‹ Petites gensChapitre 53 sur 56 · LES MÊMES, MARGUERITE · texte numérisé non relu

LES MÊMES, MARGUERITE

MARGUERITE. — Y a, iiia foi, de quoi se perdre dans tous ces détours-là. ..Tiens, vous v'Ià, vous? c'est pas malheureux!

JOLIVET. — Comment, c'est vous. Marguerite?

MARGUERITE. — Y 3 pas dc doulc quc c'est moi; au surplus, ça se trouve bien que je vous aie rencontré; un peu plus, j'allais m'en aller.

JOLIVET. — Que venez-vous faire ici?

MiRGVERTTE. — Je ii'v viens pas pour mon plaisir, l)ien sûr. C'est madame qui m'y a envoyée.

JOMVET. — El pourquoi ?

MARGUERITE. — Parce qu'elle dit comme ça, que vous êtes sorti sans parapluie, et qu'en v'iii un que je vous apporte.

JOLivET. — Je l'ai fait exprès, de sortir sans parapluie.

MARGtERiTE. — Je ne dis pas; mais madame n'aime pas ça, vous savez bien. Tenez!

JOLIVET. — Je n'en veux pas ; il fait une journée magnifique, c'est à se faire montrer au doigt.

MARGiERiTE. — Ça Hc me regarde pas, je fais ce qu'on me commande ; je n'ai pas le temps de m'amuser ici ; voyons, dépêchez-vous.

MORissEAi'. — Prenez-le, son parapluie; ça pourrait donner de l'inimeur à madame Jolivel... Dans sa position, vous concevez que la plus petite chose...

MARGtiERiTE. — A qucllc hcurc viendrez-vous dîner?

joLivET. — Vous le savez, comme à Tordinaire.

MARGUERITE. — Eh bien , je m'en vas.

JOLIVET. — Comme vous voudrez.

INTÉRIEURS DE MAIRIE. ITà

MORISSEAU, JOLIVET.

joLivET. — Rien ne m'ennuie plus au monde, que de trimbaler toujours avec moi un bêla de parapluie comme ça ! c'est ma mort.

MORISSEAU. — C'est cependant, de la part de madame Jolivet, une attention dont vous devez lui savoir gré.

JOLIVET. — Ce n'est pas moins ennuyeux; je ne lui demande pas tout ça.

MORISSEAU. — Vous auriez fort mauvaise grâce à vous plaindre.

joLivET. — Je ne me plains pas non plus ; mais il ne m'est pas défendu, à part moi, de faire mes réflexions.

MORISSEAU. — Vous pouvez toujours vous flatter (l'avoir une bonne femme; ne l'a pas qui veut.

joLivET. — Il est de fait qu'elle ne fera jamais le mal pour le plaisir de le faire; je lui rends bien justice.

MORISSEAU. — Je l'ai toujours vue pour vous remplie de prévenances.

JOLIVET. — Je ne vous dis pas non.

MORISSEAU. — Elle n'aura rien à se reprocher, celle-là; elle aura bien fait tout au monde pour vous rendre Iieurcux.

ITi LES PETITES GENS.

joLivET.— Trop heureux, monsieur Morisseau ! trop heureux ! ça a hien aussi son mauvais côté.

MORissKAu. — Que vouiez -vous dire?

JOLIVET. — Je m'entends.

MORissEAi'. — Vous ctcs Ic premier qui vous plaigniez de trop de boniieur.

joiivET. — C'est possible, je ne vous dis pas le contraire...

MORISSEAU. — Vous auriez grand tort.

JOLIVET. — Mais je vous donne ma parole qu'il y a des moments où je voudrais pouvoir envoyer bien loin tous ces soins et ces prévenances dont je suis continuellement Tobjet.

MORissEAV. — Comment cela?

JOLIVET. — Vous ne pouvez vous imaginer jusqu'où peuvent aller ces choses-là poussées à l'excès; c'est à ne plus y tenir.

MORISSEAU. — Je vous avoucrai bien franchement que je ne vous comprends pas.

JOLIVET. — Parce que vous ne voulez pas vous en donner la peine.

MORISSEAU. — Non vraiment, je vous assure.

JOLIVET. — Eh bien, flgurcz-vous, monsieur Morisseau, qu'au milieu de tant de bonheur, jamais homme ne fut plus à plaindre que moi ; vous venez d'en voirun petiléchanlillon : il faut, aujourd'hui, que, moi qui ne peux pas les souftrir, je sois arméd'un parapluie, cl vêtu au mois dejuin comme

INTÉRIEURS DE MAIRIE. 17a

ai mois de janvier. J"ai deux gilets de laine? moi qui vous parle, et un troisième en flanelle sur la peau! Je n'irais pas au bout de la rue, sans colon dans mesoreilles; et si, pour dîner,il m'arrive de rentrer cinq minutes plus tard que d'habitude, ce sont des scènes à n'en plus finir; je trouve une femme dans tous ses étals, demandant la mort à grands cris.

MORissEAc. — Vous ne pouvez pourtant pas lui en vouloir; si elle vous était moins attachée...

joLivET. — Mon Dieu, je suis à cent lieues de lui en vouloir; mais j'aimerais mille fois mieux qu'elle me fût beaucoup moins attachée ; c'est affreux! Certainement, madame Jolivet est ce que nous pouvons hardiment appeler une bonne personne, c'est même une excellente créature, si vous voulez; il lui arriverait quelque chose de fâcheux, ce que je suis bien loin de souhaiter, que je serais peut-être le premier à m'en aflliger, c'est possible; mais, quant à vouloir me persuader que je suis le plus heureux des hommes, vous n'y parviendrez jamais; ça, je vous le promets, jamais, au grand jamais.

MORissEAu. — Vous ètcs difficile.

.lOLivET. — Pas autant que vous croyez, monsieur Morisseau... Et, si je vous disais, moi, que je trouve votre sort mille fois préférable au' mien !

MonissEAu. — Ah! par exemple!

joLivKT. — C'est pourtant comme ça; oui, monsieur Morisseau, je donnerais je ne sais quoi, mais beaucoup, pour être aussi malheureux que vous; car, au fond, vous faites tout ce que vous voulez, en définitive.

MORISSEAU. — Il est de fait que je n'ai à rendre compte de ma conduite ù personne.

joLivET. — Et moi, tout le contraire! encore je me plains ; mais, autrefois, du temps où madame Jolivet jouissait de toutes ses facultés, c'était bien pis : je ne pouvais pas, quand je l'avais au bras, me permettre de regarder à droite ou à gauche sans quelle en demandât la raison. Je n'aurais jamais descendu l'escalier sans sa permission. Tous les soirs, j'étais dans mon lit à neuf heures; ce que je vous dis, c'est à la lettre. Yoiià exactement où j'en étais; si vous appelez ça du bonheur, je suis bien votre serviteur.

MORISSEAU. — J'ignorais tout cela; vous m'en direz tant...

joLivET. — Jamais, au reste, je ne vous en aurais rien dit, si vous ne m'aviez mis un peu sur la voie ; mais c'est qu'aussi, metlez-vous un moment à ma place, il est vraiment pitoyable de voir tout le monde me porter envie, quand il n'y a réellement pas de quoi ; et, comme aujourd'hui je vois la (ournure que prennent les choses, il arrivera, ma

foi, ce qui pourra, je ne crois pas devoir dissimuler plus ionglcnips.

MORissEAu. — Voyez cependant ce que c'est, j'aurais mis ma main au feu...

JOLIVET. — Vous auriez eu grand tort. Allez, monsieur Morisseau, on se trompe liien souvent sur le bonheur des autres.

MORissEAVT. — Enfin, faites toujours votre possible pour être moins longtemps à nous venir voir.

joLivET. — Vous êtes bien honnête, quand je serai tout à fait débarrassé, je vous le promets.

MORissEATJ. — Faites votre possible.

JOLIVET. — Sans adieu, monsieur Morisseau.

MORissEAxi. — Au plaisir de vous voir, monsieur Jolivet; mes respects à madame.

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