‹ Petites gensChapitre 43 sur 56 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

MADAME DESHERBIERS, ALFRED, puis M. PLUMET.

ALFRED.— El votre cliarmante petite demoiselle madame?

MADAME DESHERBIERS. — Elle se porte à merveille. Mais comment se fait-il que vous la connaissiez?

ALFRED. — J'ai eu le plaisir de la voir chez madame Dufrénais. {Arrivée de M. Plumet.)

MADAME DESHERUTERS. — M. Plumef, uu ami de la maison.

M. PLtMET. — Monsieur...

MADAME DESHEREiERs. — M. Alfred de Meulan.

ALFRED. — Monsieur...

MADAME DEsiiERBiERS. — Nous parlions avec

monsieur de Napoline, monsieur Plumet, de votre filleule; monsieur l'a vue chez madame Dufrénais.

M. PLUMET. — Adorable petite fille, que j'aime de tout mon cœur; bonne petite créature tout à fait.

MADAME DESHERBIERS. — Vous la gàlcz, monsleur Plumet.

M. PLUMET. — Pas du tout, je suis en cela de lavis de tout le monde.

MADAME DESHERBIERS. — C'est-ù-dire que tout le monde est beaucoup trop bon : elle est loin de mériter les éloges que l'on veut bien lui donner.

ALFRED. — Elle a cette petite fable qu'elle dit à ravir.

M. PLUMET. — Nesl-ce pas ? La Laitière et le Pot au lait. Elle y met des intentions uniques.

MADAME DESHERBIERS. — Sou plus grand mérite, à mes yeux, est celui de tout apprendre en jouant, sans y penser; jamais son père et moi ne nous en occupons. Une mère a toujours mauvaise grâce à faire l'éloge de ses enfants; je dois avouer cependant que souvent elle m'étonne ; elle a des reparties qui vraiment ne sont pas de son âge.

M. PLUMET. — Ce qui fait que, la plupart du temps, on ne croit point avoir affaire à un enfant.

MADAME DESHERBIERS. — La Semaine dernière, nous l'emmenâmes dîner chez la sœurdemon mari, madame Lefranc : toute la journée, elle avait été

mal disposée. Le lendemain, à son réveil, son père lui dit : « Je ne sais, mademoiselle, si je dois vous embrasser ce malin ; vous n'avez pas été gentille, hier, chez votre tante; vous avez beaucoup pleuré quand votre bonne est venue vous chercher; cela n'est pas bien, je suis très-mécontent. »

M. PLUMET. — Desherbiers est souvent sévère avec sa flile, je l'ai déjà remarqué.

MADAME DESHERBIERS — « Oui, papa, 3 répondu Tenfant, les yeux baignés de larmes, je le sais; mais cela ne m'arrivera plus, plus jamais, j'en prends le ciel à témoin ! »

M. PLUMET. — Admettez, monsieur, qn'elle n'a pas encore quatre ans.

MADAME DESHERBIERS. — Elle 3 dCUX mOlS de

moins que Zoé, la fille de madame Dufrénais. ALFRED.— Ah ! vraiment !

MADAME DESHERBIERS. — A la fêlC dC SOH pèrC,

elle a absolument voulu lui ourler un linge à barbe.

M. PLUMET. — C'était parfait, je vous jure.

ALFRED. — El monsieur votre fils, madame?

M. PLUMET. — Savez-vous, monsieur, que nous avons bientôt cinq ans.

MADAME DESHERBIERS. — Ccst un Caractère tout à fait opposé à celui de sa sœur. Napoline est douée d'une sensibilité exquise; Oscar, avec un cœur excellent, est d'une franchise, dune témérité dont rien n'approche.

M. PLi'MET. — Ajoutez à cela beaucoup d'oreille, musicien-né.

MADAME DESHERBIERS. — SUFlOUt beaUCOUp (le

mémoire : il se rappelle tout parfaitement. Je ne sais encore quel parti nous lui ferons prendre; M. DesLerbiers a de tout temps manifesté le désir de faire de son fils un avocat ; je ne sais encore si l'enfant se rangera de l'avis de son père.

M. PLCMET. — Je l'y pousse tant que je peux ; figurez-vous, monsieur, que le petit bonhomme n'est jamais plus heureux qu'au milieu des dossiers et des paperasses ; il a, du reste, pour son âge, chose extraordinaire, une force de volonté unique.

MADAME DESHERBIERS. — C'est précisément celte grande force de volonté-là qui me fait frémir quand j'y pense.

M.PLi-MET. — Et pourquoi cela?

MADAME DESHERBIERS. — Je Hcsais; mais je crains que, plus tard, il ne se porte à quelque fâcheuse extrémité

M. PLUMET. — D'ici là, nous avons de la marge. Jamais Oscar ne voudra vous causer de chagrin ; c'estiin caractère à la fois noble,grand et généreux.

MADAME DESHERBIERS. — Il CSt bOH , mOnsiCUr,

de vous tenir en garde contre les éloges de M. Plumet, qui toujours a eu pour mes enfants une prédilection toute particulière.

M. PLCMET. — Lorsqu'ils sont aimables comme

les vôtres, madame, il est bien difficile de faire autrement.

MADAME DESHERBIERS. — Jc VOUS l"ai déjà dit,

monsieur Plumet, vous finirez par me donner de iamour-propre. Mais je ne m'aperçois pas que je tombe dans le ridicule si commun aux mamans, qui, dans chacun de leurs enfants, veulent voir un prodige... Parlons de votre tante, monsieur Alfred, de madame des Étangs.

M. PLUMET. — Comment, monsieur serait le neveu...? {Se levant de son siège.) Monsieur...

ALFRED, rendant à M. Plumet son inclination. — Monsieur...

MADAME DESHERBIERS.— Oui,monsieur Plumet : une femme de beaucoup d'esprit, la tante de monsieur.

M. PLUMET. — Comment donc, mais j'ai l'honneur de connaître madame des Étangs, beaucoup, beaucoup, beaucoup : je l'ai beaucoup vue autrefois, chez la belle-mère de madame Pasquier. Je vous fais, monsieur, mon compliment bien sincère de lui toucher d'aussi près.

ALFRED. — Monsieur...

M. PLUMET. — On n'est pas plus aimable, plus gracieux que ne l'était madame votre tante à cette époque.

MADAME DESUERBIERS. — Esl-Clle lOUJOUrS fOllO

delà campagne?

LES ENFANTS PRODIGES. l3o

ALFRED. — Toujours, OUÏ, madame.

M. PLUMET. — C'était, je crois, autant que je puis me le rappeler, une demoiselle Beaufumet?

ALFRED. — Oui, monsieur, une sœur de ma mère.

MADAME DESHERBIERS. — Je VOUS demandais, monsieur Alfred, si madame votre tante était toujours folle de la campagne.

ALFRED. — Oui, madame.

MADAME DESHERBIERS. — Je conçois que, lorsqu'on a une aussi jolie propriété que la sienne, on puisse s'y plaire; mais la campagne chez les autres est, selon moi, chose fort maussade. Peu de temps après mon mariage, j'étais fatiguée de fêles, de plaisirs, de Paris surtout; une dame de la connaissance de ma mère, qui, tous les hivers, nous faisait lui promettre de l'aller voir l'été suivant, eut pitié de moi, elle m'emmena avec elle, j'y passai huit jours. Vous savez, vous savez, monsieur Plumet, qui je veux dire.

M. PLUMET. — Oui, madame, parfaitement.

MADAME DESHERBIERS. — J'avouequc je u'eus pas lieu d'en être enchantée, j'étais partie sur la foi des traités; cette dame, jusqu'alors, m'avait toujours semblé très-aimable; il est vrai qu"à Paris tout le monde est aimable, rien n'est plus facile, on ne se voit jamais qu'en courant : à la campagne, c'est bien différent. Non pas que je sache mauvais gré à

cette clame de la réception quelle m'a faite, je lui en ai, au contraire, la plus grande obligation ; il n'est sorte de soins, d'attentions, de prévenances, qu'elle n'ait eus tout le temps de mon séjour; mais ces prévenances, ces attentions continuelles me devinrent insupportables; j'eusse cent fois préféré qu'elle m'eût laissé plus de liberté; car, sans cela, pas de campagne possible.

ALFREii. — Je suis intimement convaincu que cette dame eût cru mal vous recevoir en faisant autrement.

MADAME DESHERBiERS. — Jc nc VOUS dis pas uon ; mais croyez-vous, puisque nous en sommes sur ce chapitre, que toutes ces personnes de notre connaissance, qui aujourd'hui achètent des propriétés, aient réellement pour la campagne un goût bien prononcé? Quant à moi, je ne le pense pas; de la gloriole toute pure, et pas autre chose.

M. PLUMET. — Je suis parfaitement de l'avis de madame.

MADAME DESHERBXERs. — Jamais on ne me fera croire que madame de Tomilly, la femme la plus élégante que je connaisse, ait parlé bien sérieusement lorsqu'elle m'annonça, l'autre jour, que, chez elle, venait de se révéler la passion des poules et des canards ?L ne petite-maîtresse, s'il en fut jamais, madame de Tomilly, qui n'a commencé à aimer ses enfants qu'à sept ou huit ans. Que madame Palrat,

qui n'a pu passer deux jours sans aller chez sa marchande de modes, ail pu former le projet d'aller s'enterrer toute vive au fond des bois, comme si les motifs de cette belle détermination n'étaient pas sus de tout le monde!

M. PLrMET. — Ceci est l'exacte vérité.

MADAME DESHERBIERS. — 11 n'y 3 pas jusqu'à madame des Garcins, elle qui, toutes les fois qu'il était question de campagne, changeait de couleur, qui n'ait juré, en faisant ses adieux à M. Marchais, son oncle, qu'elle ne remettrait plus les pieds à Paris, qu'elle en prenait l'engagement, qu'elle allait vivre et mourir au milieu des villageois. Quand elle saura, cette bonne Emilie, ce que sont les villageois; que M. le chevalier de Florian, avec ses Galathée, ses Estelle et ses Némorin, est bien le plus grand des imposteurs; que ses bords de la Durance, qn'il m'a fait aller chercher si loin, ne sont rien moins qu'enchanteurs; que ses bergers sont de vilains messieurs tout noirs, grossiers comme lepain donlilssenourrissent,etses bergères de lourdes filles, plus malpropres et plus dégoûtantes que ne le fut jamais la Dulcinée du Toboso.

ALFRED. — Décidément, madame, je vois que vous avez la campagne en horreur.

MADAME DESHERBIERS. — Je l'aurai tant que rien ne sera changé à la manière d'y vivre.

LES MÊMES, MADAME PATRAT, suivie dune nourrice portant un enfant dans ses bras, UN DOMESTIQUE.

LE DOMESTIQUE, annonçant. — Madame Palral.

MADAME PATRAT. — BonjouF, ma bonnc sœur. [Elles s'embrassent.)

MADAME deshi:rbiers. — Mais quel heureux hasard! moi qui le croyais à cent lieues de Paris.

madame PATRAT. — C'cst unc longuc liisloire que ce voyage; je le conterai cela. Bonjour, monsieur Plumet.

M. PLVMET. — Madame...

MADAME DESHERBIERS.— Et CC bOn pCtit TotOle?

sais-tu bien, Corinne, qu'il est on ne peut pas plus beau, ton fils? Laissez-le-nioi, nourrice, que je puisse l'admirer à mon aise. Mais quels beaux yeux ! quelle santé!

MADAME PATRAT. — Et tcs bcaux cnfants, à loi?

MADAME DESDERBiERs. — lls soutàla promenade. Pourquoi ne pas être venue nous demander à dîner?

MADAME PATRAT. — J'en avais formé le projet ; j'ai eu des visites toute la journée.

LES ENFANTS PRODIGES. iS'J

MADAME UESHERBIERS. — Tu aS là UIl jOll CllàlC ;

je ne te le connaissais pas.

MADAME PATRAT. — Vraiment! c'est un cadeau de M. Patrat.

MADAME DESHEREiERs. — Il nc l'a pas accoHipagnée?

MADAME PATRAT. — Si fait, il est allé trouver ton mari dans son cabinet... tu sais, toujours pour cette affaire. Et M. Alfred, que je ne voyais pas!

MADAME DESHEREIERS. — Tu conuais monslcur?

MADAME PATRAT. — Comment! M. Alfred, le meilleur ami de mon frère Auguste.

ALFRED. — Oui, madame, de la même promotion.

M. PLUMET. — Ah ! monsieur est militaire?

ALFRED. — Oui, monsieur.

M. PLCMCT. — Dans quelle arme, monsieur, s'il vous plaît ?

ALFRED.— L'artillerie, monsieur.

M. PLUMET. — Ah ! oui-da.

MADAME DESHEREIERS.— Mais comme il est fort! le bel enfant! Commeuce-l-il un peu à connaître son monde?

MADAME PATRAT. — Oh! très-bicn. — Anatole, où est papa?— Regarde comme il a l'air inquiet de ne pas le voir.

M. PLUMET. — C'est prodigieux, en vérKé. Et quel âge avons-nous, madame ?

MADAME DESHERBIERS. — Sept IllOiS, U'eSl-ce

pas?

MADAME PATRAT. — Daiis quiiizc JOUI'S. — OÙ est nourrice, Totole? où est nourrice?

LA NOURRICE. — OÙ qu'ellc est, «Oî<///c?, Totoie? où qu'elle est?

MADAME PATRAT. — Jc VOUS ai défendu, nourrice, de lui parler voire langage. Demandez-lui, comme tout le monde, où est sa nourrice : je ne veux pas en faire un paysan, de mon fils, je vous l'ai déjà dit.

MADAME DESHERBIERS. — Je suis bien de ton avis; Oscar aussi avait contracté cette mauvaise liabilude-là...

M. PLi'MET. — On eut toutes les peines du monde à la lui faire perdre.

LA NOURRICE.— Dame! ej' parions el' parler ed' clieux nous.

MADAME DESHERBIERS. — Il paraît Irès-gai, ce beau trésor.

MADAME PATRAT. — Jauiais d'Ilunieur, toujours comme lu le vois. Mais rends-le donc à sa nourrice, il va te fatiguer, il est d'un lourd...

MADAME DESHERBIERS. — MalS paS dU tOUt... le

bel enfant!

M. PLI MET. — Il a eu le bon esprit de ressembler à sa mère.

MADAME DESHERBIERS. — Tu VOiS qUC M. PluniCt

est toujours galant.

MADAME PATRAT. — Toujours Ic même.

M. PLiMKT. — Ah! muclame...

MADAME DESHERBIERS. — Cc SOllt ICSyCUX, SaiS-(U

bien?

MADAME PATRAT. — Tu trOUVCS ?

M. PLCMET. — Permellez-moi, madame, de vérifier le fait. {Il s'approche de renfant, qui fait sauter ses lunettes en poussant des cris affreux.)

MADAME DESHERBIERS. — VoUS lui aVCZ lail pCUl",

monsieur Plumet.

M. PLUMET. — Mon Dieu, madame, combien je nie reproclie...

MADAME PATRAT. — Nourricc, rauiasscz les lunettes de monsieur.

M. PLi'MET. — Ne vous occupez pas de moi, madame, je ne le mérite pas.

LA ivoDRRicE. — N'en v'ià déjà ein morciau. {Continuation des cris du petit bonhomme.)

MADAME DESHERBIERS. — Mais fjue faire pour le calmer? Si nous lui faisions prendre quelque chose?

MADAME PATRAT. — C'esl Singulier! jamais il ne pleure à la maison,

MADAME DESHERBIERS. — Je cralns Vraiment qu'il n'ait des convulsions.

M. PLUMET. — Mon Dieu , madame, combien je me reproche...

MADAME PATRAT. — Nourrlcp, alloz luI préparer

un verre d'eau. Donne-le-moi, je te prie. {Au départ de la nourrice, les cris de l'enfant redoublent.)

MADAME DESHEREiEUs. — Pauvre petit ami !

MADAME PATRAT. — Jamais il n'a fait cela; il est toujours, au contraire, d'une humeur charmante. Tiens Totoie, oh ! le beau tableau ! vois donc hobo tabo (beau tableau).

MADAME DESHERBIERS. — Tiens, je crois qu'en le faisant boire un peu, nous finirons par le calmer. Vous avez mis de la fleur d'orange, n'est-ce pas, nourrice?

LA NOURRICE. — Oul, madame, ed' dans neine bouteille.

MADAME PATRAT. — Budcz ta! unons budons, budonsdonc; toyez nésonnable; moi eu n'a pas vouhu faite bobo à tlti gaçon, dites te vous le fêlez plus. (Buvez cela; allons, buvons, buvons donc; soyez raisonnable; monsieur n'a pas voulu faire bobo à petit garçon; dites que vous ne le ferez plus.)

MADAME DESHERBIERS. — CommC il 8 IC Cœur

gros, ce pauvre bijou !

MADAME PATRAT. — C'cst fini, 11 ne boira pas. Emmenez-le, nourrice.

MADAME DESHERBIERS. — Prlez Zôphirlnc do le mettre sur le berceau de Napoline.

LES ENFANTS PROniGES.

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