SCENE III
MADAME DESHERBIERS, MADAME PATRAT, M. PLUMET, ALFRED, personnage muet depuis l'arrivée de Venfant,
MADAME DESHERBIERS. — J'cspèrc quc Cela ne sera rien.
M. PLUMET. — Mon Dieu, madame, combien je me reproclie...
MADAME PATRAT. — Cela n'csl rion, je vous jure, un caprice, une misère. Je ne puis m'en occuper autant que je le voudrais ; ce sont ces vilaines bonnes qui nous les gâtent à la journée.
MADAME DESHERBIERS. — C'CSt aUSSi 06 dont je
me plains continuellement.
MADAME PATRAT. — Je suis d'autaut plus fâchée de cela que tu ne peux te faire une idéede son amabilité quand nous sommes entre nous. Il imite d'abord tout ce qu'il voit, il a un talent d'observation extraordinaire : c'est au point qu'il singe, mais à le reconnaître, l'oncle de mon mari, son oncle Tobie.
M. PLUMET. —Le receveur de l'enregistrement?
MADAME PATRAT. — C'cst son air, sa démarche, tout, jusqu'à la prise de tabac, qu'il presse longtemps entre ses doigts avant de la prendre, et ja-
14i LES PETITES f.ENS.
mais, comme lu peux croire, nous ne l'avons stylé à cela ; le soir, il reconnaîtra le pas de son père à ne pas s'y tromper.
M. PLUMET. —Mon Dieu, niadanie, combien je me reproche...
MADAME «ESUERBIERS. — Jc trOUVC CffOCliVe-
mcnl qu'il a fait des progrès étonnants; il est d'une force...
MADAME PATRAT. — Jamais il n'a été malade ; je suis désespérée de n'avoir pu te le montrer ce qu'il est. Tu dois connaître à la maison un portrait de l'empereur, dans le cabinet de M. Patral, près de celui de sa mère?
MADAME DESHERBIERS. — Très-bicn, cu facc de la clieminée, je le vois d'ici.
MADAME PATRAT. — Tu dois aussl Ic rappeler que l'empereur est représenté en pied, les mains derrière le dos, se promenant dans le parc de la Malmaison?
M. PLCMET. — Jamais Bonaparte ne s'est promené autrement.
MADAME DESHERBIERS. — Jc mc Ic rappelle parfaitement. Ton fils le reconnaîtrait peut-être?
MADAME PATRAT. — Non-sculement il le reconnaît, mais il l'imite ; et toutes les fois que nous lui présentons ce tableau, il met de lui-même ses mains derrière le dos sans qu'on le lui dise.
M. PLiMKT. — C'est merveilleux !
LES ENFANTS PRODIGES. Uo
MADAME PATBAT. — Loi'squon tira le canon pour la naissance du dernier prince, cétait la première fois qu'il l'entendait tirer; le lendemain, il l'imitait on ne peut mieux; son oncle, votre ami, monsieur Alfred, qui, comme vous, est militaire, n'en revenait pas, tant c'était cela : il lui semblait voir les soldats à leur pièce, et tout cela avec sa bouche, sans aucune autre préparation.
M. PLUMET. — Et pas encore sept mois! c'est à ne pas croire.
MADAME PATRAT. — Jc suis pcrsuadée qu'il adorera l'état militaire. Auguste m'est venu voir mardi dernier, il était en grande tenue...
ALFRED. — Nous veulous dc rendre une visite au nouveau colonel.
MADAME PATRAT. — C'cst Cela même. Du plus loin qu'Anatole aperçut son oncle, il était comme un fou : ses yeux étincelaient, il faisait avec ses petites mains comme s'il eût voulut tirer son sabre, et jamais il n'en avait vu, c'était la première fois de sa vie qu'il en voyait un : on aurait dit, en vérité, qu'il en avait deviné l'usage.
M. PLUMET. — On a vu de ces choses-là. Jeanne d'Arc, qui plus lard, sur les remparts d'Orléans...
MADAME DESHERBIERS. — Oscar u'o pas autant d'ambition, lui; il veut être tout bonnement avocat, et sa sœur religieuse; elle préfère le noir à tout autre couleur... Jlais je veux savoir, avant
loul, s'il pleure toujours, ce pauvre bijou. Corinne, tu as là, près de toi, le cordon de la sonnette.
M. PLUMET. — Pardon, madame, je vais vous éviter...
MADAME PATRAT. — Du toul, nionslciir Plumet, je vous en conjure... {Elle tire le cordon de la sonnette.)