LE DIMANCHE DE JEAN-PIEKRE
séchait aux premières soleillées de juillet. Il avait creusé la source, arraché le bosquet, acheté l'enclave. Oh! le jour où il avait, pour la première fois, enfoncé le soc de la charrue dans ce morceau de terre longuement, ardemment convoité, quel triomphe! Et quel triomphe encore au dernier coup d-e bêche dans le tuf, au dernier coup de cognée dans le chêne, quand l'eau avait jailli du griffon, quand l'arbre, la racine en l'air, avait souffleté l'herbe de sa chute!
C'est lui pourtant, ce sont ces mains, à présent si débiles, qui ont réalisé ces miracles. Jean- Pierre s'exalte à ces souvenances. Puisqu'il en a encore la force, avant que ses yeux lui manquent tout à fait, avant que ses jambes lui refusent leur service, il veut, une dernière fois, parcourir le domaine. D'un pas moins pesant, d'un bâton plus hardi, il descend le sentier qui conduit à la source, il examine, chemin faisant, la vigne, les cultures. La vigne, récemment vendangée, porte encore des lambrusques, des grapillons qui mûrissent sur les pampres effeuillés; le blé, né d'hier, pointe sur les sillons. Tout va bien. Essoufflé, un peu las, l'ancien s'est assis au penchant du talus. Les coudes aux genoux, le menton dans ses mains, il regarde, il écoute. La douceur automnale le caresse; des perdreaux rappellent dans une friche, au sommet du co-
teau; des grives caquettent à la cime des peupliers, des merles flûtent dans les broussailles, au bord du ruisseau. Et, par le perluis du vallon, la musique grêle d'un bal villageois arrive par intervalles avec les souffles du vent. Et voici que, sur la cadence de la valse lointaine, un couple chemine, gravit la pente opposée de la colline, un couple d'amoureux. Le garçon a passé son bras autour de la taille de la fille: penché sur elle, il cherche sa figure, ses lèvres qui se dérobent, qui s'ouvrent au baiser. Jean-Pierre les a reconnus. Le garçon, c'est Jeanti, son tilleul: et il n'a pas mal choisi sa bonne amie. Un beau brin de fille, cette Rouzil, et riche ! Plus tard quand elles se rejoindront, comme se joignaient tout à Fheure les lèvres des amoureux, les terres de sos parents et celles de Jeanti rempliront toute la combe.
Cernés comme d'une auréole par les rais du soleil couchant, les fiancés s'en vont, les fiancés disparaissent. Le soleil disparait en même temps, le soir tombe. Depuis un moment déjà, la musique du bal a cessé, les merles ne chantent plus. C'est le tour des salamandres et des hiboux. L'air qui fraîchit avertit Jean-Pierre de rentrer à la maison. Mais la montée est dure. L'ancien a beau s'aider du bâton, se cramponner aux branches, aux racines, il avance à peine.