus personne ; il est butté ; d'avance il fait tête aux affronts. Inutile de se fâcher contre lui, il répondrait mal. Il vaut mieux l'amadouer ; on verra ensuite.
— Te voilà enfermé, petit! à l'abri des coups de soleil! Eh! Eh! il n'est pas beau ton logement. Pas une chaise pour s'asseoir... Ta mère est là, tu sais. Tu ne veux pas lui parler, à cellelà non plus? Que t'a-t-elle fait? Allons, entre Toinette; tu n'as pas besoin qu'il t'invite, je suppose...
Elle entre, elle va vers son Justin, les bras ouverts.
Lui, rien; pas une parole, pas un geste : la ligure, l'attitude d'un étranger, presque d'un ennemi.
— Justin, mon Justin!
Elle se jette sur lui; il résiste ; du coude, des mains, il l'écarté. C'est une vraie lutte où la tendresse, à la fin, est la plus forte. Au premier baiser, le malheureux est vaincu. Il se laisse aller dans les bras qui l'attirent, qui l'étreignent. Le régiment, la cellule, il a tout oublié. Il est redevenu le bon petit garçon qu'il était il y a trois mois, avant la caserne, l'enfant sage, l'enfant docile. Elle n'a pas besoin de le presser beaucoup, la maman, pour lui tirer les vers du nez. C'était si lourd à porter, ce secret. Très vite, sans relever la tête, il raconte : « Le portemonnaie était tombé; je l'ai ramassé. Histoire de m'amuser un brin, de payer deat tournées aux camarades. L'argent, je l'aurais rendu plus tard, quand j'en aurais reçu de chez nous. »
Explication insuffisante pour le conseil de guerre. Mais la mère s'en contente.
— Pauvre petit! Je le savais bien, moi; j'en étais sûre que tu n'étais pas un voleur. Et, se tournant vers son homme : c'est ta faute, ditelle. Combien de fois te l'ai-je dit? Et toi, tu ne voulais pas m'entendre, Oui, c'est ta faute; le
malheur ne serait pas arrivé si tu avais envoyé de l'argent à Justin.
Le père s'excuse :
— Nous avions la taille en retard à payer au collecteur. Et l'année est mauvaise. Comment faire? Depuis que Justin est parti pour le sort, nous avons été obligés de prendre un homme à sa place pour travailler les terres. Quarante sous par jour! On ne m'a pas enseigné le moyen de faire de l'argent avec les dents...
— Dix francs de plus ou de moins ! nous n'aurions pas élé plus pauvres. El le petit ne serait pas où il est.
— Il n'y restera pas longtemps; ne te tracasse pas, Toinette. Pour une but ise d'une pistokî, on ne va pas le laisser moisir en prison. On était fâché contre lui, parce qu'il ne se décidait pas à avouer; à présent, les chefs caleront doux; l'affaire s'arrangera .
Justin hoche la tête. Il n'est pas si sur que ça, lui. de l'indulgence des chefs. Le Code militaire ne plaisante pas. Mais ça l'a soulagé quand même, de parler. La lutte est finie, la lutte mauvais»? qu'il soutenait depuis trois jours contre les autres et contre lui-même. Maintenant qu'il avoue, on le laissera tranquille. L'instruction, Les débats, ça ne le regarde plus. Il n'a qu'à patienter en attendant la décision des. juges. Et
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puis, la présence des siens le réconforte; tant qu'ils sont là, près de lui, il lui semble qu'il ne peut lui arriver rien de mal. Les vieux sont un peu rassurés, eux aussi. Assis tous les trois sur le lit de camp,. Justin au milieu, appuyé à l'épaule de sa mère, ils causent, ils parlent de la foire, des récoltes.
Les pruniers ont un peu souffert de la gelée, mais les pêchers sont couverts de fleurs; et la vigne commence à débourrer. Tout irait bien sans la pluie, qui a détrempé les guérets. C'est comme de la boue. Impossible, explique le père, d'ensemencer le maïs.
Ils bavardent, et dans le corridor, derrière la porte, l'adjudant s'impatiente. Le maïs, les labours, ça ne l'intéresse guère, lui, le rengagé, le vieux brisquard. Maintenant qu'il a ce qu'il voulait, qu'il tient l'aveu, il ne pense qu'à se débarrasser au plus tôt de ces gens-là.
— Assez causé, vous autres, intervient-il brusquement. Allons, il est temps de déguerpir.
— Déjà! soupire la mère.
On s'embrasse, on se quitte. La clé tourne dans la serrure. Les vieux descendent l'escalier, le cœur gros de la séparation.
— Pas vrai, que vous ne le retiendrez pas
longtemps, monsieur l'adjudant? s'informe le père. Vous l'avez entendu; il n'est pas si fautif que vous le pensiez, notre Justin. C'est que, vous ne nous connaissez pas; nous sommes de braves gens. Demandez à qui vous voudrez, au maire, au curé, les Tarabel n'ont jamais fait tort d'un liard à personne. Vous pouvez dire ça de ma part au capitaine, au colonel. Justin a eu un mauvais moment; mais c'est un honnête garçon.
— C'est bon, c'est bon..., ronchonne l'adjudant, qui a repris son air de service, un air pas tendre.
Et la mère insiste !
— Pensez-vous qu'on le laissera sortir pour le congé de Pâques? Il aura besoin de se refaire après cette secousse, le petit. Il a bien mauvaise mine, et il doit être mal nourri en prison. Ah! s'il pouvait venir manger l'omelette de Pâques avec nous!... Avec vous aussi, monsieur l'adjudant. C'est dit... vous viendrez tous les deux...
Les vieux s'en vont. Et l'adjudant ricane dans sa moustache, dans sa grosse moustache parfumée de rogomme et d'absinthe :
— L'omelette de Pâques! Elle est bonne,
celle-là, avec son omelette. Comptes-y, qu'il la mangera. Et salée encore! Maintenant qu'il avoue, son compte est clair. Enfoncés, les paysans !
Le brouillard nous investit depuis quelques jours; la planète finit à trois pas; un arbre qui s'égoulte en larmes pesantes sur la litière des feuilles pourries, des plantes défuntes à demivêtues de givre, blanches et noires comme dos verroteries de cimetière, un squelette de broussaille où piaulent des oiseaux hérissés, roulés en boule, la lisière d'un champ où du blé grelotte, mortifié par le gel, çà et là une silhouette confuse qui s'ébauche dans le gris, l'ombre d'un paysan qui manie le fantôme d'une bêche, c'est tout l'horizon de mes promenades. La rivière engourdie, presque morte, a pris des apparences
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de Slyx, avec les cadavres de feuilles qu'elle charrie, avec les saules qui se penchent éplorés s»r l'eau sans reflet. D'où vient-elle? cette eau, où va-t-elle? Elle sort de l'ombre, elle se perd dans le mystère. Des cris rauques de canards siffleurs sortent de l'invisible; ils planent un moment, ils se perdent dans le silence. J'hésite au seuil de ce pâle royaume. Qu'y a-t-il derrière ce voile, cette souple prison qui s'ouvre à mesure que j'avance et se referme sur mes pas? J'hésite cl le spectacle change. Un disque blanc, d'un blanc de métal, luit tout à coup, suspendu au plus épais de la nuée. Le soleil lutte, le brouillard recule : c'est pendant quelques minutes une fuite éperdue de vapeurs qui se déchirent, qui se Jissolvent, qui se reforment. Des lambeaux d'azur, d'un azur infiniment léger, infiniment lendre, se révèlent; des fragments de paysage, un bouquet de chênes, un rayon de vigne flottent, comme des visions irréelles, dans le cadre mouvant qui s'élrécit, s'amplifie, s'étrécit encore. Visions brèves! Le disque pâlit, s'éteint, la lumière s'obscurcit, la prison se referme. Elle ne se rouvrira pas d'aujourd'hui.
Pour lui échapper, j'évoque les anciens hivers, les hivers lumineux de mon enfance; un hiver surtout. Une épidémie de rougeole avait licencié
le collège, m'avait gratifié de vacances imprévues. C'était aux environs de Noël, autant qu'il m'en souvienne. Semaine exquise! L'automne, cette année-là, ne voulait pas finir. L'arrièresaison se prolongeait en lente agonie. Les arbres avaient gardé leurs frondaisons à peu près intactes. A peine si, plus délicates, les feuilles des peupliers avaient quitté les branches, semant une jonchée d'or pâle sur le velours vert des prairies. Légèrement roussis par les gelées matinales, les bois gardaient leur mystère, les bordures de chênes qui divisent les héritages abritaient du vent de bise la verdure tendre des jeunes blés.
Cependant, toutes les récoltes étaient rentrées, gaulées les noix et les châtaignes, raflés les derniers fruits sauvages, les nèfles, les sorbes dont la maturité violette se confond avec le deuil des taillis. Il n'y avait plus rien à glaner dans les bois, le long des chemins où je promenais mes vagabondages. Que faire, alors? Admirer, contempler? Ces plaisirs n'étaient pas de mon âge; ils ne contentaient pas ma folie d'agir, mes goûts de flibuste et de maraude. La chasse me tentait; mes jambes n'étaient, malheureusement, pas assez longues, pour emboîter le pas à mes grands frères qui, levés à la pointe du jour, arpentaient les guérets à la
poursuite des lièvres et des perdrix. La pêche? A [a bonne heure; mais la saison était passée; je le croyais du moins. Demi-campagnard, citadin par force pendant dix mois de l'année, je n'avais encore que des notions incomplètes sur la vie rustique, sur les mœurs des plantes et des bêtes. Je pensais que, les vacances finies, les premiers froids venus, les poissons n'avaient rien de mieux à faire que de plonger dans la profondeur de leurs retraites, d'hiverner là, dans la tiédeur de la vase, hors de la portée des lignes et des appâts. Ma surprise fut grande le jour où, m'étant hasardé à suivre les chasseurs en quête de sauvagine à travers les ramiers, (plantations de peupliers) et les îlots de la Garonne, notre toute proche voisine, j'aperçus des pêcheurs, roseau en main, jetant et relevant leurs lignes sur les berges. Et leurs prises, je pus m'en assurer, n'étaient pas négligeables; des perches, des brèmes qu'on appelle aussi des platusses, frétillaient dans leurs paniers.
Le lendemain, sans plus tarder, je descendis à mon poste habituel, en face de l'îlot de Bigorre, au confluent où le petit bras — la gaure — après s'être jouée comme une rivière de parc entre les saulaies et les plantations de carolins, vient se perdre dans la masse torrentueuse du grand fleuve. Excellent coup, l'été, aux eaux
basses, quand la gaure, à peine alimentée en amont, se déverse en un paisible estuaire, sur un lit d'arène, favorable aux ébats des anguilles et des goujons. Mais avec les pluies de l'automne la scène avait changé. Le sable emporté par les crues avait fait place à de grands fonds tumultueux, agités d'impérieux tourbillons, 011 luttaient les courants contraires. Ma pauvre ligne d'écolier, lestée d'une plombée minuscule, flottait à la dérive, avalée ou vomie par la spirale des entonnoirs, accrochée à la chevelure des algues, des sagittaires, nouée et dénouée selon le rythme des remous.
Impossible de travailler proprement dans la bataille de ces gouffres. J'avais beau monter ou descendre le bouchon, renouveler les amorces, rien ne venait. Découragé j'avais fini par abandonner ma ligne au fil de l'eau; les poissons se prendraient tout seuls, s'ils voulaient. Allongé, je serais mieux pour les attendre.
L'herbe sentait bon autour de moi; rt faisait tiède; le soleil, qui penchait déjà vers le couchant, envoyait à travers la colonnade grise des peupliers des rayons jaunes qui se posaient en caresse sur l'herbe molle, fléchissante, comme fatiguée de vivre. En face, de l'autre côté de la gaure, des saules s'élançaient en bouquets, masse légère, ondulante, docile aux volontés de l'air.
A gauche, c'était la nappe étalée du tleuve, la palpitation de cette vie mystérieuse qui s'en allait iï longues tirées, cédait à l'attrait de la pente. IV ce côté, l'eau remplissait tout l'horizon; des îles la peuplaient, des bancs de sable émergeaient cà et là, des déserts de galets bordaient la berge opposée, si lointaine qu'à travers la coupure des palissades on distinguait à peine la perspective des ramiers, la fumée des chantiers établis dans les ventes. Et ces choses m'apparaissaient fragmentées, coupées par la proche dentelle des herbes, des renouées, des menthes qui frôlaient mes cheveux, chatouillaient mes lèvres.
Un point bientôt arrêta mon regard, fixa mon attention. C'était, pas loin de moi, à la pointe d'un roc, la silhouette d'un pêcheur, posté au bord de l'eau dans une attitude de héron à l'affût. L'homme ne m'était pas inconnu. On l'appelait la Loutre, sans doute à cause de ses prouesses de preneur de poissons, peut-être aussi à cause de sa casquette à oreilles pendantes, (fii" il avait confectionnée de ses mains avec la peau d'un de ces amphibies, un concurrent dont il avait débarrassé la rivière. C'était un être taciturne qui vivait comme un sauvage dans une hutte abandonnée par les scieurs de
long à la lisière des ramiers de Bigorre. La pêche était son unique gagne-pain. Elle le nourrissait d'ailleurs amplement. Quand il en avait plus que sa suffisance, il allait vendre le superflu dans les villages riverains de la Garonne. Le vendredi, jour maigre, les ménagères voyaient arriver la Loutre avec un panier grouillant selon la saison de brèmes, de perches ou de cabots. C'est au cours de ces tournées, quand il s'arrêtait chez nous, que je l'avais aperçu. Ses stations étaient brèves. Contrairement à l'usage des campagnes où les déballages des colporteurs, les haltes quotidiennes du facteur rural s'accompagnent de bavardages sans fin, arrosés, pour humecter les langues, d'une goutte de vin pur, les visites de la Loutre se passaient en pantomimes.
11 négociait par gestes, approuvait ou refusait d'un signe de tête, énonçait ses chiffres avec ses doigts. Muet comme ses poissons. L'accueil qu'on lui faisait, il faut bien l'avouer, n'était guère encourageant. Etait-ce que l'individu ne payait pas de mine, hirsute et loqueteux comme un trimardeur, avec un air en-dessous, une de ces figures qu'on n'aime pas à rencontrer au coin d'un bois? C'était cela et autre chose encore : une histoire peu flatteuse; laquelle? je ne le savais pas au juste, mais enfin une vilaine his-
toire, un malheur, comme disent nos paysans, et cette légende le précédait, le suivait, quand la porte avait claqué en insulte sur ses talons.
Tel quel, je l'admirais, je l'enviais ce jour-là. Quel secret pouvait bien avoir ce diable d'homme, quel appât pour amorcer les poissons à tout coup? Ma curiosité croissait à chaque nouvelle prise, et avec la curiosité la tentation, la volonté bientôt d'aller voir comment il opérait. Le chemin pour arriver jusqu'à lui n'était pas des plus commodes. En aval de la gaure, la berge se dressait en falaise rocheuse. A peine si une marge étroite de tuf, mordue, ébranlée par l'assaut du fleuve, séparait les roches surplombantes des gouffres de la Garonne. Il fallait le pied infaillible, l'expérience de la Loutre pour se hasarder sur ces pentes dangereuses. Vingt fois, je faillis glisser, faire le plongeon, sans que le pécheur, qui me regardait venir, intervint d'un geste d'avertissement ou de secours. Mon idée était de l'interroger en passant, de surprendre ses procédés, et d'aller plus loin les mettre en pratique. Mais, une fois arrivé près de lui, force me fut de prolonger le tête-à-tête. Le sentier se perdait au delà, immergé par le fleuve; la falaise au-dessus se haussait en muraille, et le courage me manquait, à peine
en sûreté, de reprendre le mauvais chemin qui m'avait conduit à cette impasse.
Jetais là, un peu embarrassé de ma personne, ne sachant quoi dire à la Loutre qui, les yeux plantés sur le bouchon de sa ligne, ne bougeait pas plus qu'un terme.
— Paraît que ça mord, aujourd'hui: la perche donne, m'informai-je à la fin.
Four toute réponse, le pêcheur souleva le couvercle de son panier.
Ce fut une vision éblouissante d'écaillés d'argent, de nageoires roses, un fouillis où dominaient le dos zébré des perchas, le ventre plat des brèmes.
— Là-bas, continuai-je, je n'avais pas une piquée. Alors, je suis venu. Ça ne vous ennuie pas de pécher se»l?
La Loutre haussa les épaule- :
— Des camarades? merci, grommela-t-il à demi-voix, entre les dents. Des jaloux qui viendraient ensuite empoisonner mes coups, y jeter des broussailles pour accrocher mes lignes...
— Et qui vous prendraient vos secrets... complétai -je.
Le pécheur laissa échapper un gloussement étouffé, une sorte de ricanement intérieur. Sa figure s'éclairait en même temps, la malice lui déliait la langue :
— Mes secrets? On vous a dit que j'avais des secrets. Je voudrais bien savoir qui. Quelque imbécile sans doute. Que vous le croyez, vous, passe encore; vous êtes jeune, vous n'avez pas la connaissance. Mais les autres, tous ces badauds qui sont là à me regarder comme on regarde un charlatan en champ de foire, ils me font rire. 11 y en a qui m'ont offert de l'argent pour que je les enseigne... De bons yeux, de bons outils graissés avec de l'huile de patience; le voilà, mon secret. Et puis, faut être né là dedans; faut avoir barboté dans l'eau quand on était tout petit. Chacun son métier, voyez-vous. Tous ces farceurs-là, qui viennent bricoler le di manche, histoire de tuer le temps, s'y entendent à peu près autant que moi à chanter la messe. Feraient mieux de jouer la manille au café que de venir ici, me voler mon pain. C'est bien assez des ràtles que font, chaque jour, sous mon nez, ces avale-tout de fermiers avec, leur nouveau trémail : un filet de 200 mètres de long ! Quand ils le reliront, c'est comme s'ils mettaient la rivière dans leur poche. Canailles, va ! Ah! si je les tenais, si jamais ils me tombaient sous la main, les salauds, je les enverrais boire un coup. Ils engraisseraient les carpes au lieu de les prendre!
J'écoutais, stupéfait, de cette explosion de menaces.
Pas commode, décidément, l'individu! Les yeux lui sortaient de la tête, ses poings se crispaient comme s'ils broyaient de la chair vive, et ce casque en poil de bête qui se hérissait sur son front! Je n'étais pas rassuré. La Loutre s'en aperçut; sa colère tomba.
— As pas peur, mon garçon, dit-il avec une douceur dans son brusque tutoiement. Sois tranquille; je ne t'en veux pas, à toi, ce n'est pas ta faute si l'on fait des misères à la Loutre. 11 y a longtemps qu'on m'embête, vois-tu. Sept ans à Cayenne pour commencer. Et pourquoi? Parce que je demandais le droit au travail, la terre aux paysans, la justice enfin! Ils m'ont pris, ils m'ont embarqué. J'avais une femme, un enfant. Quand je suis revenu, personne. La maman, le petit m'attendaient, logés aux frais delà commune, au cimetière. Joli retour! Mais patience! Tout n'est pas fini. Un jour viendra peut-être... Ce jour-là, tu entendras parler delà Loutre; j'ai un comptée régler avec deux ou trois individus; ils auront de mes nouvelles. Vive la Rouge! nom de Dieu! allons, petit, tu ne comprends pas? ça ne fait rien. Tu vas crier avec moi, et qu'on t'entende : « A bas l'empereur! Vive la Rouge ! »
Je criai; ma voix s'étranglait dans ma gorge, Heureusement, une piquée fit diversion; aussi-
tôt le bouchon en danse, j'oubliai d'avoir peur, la Loutre ne pensa plus à la politique. En un tour de main, le poisson fut ferré, mis au panier : une perche d'une livre. D'autres suivirent, un cabot, une brème, un barbillon. La passion de la pêche m'avait repris.
— Si j'essayais, moi aussi? demandai-je timidement au camarade.
Le vieux me toisa d'un regard, toisa ma ligne.
— Mauvais outils! prononça-t-il. Le roseau est trop court, la ligne est faible. Que veux-tu faire avec ça? C'est bon pour prendre des poissons rouges dans un bocal. Vas-y tout de même si ça t'amuse...
J'amorçai, je lançai ma ligne à bout de bras, si loin qu'elle pouvait aller; silencieux et fervent, j'attendis. Calme plat; pas une touche en trois quarts d'heure.
— Je crois que c'est fini de rire aujourd'hui, signifia la Loutre. Nous pouvons plier boutique. Le soleil descend et la rivière monte. La neige a fondu ces jours-ci dans la montagne; l'eau charrie du limon. Et le courant augmente. Mauvaise affaire pour les brèmes qui se plaisent en eau calme. Elles vont se réfugier dans les dormants de la Mouline. Sans compter que la crue pourrait bien nous couper la retraite. Allons! oust!
Tout en pliant sa ligne, le pêcheur regardait du côté des éboulis à travers lesquels je m'étais, tantôt, frayé un passage. La Garonne les avait déjà recouverts en partie. La bave des remous les investissait lentement.
— Eh! eh! on aura du mal à s'en tir<T, conclut la Loutre, en hochant la tête. Attention. petit! regarde bien où tu passes.
Le panier au bras, le roseau à la main, le camarade avait pris les devants.
Je le suivais anxieux. La nuit arrivait; dans le recueillement du crépuscule, la rumeur du fleuve montait, assourdissante. Du lieu, de l'heure, du singulier tète-à-tête, une frayeur me venait, qui paralysait mes mouvements. Arrivé devant un mauvais passage, une érosion à pic avec tout juste la place pour poser le pied, j hésitais à me lancer; la Louhe m'enleva à brasle-corps, d'un geste brusque, brutal presque. Qu'allait-il faire de moi? Il me posa délicatement sur l'herbe. ?sous étions hors de danger, en bonne route, désormais.
— Merci, la Loutre.
Le bonhomme riait.
— Avoue que tu as eu peur, tout à l'heure, quand je t'ai empoigné. Tu croyais que je te voulais noyer, sans doute... Ce que c'est que d'avoir mauvaise réputation! Allons, bonsoir,
petit. Tu n'as plus besoin de moi présentement. Tu vas retrouver ton papa et ta maman, et la bonne soupe, et le lit chaud où tu dormiras la grasse matinée. Moi je vais coucher à mon hôtel, là-bas, au bord de la Garonne, un hôtel sans fenêtre, sans cheminée, sans lit : l'hôtel des Mille-Puces! Que dis-tu de renseigne?
Je partais, la Loutre me rappela.
— Eh bien! et Ion poisson, tu ne veux pas le prendre ?
— Mon poisson! Il est dans la Garonne; je l'y laisse.
— Tu oublies que je suis un partageux. La pêche n'a pas été mauvaise aujourd'hui, il y en a pour tout le monde. Tiens... encore celle perche, encore ce barbillon. Et demain, si tu en as fantaisie, viens me retrouver au coup de la Mouline. Je le ferai voir des brèmes...
Comment remercier la Loutre? De la monnaie je n'en avais pas lourd dans mon gousset, et, tel que je le connaissais, ce sauvage aurait été capable de me la jeter à la figure. Je lui tendis la main. Il la prit goulûment, la serra dans sa patte velue. Nous nous quittâmes.
Mes perches firent merveille à la maison. Mais je ne dis pas de qui je les tenais, je ne me vantai pas des générosités de la Loutre. L'individu n'était pas en odeur de sainteté chez nous. On
me reprocherait d'avoir lié connaissance avec lui; peut-être me défendrait- on de le revoir.
Et si peu fixé que je fusse moi-même sur son compte, partagé entre un reste de frayeur et un commencement de sympathie, j'étais bien résolu à le rejoindre le lendemain au rendez-vous de la Mouline.
Une pluie malencontreuse me retint ce jour-là à la maison. Puis ce fut, plus malencontreux encore, un avis du principal, qui me rappelait au collège. Adieu la Loutre! adieu la conquête des perches et des barbeaux ! La route que je devais suivre pour me rendre au chemin de fer et, de là, au chef-lieu, traversait la Garonne. Du haut du pont suspendu, je cherchai inutilement à découvrir le long de la rive gauche, théâtre habituel de ses prouesses, la silhouette du pêcheur de Bigorre. La Loutre n'était pas là, ni personne. La rivière était déserte. Pas une barque sur l'eau, pas un pêcheur sur les berges. En quelques jours, la Garonne avait pris son aspect d'hiver. Le vent de bise la cinglait d'aval en amont, la plissait de petites vagues en révolte qui luttaient contre la poussée du courant. Les feuilles arrachées des peupliers et des saules s'abattaient en essaims sur cette nappe mou-
vante; serrées en grappes, elles s'en allaient lentement à la dérive, pareilles à des îles d'or. Au fond, sur la pâleur lumineuse du ciel, les peupliers de Bigorre se dissolvaient en fumées.
Je les revis, ces peupliers, quelques mois plus tard, aux vacances de Pâques, en pleine efflorescence printanière. La verdure s'éveillait, courait en buée verte à la cime des branches; partout les bourgeons éclataient, semaient sur l'herbe naissante leurs capsules qui fleuraient lu résine et le miel. La rivière aussi s'animait, recommençait à vivre; les aloses, les cabots jouaient dans l'eau tiédie par le soleil; des colonies de brignes flottaient immobilisées dans le rêve du frayage. La Loutre n'était plus là pour les taquiner. Les bergers de Bigorre l'avaient trouvé mort un matin dans sa hutte, mort comme un réfraclaire, sans prêtre et sans médecin. La hutte elle-même, après avoir servi de refuge pendant quelques années aux chasseurs qui s'y anuitaient en attendant l'heure de l'affût aux canards, a été emportée par la grande inondation de 1875. Et ces choses sont déjà lointaines. A part quelques contemporains, quelques fervents de la ligne, qui, entre deux piquées, commémorent ses prouesses, personne dans le pays ne se souvient de la Loutre.
C'est la nuit, dans le causse : une nuit d'été, radieuse, éphémère. A peine si, dans cette saison, les travaux des champs s'interrompent pendant quelques heures. On a travaillé tard à la ferme; jusqu'à la dernière pâleur du crépuscule, on s'est agité sur l'aire blanche, autour de la gerbière entamée déjà, écornée par les battaisons. Après le souper, longtemps encore, des musiques ont traîné dans la moiteur de l'air : chansons de moisonneurs, stridements de cigales. Et tout cela est tombé peu à peu. Le silence s'est fait. Il plane sur la maison endormie, il règne sur les frondaisons grêles du verger,
sur le désert blond des éteules. La terre, crevassée par la chaleur du jour, respire, abandonnée à la caresse des souffles nocturnes.
En bas, cependant, au pli de la combe qui descend en pente douce vers la rivière, dans les prairies étroites, enfermées entre les hautes murailles des peupliers et des frênes, des carillons légers courent au ras de l'herbe, se répondent à travers les cloisons de feuilles, d'un pâturage à l'autre. Ce sont les sonnailles du bétail, des bœufs et des vaches que les gens du causse mènent pacager la nuit, aux heures fraîches, quand les mouches dorment, quand l'herbe humectée par la rosée se fait plus appétissante. Des bouviers les gardent, abrités dans leurs guérites de pierres, allongés à terre, roulés dans leurs limousines, le feutre rabattu sur les yeux.
Jousep est là, chez lui, dans son pré, avec le bétail de la ferme. Les jambes croisées, appuyé du coude sur son bâton de berger, il regarde faire un moment les vaches qui boivent l'herbe à Larges lappées. Puis, parce qu'il est jeune et qu'il a trimé au battage depuis le matin-jour, yeux se ferment, ses genoux fléchissent, il se laisse aller dans l'herbage, il s'endort dans la bonne odeur des menthes foulées par les ani-
maux : un sommeil sans rêves, comme celui de la Guinette et de la Caillole, des deux vaches qui. déjà lasses, bientôt repues, s'agenouillent près de lui, s'endorment à leur tour. A quoi rêverait-il, le petit? L'amour ne le tourmente pas encore: il est sans regret et sans désir. Sa petite àme insouciante s'exhale en un souffle régulier, paisible. Jousep dort, les vaches ruminent, et là-haut, dans l'étroite ouverture qui plafonne entre les bordures des arbres, les étoiles bienveillantes les regardent.
Combien de temps a-t-il reposé ainsi, le bouvier? Quand il s'éveille, rien n'a changé; c'est la nuit encore, c'est le silence. La prairie, à ses pieds, s'allonge, alcôve obscure, entre les rideaux frémissants des feuillées ; les vaches accroupies, figées dans le sommeil, émergent du lac noir de l'ombre. Seules, dans le décor immobile, les étoiles ont bougé un peu, les constellations penchent, avertissent le bouvier de la fuite des heures.
Soulevé à demi sur le coude, il observe, il écoute. Comme tout est léger, délicat, autour de lui! Feuilles et branches, les arbres se dissolvent en fumées: l'horizon de pierre qui monte, inflexible, au revers de la combe n'est plus que du velours qui flotte. Les contours hésitent, les perspectives mentent. Ce lumignon
PAROLES DANS LA Nl'IT 217
qui clignole à travers les feuilles, est ce un verluisant tout proche, est-ce le calel, la lampe qui veille dans une métairie lointaine? Les bruits eux-mêmes se dénaturent, plus expressifs dans la profondeur du silence. L'appel monotone du hibou, celte plainte qui sort, étouffée, mystérieuse, du creux d un arbre, on dirait le sanglot d'une âme en peine, et le ruisseau qui pleure goutte à goutte au fond de la combe, il semble que, vraiment, il pleure.
Même pour l'œil exercé du petit pâtre, l'illusion s'impose, presque la peur. Il a beau s'en défendre, les supertitions lui reviennent, les histoires de l'autre monde : le battoir des lavandières de minuit, la ronde des trêves, des petites femmes blanches qui dansent, mêlées à la vapeur des étangs et des sources. Et voici justement un rien de brume, un flocon qui se lève, qui s'étire au bord du ruisseau. S'il allait, courant le long des bordures, envelopper celui qui regarde, l'entraîner jusqu'à ce que mort s'ensuive, dans son mauvais tourbillon!
Mais de la clarté vient, rassurante; de la blancheur émerge à la cime des arbres : la lune ! Elle monte, elle s'épanche en pluie, en cascades, sur les frondaisons qui s'animent; brusquement !<■ miroir d'une source jusque-là invisible se révèle, la rosée brille; la prairie tout entière
n'est plus qu'un ruisseau d'argent. Et les sonnailles qui tintent, les carillons qui palpitent sont comme la vibration de ces choses légères aériennes : de la musique de lune.
C'est si joli tout cela que Jousep ne songe plus à avoir peur. Il écoute, et des voix fortes, des voix graves s'interpellent, dialoguent, à côté de lui. Les bêtes parlent; un taurin, une vache; un meuglement enfantin, un bramement profond en réponse. Et le bouvier se rend compte. C'est un produit de la Guinette, un veau sevré depuis quelques jours, qu'on a vemlu aux voisins, aux gens de la Régaldie. A travers la bordure qui sépare les pacages, il a flairé sa mère, il l'appelle. Lui, la gourmandise, l'espoir du bon lait tiède; elle, un reste de tendresse; peut-être sa mamelle trop enllée qui lui pèse, un instinct les soulève, les pousse l'un vers l'autre. La Guinette s'est dressée, elle se hâte vers la clôture. A travers les branches rompues, les bètes vont se joindre. Mais Jousep est déjà sur pied.
— Oh! Guinette!
Le bâton levé, il menace la vache qui, docile, se retourne.
Et qui reconnaît-il en face de lui, derrière la haie, rabrouant le taurin à coups de gaule? Non
pas le vieux Cuirai qu'il s'attendait à y trouver, mais sa fille, Bièbe. Elle a laissé tomber en courant la grande cape de bergère où elle s'était enveloppée pour dormir. Le fichu mal épingle, les cheveux en désordre, échappés de la coiffe, un peu dévêtue, un peu fripée par sa coucherie en plein air, elle sourit sous le regard du bouvier qui la dévisage.
— Bonsoir, Bièbe !
— Tu pourrais aussi bien dire : bonjour! Minuit est passé depuis longtemps!
— C'est donc toi qui gardes, ce soir?
— Il faut bien, puisque le père est malade. Un chaud et froid qu'il a pris hier, et la fièvre le tient...
— Je ne te croyais pas si près... Si j'avais su! A deux, le temps aurait passé plus vite; on aurait causé...
— Causer? Je ne te connaissais pas si bavard. C'est donc pour mieux parler la nuit que, le jour, tu retiens la langue... Eh bien, cause donc, si ça te démange...
Jousep se tait. C'est vrai qu'il ne s'est guère occupé de Bièbe, jusque-là : bonjour, bonsoir, et les agaceries d'usage entre garçon et fille, mais sans y penser, du bout des lèvres. Et il ne sait par où commencer, maintenant... C'est drôle! il l'a toujours vue, cette Bièbe, et il lui
22) PETITES GEJSS
semble qu'il la voit pour la première fois. Ce front pur. ces belles joues fraîches, où avait-il les yeux, qu'il ne les ait pas remarqués?
Jousep se tait, mais son regard parle, goulûment, naïvement planté sur Bièbe — un regard qui désire, qui rare--''.
Cependant, les bêtes, brusquement séparées, se sont rejointes dans une coupure de la haie: le taurin s'agenouille. sa pend à la mamelle qui s'oflre. Et Bièbe va les séparer encore, mais Jousep s'est mis à rire :
— Laisse-le faire, va! Pour une fois, laisse-lui en prendre à sa soif! La Guinelte en a plus que sa charge.
Le fait est que le lait ruisselle; il s'échappe des lèvres du taurin, il se répand en pluie blanche avec les rayons de lune, sur l'herbe molle de la prairie.
— Assez! assez! commande Bièbe. Que «lira ta mère, tout à l'heure, quand elle traira la <iuinette? Elle n'y trouvera pas son compte.
Bièbe parle et on dirait qu'elle chante. Oh! cette voix de cristal, celte voix fine qui vibre à travers les feuilles mouillées. Jousep, en l'écoutant, oublie de lui répondre.
— Ma mère croira que les anguilles de terre -■lit venues dimer le lait de la vache; on prétend qu'elles ne s'en font pas faute, les gourmand'- !
Et si elle ne le croit pas, tant pis ! Je prends la faute sur moi. Je l'aime, ce taurin, je le regrette. J'aurais eu du plaisir à le dresser, à l'atteler le premier à la charrue...
11 a dit ça comme ça lui venait, sans y penser, et, maintenant qu'il l'a dit, il le pense; un grand désir lui vient de suivre le taurin à la Régaldie, de vivre à côté de Bièbe.
Et Bièbe a eu la même idée :
— Tu n'as qu'à te louer chez nous, dit-elle en souriant. Et ce sourire lui va si bien ! douceur et malice ensemble. Du coup, Jousep est empaumé.
— C'est vrai que nous sommes trop nombreux à la maison, et si les miens y consentent...
— C'est que... la place est prise; Jordi la tient et mon père n'a pas envie de lui donner son congé. . objecte Bièbe.
Si elle avait voulu enflammer tout à fait le bouvier, elle ne pouvait pas mieux s'y prendre. La jalousie le mord, le malheureux!
— Peut-être aussi que lu ne te soucies pas de voir entrer chez toi une figure nouvelle. Il te plaît, ce Jordi, avoue-le...
— Pas plus lui qu'un autre, déclara Bièbe. Mais quelle idée de me questionner! Tu es bien curieux!
222 PETITES Gli.NS
— Et toi, bien secrète! riposte Jousep. Où serait le mal, si tu avais un galant?
— Puisque je te dis que je n'en ai aucun !
— Prends-moi !
Cette fois, ça y est. 11 ne badine plus, le bouvier, et Bièbe n'a plus envie de lire. La lune les gêne, maintenant. Lui, a pour de laisser voir sa folie, elle son trouble.
Elle répond et sa voix est changée, si bs qu'il a peine à l'entendre :
— Prends-moi ! C'est bientôt dit. Si je te prenais, ce soii", qui sait si tu ne te déprendrais pas, demain?
— Ni demain, ni jamais. Donne-moi seulement ta main en signe de consentement. Ce sera comme si le maire et le curé y avaient passé !
Tout en causant le bouvier a écarté les branches basses des frênes qui le séparent do Bièbe. La main offerte, il attend. Mais l'étreinte ne vient pas. Bièbe s'est ravisée. Apres la main, si elle la lui donnait, le galant pourrait bien demander autre chose,
— .Nous reparlerons de ça quand il fora jour, dit-elle. La nuit porte conseil. A tantôt!
Elle s'est enveloppée dans sa cape; elle s'en va. elle s'efface dans l'obscurité dos bordures.
Mais, disparue, Jousep la voit encore: allongé sur l'herbe, il songe. 11 ne comprend pas bien
ce qui lui arrive: il ne cherche pas à le comprendre. 11 lui tarde de relrom or Bièbe ; le tempe lui dure. Il voudra il pousser du doigt, sur le cadran du ciel, celle lune qui ne veut pas s'en aller, celte aul e qui n'est pas pressée de naître.
La voici, enfin! [lien qu'uni1 rougeur à l'horizon, comme si elle hésitait, ingénue, si elle avait houle de paraîlre. L'aube rougit el les étoiles pâlissent; l'une après l'autre, elles se fondent dans l'azur. La dernière est là, qui palpite, agonisante, au reflet de la source. Plus d'étoiles, plus de lune! Et la rougeur elle-même, où est-elle? Evanouie elle aussi, disparue dit ciel oriental. C'esl le jour qui se lève maintenant. Déjà les coqs le devinent, les allouelles l'annoncent. Debout, au seuil des fermes, les ménagères envoient aux échos l'appel matinal (\o> cornes, le long appel qui déchire le silence.
C'est le signal de partir. Les vaches l'ont entendu. D'elles-mêmes, la Guinette, la Caillole quittent la prairie. Par les-elaies grand'ouvertes les closeries versent leur bélail sur le chemin qui grimpe au hameau. Lentement, à la lile, les bêtes vont, résignées, vers la lâche quotidienne. Les bouviers les suivent. A l'écart des autres. Jousep et Bièbe complotent leur avenir. A la croisière de Trabuc, leurs chemins se se-
parent, leurs mains se joignent. Le pacte est conclu :
— Bonjour. Bièbe!
— Salut, Jousep!
Ils s'en vont, les amoureux, et déjà ils ne sont plus les mêmes; ils ne sont plus ceux-là qui se parlaient à voix basse, dans le pré nocturne, sous la lune. Adieu le rêve! Ils ont repris leurs âmes, leurs visages du jour, de chaque jour. Se souviendront-ils. au moins? Y penseront-ils quelquefois, à la minute unique, à la minute qui ne revient pas?
Us s'en vont, et le petit pré, là-bas, a disparu sous le couvert des arbres, et les arbres euxmêmes ne sont plus qu'un peu de verdure au fond de la combe sans mystère, emplie par la certitude du soleil.
J'ai eu, jadis, un ami savetier. Il se nommait Lagante, et habitait en face de chez nous, au rez-de-chaussée d'une vieille masure, occupée par des ménages pauvres. Artisans et bourgeois voisinaient alors, bavardaient de porte à porte. On vivait dans la rue. Les messieurs et les dames du commerce tenaient salon sur le trottoir; des ménagères triaient leur salade, des familles d'ouvriers en bras de chemise jouaient au loto; des chœurs se formaient, entonnaient les vieux airs du pays. Assez tard, jusqu'au couvrefeu, ces concerts improvisés se prolongeaient au clair de la lune, éclairage gratuit qui sup-
pléait, ces soirs-là, les becs de gaz municipaux.
Les enfants usaient et abusaient de la liberté de ces mœurs patriarcales. Je passais ma vie dehors, avec les gens du quartier, in vile chez l'un, chez Tau Ire, curieux d'amusements et de cuisines populaires. Chez Lagante j'étais comme l'enfant de la maison. Sa boutique m'attirait, avec son étalage de chaussures paysannes exposées sur l'appui de la croisée à côté du pot de basilic traditionnel, avec ses formes de bois, comme des ex-voto pendus aux murs, avec ses rouleaux de cuir fauve, où le tranchet du savetier découpait si lestement les empeignes.
Mais plus qu'à ses outils, plus qu'aux images en couleurs épinglées à la muraille, je m'intéressais à une certaine jarre de faïence, un pot à fleurs hors d'usage, logé au frais près de l'évier. Là, scellés sous une tuile, jeûnaient, dans l'ombre et le silence, des centaines d'escargots voués à un prochain sacrifice. Chacune en sa maison, loin du monde, ces innocentes bestioles se purifiaient ainsi, se délivraient des éléments impurs de leurs digestions, jusqu'au jour où Lagante, après les avoir soigneusement apprêtés de ses mains, lavés et relavés à grande eau. saturés de vinaigre et bourrés d'un hachis dont il avait inventé la formule, les jugeait en état de figmrcr sur sa table. Lagante avait la passion des es-
cargots farcis, et il me l'avait communiquée.
Mais, avant de les manger, il fallait commencer par les prendre.
Au printemps, quand l'orage éclatait, quand roulait à grand fracas le tonnerre, ce tambour des limaçons, le savetier se frottait les mains.
— Ça tape dur, là-haut ; le Père Eternel est en colère ; tant mieux ! tout à l'heure la récolte sera bonne !
Sitôt l'averse passée, nous nous mettions en chasse. Au bout du faubourg, nous nous engagions dans un de ces chemins verts, clos de haies vives, ombragés de vieux chênes, qui s'enfoncent dans la banlieue. L'herbe était encore mouillée, l'eau chantait dans les rigoles et les frondaisons nous aspergeaient au passage. Nous ne nous arrêtions pas à ces misères. Le gibier était là : des escargots énormes, avec des cornes qui n'en finissaient pas.
— Regarde celui-là, petit ! s'extasiait Lagante. L'animal s'élirait entre les doigts du savetier, s'allongeait désespérément dans le vide, puis effrayé, rentrait dans sa coquille. Lagante l'engloutissait dans le panier déjà à moitié plein. Et nous continuions notre cueillette.
Elles étaient charmantes ainsi à cette heure,
dans l'éclaboussement de la rosée que le soleil, vile reparu, diamantait, irisait de ses prismes, ces murailles vertes, de pruneliers, de viornes, d'aubépine, que nous explorions branche à branche. Toutes les floraisons printanières y éclataient à travers la pousse tendre des feuilles. Les thyrses minces de troènes, l'arabesque folle des églantiers se mêlaient en un bouquet de rustiques épousailles. Le mai déjà flétri éparpillait ses étoiles, comme une neige tardive, dans l'herbe du chemin, et plus bas, à travers la végétation luxuriante du fossé, c'était la pâleur virginale des stella ires pressées devant nous en troupe curieuse, la pluie d'azur des véroniques, le bleu délicat des myosotis, frais comme des yeux d'enfant.
L'orage avait mis les plantes en pâmoison. Les menthes écrasées sous nos pieds, les grappes de troène et de sanguine épanouies sur nos têtes nous envoyaient des bouffées de parfums, et longtemps après que nous les avions dépassées, les églantines nous poursuivaient de leur odeur de rose sauvage, si fine à la fois et si intense qu elle me faisait penser à des fleurs de paradis.
Les escargots n'habitaient pas seuls l'épaisseur des fourrés. Quelquefois, c'était une grenouille qui s'offrait, aplatie dans l'herbe ; ses yeux d'or me fixaient, éplorés. sa gorge blanche se soûle-
vait ; j'hésitais à la saisir. Mais le savetier n'y faisait pas tant de façons ; vivement il mettait la main dessus, la jelait dans le panier.
— Dans une carafe, avec une petite échelle en osier, elle nous servira de baromètre. Quand Forage menacera, tu verras comme elle grimpe gentiment aux barreaux, pour respirer...
Ou bien c'était un merle qui fuyait à notre approche, qui s'évadait à tire d'aile de son nid, posé presque au ras de terre. La jeune nichée pépiait dans la mousse, et Lagante, grand éducateur d'oiseaux qui sifflent et d'oiseaux qui parlent, de geais, de pies, de sansonnets, marquait l'endroit, cassait une branche au-dessus du nid, pour le retrouver plus tard, quand ses futurs élèves auraient fini de s'emplumer.
Le soir venait cependant. II. commençait à faire obscur sous le couvert des arbres, au fond de ce corridor de verdure, où nous avions de la peine maintenant à découvrir les escargots.
La nuit nous chassait. Nous rentrions au plus court, à travers champs, le long des blés, des prairies noyées d'ombre, d'où montait le bruissement des grillons, le coassement des rainettes, plainte d'amour, concert de bêtes pâmées, que dominait la sonnerie des angélus, la voix grave des clochers, érigés en silhouette noire sur l'or pâle du couchant...
Souvenirs heureux ! Reflets dans l'ombre du
passé !
Quand et comment finit ma passion pour les escargots, je ne l'ai pas oublié non plus. Lagante avait pris un apprenti, un nommé Julou, fils dune femme veuve qui faisait le gros ménage du vieux garçon, lavait son linge et raccommodait ses nippes. C'était un mince et pâle et triste petit homme, toujours malade, une pauvre àme sans corps, avec des poignets de fille, et des jambes en bâtons qui sortaient de ses habits invariablement trop courts et trop larges parce qu'il grandissait et qu'il maigrissait de jour en jour.
En revenant des vacances, je ne trouvai pas l'apprenti chez Lagante.
— Il est plus malade, me renseigna le savetier ; il ne quitte pas le lit depuis quinze jours ; si tu veux le voir, tu feras bien de te presser.
Je le vis. Oh ! celte figure où il n'y avait plus que les yeux, ces mains pâles sur la blancheur des draps ! Il ne se doutait pas de ce qui l'attendait, de la visiteuse qui se tenait là, sur le palier, prête à frapper à la porte. 11 faisait des projets pour plus tard. Au printemps, quand il serait tout à fait rétabli, on irait ensemble à la
chasse aux escargots, Lagante le lui avait promis.
Le lendemain, il était mort.
Le savetier et moi, quelques voisins, des camarades avec des Heurs en papier à la main, nous le conduisîmes au cimetière. 11 avait plu pendant la nuit ; une pluie douce après des semaines de sécheresse. Les escargots étaient sortis ; ils rampaient en foule le long des buis, sur les pierres tombales. Mais je n'étais pas aux escargots, ce jour-là, j'étais tout au cercueil qui se balançait devant moi, blanc sous les couvertures blanches, aux versets des psaumes qui tombaient, espacés dans le silence du cortège, au choc de la première pelletée de terre qui roulait sur les planches de la caisse et en contre-coup sur ma poitrine gontlée de soupirs, asphyxiée de terreur.
Mais Lagante n'avait pas perdu de vue les escargots.
— Les as-lu remarqués, petit ? me demandait-il au retour. 11 y en avait des mille et des cent ; de quoi remplir une futaille en cinq minutes. Ces hèles sont tranquilles ici ; personne ne les tracasse ; ni les morts, ni les vivants. Elles ont tout ce qu'il leur faut; de quoi se cacher, de quoi se nourrir. La verdure ne manque pas, et si grasse, si vigoureuse ! Ah ! si l'on pouvait...
Je regardai le savetier. Ses yeux luisaient ;
la gourmandise lui sortait par tous les pores. Eh ! quoi, Lagante, vous viendriez les prendre ici, au cimetière?
— Pourquoi pas, mon ami ?
— Vous les mangeriez?
— Je les mangerais ; parfaitement. Et toi aussi tu les mangerais, tu t'en lécherais les doigts, si tu n'étais pas averti...
L'indignation, le dégoût me suffoquaient. Lagante me faisait horreur. De quinze jours je ne remis pas les pieds dans sa boutique. Quand j'y revins, ramené par l'habitude, je trouvai la jatte aux escargots aux trois quarts pleine. Rien que des bêtes de choix, des coquilles monstrueuses, de cette belle couleur foncée, presque brune, qu'elles prennent à la longue, et qui attestent aussi sûrement que les cercles de l'aubier dans la tranche d'un tronc d'arbre l'à2;e de leurs habitants.
— Ils sont beaux, n'est-il pas vrai ? me dit Lagante. Regarde-les bien et apprends à les connaître. Ce sont des quercinois de la grande espèce, des escargots du causse. Mon cousin Astruc, de Bruniquel, me les porta samedi dernier en venant au marché. Il les a choisis sur plus d'un millier. Cet Astruc est un brave
homme. Nous les mangerons à sa santé, quand ils auront jeûné suffisamment. Un carême de quarante jours, ce n'est pas trop pour des animaux de cette taille.
Nous les mangeâmes en effet. Le savetier s'était surpassé dans la confection du hachis. Le persil, l'ail et le cerfeuil s'y combinaient en une mixture qui aurait réveillé l'appétit d'un mort; et le mien n'avait pas besoin d'être excité. Je fis honneur au plat.
Lagante ne me donnait pas le temps de vider mon assiette.
— Enco e celui-là, petit! Et cet autre encore. Profit s-en pendant que tu y es. Tu n'as jamais mangé les pareils. J'en étais bien sûr, moi, que tu les trouverais à ton goût. Laganle s'était mis à rire. Les escargots, vois-tu, mon garçon, c'est comme l'argent. Us sont bons à prendre, d'où qu'ils viennent...
— Us ne viennent pas de Bruniquel ? demandai-je un peu inquiet.
— De Bruniquel ou d'ailleurs, que t'importe? Il y a des pierres et des buis ailleurs que dans le causse.
— Au cimetière, peut-être... C'est là que vous les avez pris ?
Lagante ne se donna pas la peine de me répondre. Il riait. Moi, pas. Une angoisse m'avait
pris: mon estomac se révoltait: j'avais le cœur au bord des lèvres.
Je me levai de table à la lia le : je courus chez moi; et... Et depuis ce jour-là, j> n'ai plus mangé d'escargots.
— Et, à quand, la noce ? demandai-je à mon ami Vidian Sorèdc.
Nous ne nous étions pas revus depuis des années, et il me faisait paît de son prochain mariage, pendant que la voiture, qui était venue me prendre à l'arrivée du train de nuit, à Perpignan, nous conduisait, tout bottés, harnaches de pied en cap, au rendez-vous de Saint-Nazaire, à cette fameuse battue aux macreuses, vanter à tout propos par mon camarade, et dont j'allais connaître les émotions.
— Mon mariage? répondit Vidian; c'était convenu pour le carnaval; le contrat arrêté,.
jour pris pour aller acheter la corbeille à Toulouse. Et maintenant tout est ajourné, remis à plus tard, à Pâques, à la Trinité, peut-être. Un caprice de ma future belle-sœur! Je ne sais pas ce qui l'a prise. Très gaie, très avenante avec moi, quand elle est arrivée du couvent. Et, tout à coup, revirement complet : une tète de bois. Mademoiselle a ses nerfs, dès qu'il est question du mariage; elle jure qu'elle mourra de chagrin, si on la sépare de sa sœur.
— Jalouse de toi, alors?
— Sans doute; à moins que ce ne soit la dévotion qui la pousse. Elle a des idées à elle sur le mariage. Les hommes lui font horreur. Et ça n'a pas quinze ans. Elle est à fouetter, ma parole !
■ — Une enfant gâtée ! à moins que... Tu ne crois pas... tu ne soupçonnes pas...
Une explication m'était venue, mais si scabreuse que j'hésitais à la dire. Inutile de troubler cette âme simple de Yidian, de le lancer peutêtre sur une fausse piste.
C'était fini de causer d'ailleurs ; nous arrivions. Sous la clarté pâlissante des étoiles, la maison des Rudelle, des futurs beaux-parents de mon ami Sorède, se carrait devant nous, puissante et solitaire, entre l'étang, la montagne et la mer. L'approche de la battue l'animait, ce jour-là, d'un
joyeux tumulte. Dans la salle à manger très ample, vouée aux longs repas de campagne, aux bombances d'anniversaire, la maîtresse du logis et ses deux filles faisaient les honneurs de la table aux invités, tandis que l'hôte, un patriarche en bottes de marais, la toile cirée des matelots sur l'épaule, allait de l'un à l'autre, distribuait des poignées de mains, échangeait des pronostics sur la journée.
Un peu à l'écart, dans l'embrasure d'une fenêtre. Yidian causait serréavec sa fiancée Estelle, une belle plante, dont les vingt ans en fleur, faisaient craquer le corsage. Thérèse, la cadette, les espionnait de loin, avec de mauvais regards coulés entre les cils, brusques éclairs qui incendiaient par moment sa longue figure pâle, d'une pâleur exténuée, presque verte, d'adolescente en croissance. Jalouse certainement; mais de qui? de Yidian ou d'Estelle ?
L'hôte, cependant, donnait le signal du départ. Pas une minute à perdre si l'on voulait surprendre les macreuses, les cerner dans leur gîle no cl u rue.
Dehors, le jour naissait. Derrière nous, à l'Occident, par-delà le troupeau noir des maisons de Saint-^sazaire, le Canigou se dressait
d'un jet, fantôme blanc à côté du chaos bleu pâle des Albères. En face, entre une terrasse de vignobles en pente et la ligne mince de l'isthme de sable qui le séparait de la mer, la nappe largement étalée de l'étang miroitait à travers un rideau de vapeurs errantes.
Les barques nous attendaient à quelques pas de la maison: une vingtaine de bachots à fond plat, dont la proue se relevait en crosse naïve : telles les barques de l'Odyssée. Primitif aus^i. en accord avec son bateau, un silencieux màcheur de chiques, matelot en retraite, qui avait, parait-il, navigué à l'Etat, nous aidait à charger nos provisions de cartouches, nos avirons de rechange.
Sur le commandement du père Rudelle, chef suprême et organisateur de la battue, la flottille démarrait, se lançait à la conquête de l'étang. Debout, à l'avant, nous scrutions l'horizon, en quête des macreuses. Rien encore. Pas un signe de vie sur la vaste plaine que ridaient à peine les premières baleinées du malin. Puis le vent ayant pris de la force, les brumes s'enlevèrent. A notre gauche alors, près du rivage, un mouvement se fit.
Tantôt claires, tantôt obscures, selon qu'elles offraient le dos ou le ventre à la lumière, des troupes d'oiseaux de mer se soulevèrent, oscil-
lurent entre la terre et l'étang. Les canards ! En longues, en lentes théories, — tel un fourmillement d'àmes anxieuses au bord du Styx, — ils flottaient épcurés, hésitants entre la rumeur de la terre et la ligne des barques, qui leur coupait la retraite du coté de l'étang. Mais bientôt, comme sur un mot d'ordre, les volontés se concertèrent, le tourbillon s'ordonna. Deux troupes, deux armées distinctes, avec leurs conducteurs et leurs serre-file, -étirèrent en spirale, et, quand elles turent hors de la portée de nos fusils, passèrent lentement au-dessus de nos têtes, pour disparaître, comme des nuées en marche, vers la haute mer.
— Bon voyage aux canards et salut aux macreuses ! Les voyez-vous, là-bas? m'interpella Yidian. La danse va commencer... Attention!
Les barques, maintenant, se déployaient en demi-cercle, vers le rivage. En môme temps, des points noirs s'agitaient sur l'eau; des ailes lourdes s'enlevaient, retombaient, des tètes apparaissaient, mobiles, entre deux plongeons. Les macreuses étaient là. Un coup de fusil les décida à s'enfuir. Mais, au lieu de la retraite savante, en bon ordre, des canards, ce fut le hasard, le sauve-qui-peut d'une débandade. Par deux, par trois, les macreuses, les foulques se levaient, tentaient de franchir l'enceinte des
barques. Prises entre deux feux, mitraillées, décimées, elles détaillaient en plein essor, tombaient en paquet sur l'étang. Et, après celles-là, d'autres: une fusillade d'un quart d'heure, un massacre...
Vidian ne s'arrêtait pas de tirer, de recharger. Il ne pensait plus à son mariage, Yidian. L'amour était loin et le sourire de la brune fiancée, et le regard hostile de la petite sœur. Il était tout à l'adresse du tir, à la joie du meurtre. Et les figures de chasseurs, en vue sur les barques voisines, avaient toutes la même expression de brutalité triomphante. L'atavisme de la race, la descendance des corsaires, des âpres montagnards de jadis, sortaient à plein dans les cris, dans les gestes de ces civilisés, retournés pour un moment à la barbarie des ancêtres. Le spectacle des victimes, des cadavres entassés au fond de notre barque, aggravait encore pour moi la répugnance, la nausée que me donnait cette fête du sang et de la mort.
Et le carnage, fini là, allait recommencer plus loin. La flottille, un moment dispersée à la recherche des blessés et des morts, se reformait, reprenait ses distances, se lançait à la poursuite des malheureuses bêtes, échappées à la tuerie. Mon cœur se soulevait. Je prétextai la fatigue du voyage, le malaise qui me venait du tangage
de la barquette en danse sur les lames. Je me fis descendre à terre.
Allongé sur le sable tiède de la dune, je regardais décroître la flottille au lointain de l'étang, j'écoutais se déplacer, s'atténuer la fusillade. Et ce fut tout de suite, autour de moi, la douceur du silence, le bienfait de la solitude. Des poules picoraient au seuil d'une hutte de pécheurs, une hutte de roseaux qui évoquait le silence du désert, la mélancolie de quelque plage africaine. Des abeilles, à mes pieds, butinaient les fleurs pâles des salicaires, et, à travers une échancrure de la dune, le ressac de la mer m'arrivait avec la vision d'une voile, d'une frange d'écume tout à coup scintillante à la crête d'une vague. Brusquement, d'un coup d'aile éperdu, des macreuses vinrent s'abattre, à deux pas du rivage. Ignorantes du danger, oublieuses des autres, des malheureuses qui tombaient là-bas, fauchées par la mitraille, elles recommencèrent bientôt à jouer, à culbuter, à fouiller la vase, en quête de nourriture...
L'arrivée de Vidian et de sa barque interrompit ma sieste. Vidian exultait : trois coups doubles, et je ne sais combien de simples, une trentaine de foulques et autant de macreuses au tableau. Un triomphe!
Ma froideur éteignit son enthousiasme. Le retour fut maussade. Comme si les derniers coups tirés en l'air par les chasseurs avaient blessé le soleil, le jour défaillait rapidement. Là-haut, vers le couchant, les neiges du Canigou s'attristaient, s'endeuillaient de teintes livides. L'étang blêmissait. Des agonies de bètes palpitaient aux creux des vagues; des traînées de plumes flottaient çà et là, funèbres épaves. Silencieux, nous nous laissions bercer au rythme de la mélopée lente — une vieille chanson en dialecte catalan — que le vieux rameur scandait du choc de ses avirons sur le bordage.
Mmc Rudelle et ses filles nous attendaient au débarcadère. Des cris de joie accueillirent les chasseurs, saluèrent Yidian, le roi de la battue.
Mais Thérèse se troubla à la vue du sang resté aux mains du héros.
— Vous êtes blessé! s'exclama-t-elle, dans un élan où se trahissait le secret de son cœur, de ce cœur douloureux qui ne se connaissait pas lui-même.
— Petite sotie! riait Estelle; lu ne vois pas que c'est le sang des macreuses !
Les barques avaient atterri. On comptait le butin, on le charriait à la maison. Et aussitôt
entrée, la compagnie s'asseyait, se carrait à table. C'était la bestialité' de la mangeaille après la brutalité du carnage, les coups de fourchette après les coups de fusil. Et des farces, des histoires de chasse, des hâbleries suggérées par les tournées de rivesalte, exaltées parles rasades de rancio.
J'observais Thérèse. Muette devant une assiette vide — elle boudait le dîner, comme elle avait boudé la chasse — la triste enfant épiait Vidian et Estelle, assis en face d'elle, et qui, perdus, isolés parmi les propos et les rires, poursuivaient leur tête-à-tête d'amoureux.
Au dessert, un des convives porta la santé des fiancés. Les verres se levèrent en leur honneur: mais celui de Thérèse glissa de ses doigts, se brisa en tombant sur la table. Le geste avait dépassé ses forces; elle s'était évanouie. On l'emporta, pale comme une morte. Estelle et Vidian accompagnèrent le convoi jusqu'à sa chambre.
Le repas finit, les invités s'en allèrent, avant que la malade eût reparu.
— Bonnes nouvelles! me rassura Vidian, un peu plus tard, comme nous quittions à notre tour Saint-Nazaire. Thérèse est guérie, et je me marie dans un mois. Elle savait bien ce qu'elle faisait, la petite sournoise. Grâce à son attaque
de nerfs, elle a eu ce qu'elle voulait. Mes beauxparents renoncent à l'apprivoiser; on la renvoie au couvent. Qu'elle y reste et qu'elle nous laisse tranquilles, puisque aussi bien, c'est son idée de se faire religieuse...
Nous montions la côte au-dessus du village. L'étang dormait en bas, sous la lune. Les huttes de paille des pêcheurs sur le rivage, les mas dans les vignes avec leurs bordures de cyprès et de thuyas, reposaient, enveloppés du silence nocturne. Mais mes nerfs, encore vibrants du double drame de la journée, s'obstinaient à me représenter, à travers le calme de l'heure présente, les images de meurtre et de douleur qui les avaient ébranlés depuis le matin. Je pensais aux macreuses, je pensais à Thérèse. Et c'était devant moi, tantôt le vol effaré, le cou tendu vers la mer, des pauvres innocentes, tournoyant sous la mitraille, tantôt la ligure pâle de la petite amoureuse, meurtrie un moment par les orages de la terre et qui s'évadait, d'un coup d'aile, vers le ciel.
19 février. — Le soleil s'est montré, ce matin. De la douceur glisse avec lui sur la nudité froide des campagnes; elle caresse les squelettes grêles des arbres, les fines brindilles noires penchées sur la verdure acide des jeunes blés. Pâle soleil, douceur précaire! L'hiver n'a pas désarmé; l'àpre ligure de la terre n'essaye même pas de sourire. Et cependant il y a une attente dans l'air, un désir. Le printemps approche. Je l'ai senti à cette demi-tiédeur de l'atmosphère, à la facilité de la marche sur la route moins dure, dont la mosaïque se désagrège, ouvre ses pores. En même temps, une odeur vient des maisons
paysannes, qui marque la saison, qui précise la date : l'odeur des crêpes traditionnelles qui sautent joyeusement clans la poêle, au fond des àtrcs rustiques. C'est aujourd'hui le Mardi gras.
// mars. — Je m'intéresse à un cornouiller, à un arbuste paysan, originaire des causses, qui végète, dépaysé, sous ma fenêtre, parmi les alaternes, les lauriers de Portugal, les coignassiers du Japon et autres exotiques, chers aux dessinateurs des jardins bourgeois. Sans doute l'a-t-on choisi, malgré la vulgarité de sa naissance, pour la rareté de sa floraison hâtive, qui précède de quelques semaines celle des espèces les plus précoces. En plein février, quand le jardin sommeille, en toilette d'hiver, avec ses corbeilles paillissées. ses pelouses flétries, ses arbres en deuil, le cornouiller hardiment boutonne, se couvre de fleurs. Et je m'attendris alors, en pensant aux cornouillers de là-bas, aux sauvageons qui fleurissent, telle une orfèvrerie sur des haillons de pauvre, à travers la broussaille des causses quercinois.
Cette année, mon cornouiller boude; ses boutons froissés par la bise, cinglés par les averses, hésitent à se déclore. A peine si les capsules laissent transparaître une couleur d'ambre timide, indécise... Et ce retard m'inquiète. Qui
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sait si la sève de l'arbuste n'a pas dégénéré à la longue, alourdie par la fertilité d'une terre trop grasse, trop nourricière. Et maintenant, vidé de son énergie native, il n'a plus la générosité de cet acte de foi qui lui fait devancer le printemps.
44 mars. — Le miracle annuel s'est accompli ; le bouquet d'or du cornouiller a éclaté sous ma fenêtre. Je n'étais pas seul à en jouir. Les abeilles averties par l'odeur ont quitté la ruche, elles festonnent autour de l'arbuste; des mésanges gourmandes grimpent à l'assaut des branches, saccagent les fleurs — dinette printanière en attendant le riche butin des larves encore endormies sous les écorces.
15 mars. — Le cornouiller se rcpent. Le froid traître de la nuit a surpris les fleurs si tendres, si frêles! Les voilà crispées en agonie le long de- branches. L'éclat a disparu; sous le ciel noir, charrieur de nuages, l'or terni a pris des teintes de rouille; les pétales tombent, mêlées à des flocons de neige, sur l'herbe givrée de la pelouse. La vie s'est arrêtée; au lieu du bourdonnement des abeilles, je n'entends plus, dans le jardin, que le sifflement de la bise, et, au loin, le piaulement douloureux d'une mésange, blottie dans un fourré.
19 mars. — Du brouillard, aujourd'hui; une journée d'hiver compacte et maussade. Le long des jardinets du faubourg, au delà, à travers la banlieue vouée aux alignements de choux et de salades, je m'obstine à guetter les signes avantcoureurs du changement de saison. Rien ne bouge. Les haies d'aubépine portent encore, clairsemées, les grappes rouges de senelles oubliées par les oiseaux; les amandiers, les pi> chers dorment; à peine si la montée de la sève rosit légèrement l'extrémité de leurs branches.
défendant, les maraîche. s s'occupent à la dernière toilette de leurs jardins. Ils nettoient les rigoles qui distribueront l'eau aux jeunes plants de salade, ils taillent la vigne, dressent, les cej s sur les éehalas, attachent les sarments aux cerceaux de la treille. J'entends le claquement du sécateur abattant le bois, le choc de la bêche heurtant les cailloux. L'homme qui bêchait lentement se redresse; il consulte l'horizon: ciel noir, vent de bise. Les primeurs seront en retard celte année.
2/ mars. — Les paysannes sont arrivées au marché, ce matin, avec des bouquets de violettes à vendre, des bottes de jonquilles qui débordent de leurs paniers. Et, dans les rues grouillantes de peuple, des sillages de parfums s'ouvrent
après elles, suggérant la vision des jardinets rustiques, des plates-bandes de légumes, que décore çà et là, comme une invitation au rôve, la floraison des violettes, des jacinthes, des jonquilles.
Violettes coupées; violettes à vendre! Pas toutes cependant. Il en restera bien deux ou trois cachées sous les feuilles. Et voici la petite paysanne du dimanche, qui les cueille, en partant pour la messe. La saison la trouble, la petite paysanne; son heure est venue d'aimer, comme c'est l'heure des violettes de fleurir. Vivement, d'un geste de coquetterie naïve, elle glisse les fleurs dans son corsage, et, sans qu'elle le sache, toute l'ivresse du printemps avec elles.
23 mars. — Loin, dans la campagne, au pli d'un vallon boisé, encerclé de hautes collines caillouteuses, au bord d'un vivier d'eau croupissante que gardent d'antiques futaies. C'est là que je vais chaque année saluer les premières feuilles. Un saule-pleureur les porte, pressé par la tiédeur de ce refuge où le vent n'atteint pas, où les effluves solaires se concentrent, où la végétation fermente, comme dans une cuve.
Le lieu est désert. Une allée de charmille y conduisait jadis, du seuil d'une habitation bour-
geoise dont les architectures à la mode de la fin du dernier siècle s'entrevoient à travers la perspective des chênes. Des restes d'arrangement, l'hémicycle d'un banc de gazon, l'amorce d'un pont écroulé, qui faisait communiquer le rivage avec une île artificielle, attestent ces fréquentations anciennes. Sans doute, des lectu des méditations romantiques ont habité ce coin de solitude champêtre. Sur la page d'Oberman ou de René se penchait la boucle allongée en repentir de la liseuse, la boucle concordante avec les branches du saule, inclinées sur l'eau morte. Le désir pieux, qui me ramène vers ce saule annonciateur du printemps, a remué d'un pareil émoi la sensibilité de ces promeneurs et de ces promeneuses d'autrefois. Mon pèlerinage renoue la chaîne des sentimentalités abolies.
Une inquiétude me gagne en traversant le noir cimetière d'arbres qui investit la mare et le saule. Cette mort qui m'entoure, mort des ronciers, mort des futaies, plus funèbres aujourd'hui, dans l'éclat du soleil, m'empêche de croire à la résurrection annuelle. Le saule aura-t-il reverdi?
A deux pas seulement, il se révèle: vision légère, comme d'une pluie verte qui s'égrène. On dirait d'un décor d'amusement, de puériles guirlandes nouées par une fée matineuse. Et
plus ingénus encore, plus mignards, presque irréels, apparaissent les chapelets de feuilles en reflet dans l'eau vaseuse épaissie de pourriture végétale, souillée des dépouilles de l'hiver.
94 mars. — Parfum de miel, poussière d'or sur de la peluche de soie grise; ce sont les chatons du saule marceau qui éclatent. Hier encore collés aux branches, aplatis en sequins d'argent, ils se gonflent, ils débourrent, ils se couvrent de pollen. Le long des ruisseaux, au bord des viviers voisins des métairies, les saules se hâtent de fleurir. Malgré le froid, malgré la pluie, ils se hâtent. Ils savent que leur règne sera court. Les veux délaisseront bientôt leur floraison discrète pour l'éclat blanc des amandiers, pour l'éclat rose des pêchers, prêts à s'épanouir. Leur rôle est de préluder, de lancer un timide arpège, vite oublié dans le concert des magnificences printanières.
y.) mars. — Mars s'en ira sans un éclair de beauté, en ajournement, en déception. Un ciel bas, une lumière blême, une bise revèche, et sur l'étendue inerte des campagnes, sur les blés languissants, sur les bois en sommeil, partout les teintes mornes de l'hiver. Il faut y regarder de près pour apercevoir les changements qui
marquent le progrès des jours. Pas trace de feuilles encore le long des haies, et pourtant sur l'aubépine, sur le buisson noir frémit une vapeur dorée qui enveloppe le fin lacis des branches. Ce sont les écorces qui commencent à luire. les boutons innombrables qui pointent. Au sommet des ormeaux la poussée des chatons se devine à l'alourdissement des ramilles, à la teinte vineuse qui se répand de proche en proche. La sève bout: les yeux verts, los yeux bruns des bourgeons clignent sous leurs paupières closes. Ils sont impatients de s'ouvrir, d'assister au spectacle de la saison nouvelle.
27 mars. — Le vent a changé: une bourrasque du sud-ouest averse de tièdes ondées sur la campagne. Vers la fin de la journée, j'ai profité d'une éclaircie pour faire ma promenade quotidienne dans la banlieue. De toutes parts ruisselaient les eaux printanières. Le trop plein des sillons s'épanchait dans les rigoles qui se déversaient à leur tour en cascatelles dans le lit des fossés. Et chaque coulant d'eau avait une voix à lui, légère ou grave, selon sa force, exprimait à sa façon la joie de courir, d'obéir à la pente. C'étaient des musiques de cristal, des clapotis. des balbutiements enfantins, dominés par la
clameur puissante du ruisseau, qui grondait, enilé d'un tumulte de foule.
Je suis revenu lentement, par les sentiers crépusculaires, à travers les prairies inondées, semées de flaques d'eau, qui luisaient dans l'herbe tendre, dorée par les derniers reflets du couchant. Adossé au tronc lisse, gonflé de sève, d'un peuplier, j'ai assisté à la chute du jour. Affaiblies déjà, presque éteintes à l'horizon, les couleurs vivaient encore, se prolongeaient dans le miroir de l'eau. L'air était calme, presque languide. Immobile, en accord avec le recueillement des choses, j'écoutais monter dans le silence la chanson des ruisseaux.
Et, tout à coup, près de moi, dans la prairie, une autre musique se fit entendre : une note sourde, prolongée, presque pareille à la crécelle des courliJières pendant les nuits d'automne, d'un rauquement plus grave cependant. D'autres voix, à côté, plus loin, alternèrent, répondirent, cantilène hésitante, incertaine, coupée d'intervalles. Puis, comme à un signal, toutes les voix repartirent ensemble, clamèrent sans arrèl, à l'unisson, leur mystérieux appel. Orchestre des soirs, concert des nuits printanières, inauguré aujourd'hui et qui, pendant de longs mois, bercera le sommeil de la terre !
Les grenouilles ont commencé, bientôt le gre-
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lot d'argent des grillons tintera en cadence sur la trame de cette basse profonde.
Je m'en vais et les voix me suivent. On dirait du bruit d'une chaussée lointaine, d'un élément inlassable qui s'écoule, onde par onde, en exhalant sa plainte.
Atténuée, reconnaissable encore, la chanson m'escorte jusqu'à ce qu'elle se confonde, à l'entrée du faubourg, avec la rumeur de la ville nocturne.
28 mars. — Grande nouvelle : l'herbe pousse. Je me suis arrêté tantôt au seuil de la prairie qui accompagne le ruisseau. Une merveille, cette prairie! Hier encore, une chose morte, des touffes grises, espacées, qui laissaient voir la terre raboteuse, les débris des feuilles et des branches moisies par l'hiver; aujourd'hui tout a disparu, noyé dans la montée de l'herbe, une herbe en duvet, si ténue qu'il semble que ce soit de la couleur en suspens. Je regarde et j'hésite à fouler ces liges délicate- que le plus léger contact meurtrirait d'une blessure. C'est la prairie élyséenne, de l'herbe de rêve pour des promenades de fantômes heureux, pour des rondes de nymphes ou de fées.
30 mars. — Je suis allé revoir ce matin le
printemps des peupliers et des saules, le printemps de la Garonne. Matinée de brume, mais d'une brume tiède, chauffée par un soleil invisible et qui m'enveloppe d'une douceur d'ouate.
Devant moi des perspectives souples, un horizon plat en lignes fuyantes, de larges espaces que limitent des colonnades minces de peupliers sans feuilles.
Je quitte la route, je pique droit à la rivière à travers la liberté des prairies. Dans l'herbe qui s'éveille, fleurie de violettes, des feuilles mortes se soulèvent, chassées par le vent, détalent comme des oiseaux peureux.
Le soleil paraît au moment où je touche à la berge. Les rideaux gris-perle de la brume se déchirent au-dessus de la large nappe scintillante; des îlots montent, des plages de sable blanc, de galets bleus, que décore, pareille à une fumée verte, la feuillaison nouvelle des saulaies.
Je suis, le long de l'eau, entre la Garonne et la levée, le sentier doux aux pieds, creusé dans le limon de la berge par les pêcheurs et les pâtres. Des troupeaux de bœufs descendent lentement des pacages, viennent s'abreuver au fleuve. Leurs meuglements, mêlés à l'aboi des chiens, se prolongent en échos au bout des allées d'arbres ; le ronflement d'une scierie mécanique monte de la berge. Et tantôt le
fleuve disparaît caché par les ramilles de la digue, tantôt, par une coupure du rivage, il se développe en son ampleur jusqu'à la muraille blanche des falaises quercinoises qui barrent l'horizon.
Puis, le décor change; la Garonne, divisée en deux bras, n'est plus qu'un coulant d'eau paresseuse qui baigne les sinuosités d'une île. En même temps, la levée s'écarte à ma droite; j'entre dans l'inattendu, dans le caprice d'une terre vierge, abandonnée par le fleuve. Une race de sauvageons, issus des graines de peupliers ou de saules charriées par le courant, a germé là au hasard, dans la fertilité du limon. Le printemps travaille cette jeunesse. Un essaim doré de feuilles tendres frémit autour de moi, les écailles des bourgeons éclatent en exhalant leur parfum de résine. Jusqu'à ce tronc de peuplier, abattu pendant l'hiver, couché sur le sable, qui essaye de revivre; ses bourgeons à moitié desséchés se gonflent; la sève pleure en gouttes épaisses à ses blessures.
Tout s'exalte, tout vibre; des ondes de bonheur m'enveloppent.
Et cette joie me semble plus intense, d'être silencieuse. Les feuilles sont trop faibles encore pour parler, pour s'émouvoir aux souffles du vent. Les moustiques, engourdis de rosée, n'ont
pas déplié leurs ailes. C'est avant l'action, avant le déchaînement multiple de la vie, la minute dernière de l'incubation, le recueillement de l'attente.
3 avril. — Du vert et du blanc, des feuilles et des Heurs. Autour des métairies, les amandiers, les poiriers s'épanouissent en dômes naïfs, comme des bouquets de mariée aux corsages des épousées rustiques. Les chemins bordés d'épine blanche, les avenues de pommiers s'ouvrent en voûte fleurie, pavoises pour des cortèges de fête.
Je longe les vergers du faubourg, je grimpe aux vignobles en échelle, parmi les sarments qui pleurent, englués de sève. Me voici au sommet dé la falaise. Juste au bord de la pente, une colonnade de cyprès marque de son architecture sévère l'emplacement d'une de ces lombes protestantes, îlots funèbres semés dans la splendeur des campagnes montalbanaises. Avec leur altitude invariable, leur immuable verdure, les arbres de la mort se dressent en ironie devant la saison nouvelle, devant le flot de jeune verdure, de floraisons capiteuses, qui vient battre à leurs pieds. Je passe sans écouter leur conseil de renoncement, d'oubli de l'heure charmante. Je m'engage dans une allée d'amandiers qui suc-
cède aux cyprès, une allée blanche comme une procession de premières communiantes. Les arbres noirs, couleur de bronze, ont l'air de robustes candélabres, soulevant vers le ciel leurs bras chargés de fleurs, ainsi que des torches de lumières. Une traînée de pétales jonche l'herbe menue, tandis que, en haut, les fleurs brillent, parmi les flocons neigeux des nuées en marche dans l'azur.
Et je pense à des âmes blanches échappées de l'ombre sépulcrale des cyprès et glissant, tel un vol de colombes, parmi les branches des amandiers en fleurs.
25 avril. — Le printemps blanc est passé. Dans les jardins, dans les prairies, une polychromie ardente éclate avec les floraisons nouvelles, qui de jour en jour se succèdent. Tous les violets, tous les roses, tous les jaunes partent à la fois. C'est un arc-en-ciel, un feu d'artifice de couleurs.
Pour avoir été retardés, les plantes, les arbustes ont plus de hâte à se développer, à s€ reproduire... Et voici les grappes fraîches des lilas, la somptuosité sombre des iris, les festons délicats des glycines. Sur la verdure tendre des pelouses, les pivoines, comme des reines lasses, se penchent, alourdies du poids de leur magni-
ficence. Dans la houle confuse de l'herbe, les boutons d'or se soulèvent, offrent leur pollen aux insectes, aux papillons, entremetteurs de fécondité.
L'instinct règne, la vie déborde, ce n'est plus seulement la joie, mais l'ivresse, mais la folie de vivre. Une satiété me vient, presque un dégoût, de cette exubérance. Trop de parfums, trop de chants, trop de couleurs ! Les fleurs font la roue, les chants sont des appels, les parfums évoquent le vertige des alcôves.
Où est-elle, l'innocence des heures premières, l'ingénuité des perce-neige, l'espoir hésitant des primevères ?
Mon printemps est fini ; c'esi le printemps des autres, le printemps de tout le monde qui commence.
2/ mai. — Il pleut depuis une semaine ; il pleut et il vente. Du même souffle qui a violenté l'Océan, le vent marin crispe notre paisible rivière, tourmente la verdure de nos vergers. Du matin au soir les nuées défilent; lourdes, informes, elles traînent au ras des cultures, si basses qu'il semble qu'on les voie se déchirer en passant à la cime des peupliers. Elles crèvent en bruines, elles s'épanchent en ondées. La rayure oblique des averses tisse
comme une trame vivante entre la terre et le" ciel. La vallée fume; des vapeurs s'en exhalent, se mêlent à la brouillée confuse où hésite l'horizon.
Longues journées, plus tristes de leur longueur même, de la durée interminable de cette lumière de crépuscule où les choses se dissolvent. Tandis que la mélancolie des pluies d'hiver s'atténue, consolée par l'ampleur de la perspective, par le spectacle varié de la plaine ondulant jusqu'à la noble architecture des montagnes, la mélancolie actuelle s'aggrave des parures encombrantes de la saison, des draperies de feuillage qui bouchent la vue, la restreignent à une branche qui s'égoutte, à un brin d'herbe qui pleure... Et c'est encore pour inassombrir, le regret de la beauté exilée, des floraisons qui pourrissent, des heures de splendeurs manquées — et les retrou verai-je jamais?
:•?!? mai. — La rivière monte. Invisible d'habitude de ma fenêtre, cachée sous le couvert des saulaies, elle se soulève maintenant, elle luit par places, serpent, jaune qui s'enfle, prêt à mordre le rivage. L'Aveyron est sorti. L'événe ment guetté, signalé aussitôt par les paysans qui observent, sur le seuil des métairies, met le pays en rumeur. Le long de la rivière, dans les
prairies désertes tout à l'heure, des gens s'activent ; j'entends sonner le bordage des barques dont on remonte l'amarre, je vois des fourches qui se hâtent d'ameulonner les foins menacés par la crue. Ils ont autre chose à faire, ceux-là, qu'à penser à la mélancolie des printemps mouillés, au regret des roses meurtries.
Voici mon voisin Jean-Pierre qui passe devant ma porte; une gourde en sautoir, en guise de panier à poissons, un filet à l'épaule — une épuisette à fines mailles emmanchée au bout d'une perche, — il va cueillir la menuaille qui frétille dans l'herbe, au bord des remous. L'inondation ne l'émeut pas ; il a sa terre dans le coteau. Il ne croit pas au danger, d'ailleurs ; l'Aveyron sera sage cette fois. La couleur de l'eau le rassure ; elle était rouge hier, elle est jaune aujourd'hui : signe qu'elle ne charrie plus le> limons du Rouergue, la bonne terre qui descend, entraînée par la fonte des neiges. Sans doute, il a fini de pleuvoir là-haut. Ce sont les affluents du Quercy qui donnent maintenant : la Lère. le Candé, des riviérettes pas bien méchantes. Demain l'Aveyron sera rentré dans son lit.
En attendant, Jean-Pierre aura pêche sa friture dans ce commencement de désastre.
J'ai chaussé mes sabots d'hiver, je me suis
encapuchonné dans ma pèlerine : j'ai emboîté le pas à Jean-Fierre.
Le chemin est un cloaque, la prairie une mare. Tant pis ! On patauge et on rit de patauger. La bonne humeur du camarade me gagne. La pluie n'est pas si contrariante après tout; on s'y fait. Elle diminue d'ailleurs ; ce n'est maintenant que de la bruine tiède, un bain d'humidité auquel, une l'ois mouille, on ne prend plus garde.
La pluie ne nous incommode pas, et elle fait tant de plaisir aux oiseaux, aux plantes! La prairie en est transfigurée. Un miracle de beauté s'est fait avec les gouttes d'eau et la lumière. Toute une joaillerie naïve éclate, répandue sur les plantes, sur les fleurs. Les véroniques bleues, les silènes roses resplendissent dans leur sertissure de diamants. Et ce sont des diamants encore qui tremblent aux barbes des épis de blé, qui tombent égrenés des frondaisons que secoue l'aile des oiseaux. Mésanges, grimpereaux, bruants, tout ce peuple est en fête ; tous saluent la pluie bienfaisante, la pluie nourricière qui leur livre sans défense les insectes mouillés, la vermine qui rampe, délogée de ses trous. Des milliers de becs s'ouvrent, prêts à happer la proie, et, plus avides que les autres, la troupe des grands chanteurs, dont la virtuosité s'alimente de meurtres et de sang. Ivres de nourri-
turc, ils s'égosillent, et c'est tout un orchestre où les arpèges de cristal du rouge-gorge, les vocalises des fauvettes accompagnent la mélodie puissante des rossignols.
Cependant, nous touchons au bord de la rivière : la pèche commence, une pèche de pauvre, à peu près illusoire. Elle est si peu de chose, cotte menuaille qui filtre par les brèches du rivage, avec la montée de l'eau, qu'elle s'échappe à travers les mailles du filet. A peine s'il reste au fond, quand Jean- Pierre le ramène, une pincée de fretin. Combien en faudra-t-il pour remplir la gourde, pour garnir la poêle de Jean- Pierre? Mais la médiocrité de ses prises ne décourage pas le pécheur. La pèche le passionne; il s'y emploie de toute son adresse, de toute sa patience.
Gros travail, mince profit, n'est-ce pas la loi de la vie paysanne ? Pendant qu'il s'évertue, la rivière baisse. Le poisson déserte le rivage, se retire vers les grands fonds, hors de la portée du filet qui ne ramène plus que de la vase.
Jean-Pierre n'est pas content. Une inondation plus sérieuse aurait mieux fait son affaire, un désastre comme en 1875, quand l'Ave) ron couvrait la vallée. Huit jours après la crue, on récoltait encore du poisson dans les fossés, une carpe notamment, un monstre de quinze livres
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qui s'était oubliée dans un vivier, en plein village. Il est vrai que, si la carpe était restée, la maison à côté, une masure en terre, était partie, emportée au fil de l'eau. Mais Jean-Pierre ne se souvient que de la carpe. 11 a une âme de naufrageur, ce Jean-Pierre, une âme ingénue et sordide. Décidément il me répugne, et sa friture aussi, qu'il m'invite à manger avec lui.
Je le laisse rentrer seul; je flâne encore un moment au bord de la rivière. Mais je ne retrouve plus mes impressions de tantôt. Jean- Pierre a rompu le charme.
Le miracle des gouttes d'eau changées en diamants a perdu son prestige; ce sont des gouttes d'eau, et voilà tout. Jusqu'aux rossignols qui me deviennent suspects. Je pense au massacre de vies innocentes, aux holocaustes, par quoi s'exalte leur lyrisme. Je ne vois plus que le combat aveugle des forces élémentaires : l'inondation, prétexte de friture pour l'homme, occasion de mangeaille pour les rossignols.
/er Juin. — Journée de splendeur, de plénitude. Le printemps a fini son œuvre. Il a développé les germes, charrié la sève sous les écorces; il a vêtu la terre de sa robe de feuilles et de fleurs. Il arrive maintenant à l'apogée de son règne. Après, ce sera le déclin, la série des
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déchéances qui amèneront la saison future, l'avènement du dieu nouveau, du robuste, du despotique été.
Moment unique! C'est la grâce encore et le sourire, mais une grâce capiteuse, un sourire qui se pâme. 11 est loin, le printemps d'avril, le printemps des primevères, des violettes, des anémones, loin le printemps délicat des lilas et des jacinthes. L'heure est passée des chastes fiançailles, des floraisons tendres en accord avec le premier éveil du désir. Le blanc cortège a disparu dans l'alcôve des fourrés. Là, sur la litière des herbes mûres, d'autres rites s'accomplissent; les voiles tombent avec les pétales des fleurs décloses. Voyez dans l'air chargé de pollen ces papillons qui se poursuivent; écoulez dans le mystère des bois l'appel rauque, l'appel passionné des lourterelles !
7 Juin. — La nichée de rossignols qui habitait le sureau, sous ma fenêtre, a délogé ce matin. Les parents, inquiets, escortaient cette première sortie. Leurs cris étouffés accompagnaient, de branche en branche, le volètement timide des petits. Cris d'angoisse, et bientôt cris d'adieu. L'apprentissage fiai, les enfants dispersés, le ménage va se dissoudre.
Ces voisins me manqueront. Depuis un mois,
depuis le début de leur liaison, je m'amusais à les observer; mes heures de travail s'égayaient, s'ornaient de leurs ramages. Je n'ai pas oublié la journée des fiançailles.
Pour la première fois Je l'année, j'écrivais devant ma fenêtre ouverte. L'air était tiède, imprégné de cette odeur d'herbe nouvelle qui signale le printemps. Une grappe de glycine flottait, détachée de la muraille, et, au delà du jardin, une allée de pruniers en 11 ours s'enfonçait en voûte blanche dans la perspective du verger.
Tout à coup un rossignol préluda, caché dans le sureau. Et il me sembla que c'étaient le printemps même, la glycine et l'herbe nouvelle qui parlaient. Timide d'abord, hésitante, la cantilène finit sur une roulade vertigineuse. Et tout de suite un autre chanteur, un concurrent, se fit entendre. 11 était perché' sur la branche basse d'un platane, en plein découvert, car l'arbre dépliait à peine ses feuilles. Je le voyais, et lui ne paraissait pas s'inquiéter d'être vu. Il était tout à son chant, à l'exercice de sa virtuosité. Elle était incomparable. Du premier coup de gosier, il avait affirmé sa maîtrise; il poursuivait, sur de sa victoire, pour le plaisir de débiter ses trilles, de filer ses points d'orgue. La réplique ne se lit pas attendre. Ardente, éperdue.
la voix rivale s'élança du sureau, moins forte peut-être, mais d'un timbre si pur, d'une expression si touchante! Pendant longtemps, pendant des»heures, les chanteurs alternèrent, infatigables. J'observais le rossignol perché sur le platane ; je guettais une lassitude, une défaillance. Quel organe humain aurait pu résister à une telle dépense ? Lui, ne paraissait pas s'en ressentir. Solidement cramponné à la branche, la poitrine dilatée, l'aile frémissante, il enflait la gorge, gargarisait ses roulades.
Je soupçonnais, je connus le secret de sa force. L'explication me vint d'un troisième personnage, un rossignol plus menu, de plumage plus terne : une femelle. D'un massif de lilas. où, invisible, elle écoutait les chanteurs, elle prit son essor, tout à coup décidée, vint rejoindre le préféré dans le sureau. Mais le concurrent n'accepta pas sa défaite. Avec un cri de colère, il fondit sur les amoureux, attaqua son rival, le poursuivit pantelant, déplumé, d'arbre en arbre, jusqu'à ce que, vaincu, renonçant à la lutte, il allât, d'un grand coup d'aile, cacher sa honte loin du champ de bataille, vers les saulaies de la rivière.
Que se passa-t-il ensuite ? Rien que d'assez naturel, d'assez humain, en somme. Sans hésiter, la femelle accepta ce jugement de Dieu,
subit la loi du plus fort. A défaut du meilleur chanleur qu'elle avait choisi, elle se donna au mâle le plus énergique. Le ménage, une heure après, travaillait à charrier des brindilles pour le nid, fonction essentielle, interrompue cependant de vocalises et de tendresses.
Inauguré ce jour-là, le duo conjugal s'est poursuivi de jour en jour sous ma fenêtre, passionné, triomphal au moment de la ponte, de la couvée, puissant encore, mais comme machinal pendant l'éducation, le nourrissait' laborieux des petits. El maintenant, c'est fini. Adieu l'ail. adieu la musique! La nature qui sournoisement, en vue de ses fins, avait ordonné cette magie du chant, suggestive de la multiplication de l'espèce, une fois son but atteint, a condamné les chanteurs au silence. Au lieu des voix d'or et de cristal, je n'entendrai plus désormais que les appels étouffés, les piaulements des rossignolets cherchant leur pâture au bord des fourrés.
20 Juin. — Est-ce faute de blé à moudre ou faute de meunier pour faire tourner les meules, depuis longtemps le moulin est fermé, le barrage est démoli, le canal d'amenée est à sec. J'ai découvert ces ruines ce matin en flânant au bord du Tescou : ruines sans histoire, encore récentes.
La bâtisse a résisté à l'abandon. Yoici l'arche qu'emplissait autrefois le bouillonnement delà rivière, et les étages vides qui servaient de greniers, et, visibles à travers le fouillis des ronces, les murailles de la coursière, avec les rainures où glissait la pale qui réglait le niveau du canal. Seule, l'eau manque, qui donnait la vie à ces choses inertes. Une végétation folle d'herbes et d'arbustes a envahi le bief. Des menthes, des prèles, des renouées, des salicaires, toutes les plantes qui se plaisent dans les terrains humides croissent, fraîches et drues, dans les limons anciens déposés par la rivière. Des liserons sauvages, des bryones, des clématites suspendent leurs lianes aux branches des troènes et des sureaux. C'est comme un ruisseau de verdure fleurie qui coule entre les berges du canal, qui remplit les arches du moulin, qui monte à l'assaut des bâtisses. Au-dessous, dans la profondeur du déversoir, une flaque est restée, alimentée par les pluies d'orage, par les débordements de la rivière. Là s'épanouit toute la flore des marais, la massette aux feuilles rigides, les joncs avec leurs houppes cotonneuses que les oiseaux dépouillent pour en feutrer leurs nids, et les palettes laquées des nunéphars qui portent, enchâssés de vert, les yeux d'or des grenouilles immobiles...
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Un grand recueillement flotte sur ces choses. Et ce silence, à la longue, me pèse. A travers le décor printanier, le triomphe de la vie végétale, je perçois — tel le voyageur sur les ruines des citées abolies — la mélancolie des lieux habités jadis, aménagés par l'homme et reconquis par la nature, repris par la foret, par le désert. Elle était bien modeste, sans doute, l'activité humaine qui s'exerçait dans ce moulin : une pauvre industrie de campagne qui n'intéressait que les deux ou trois hameaux dont les toitures rouges et les pigeonniers blancs émergent çà et là des cultures. Telle quelle, je la regrette pointant. Elle animait ce coin de pays. elle était le débouché naturel des moissons qui mûrissaient, qui mûrissent encore sur les coteaux voisins. Le blé. dans ce temps-là, ne quittait pas le sol natal, récollé, moulu, consommé sur place. Les mêmes mains qui l'avaient semé, qui l'avaient battu, le pétrissaient en farine dans la maie traditionnelle. Et n'était-ce pas mieux ainsi?
Pendant que je rôde autour de la maison déserte, ma pensée évoque ces jours ancien-. Le silence s'éveille. J'entends le claquet de la trémie qui secoue les planchers, la chute de l'eau qui fuse en ea^catelles à travers les l'entes de la pale, le frétillement du goujon qui troue d'un
éclair d'argent la nappe endormie de la retenue, la vibration des ailes bleues, des ailes vertes des libellules qui se poursuivent à la pointe des joncs... Quoi encore? Le roucoulement des pigeons serrés en grappe sur le toit du pigeonnier, le coup de fouet du charretier qui porte son blé au moulin, la chanson du farinel, tout de blanc habillé, qui rapporte le blé moulu chez les pratiques. C'est tout un petit monde, un joli microcosme blanc, bleu et vert, couleur d'eau, couleur de ciel, couleur de farine, qui parle, qui chante, qui gesticule devant moi...
Mais pourquoi m'arrêter à cette illusion? Pourquoi m'attarder à ces regrets? Vivant, ce monde m'intéresserait moins peut-être. J'y constaterais ces mêmes laideurs, ces mêmes tares qui m'obligent à me détourner des spectacles humains, pour me réfugier dans la société des plantes et des arbres.
Sans doute le meunier trichait sur la mouture, le farinel volait son patron, la meunière faisait de l'œil aux clients... Inutile de me mettre en frais de sensibilité pour ces disparus. Le moulin est fermé; qu'importe? si la nature a composé de cette chose morte un tableau de vie intense, d'harmonie printanière?
25 juillet. — Encore une nuit blanche; en-
core la chaleur et les moustiques. La fenêtre grand'ouverte pour aspirer la fraîcheur ne m'envoie que des souflles d'éluve. Enervé, l'œil sec, j'épie le retour de l'aube. La voilà, enfin! Une blancheur confuse monte à l'orient. C'est le signal. Yêlu, lave en un tour de main, je quitte la chambre, la maison, je descends vers la rivière. Délente. L'air n'est pas frais; il est cependant respirable; je respire, je reprends conscience de mon être consumé de lièvre, brisé par l'insomnie.
Je respire et je regarde. Lne pâleur glisse sur la rivière. Du silence m'entoure, non pas le silence opaque de la nuit, un silence léger, transparent, prêt à se déchirer au premier bruit. Rien ne bouge encore que les poissons, et pas tous les poissons; seuls, les chevesnes en quête de nourriture filent rapidement, frétillent entre deux eaux, crèvent de la pointe du museau la large nappe qui coule, si lente, qu'elle semble immobile.
La clarlé monte. Derrière moi, en amont, l'aube frémit, la couleur s'éveille. Une vapeur d'un rose doré poudroie à travers les feuilles, emmaille la rivière d'un réseau de pourpre qui tremble. Puis c'est, dans l'épaisseur du fourré, comme la vibration d'une flèche, la percée brusque du premier rayon. Le rayon file, il se
brise aux verdures emportées, il crible d'une grenaille d'or les saulaies frissonnantes. Les oiseaux remuent; muets encore, engourdis de sommeil, ils traversent la rivière, se dispersent à la gagnée parmi les vignobles du coteau; des cailles rappellent dans les luzernes : trois notes limpides mouillées de rosée; des mésanges gazouillent près de moi, pendues aux brindilles d'un ormeau, des pinsons lancent leur roulade d'ouvriers matineux; à coups de bec réguliers, un pivert ausculte, taraude le tronc d'un érable. "La rivière à son tour s'anime. Les poissons grouillent à la surface ; des cercles naissent, s'étalent, se croisent sur la nappe paisible où glissent des vapeurs. Des libellules arrivent en essaims, se poursuivent à la pointe des branches mortes, se bercent au rythme des plantes fluviales, balancées par le remous; des papillons festonnent à travers la dentelle des saules, arrosés de soleil. Et en même temps que ces vies innocentes, la vie humaine entre en scène. C'est, au lointain de la plaine, le grondement d'un train qui passe, le coup de fusil d'un chasseur, le sifflet d'une batteuse qui appelle les ouvriers à la corvée matinale. En face de moi, de l'autre coté de l'eau, un tioupeau de vaches arrive, berger entête. Le berger chante, le chien jappe, les vaches paissent, et j'entends le jeu
régulier des mâchoires qui tondent l'herbe de la berge.
Bètes et gens, tout ce monde se hâte de vivre, s'active à la besogne, pendant que dure la fraîcheur du premier matin.
Et déjà elle s'en va, la fraîcheur: les bonnes heures sont passées. Le jeune soleil a pris de la force; il troue les verdures, il s'empare de la rivière. De larges miroirs, des plaques d'étain fondu s'allument çà et Là sur les grands fond-. les rapides s'illuminent de traînées d'étincelles, tandis que, sur les bords, à l'ombre, des rubans de moire se déroulent, dansent en reflet à l'écorce des saules.
L'enfoncement de la berge où je repose est envahi à son tour; le? rayons importuns me délogent, m'obligent à me réfugier à l'ombre plus épaisse des viornes. Bientôt la place ne sera plus tenable, il faudra songer à déguerpir.
Les cigales m'y invitent. Leur crécelle monotone se môle, depuis un moment, au ramage des oiseaux, et, à mesure que la chaleur augmente, le ramage faiblit, la crécelle s'exaspère; elle éclate par-dessus les bruits, par-dessus les rumeurs de la campagne. Et ces rumeurs peu à peu s'assoupissent. Les vaches qui paissaient l'herbe du rivage s'en sont allées avec la chanson du pâtre, la fusillade des chasseurs a désarmé.
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A peine inaugurée, la vie se fige, dans l'accablement des heures chaudes. Du retrait d'ombre où je suis blotti, je n'entends plus que le bourdonnement des abeilles en chasse, et très loin, comme un autre bourdonnement plus ample, la musique de la batteuse qui broie les épis.
10 août. — Midi. Volets barrés, portes closes, comme en état de siège, la maison se barricade contre l'assaut du soleil. Dehors, c'est l'éblouissèment de l'été, la désolation de la sécheresse, des ruisseaux sans eau, des prairies sans herbe, un désert où règne l'inexorable canicule. Dedans, la pénombre, une atmosphère étouffée, où erre la troupe lamentable des assiégés. Le soleil est consigné, mais il entre quand même. Par les fentes des volets, sous les portes, les rayons pénètrent, et la chaleur avec eux. Les carreaux arrosés, les courants d'air, l'humidité diligemment entretenue des alcarazas et des gargoulettes nous défendent mal contre le tourment de la soif, contre la menace de l'asphyxie.
Trente-six degrés à l'ombre ! Je n'ose plus regarder le thermomètre. C'est le climat colonial sans les accommodements du vestiaire, du mobilier de là-bas ; et c'est la môme atonie physique, la même anémie cérébrale. Supplice de travailler, supplice de lire ; penser est un effort.
Quanl à causer, outre qu'on n'aurait à échanger que des plaintes, le fait d'être plusieurs dans la même chambre risquerait de hausser la température. Comme sous la peur de quelque contagion, on se fuit on s'isole... Dormir, ah ! si l'on pouvait dormir ! J'essaye, je cherche la posture, le siège favorable à la sieste. Je m'allonge sur une natte, le sommeil vient. Non, ce sont les moustiques qui arrivent ; et pas de moustiquaire ! Je n'ai plus qu'à attendre la fin de la journée, la disparition de l'ennemi. Oh ! ce soleil ! Quand le couche-t-on ?
Longues heures à écouter le bourdonnement des mouches, le pépiement des moineaux, qui égratignent les gouttières. Pour tuer le temps, je m'amuse à composer des litanies blasphématoires contre le soleil.
Beau blond. — Despote de l'été. — Divinité pour nègres. — Buveur de rivières. — Ami des pestilences. — Patron des moustiques. — • Roi des heures mauvaises. — Assassin des roses. — Corrupteur d'énergies. — Père du néant.
Et, après les imprécations, les prières :
Josué, ton geste! commande-lui de s'en aller ! — Secourez-nous, Eclipses ! — Descendez, filles du ciel ; Nuées bienveillantes, voilez sa face !
Six heures. Deux fois, nous avons .aie de
sortir : deux fois, nous avons reculé devant l'incendie de la cour, devant la poussière incandescente de la route. Cependant, les ombres s'allongent, la baignade nous sollicite. Quelques pas à faire, en nous défilant le long des haies, sous le couvert des bordures, et nous touchons à la rivière. Nos yeux la boivent toute d'un regard. Joie de contempler la belle eau claire qui iile entre les verdures, délice de suivre la souplesse des remous, de deviner, dans la transparence des profondeurs, les prairies d'herbes fluviales qui ondulent, volupté de pressentir le contact de ce pur cristal où nous plongerons lout à l'heure. Vite, en barque ! 11 s'agit de gagner, en suivant l'étroit abri de la berge, le grand pli d'ombre qui, de la falaise prochaine, descend sur l'Aveyron, le couvre tout entier. Jusque-là, c'est encore l'empire du soleil. Presque horizontal, il envoie entre la colonnade des peupliers de larges épées de feu qui transpercent la rivière. Sinueuse et souple, soumise aux découpures du rivage, la barque contourne des golfes minuscules, des criques bordées par les racines roses des vergnes, habitées par des rats d'eau qui détalent, par des grenouilles qui disparaissent à notre approche.
Cenendant, la perspective change. La berge se l ,e, la falaise monte, verticale, avec des
ressauts de marne blanche, des arénières barbelées de pins, lancéolées de roseaux. Yoici passer, à mi-côte, le mystère bleu de la garenne, de la haute futaie dormante, bercée par le rauquement des tourterelles. La rive au-dessous -embroussaillé ; la gravité des chênes se penche sur le recueillement de l'eau. C'est comme une salle verte qui s'arrondit devant nous, entre deux tournants de la rivière. L'arcature des chênes en surplomb rejoint presque la retombée légère des saules qui jaillissent d'une île en miniature, comme d'un bouquetier trop étroit.
Nous sommes arrivés ; la baignade commence. Et ce sont les jeux de la pleine eau, la plongée dans les grands fonds où circulent des courants plus froids, l'amusement des passades, la béatitude de la planche, la tête renversée, le- yeux levés vers le plafond des verdures.
Une heure ainsi; puis, le retour alerte dans le bien-être du sang rafraîchi, des muscles retrempés qui ploient l'aviron.
Quand nous quittons la barque, le soleil est tombé. Ce n'est plus tout a fait le grand jour, ce n'est pas encore le crépuscule. Moment délicieux ! La prairie, le coteau baignent dans l'or ; or rouge au couchant, or pâle au levant, or vert sur les pampres, sur les feuillages. Le soleil a disparu,
la lumière persiste, moins intense, plus belle. C'est la splendeur d'une apothéose. La rude glèbe, les verdures poudreuses, les battisses frustes, tout le décor quotidien de la vie rustique acquiert une noblesse, s'enveloppe d'une élégance imprévues. Une magie a touché ces choses très humbles, les a muées en objets précieux. Les murs en pisé des métairies se revêtent de nuances exquises, roses orangés, safrans délicats : une goutte d'améthyste tremble sur l'acier d'un soc de charrue, au tranchant d'une bêche abandonnée dans le creux d'un sillon ; l'aile de cet oiseau qui passe, c'est un rubis qui vole. Les figures paysannes elles-mêmes participent de celte féerie; leur rudesse s'atténue, un nimbe les auréole : ce sont des figures de la Bible.
Nous sommes en plein rêve. Tout à l'heure la réalité nous reprendra ; nous redeviendrons les sujets., les victimes de la saison, de l'heure. Le lyrisme, pour un moment, a secoué nos chaînes. Légers, subtils, nous jouissons des décompositions lentes de la lumière, du déclin des couleurs. Moins d'éclat, plus de tendresse. L'azur du ciel s'est cendré peu à peu ; il est plus près de nous, plus intime ; des voiles en descendent, se tissent autour des apparences ; une fine poussière de pastel efface les contours, unit les plans,
ensevelit les perspectives. Un peu de mélancolie flotte, voluptueuse... La soirée est iinie. C'est déjà le crépuscule.
20 août. — Hier soir, nous avons eu l'esquisse d'un orage. Des nuées lourdes l'annonçaient, amoncelées au couchant; des tours enflammées des châteaux de soufre surgissaient, crètés de pâles éclairs ; des tonnerres lointains grondaient, accompagnés du crépitement enragé des cigales. De l'attente planait. Au bord des fossés, le long des charmilles, les rainettes appelaient la pluie ; la terre durcie, fendue par la sécheresse, tordait ses crevasses, comme des bouches de damnés implorant la goutte d'eau de Lazare.
Vaine menace ; espoir déçu plutôt. L'orage s'en est allé avec le soleil ; les nuées, comme un mirage, se sont fondues dans les profondeurs. De l'orage en suspens, nous n'avons eu que les effluves électriques, un malaise nerveux ajouté au supplice de la chaleur. La nuit est arrivée sans un souffle de fraîcheur, sans une goutte de rosée : fournaise noire, après la fournaise ardente du jour.
Quand nous sommes sortis pour respirer l'air du soir, nous avons hésité sur le seuil. Une morne langueur pesait sur le jardin, les feuillages pendaient, accablés, immobiles. Nous nous sommes
traînés jusqu'à la terrasse ; penches sur l'accoudoir dont les briques brûlaient nos mains, nous guettions venir l'haleine de la rivière toute proche, endormie derrière le rideau noir des peupliers. Hélas ! de l'eau tiédie par le soleil, stagnante entre ses rives vaseuses, il n'est venu vers nous qu'une odeur fade de marécage.
Une lassitude nous a pris ; nous nous sommes allongés sur l'herbe sèche de la pelouse. Les rumeurs du soir étaient tombées; les bruits plus rares qui se prolongent dans le sommeil de la nuit — chanson lointaine accompagnant la marche d'un passant attardé, grincement d'un chariot sur la route, aboiement d'un chien au seuil d'une ferme — faisaient silence. Seules, près de nous, accrochées à l'écorce des platanes, les cigales slridaient, infatigables, envoyaient, en défi aux ténèbres, leur hymne au dieu Soleil. Lentement, comme à regret elles se sont tues l'une après l'autre. Et la lune a surgi, paisible au ras de la prairie.
La lune a surgi ; mais c'est le soleil qui règne encore. L'atmosphère embrasée est son œuvre, c'est son souffle que nous sommes condamnés à respirer pendant le court entr'acle de la nuit. L'illusion de sa présence est si forte qu'au moment où le premier rayon lunaire glisse vers nous, sa caresse me donne l'impression d'une morsure.
D'un geste machinal, je rabats mon chapeau sur mes yeux.
22 août. — Elle est venue enfin, celte pluie tant souhaitée. Depuis ce malin, les rainettes l'annonçaient, timidement il est vrai, comme peu sûres de leur pronostic. Une bouffée de chaleur électrique m'a averti tantôt que le moment était proche. Je suis monté jusqu'à micôte pour observer l'état du ciel. Le soleil penchait, aux trois quarts de sa course: un soleil de plomb dans un azur implacable. A l'ouest cependant, une nuée montait en demi-cercle, une nuée opaque, une muraille d'encre, d'une arcature régulière, qui grandissait insensiblement. Invasion lente, sans colère. L'orage arrivait à la muette, formidable par son silence même. L'azur reculait, perdait du terrain, dévoré comme par une éclipse. Bientôt le soleil sombrait, tison rouge, éteint dans la marée montante des ténèbres. Une pâleur livide planait sur les campagnes. Brusquement, un mouvement se fit à la base de la nuée ; un nuage de poussière s'en détachait, courait en avant-garde au ras de la terre. Tout le fond de l'horizon se déplaçait; la plaine, les coteaux se dissolvaient, comme arrachés, emportés dans l'élan de celte vague. El celait une chose effrayante à voir, ces deux
nuées parallèles, la noire et la grise qui moulaient, chacune avec sa vitesse et son mouvement propre, Tune à l'assaut de la terre, l'autre à l'assaut du ciel. Bientôt la nuée d'en bas se rapprochait; les rideaux d'arbres, les métairies, les villages disparaissaient engloutis de minute en minute. La trombe arrivait, précédée d'une acre odeur de poussière. Une minute encore, elle fondait sur moi. Dans un mugissement d'épouvante, les arbres se courbèrent, un ouragan de feuilles, de brindilles, de pailles, m'aveugla, me cingla de ses débris. En même temps la voûte noire d'en haut crevait avec des déchirures d'éclairs, des craquements de tonnerre. Il n'était que temps de chercher un refuge.
En sûreté derrière les carreaux de ma fenêtre, j'ai assisté au drame. La maison lamentait comme un navire en détresse; l'averse des feuilles et des branches battait les murs, fouettait les volets. Pas une goutte d'eau encore; rien que du vent et du tonnerre. La pluie, enfin, la bonne pluie. Le soir vint sans qu'on s'en aperçût; l'obscurité de la nuit succéda, sans l'aggraver, a l'obscurité de l'orage. Au malin seulement, la fureur des éléments s'assoupit, la bourrasque s'éloigna, la pluie se lit lente, continue. La maison s'endormit dans la chanson monotone des
gouttières, dans l'odeur de terre mouillée qui s'exhalait du jardin.
24 août. — Toute une journée de pluie, sous un ciel Las traversé par la fuite éperdue des nuages. La température a baissé; on respire. C'est la reprise de la vie normale, de la vie en commun supprimée depuis trois semaines par l'accablement de la chaleur, par celle espèce de soudanite qui nous rendait irritables au contact des voisins, nous cantonnait chacun dans son supplice. Comme au lendemain d'un sauvetage, on s'aborde gaiement, on se félicite d'avoir résisté au fléau. D'un geste unanime on fait la nique au soleil disparu.
Et c'est la hâte de sortir, de s'informer de l'herbe, des verJures, de ces humbles compagnons de misère qui agonisaient avec nous; c'est la joie de faire sa partie dans ce concert de résurrection universelle.
Je suis sorti après le déjeuner, — heure depuis longtemps interdite, — j'ai repris, sans crainte d'insolation, mes chemins familiers; j'ai visité la prairie, le vignoble. Mais le spectacle n'a pas été tel que je l'attendais. L'eau du ciel n'a pas suffi à reverdir l'herbe, à ranimer les plantes. L'arrosage tardif n'a fait que changer leur consomption en pourriture. Les arbres ont perdu
dans la tourmente les feuilles qui avaient résisté à la sécheresse; les pruniers, les pêchers, secoués par l'orage, ont laissé tomber à terre les chapelets de fruits qui égayaient leurs branches: triste récolte qui jonche la boue des sillons. Un désappointement me gagne, gâte le plaisii de ma promenade. J'ai beau me réjouir en principe, triompher de la déroute du soleil, ma joie, mon triomphe sont modestes. Mon œil s'habitue mal aux couleurs discrètes inaugurées par la pluie; ces demi-teintes, ce ciel gris, cet horizon sans profondeur ne me satisfont qu'à moitié. Ces choses sont médiocres, et hier nous étions dans le sublime, lit, sans doute, ce sublime élait cruel, sans doute aussi il y a un charme d'intimité dans ce médiocre : douceur de voile pour les yeux fatigués, détente pour les nerfs, réalité reposante après le surmenage lyrique des splendeurs estivales. Tout cela est vrai, et pourtant cette poésie raisonnable ne me contente pas; je ne me sens pas l'àme d'un lackiste.
Je retrouve l'impression attristée de mes retours de course en montagne, lorsque extasié encore de mon tête-à-tète avec la nudité des glaciers et des pierres, avec l'infini des horizons, je redescendais au niveau de la vallée, à la joliesse des floraisons, à la grâce des cascatelles
dans la perspective des parcs. Je m'embourgeoise et je souffre de cette déchéance.
27 septembre. — Le soleil a reparu ; il s'obstine ; l'été ne veut pas finir. Au déclin d'une journée brûlante — et combien d'autres avant celle-là, combien de matinées chaudes, d'après-midi torrides! — je traverse le bois où filtrent, ardents encore, les derniers rayons du soleil. Il y a comme une grande lassitude dans l'air. Tandis que les feuilles des chênes durcies aux feux de l'été ont pris une rigidité de métal, les arbres d'essences plus tendres, les frênes, les érables, ont leur verdure à moitié flétrie déjà, mangée de rouille. Au-dessous, dans les fourrés, la sève a tari aux branches des arbustes. Le sous-bois a presque son aspect désolé de l'hiver. Les plantes ont renoncé à vivre; hérissées, en haillons, elles se mêlent à la litière des feuilles mortes.
Pas un cri. pas un chant d'oiseau. Le bois est muet, le bois est désert. Seul, un ramier, branché à la cime d'un chêne, s'envole à mon approche avec un grand bruit d'ailes et de feuilles froissées. Ce ramier solitaire, qui précède les migrations d'automne, est l'unique indice d'un changement de saison. Aux plantes, aux arbustes, qui s'étonnent de souffrir silong temps de la sécheresse
estivale, il annonce le bienfait prochain des brumes matinales, des longues journées de pluie.
3 octobre. — Encore le soleil, encore la sécheresse. Une teinte grise uniforme, un linceul de poussière enveloppe les campagnes. Le ciel luimême est lerni, comme fatigué d'être bleu. Sauf le peu de verdure qui s'est réfugié à la cime des arbres, la couleur a disparu. L'herbe dans les prairies, les mignonnes tleuretles qui parent de leur grâce légère la toison des chaumes, labiées d'un mauve si tendre, liserons rayés de blanc et de rose, tout est flambé, tout est mort.
Dans le chaume qui, à perte de vue, revêt la colline embrasée, je monte, et mon bâton s'enfonce à chaque pas dans les fentes de la glèbe crevassée, qui, de ces bouches béantes, crie la soif. Des légions de sauterelles, des essaims de papillons, se lèvent devant moi : tout un pullulement d'insectes, un petit monde joyeux, enivré de lumière et de chaleur. Les sauterelles crissent; pareille à un froissement léger de cymbales, leur musique endiablée monte des sillons, emplit l'étendue. Parmi celte grisaille universelle, où rien n'attire l'œil, où l'intérêt ne sait où se poser, je me prends à considérer ces petites existences qui s'agitent au ras du sol. Je me penche, j'observe, et c'est tout un
arc-cn-ciel de nuances exquises, qui, brusquement, se révèle. Les sauterelles ont des ailes bleues comme des bleuets, les papillons minuscules sont vêtus comme des fleurs : toute la richesse d'un parterre brille, chatoie, palpite sur leurs ailes.
La couleur exilée, disparue depuis la mort des plantes, ressuscite plus jeune, plus fraîche, dans le vol des sauterelles et des papillons.
7 octobre. — A pointe d'aube, dans la demiobscurité de ma chambre, je n'entends plus monter les flûteries des loriots matineux occupés à picorer les figues dans le verger avant le lever des maîtres. Les brumesde la nuit empêchent de mûrir les derniers fruits restés au haut des branches, hors de l'atteinte des cueilleuses. La vigne est vendangée ; la récolle des prunes sèche, étendue au soleil, sur le mur de la terrasse; les pommes, les poires d'hiver s'abritent rangées sur des claies dans l'ombre des fruiteries.
Plus rien à grapiJler dehors; les loriots sont partis. Jusqu'au printemps prochain, je ne reverrai plus l'éclat de leurs ailes d'or se déployer comme une fleur exotique parmi les verdures; je n'entendrai plus leur chant juteux, imbibé de la chair des fruits mûrs, alterner en appel le long des bordures. Les loriots sont partis.
Les hirondelles émigreront bientôt. Par les soirées froides, elles se rassemblent déjà, tourbillonnent en essaims dans la lumière rose du crépuscule, comme pour concerter l'heure du départ. Les merles ont quitté la solitude des bois, l'épaisseur des fourrés, où ils élevèrent leurs couvées, pour se rapprocher de la maison. Ils habitent maintenant le vieux lierre de la terrasse, les massifs de lauriers ou de fusains où ils trouvent à leur fantaisie le vivre et le couvert. Familiers et peureux, ils fuient à la moindre alerte, dans une traînée de cris aigus qui se prolongent, se perdent dans les solitudes du parc. Les passereaux aussi ont changé leurs habitudes. La saison des épousailles, de la vie en ménage est passée; ils s'assemblent maintenant le long des haies, en troupes babillantes et pillardes.
Et pendant que ceux-là s'en vont, que ceuxci se cantonnent pour l'hivernage, voici venir chaque jour à lire d'aile, se pressant vers un rendez-vous lointain, les bandes d'émigrants. Très haut dans Je ciel, le triangle des oies, des canards sauvages, fend la pâleur de l'aube. Dans le silence de l'heure, on entend le crissement des plumes qui rament dans l'espace, et quelquefois une plainte, un appel, qui, descendu lentement des cimes de l'air, va surprendre au fond des basses-cours le sommeil de leurs frères captifs
qui leur répondent, agités de quelque instinct atavique. D'un vol plus mou, festonnant, qui découvre comme une moire vivante le blanc ou le noir de leur ailes, les pluviers, les vanneaux semblent explorer, avant de s'y poser, la solitude des plaines, le lac vert des emblavures où ils plongeront tout à l'heure en longue spirale... Et voici encore, voyageant à petites étapes, s'attardant à la cueillette des lambrusques dans les vignes, des baies de genévriers dans les friches, des glands dans les chênaies, les grives, les tourdes, les palombes.
Là-bas cependant, au creux de la vallée, au bord de ce chaume ras qui s'allonge entre deux haies, l'oiseleur a dressé sa guérite de paille; il a tracé les passages, planté les lacets de la tendue. Les alouettes arrivent, et avec elles la troupe innombrable des petits oiseaux : linottes, verdets, bruants, chardonnerets, pinsons, victimes vouées au massacre. Ils chantent en attendant, ils quêtent leur vie innocente. Leur ramage égaie la nudité des champs, la tristesse des futaies qui s'effeuillent. Chansons brèves ; des cris plutôt, des piaulements qui accompagnent la cadence des coups de bec fouillant la mousse, trouant les écorces.
Le rouge- gorge est le seul musicien de la bande. Le délicieux artiste! Moins puissant que
le rossignol, mais si ému, et d'une émotion si nuancée, si profonde ! Celte voix qui fuse, qui retombe, qui s'atténue en un gazouillement attendri, c'est bien la voix de la saison, une chanson de soleil mouillé, de brumes errantes ; c'est toute la douceur, toute la mélancolie de l'automne.
15 octobre. — La verdure s'en va, les feuilles changent de couleur. Les premiers frissons d'octobre les avaient déjà attendries. Quelques journées de pluie, quelques matinées de gelée blanche, ont avancé l'œuvre de mort. Des rougeurs délicates s'allument aux pampres de la vigne; des rubans d'un jaune pâle s'enroulent à la quenouille des peupliers. Et ces décompositions ont la richesse d'une parure. Les colonnades des hêtres, les dômes des châtaigniers font penser à des architectures de féerie, à des palais de cuivre ou d'or.
Le moment est venu de visiter, avant que la féerie s'éteigne, les plantations de pêchers, au bas de la colline. Je les ai admirées au mois de mars dans la nouveauté de leur floraison. La végétation dormait encore; les taillis gardaient leur rouille d'hiver, et, sur la douceur du ciel, les chênes dressaient la nudité triste de leurs branches. Mais au bas de la pente, dans les
creux tiédis par le soleil, le printemps travaillait, gonflait les bourgeons, faisait éclater, pareilles à des gouttes de rubis, les fleurs rouges, les fleurs roses des pêchers.
Les fleurs sont tombées, on a récolté les fruits, les feuilles vont s'en aller à leur tour. Mais les colorations de leur déclin sont plus merveilleuses encore que l'éclat des floraisons printanières. Sur la cendre blonde des labours, on dirait des bouquets d'or, des bouquets de carmin qui se penchent. Douceurs de satin, luisants de soie, splendeurs d'orfèvrerie, c'est comme une robe infiniment précieuse, un -linceul de magnificence que les arbres se tissent avant le deuil de l'hiver.
W novembre. — Il a plu ce matin, il bruine maintenant, il repleuvra tantôt. Et c'est ainsi depuis trois semaines. L'automne finit en laideur : un automne noir, haillonneux, grelottant.
Les jolies décolorations, les roses maladifs, les taches de rouille et de sang qui se jouent sur les feuilles mourantes comme sur des visages de poitrinaires, tout ce décor mélancolique de l'arrière-saison disparaît noyé dans le brouillard. Promenades languissantes au bord de la rivière limoneuse où les peupliers dressent leurs minces squelettes, errances au fond des combes silen-
cieuses, où le bruit des pas s'amortit dans la glaise, s'éteint dans la litière des frondaisons défuntes, journées à moitié réveillées ensevelies dans des voiles de songe.
Quand reviendra-t-il, le soleil? Ah ! mes imprécations de l'été, mes blasphèmes ! Supplications aujourd'hui, litanies de repentance et d'excuses. Des limbes automnales, du pays des fantômes et des larves, j'envoie ma palinodie à l'absent :
Pardonne-moi, divin ! — Quand tu t'exiles, c'est nous qui sommes les exilés ; reviens, consolateur. — Sans toi, les matins hésitent, les soirs abdiquent ; reviens ! — Tes flèches contre les nuées qui te dérobent, archer infaillible! — La beauté meurt, ressuscite-la, magicien ! — La terre est nue, habille-la, splendeur! — Féconde les germes, nourricier! — Tu es la poésie, tu es le chant, tu es la force; sauve-nous, Tout- Puissant! — Un rayon, un seul, envoie-le, comme gage de ton retour!
Le soleil m'a exaucé. De la nuit, baissée comme une paupière sur l'horizon occidental, un regard a jailli, un seul. La paupière s'est refermée aussitôt, une rougeur de sang a traîné un moment, puis s'est éteinte. Et pendant que je la cherche encore au ciel, elle reparaît près de moi, dans le jardin, elle sautille en retlet au jabot d'un rouge-gorge. Le reflet se déplace, il
monte, il descend aux branches basses d'un érable. L'oiseau chante maintenant. Oh ! cet arpège de cristal qui se brise, qui s'égrène dans la mélancolie du crépuscule! Oh! cet adieu du rouge-gorge à la lumière expirante !