UN FANATIQUE
La cour de la mairie.
M. TARBÉ, M. FARDEAU, en faction.
TAKBiô. — Tiens, vous voilà par ici, monsieur Fardeau ?
FARDEAiT. — Comme vous voyez, monsieur Tarbé; ça va bien?
TARBÉ. — Mais, Dieu merci ; et vous?
FARDEAU. — Comme quelqu'un qui va monlej' sa garde.
TAREE. — Ah! oui, au fait, je n'y faisais pas attention, vous voilà sous les armes.
FARDEAU. — Est-ce quc vous n'en êtes pas. monsieur Tarbé, de la garde nationale?
TAREE. — Je n'en suis plus par rapport à mon bras.
FARDEAU. — Nous, uous sommes dans une compagnie bien aimable; il y a vraiment plaisir d'être de garde avec des personnes comme dans notre compagnie.
TAREE.— Mais oîi sont-elles donc, les personnes de votre compagnie?
FARDEAU. — Elles uc Viendront guère que ce soir. Nous ne nous gênons pas après ça...
TARBÉ. — C'est ce que je vois.
FARDEAU. — Nous sommcs, entre nous, sans comparaison comme tous frères ensemble.
TAREE. — Oui, je conçois que, commecela, c'est charmant de monter la garde.
FARDEAU. — Voyez-vous d'abord, dans notre compagnie, on ne sait pas ce que c'est que les grades, les titres, ritn'du tout; on ne veut même pas le savoir : tout le monde est égal les uns aux
INTÉRIEURS DE MAIRIE. ild
autres; c'est plutôt une famille qu'autre cliose; tambour, officier, sergent, capitaine, tout est sur la même ligne ; il n'y a pas deux compagnies de voltigeurs comme la nôtre.
TARBÉ. — Cela fait votre éloge.
FARDE AIL — Notre capitaine d'abord, c'est le roi des hommes.
TARBÉ. —Vous le nommez?
FAROEAi. — 31. Traversin.
TARBÉ. — Connais pas.
FARitEAi. —Je vous mènerai chez lui quand vous voudrez.
TAREE. — Je vous remercie.
FARDEAi'. — Un tout petit homme, M. Traversin, mais bien pris dans sa petite taille, vif comme la poudre, avec des lunettes. Faut voir cet homnie-là en société; qui ne l'a pas vu n'a rien vu. Quant à notre compagnie, c'est, comme je vous le disais, une des plus belles de tout Paris, si ce n'est la plus belle.
TARBÉ. — Ah! oui-da.
FARDEAL. — Parolc d'honncur. Tout le monde vous le dira. Tous fusils pareils, toutes capucines en cuivre, pompons pareils, capotes pareilles, sacs pareils, bonnets pareils, pantalons, guêtres, briquets, tout pareil.
TARBÉ. — Vous n'êtes pas dans les dignités, monsieur Fardeau?
FARDEAt. — Ce n'est pas qu'on ne nie Tait bien fois proposé; mais j'aime mieux rester comme des je suis.
TAREE. — Vous n'avez pas d'ami)ition.
FARDEAU. — Si fait, j'ai l'aml)ition de bien faire mon service : je ne me connais pas jusqu'à présent d'autre ambition.
TARBÉ. — C'est une nol)le ambition que cellelà.
FARDEAi. — Aussi, quand je suis de service; je ne connais plus personne; je dis bonsoir à mon épouse et ne remets pas les pieds à la maison que je n'aie descendu ma garde. Tenez , monsieur Tarbé, si nous avions seulement dix mille hommes comme notre compagnie, nous ne serions pas embarrassés de faire le tour de la France. Qu'est-ce que je dis! le tour d'une partie de l'Europe, peut-être. L'autre fois, à la fête du capitaine, à la Saint-Pierre, toute la compagnie était aux Vendançjes ; fallait voir les choses qu'ont été portées et la frénésie de tout le monde.
TARBÉ. — Vous avez porté beaucoup de toasts?
FARDEAU. — Je crois bien, et des santés aussi, .l'ai porté à madame Traversin, l'épouse au capitaine, aux dames en général.
TAREE. —C'est une jolie idée.
FARDEAU. —Aux Dames! Puissciit-elles long-
temps contribuer à notre bonheur, comme nous désirons mourir pour elles ! *
TARBÉ. — Très-joli.
FARDEAU. — Vous lie cpoiriez pas que j'élais comme ému en prononçant ça.
TARBÉ. — Si fait, je le crois.
FARDEAU. — Dabord, on a commencé par porter la santé du roi.
TARBÉ. — C'est dans l'ordre.
FARDEAU. — A la reine, à ses demoiselles, à ses garçons, à tout le monde.
TARBÉ. — A-t-on chanté?
FARDEAU. — Beaucoup! impossible de vous dire tout ce qui n'a pas été chanté, cl toutes choses faites exprès.
TARDÉ. — En aviez-vous fait quelques-unes"?
FARDEAU. — Non, je nen ai jamais fait. J'ai chanté avec les camarades. Ce qu'il y a de plus beau, c'est que, dans la compagnie, chacun se connaît, toutes personnes du quartier. Écoulez, je vas vous dire mon caractère en deux mots : j'aime d'être de la garde nationale ; vous di rez ce que vous voudrez, j'admire son institution.
TARBÉ. — Vous n'êtes pas le seul.
FARDEAU. — C'est au point que tout ce qui n'est
' Historique.
(le la garde nationale, je le regarde d'un mauvais œil.
TARBÉ. — Vous poussez peut-êlrc les choses un peu loin !
FARDEAU. — Non, je vous jure, pas trop loin; c'est plus fort que moi. Nous avons surnotre carré un jeune homme qui ne veut pas monter sa garde, un horloger; eh bien, jamais vous ne me verrez lui parler.
TAREE — Cependant, si ce jeune homme...
FARDEAU. — Non; je le voudrais, que je ne le pourrais pas. C'est comme ma femme, qui me tourmente depuis je ne sais combien de temps pour changer de logement; elle en a un en vue, bien mieux que celui que nous avons et bien plus grand, et bien plus commode et bien moins loin, et bien moins cher et dans un bien plus beau quartier. Eh bien , non, je ne peux pas prendre sur moi de déménager, toujours à cause de la compagnie.
TARBÉ. —Cela se conçoit.
FARDEAU. — Songez donc, monsieur Tarbé, quand on est tous ensemble comme frère et sœur.
TARBÉ. — Vous avez raison ; mais pardon, j'attends un individu pour constater une naissance, je vais voir si par hasard il ne serait pas arrivé.
FARDEAU. — Si vous voulcz rcpasscr par ici. vous trouverez sans doute quelqu'un de la compagnie.
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TAREE. — Vous êtes bien bon, mais je n'ose vous le promeUre. Bien le bonjour, monsieur Fardeau.
FARDEAU. — Au rcvoir, monsieur Tarbé.