‹ Petites ignorances de la conversation (volume 2)Chapitre 2 sur 10 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

CONVERS/VTION

Dicu vous bénisse! — Chez les anciens, l'éternument était un augure. On l'interprétait de diverses façons : favorable de midi à minuit, il était défavorable, au contraire, de minuit à midi; il était un signe de bonheur ou de malheur pour les autres , suivant qu'on éternuait à leur droite ou h leur gauche ; mais quel qu'il fût, on le considérait toujours comme un signe sacré , et l'on saluait ceux qui éternuaient en disant : Que Jupiter te conserve ou t'assiste ! C'est de là vraisemblablement que l'usage s'est introduit chez les chrétiens de dire à ceux qui éternuent : Que Dieu vous bénisse!

Quant à la raison pour laquelle l'éternument était un augure, on ne paraît pas l'avoir encore

trouvée. Elle remonte sans donle bien liaui dans riiistoirc et se rattache à des idées universelles, car l'éternument a été partout l'objet d'une certaine attention. L'usage de faire des souhaits existe dans des pays qui ne l'ont pas à coup sûr reçu des Grecs et des Romains. S'il fallait en croire les Juifs , l'origine de ces souliaits remonterait à la création du monde : lorsque Adam fut chassé du Paradis, Dieu , à ce qu'ils prétendent, ordonna que l'homme n'éternuerait qu'à l'instant de sa mort, et les rois de la terre voulurent qu'on fît des vœux en faveur de ceux qui éternueraient *.

Les Siamois expliquent la chose autrement. Il y a en enfer, disent-ils, des juge^qui écrivent sur un grand livre tous les péchés des hommes. Leur chef est continuellement occupé à parcourir ce recueil , et les malheureux mortels dont il lit l'article ne manquent jamais d'éternuer au même instant. On comprend combien il est utile alors de souhaiter l'assistance divine à ceux qui éternuent.

Depuis que l'expression : Dieu vous bénisse! n'a plus de raison d'être un souhait , elle est devenue parmi nous une formule de pohtesse. Par

1. Les idées ont bien changé depuis : l'éternument aujourd'hui est considéré comme un signe de retour à la vie; le vulgaire prétend qu'on met à la porte de l'hôpital celui qui a élernué trois fois.

une (le ces bizarreries que rien n'explicfue, nous avons continué de faire des souliaits sur tous les tons et sous toutes les formes, comme si nous étions encore au bon temps où Pénélope fit éclater sa joie en entendant éternuer ïélémaque. Des siècles se sont écoulés, les rhumes de cerveau se sont multipliés à l'infini , et cet usage a subsisté. Soyez bon ou méchant , honnête ou fripon , peu importe : si vous éternuez , que Dieu vous bénisse !

Cependant, il faut le dire , Dieu vous bénisse! et ses équivalents : A vos souhaits; — Tout ce que votre cœur désire, n'ont plus cours aujourd'hui dans les salons à la mode , et nous commençons à être très-loin du bon temps où Dorine disait de M. Tartuffe :

Les bons morceaux île tout, il faut qu'on les lui cède ; Et s'il vient à roter, il lui dit : Dieu vous aide!

Ceux qui donnent le ton au milieu de notre société élégante paraissent avoir résolu de proscrire ces expressions devenues vulgaires ; mais pour ne pas jeter la perturbation dans les idées en supprimant trop brusquement une vieille coutume, ils ont décidé que, pour ménager la transition, on reviendrait au salut des anciens. Ce n'est donc plus un témoignage d'intérêt qu'on exige de nous, c'est une marque de respect. Nous n'ôtons pas notre

cliapcaii, comme les soldats de Cyrus, mais nous nous inclinons avec déférence comme l'empereur Tibère.

On dit que le salut lui-même tend à disparaître, et que bientôt , dans tous les pays et dans toutes les classes, l'éternument passera inaperçu. Nous le regretterions vivement pour les pays où cet éternument est en honneur à la cour; pour le royaume de Sennaar, par exemple , où l'on a la charmante habitude, lorsque le roi éternue, de lui tourner le dos en se donnant une claque sur la cuisse droite; ou bien pour le Monomotapa où, d'après ce qu'on rapporte, l'éternument du roi est toujours suivi d'un vacarme épouvantable. Quand sa majesté a éternue, on ne lui dit pas : Dieu vous bénisse 1 mais tous les courtisans, par politesse, font un bruit à peu près pareil à l'explosion du nez royal ; ce bruit, que sont tenus de répéter ceux qui se trouvent dans les pièces voisines, se communique en un instant aux maisons environnantes et bientôt ainsi de proche en proche dans toute la ville.

Il est (lu l>oi*^ dont on fait les fliites. —

C'est un homme sans caractère , qui se range aisément à l'opinion des autres et dont on fait ce que Ton veut. La comparaison vient sans doute de ce que le bois qui sert à fabriquer les flûtes est tondre et facile à travailler.

Il y avail autrefois h la Chambre plusieurs déjHilés (lu nom de Dubois. L'un d'eux appartenait au parti conservateur et , dévoué à la chose publique de ce temps-là , son vote était toujours au service et aux ordres du ministère. Un journal de l'opposition, qui prenait quelquefois à partie ce député obéissant, ne manquait jamais de l'appeler M. Dubois dont on fait les flûtes. Mais IM. Dubois, n'étant pas encore assez de ce bois-là pour supporter sans colère cette queue ironique ajoutée à son nom , demanda justice aux tribunaux. On reconnut sans peine qu'il y avait outrage et calomnie, et le journal fut condamné. A partir de ce moment, ce même journal ne parla pas moins do M. Dubois ; seulement , pour rendre hommage à la chose jugée , il s'empressa de modifier sa première assertion et il écrivit : M. Dubois.... dont on ne fait pas les flûies. Un renvoi placé au bas de la colonne indiquait au lecteur la date du jugement qui en avait ainsi décidé.

Iloclriiiaîres. — Ce nom, qui, déjà aujourd'hui, n'appartient plus qu'à l'histoire, a servi à désigner, sous la Restauration et le gouvernement de Juillet, un parti politique qui comptait parmi ses membres MM. Royer-Collard , de Broglie , Ch. de Rénmsat , Guizot , Jaubert , Duvergier de Hauranne et Cousin. Le parti doctrinaire qu'on n'a

jamais défini, mais dont on a pu pendant longtemps constater l'influence, avait pour chef M. Royer- Gollard. C'est à lui que se rattache la fameuse dénomination. — Après avoir passé les premières années de sa jeunesse dans un collège des Pères de la doctrine chrétienne , dont un de ses oncles était supérieur, il alla terminer ses études à Saint- Omer, dans un autre collège de doctrinaires où il enseigna pendant quelque temps les mathématiques.— En 1816, M. Pioyer-Gollard prononçait à la Chambre un soleimel discours, où il insistait , dans cette forme dogmatique qui caractérisait sa manière , sur les véritables doctrines. Un député de la majorité royaliste, faisant allusion aux écoles où 31. Royer-Collard avait été élevé, s'écria : Voilà bien les doctrinaires! « Le mot fut jugé neuf, dit M. de Loménie , et il resta comme définition , sinon claire, du moins absolue, de la fraction politique dirigée par M. Royer-Collard.

« Expliquerons-nous maintenant l'origine de ce fameux canapé de la doctrine^ qui éveille dans l'esprit des idées aussi vagues que le divan de la Sublime Porte? Qu'est-ce donc que le canapé? Voici l'histoire du canapé :

" On demandait un jour à M. le comte Beugnot, affilié aux doctrinaires , d'énumérer les forces do son parti. « Notre parti, répondit-il, tiendrait lQu< çutier sur ce canapé, w Cet nuire mot fit at^s^J

fortune, et ou le pressura si bien que le vulgaire eu vint à se représenter le parti doctrinaire comme une agrégation de personnages semi-jésuites , semi-épicuriens, assis à la turque sur de moelleux coussins et devisant pédantesquement de la chose publique.

« Quant au sens politique du mot doctrinaire, nous déclarons en toute humilité ne le pas savoir. Il est de ceux que chacun traduit à sa guise. Aux yeux des uns, il signifie vertu et sagesse ; aux yeux des autres, corruption et folie : à nos yeux, il ne signifie rien du tout. »

N'est-ce pas M. Dupin qui a dit: Les doctrinaires ne pratiquent pas leurs maximes, ils maxiinent leurs pratiques ?

Lianteriie de Déniosthèiies. — D'après le dictionnaire de M. Bescherelle , c'est un abus de dire : Lanterne de Démostliènes , et un abus plus grand encore de dire : Lanterne de Diogcne. — Comment faire et à quoi s'arrêter ? car M. Bescherelle ne donne pas les raisons de ce double abus, et cependant il faut un nom au petit édifice qui domine les hauteurs du délicieux parc de Saint-Cloud.

La première dénomination est , croyons-nous ,• beaucoup moins abusive qu'on ne lo prétend ; elle

scillons à nos lecteurs de l'adopter sans remords.

On voit à Athènes un petit monument en marbre que Lysicrate fit élever à ses frais pour placer au sommet le trépied de bronze que la tribu Acamantide venait de remporter pour prix du chant dans les fêtes de Bacchus, célébrées l'an 335 avant l'ère vulgaire. — « Enfin, dit Chateaubriand dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem, nous allâmes au couvent français rendre à l'unique religieux qui l'occupe la visite qu'il m'avait faite. J'ai déjà dit que le couvent de nos missionnaires comprend, dans ses dépendances, le monument choragique de Lysicarte. Ce fut à ce dernier monument que j'achevai de payer mon tribut d'admiration aux ruines d'Athènes.

« Celte élégante production du génie des Grecs fut connue des premiers voyageurs sous le nom de Fanari ton Demosthenis. « Dans la maison qu'ont " achetée depuis peu les PP. capucins, dit le « jésuite Babin,en 1672, il y a une antiquité bien « remarquable, et qui, depuis le temps de Dé- « mosthènes, est demeurée en son entier : on l'ap- '« pelle ordinairement la Lanterne de Démos- « tliènes. »

« xM. Fauvel, membre correspondant de l'Institut, a fidèlement moulé en plâtre ce monument , qui fut leproduit en terre cuite , avec beaucoup de bonheur, par les frères Trabuchi. — C'est ce; le

copie qui se trouve sur l'obélisque du plateau de Saiut-Cloud et qui fut placée là par l'ordre de Napoléon. — Le monument d'Athènes avait été surnommé par les antiquaires La?iterne de Démostkènes; la copie devait tout naturellement recevoir le même nom.

Quant à la dénomination Lanterne de Diogcnc appliquée par Dulaure et beaucoup d'autres au monument de Saint-Cloud, elle a été sans doute, de la part de ceux qui avaient conservé des souvenirs d'Athènes, le résultat d'une confusion; car il paraît qu'il a existé aussi à Athènes, jusqu'en 4669, un monument appelé Lanterne de Dio- (jènc. « Résumons maintenant en peu de mots l'histoire des monuments d'Athènes : le Parthénon, le temple de la Victoire, une grande partie du lemple de Jupiter Olympien, un autre monument appelé par Guillet la Lanterne de Diogène^ furent vus dans toute leur beauté par Zigomalas, Gabasilas et Deshayes.

« De Monceaux, le marquis de Nointel, Gailand, le P. Babin, Spon et Wheler admirèrent encore le Parthénon dans son entier; mais la lanterne de Diogène avait dist)aru, et le temple delà Victoire avait sauté en l'air par l'explosion d'un magasin de poudre; il n'en restait plus que le fronton. » (Chateaubriand. Introduction de Vltinèraire de Paris à Jérusalem.)

Il est bien probable aussi qu'on aura dit plus volontiers dans ie peuple, Lanterne de Diogène, parce que la lanterne du cynique n'est pas moins populaire que son tonneau. Il s'agissait de lanterne, d'Athènes, d'un homme célèbre dans l'antiquité, cet homme ne pouvait être que le disciple d'Antisthènes. Tout le monde ne sait pas que lanterne est un terme d'arcliitecture et qu'il a pu être employé sans métaphore pour désigner un monument.

Montons de Paiiurgc. — On appelle ainsi les gens qui font ce qu'ils voient faire, qui agissent sans motifs et uniquement par esprit d'imitation. Cette locution devenue proverbiale est une allusion au tour que Panurge joue à Dindenault dans le fameux roman de Rabelais. Pantagruel, Panurge et Epistemon viennent de rencontrer un bateau marchand. Pendant qu'on échange des nouvelles, Panurge se prend de querelle avec un marchand de moutons nommé Dindenault qui lui trouve une face de « coquu. » Panurge riposte à cette injure, le marchand veut dégainer, mais l'humidité a rouillé son épée, il ne peut la tirer du fourreau. Panurge appelle Pantagruel à son secours. Celui-ci « mist la main à son bragmard fraischement csmoulu, et eust félonncmcnt occis le marchant, » si les passagers ne fussent intervenus. — Le débat s'apaise.

011 boit cil signe de réconciliation. — Cependant, Panurge médite une vengeance. Il dit à ses amis de se tenir à l'écart et de le regarder faire; puis, s'adressant au marchand, il le prie de lui vendre un de ses moutons. Dindenault se moque de lui, et l'accable de quolibets et d'injures. Panurge prend patience, ce qu'il veut, c'est acheter un mouton ; il le payera aussi cher qu'il faudra. Enfin le marché se conclut : Panurge paye, choisit le plus beau mouton, et l'emporte criant et bêlant, pendant que tous les autres bêlant aussi regardent de quel côté on emmène leur compagnon. « Softbdain, jenesçay comment, le cas feut subit, je n'eus loisir le considérer, Panurge, sans aultre chose dire, jecte en pleine mer son mouton criant etbellant. Tous les aultres moutons, crians et bellans en pareille intonation commencearent soy jecter et saulter en mer après à la file. La fouUe estoyt à qui premier y saulteroyt après leur compaignon. Possible n'estoit les en guarder. Comme vous savez estredu mouton le naturel, toujours suyvre le premier , quelque part qu'il aille. Aussi le dict Aristoteles, lib. 9 de Histor. anim., estre le plus sot et inepte animal du monde. Le marchant, tout effrayé de ce que devant ses yeulz périr voyoit et noyer ses moutons, s'efforceoit les empescher et retenir de tout son povoir, mais c'estoit en vain. Touts à la tile saulloient dedans la mer et péris-

soient. » (Rabelais. ~ Pantagruel, livre IV, chapitre VI II).

Racine passera eoiiiine le café. — On

lit dans le Coui^s delittératicrede La Harpe : « Les gens de lettres sont sujets à mal juger, par un intérêt qui va jusqu'à la passion : les gens du monde, d'abord, par une iadifférence qui leur fait adopter légèrement l'avis qu'on leur donne, ensuite par un entêtement qui leur fait soutenir le parti qu'il ont embrassé. Voilà ce qui fait durer plus ou moins les'préventions de société, source de tant d'injuslices. De là celles de M""' de Sévigné envei"s Racine, dont elle a dit qu'il passera comme le café. » — M""^ de Sévigné a-t-elle réellement fait celte comparaison ? Il est permis d'en douter. La phrase que semble citer La Harpe n'est point dans les Lettres, et si elle a été dite dans la conversation, nous aurions besoin de savoir au moins par qui elle a été entendue. Aucun de ses contemporains n'a parlé de cette opinion si singulièrement exprimée. C'est en plein xvin*^ siècle seulement qu'elle s'est accréditée, c'est de nos jours surtout qu'elle s'est répandue. La vérité est que M"'^ de Sévigné, qui tenait à ses vieilles admirations pour le père du théâtre, ne croyait pas beaucoup à l'avenir de Racine ; elle ne croyait pas non plus à la durée de cette vogue qu'avait eue le café à son ap-

parilion en France, illle avait écrit à sa fille : « llacine fait des comédies pour la (Jiampniélé : ce n'est pas pour les siècles à venir, >» et quatre ans plus tard : « Vous voilà donc bien revenue du café ; 31'"^''' de Méré l'a aussi chassé; après de telles disgrâces peut-on compter sur la fortune? » — Il est donc incontestable que M"''^ de Sévigné a exprimé sur Racine et sur le café des opinions auxquelles les siècles futurs devaient donner un démenti. xAlais ce qui est beaucoup moins certain et ce qu'on est en droit de contester, c'est qu'elle ait jamais rapproché ces deux opinions. On peut, quand on a l'esprit et la délicatesse de x^i"'''de Sévigné, porter sur Uacine un jugement erroné ou se méprendre sur l'avenir d'une liqueur dont le succès semble trop subit pour devoir être durable , mais on ne peut pas mettre en parallèle Racine et le calé. — Non, le rapprochement appartient à Voltaire ; c'est lui qui, le premier, a mis les deux idées en présence, et c'est depuis lui qu'on s'est habitué à ne plus les séparer. « M'"^ de Sévigné, la première personne de son siècle pour le style épistolaire, et surtout pour conter des bagatelles avec grâce, croit toujours que Racine n'ira pas loin. Elle en jugeait comme du café dont elle dit qu'o/2 se désabusera bientôt. Il faut du temps pour que les réputations mûrissent. » [Siècle de Louis XIV. — Des beaux-arts.) — Voltaire se trouvait atteint dans

deux de ses alfections les plus chères : il admirait Racine, il adorait le café. On comprend qu'il ait été choqué de ces idées si fort en opposition avec ses goûts, et l'on s'explique que, peut-être sans malice, il ait réuni dans une même phrase tous ses griefs contre une personne à laquelle il rendait d'ailieuis pleine justice. Quant à la phrase même : Racine passera comme le café ou on se dégoûtera (le Racine comme du café, elle a dû être faite par ceux qui, les premiers, ont voulu résumer en peu de mots la pensée de Voltaire. Le xviii^ siècle nous l'a transmise ainsi formulée, et nous l'avons répétée sans trop savoir d'où elle venait.

IVe in'cst-il pas échappé quelque sottise?— Alarcon, auteur espagnol à\x Mejiieiir, dit à la tête d'une de ses comédies, en guise de préface : « Canaille ! si tu applaudis à mes pièces, tant pis ; alors, elles sont détestables. » — Bah ! dira-t-on, dépit d'auteur sifïlé. Je ne dis pas non. Il est possible cependant qu'il y ait là aussi un grain de cette conviction qui faisait écrire à d'Alembert un siècle plus tard : « Le public est un animal à longues oreilles, qui se rassasie de chardons, qui s'en dégoûte peu à peu, mais qui brait quand on veut les lui ôter de force ; ses opinions moutonnières et le respect qu'il veut qu'on leur porte me paraissent dire aux auteurs : Il se

peut que je ne sois qu'un sot, mais je ne veux pas qu'on me le dise. » — Quoi qu'il en soit de celle opinion, que partageait si franchement Rivarol, il est bien certain qu'il est toujours sage, quand on s'adresse à la foule, de se tenir en garde contre les applaudissements des sots. — Phocion, qui avait été toujours seul de son avis, prouva qu'il était pénétré de cette vérité lorsque le jour où l'une de ses harangues au peuple fut applaudie et adoptée par tous, il se tourna vers ses amis et leur dit : « Ne m'cst-ii pas éckappc, par mégarde^ queUjiie sottise? »

Beauté du diable. — Est-elle jolie? — Oh ! vous savez, elle a la beauté du diable. — En prenant cette réponse à la lettre, on pourrait se faire une singulière idée de cette jeune fille qui aurait, pour toute beauté, sa ressemblance avec le diable. Il n'en est pas tout à fait ainsi : avoir la beauté du diable, c'est être jeune, c'est être à ce moment de la vie où les figures les plus irrégulicres, les physionomies les plus insignifiantes ne sont pas absolument laides parce qu'elles sont jeunes. A elle seule, la jeunesse est une beauté ; c'est la fraîcheur, la vie rayonnante, c'est souvent aussi l'innocence, et quand un visage respire tous ces charmes de la nature et de l'âme, il ne peut pas Cire laid. Le diable, ce monstre (jne l'imaginalion

nous représente sous un aspect si horrible, le diable lui-mOnie n'était i)as laid quand il était jeune. Ainsi, beauté du diable ne signifie pas laideur, mais jeunesse. « Une loi mystérieuse de la nature veut que la femme, même la moins belle, à un jour, à une heure de la jeunesse, illumine tout à coup son visage d'un charme qui la fait aimer : cette transfiguration fugitive, cette beauté d'un moment s'appelle la beauté du diable. » (Nestor Roqueplan. )

OEufs de i^àques. — Un usage qui a survécu à beaucoup d'autres, bien qu'il n'ait peutêtre jamais été complètement général dans tous les pays de l'Europe, c'est celui d'échanger, à l'époque de Pâques, des œufs de toutes couleurs et de toutes dimensions. La signification de ces cadeaux étant à peu près oubliée,, la coutume ix)urrait disparaître sans qu'il en résultât, dans nos mœurs, aucun trouble sensible ; mais l'industrie est là pour ne pas la laisser tomber, et, s'il en était besoiUj pour la faire revivre. Chaque année, au mois de mars ou d'avril, l'imagination des confiseurs se met en frais pour raviver, par l'attrait du luxe et de la nouveauté, le goût des œufs de Pâques. Ces myriades d'œufs qui surgissent tout à coup dans nos élégants magasins de bonbonnerie ne peuvent manquer d'éveiller notre attention, et de faire à

notre devoir et à nos bourses ini appel presque toujours entendu. Il y en a de tous prix ainsi que de toutes couleurs, et pour tous ceux qui ont le bonheur de connaître des enfants ou des dames, c'est encore une obligation aujourd'hui de payer un tribut à la vieille coutume. — Avec le progrès, les œufs sont devenus des boîtes, ils s'ouvrent, ils peuvent contenir, à volonté, une poupée ou un cachemire, et si les complications du jour de l'an vous ont fait faire quelque maladresse, si, pendant ks trois mois qui se sont écoulés depuis le bienheureux jour de l'Epiphanie, vous êtes tombé en disgrâce auprès d'un enfant ou de sa mère, vous pouvez, un œuf aidant, réparer votre tort ou votre oubli, et eiïacer le souvenir de vos fautes passées. — Chez les pauvres on se donne de petits œufs en sucre, ou même, si les moyens ne permettent pas de sacrifiera l'agréable, on s'offre des œufs rouges et on en fait une salade.

Ces cadeaux du printemps répondent à une idée qui nous vient des Orientaux. Chez eux, l'œuf est le symbole de l'état primitif du monde, de la création qui a développé le germe de toutes choses. Au nouvel an, qui s'ouvre encore en Orient à l'équi- . noxe du printemps, on célèbre une fête analogue à celle de notre jour de l'an. A cette époque du renouvellement de la nature et de l'année, on échange des présents et l'on s'envoie de toules

parts des œufs peints et dorés, destinés à rappeler le commencement des choses. La même idée devait présider à ces sortes de cadeaux dans le temps où l'année commençait en France le jour de Pâques. Charles IX, en fixant le commencement de l'année au l*^"" janvier, a fait perdre aux œufs une partie de leur importance; mais ils sont restés cependant pour célébrer, à défaut de l'année, le renouvellement de la nature. Autrefois , en France, comme encore aujourd'hui en Russie, les œufs de Pâques avaient un caractère religieux; on ne les distribuait qu'après les avoir fait bénir solennellement le samedi saint : cette tradition est entièrement perdue parmi nous.

Poiil aux àiies. — Une chose facile à faire, qu'il n'est pas permis d'ignorer ou dans laquelle tout le monde peut réussir, c'est \epont aux ânes. L'origine de celte locution se trouve dans une farce du x\ "^ siècle. Un homme dont la compagne est indocile au joug, va consulter un -grave docteur sur les moyens à employer pour soumettre la rebelle. A toutes ces questions, Saint-Jourd'hui (c'est le nom du docteur) répond par ce vers :

Vadc, tenez le pont aux asnes.

Le mari ne s'explique pas d'abord le sens de çoii parolcvs ; mais \\ la (in, voyant qu'il n'obtieul

point d'autre réponse, il va, suivant le conseil qu'il en a reçu, se poster sur le pont où passent d'ordinaire les unes du village. Là, il voit un bûcheron qui fiappe à tour de bras sur son âne pour le faire avancer. La lumière se fait aussitôt dans son esprit, il comprend la parabole du docteur et rentre chez lui pour la mettre à profit. Il demande à souper, on raisonne; il saisit un gourdin, et, sans rien vouloir entendre, il parle haut le langage du bûcheron. La femme crie, le mari frappe, et bientôt on lui promet de se soumettre à toutes ses volontés. Le moyen était bon, rien n'était plus simple que de le trouver : c'était le pont aux ânes.

Tout est perdu fors riionneur. — Celte parole célèbre est du nombre de celles que les historiens ont arrangées pour produire plus d'effet et donner du relief aux citations. Lorsque les circonstances exigent ces accommodements, comme pour le mot énergique de Cambronne, auquel on a substitue une période académique, nous admettons qu'on transige avec la vérité ; mais quand on peut, sans danger d'aucun genre, citer les mots tels qu'ils ont été dits, on ferait bien de les conserver intacts. La lettre que François P*" écrivit à ïia mère après la défaite do Pavie ne comnienco ps, comme on l'a i)réteiHlu, |)«r ley muls ; TqiM

est perdu fors C honneur^ mais on y trouve une phrase moins concise qui, quoi qu'en aient dit des historiens trop sévères, répond après tout à la même idée : « Pour vous avertir comment se porte le ressort de mon mfortune^ de toutes choses ne ni est demouré que l'honneur et la vie qui est sauve. »

Nous ne savons pas bien ce qu'a voulu dire M. Aimé Champollion-Figeac lorsqu'en citant ce vers de François V :

Le corp vaincu, le cueur reste vaincueur,

il a fait la remarque suivante : « On pourrait peutêtre reconnaître dans ce vers l'origine du mot de François I" après la bataille de Pavie : « Tout est « perdu fors l'honneur, » et qui depuis lui a été fort contesté. »

Prendre sans vert. — JNous avons conservé cette expression pour signifier : prendre au dépourvu. Elle nous a été transmise par un jeu de société qui consistait à porter toujours sur soi, au commencement de la belle saison, quelque feuille verte. Je vous prends sans vert y disait-on en abordant une j)crsonne au moment où elle ne s'y attendait pas, et si elle ne pouvait répliquer en montrant quelques feuilles de vert cueillies le jour même, elle payait une amende ou subissait une punition.

(^e joii, qui était fort eu iisago du temps de La Fontaine, lui [a donné l'idée d'une comédie assez médiocre intitulée: Je vous prends sans vert.\

Koire à tire la Rigaiilt. — Ceux qui écrivent cette expression comme l'Académie : boire à tire-larigot, pensent qu'elle a pour origine le larigoty espèce de flûte ou de petit flageolet qui n'est plus en usage, mais qui a donné son nom à un jeu d'orgue composé d'un grand nombre de petits tuyaux qui rendent un son très-aigre. Ils supposent que pour jouer du larigot, il fallait soufiler trèsfort et par conséquent boire beaucoup. Bien que cette hypothèse ait le mérite de nous rapprocher d'une comparaison consacrée aujourd'hui : boire comme un musicien, elle ne nous paraît guère admissible. — Nous serions plus volontiers disposé à croire avec Ménage que larigot, dans cette phrase, est une allusion aux longs verres en forme de flûtes dans lesquels on buvait autrefois, et qu'on a dit boire à tire-larigot comme on a dit depuis boire à tire- flûte, et comme on dit encore vulgairement flîiter. — Cette explication vaudrait mieux à coup sûr que celle qui donne pour origine à larigot le mot larynx, et qui dit : boire à tire-larigot, c'r Jt boire à lire-gosier. '

L'orthographe que nous avons admise repose sur une histoire qui rappelle une comparaison non

moins bien fondée que la première: boire comme un sonneur. — On raconte, et c'est d'un historien (|u'on le tient, qu'au xm^ siècle un archevêque de Rouen nommé Odon Rigault donna à cette ville une cloche d'une grosseur prodigieuse. Cette cloche , apj)elée la cloche Rigault et par abréviation la Rigault, ne pouvait être mise enjmouvement sans de grands efforts. Les sonneurs qui la tiraient étaient naturellement d'autant plus altérés qu'ils avaient plus de peine, et l'on a été ainsi amené à regarder ceux qui buvaient beaucoup comme des gens qui auraient rzVf? la Rigauli^.

Aux personnes qui désireraient remonter beaucoup plus haut dans l'histoire, nous donnerons cette dernière version : Alaric, roi des Goths, fut défait en bataille rangée, auprèsde Poitiers, par leroiClovis. Les soldais, joyeux lorsqu'ils buvaient, se disaient les uns aux autres : Je bé à ti, rei Alaric Goth.

Jiiiiicaii «le Polycrate. — L'anneau de Polycrate est le symbole d'un bonheur qui fait peur. La félicité parfaite n'est pas de ce monde; on le savait autrefois, on le sait mieux encore de nos

1. M. Génin a prouvé par des exemples qu'on disait autrefois : Boire en tire la Bigault, expression qui, en effet, semble plus exacte : boire en bonime qui lire la Rigault, en vrai tire la Ricr.ult.

jours, — Cl lorsqu'on rappelle à quelqu'un qui se rejouit de sou sort l'histoire de l'anneau de Polycrate, c'est pour lui dire: Prenez garde! le destin s'irrite d'un bonheur trop constant ; ces succès non interrompus, cette joie sans mélange, ce ciel sans nuage sera troublé brusquement par quelque coup de foudre ; vous êtes trop heureux pour n'être pas menacé.

On sait d'où vient cette allusion. L'île de Samos, qui fut jadis la plus puissante des îles Ioniennes et qui vit naître Pythagore, fut gouvernée cinq siècles et demi avant J.-C. par un roi absolu qui s'était emparé du pouvoir après avoir fait mourir ses deux frères Panlagnote et Sylosonte, et qui a pris place dans l'histoire sous le nom du tyran Polycrate. Tout ce qu'il avait tenté pour soumettre et avilir son peuple lui avait réussi. Non moins heureux dans ses conquêtes, il s'était rendu maître de plusieurs îles de la mer Egée et même des villes de la côte d'Asie. Enfin il était parvenu à faire fleurir le commerce, les arts et les sciences, et jamais prospérité ne fut plus grande que celle des onze années de sa domination. Le roi d'Egypte Omasys, son ami et son allié, effrayé d'un pareil bonheur, lui écrivit ces lignes : « Vos prospérités m'épouvantent ; je souhaite à ceux que j'aime un mélange de biens et de maux, car une divinité jalouse ne souffre pas qu'mi mortel, quel qu'il soit , jouisse

d'une félicité inaltérable. Ménagez-vous donc des peines et des revers pour les opposer au\ faveurs constantes de la fortune. » — L'avis parut bon à Polycrate, et pour aller au-devant de la fortune adverse, il jeta dans la mer un anneau d'un trèsj^rand prix. Mais le destin n'accepta pas ce sacrifice; il lui renvoya son anneau dans le ventre d'un poisson qu'on lui servit quelques jours après. — Au lieu de conclure de cet événement que des épreuves plus cruelles lui étaient réservées, Polycrate pensa sans doute que le malheur ne voulait pas de lui, car il ne conçut aucune défiance lorsque Oraete, le gouverneur de Sardes, l'attira chez lui. Il s'était laisé séduire par la promesse que lui avait faite Oraete de lui donner une partie de ses trésors pour qu'il le soutînt dans une révolte contre le roi de Perse. — Lorsque Polycrate fut arrivé, on le fit mettre en croix.

Cet anneau de Polycrate vient , dit-on , d'être retrouvé par un vigneron d'Albano dans une plantation de vignes. Cette découverte a permis de donner sur l'anneau et sur son cachet des détails que les traditions historiques ne nous avaient pas transmis. C'est un anneau en or massif, qui enchâsse une émeraude, la pierre la plus rare et la plus estimée à une époque où le diamant n'était pas encore conni". Le cachet, gravé par Théodore de Sainos, filsdc Taliklès, statuaire célM)rc de ce temps- là

(Icmomc qui avait, dit-on, gravé le vase de Crésus), est un travail d'une finesse et d'une beauté remarquables. Il est grand comme une pièce de cinq francs et d'une forme un peu oblongue. Il représente une lyre autour de laquelle bourdonnent trois abeilles. Au bas-, à droite, est un dauphin, et à gauche une tête de bœuf. Au-dessous, se trouve une inscription grecque qui indique le nom de l'artiste. La surface de la pierre est légèrement concave, un peu dépolie, et les arêtes de la ciselure sont écornées.

Voilà justement ee qui fait que votre fille est muette, — dnt Sganarelleà Géronteen terminant cette longue dissertation dans laquelle il lui explique savamment les raisons péremptoires du mutisme de sa fille. Cette tirade est un curieux entassement de mots empruntés à la médecine , à la langue latine ou forgés comme au hasard ; elle n'a pas plus de sens que Sganarelle n'a de savoir, et, par conséquent, elle n'explique et ne prouve rien. — Nous avons conservé cette conclusion de Sganarelle pour caractériser plaisamment les raisonnements qui déraisonnent, les discours alambiqués et savants en apparence qui n'aboutissent pas. Grâce à Molière, on dispose ainsi d'un moyen honnête de faire entendre à certains raisonneurs qu'ils ne savent où ils vont. Au lieu de leur dire : Vous raisonnez faux, mal, vous êtes illogiques.

inconséquents, ce que vous avancez ne prouve rien ou n'a pas Irait à la question, — observations qui toutes sont un peu brutales , quelquefois dangereuses, on se contente d'ajouter à leur discours, comme une conséquence naturelle de ce qu'ils ont dit : Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette. C'est beaucoup plus poli, plus gai surtout, puisque cela rappelle la charmante bouffonnerie du Médecin malgré lui , et à tous ces titres cela vaut infiniment mieux.

Colin-llaillard. — Les grammairiens ne veulent pas qu'on donne la marque du pluriel au mot Colin-Maillard; suivant eux, le sens s'y oppose : « C'est un jeu où Colin cherche , poursuit Maillard *. » Cette signification ne s'accorde pas avec l'origine que l'on attribue d'ordinaire à ce jeu. Jean-Colin-Maillard est un guerrier du pays de Liège qui fut fait chevalier par le roi Robert, en 999. Il doit son nom de Maillard à l'habitude

1. Si nous voulions discuter cette règle et sa raison, nous pourrions dire que s'il n'y a qu'un Colin, ce qui exclut toute idée de pluralité, il y a toujours plusieurs Maillards ; or, Maillard n'étant pas le nom propre des enfants que l'on cherche, rien ne semblerait s'opposer, dans l'hypothèse des grammairiens, à ce que ce mot prît la marque du pluriel. Mais nous n'avons pas qualité pour soulever cette grave question et noi;s la laissons aux Vaugelas futurs.

qu'il avait de s'armer toujours d'un maillet pour le combat. Le maillet dont s'armèrent plus tard les séditieux qui sont restés dans notre histoire sous le nom de maiUotins était destiné à désigner (ous ceux qui en feraient usage. Dans la dernière bataille qu'il livra au comte de Louvain , Jean-Colin eut les yeux crevés , et il continua de combattre guidé par ses écuyers. Si c'est à ce souvenir historique qu'il faut rapporter l'invention et la dénomination de ce jeu, le Colin - Maillard , c'est l'enfant qui, les yeux bandés, cherche à saisir l'un des autres enfants qui fuient à son approche. — Cette origine ne laisserait pas subsister grand'chosc de l'explication qui admet qu'un individu nommé Colin court après un autre nommé Maillard. Si, en effet. Colin- Maillard doit être considéré comme un mot invariable , la raison qu'on en a donnée n'est pas la bonne.

Bjos bergers du Ligiioii. — On sait quel fut le succès du roman où d'Urfé raconte, sous le voile d'une fiction pastorale, ses aventures amoureuses avec Diane de Châteaumorand. Ce roman chaste et passionné tout ensemble était un long plaidoyer en faveur de la délicatesse , contre le libertinage dans les relations des deux moitiés de la société; il remettait en vigueur les théories de V amour chevaleresque, ce code d'honneur, d'clé-

vatioii et de désiiUéressement tout à fait dénature dans les Amadis ; il était , par conséquent , une vive attaque contre les mœurs de l'époque, et par là autant que par ce ton maniéré et cette métaphysique sentimentale que i'hôtel Rambouillet devait mettre à la mode , il était destiné à un immense succès. L'apparition de chaque volume de VAsirce, car ils furent publiés successivement, était un événement à la cour et à la ville, cl dans toutes les sociétés on dissertait à perte de vue sur les aventures et les idées du livre nouveau. L'avocat Palru , l'un des plus ardents admirateurs de VAsirce , fit tout exprès le voyage de Turin pour aller apprendre de l'auteur lui-même la clef de son roman. ■ — L'enthousiasme était tel qu'on savait par cœur les plus beaux endroits de ce roman et qu'on y faisait de continuelles allusions dans la conversation *. Il s'était établi ainsi une sorte de vocabulaire allégorique dont il nous est resté Céladon ol les bergers du Liijnon. Astrce est la plus

1. « Dans la société de la faïuillc du cardinal de Retz (madame Gueméné en était) on se divertissait entre autres choses à s'écrire des questions sur VAstréc, et qui ne répondait pas bien payait pour chaque faute une paire de gants de frangipane. On envoyait sur un papier deux ou trois questions à une personne, comme, par exemple : à quelle main était Bonlion, au sortir du pont de Bouteresse, et autres choses semblables, soit pour l'histoire, soit pour la géographie; c'était le moyen de

belle , la plus aimable , la plus vertueuse , la plu spirituelle des bergères , et Ccladon , son aniaul, est le plus beau, le plus brillant, le plus vertueux, le plus spii ituel des bergers. C'est pourquoi nous disons encore d'un amoureux délicat , tendre et lidèle, c'est un Céladon. Taliemant des lléaux raconte que Racan allait faire sa cour à mademoiselle de Gournay en habit vert céladon, c'est-à-dire vert tendre. — C'est dans les bois et les agrestes prairies du Forez où serpentent les eaux du L'ujnon que les héros et les héroïnes de l'xVstréc passent leur temps en honnêtes galanteries. Ces héroïnes sont des bergères , mais point c de ces bergères nécessiteuses qui , pour gagner leur vie, conduis(!nt leurs troupeaux au pâturage. » Elles et leurs galants compagnons n'ont pris « cette condition que pour vivre plus doucement et sans contrainte. » Les personnages de cette troupe bucolique ont donc à la main une houlette peinte et dorée; leurs jupes sont de taffetas, leur pannelière est bien tournée , et parfois même elle est

savoir bien son Astrée. \\ y eut lant de paires de gants de perdues de part et d'autre, que quand on vint à compter, car on marquait soigneusement, lise trouva qu'on ne se devait quasi rien. D'Ecqueviliy prit un autre parti ; il alla lire l'Aslrée chez M. d'Urfé môme, et à mesure qu'il avait lu, il se faisait mener dans les lieux où chaque aventure était arrivée. » (Taliemant des Réaux.)

faite de toile d'or et d'argent. En se rappelant toutes les rencontres compliquées qui ont eu lieu sur les deux bords du Lignon, il est facile de s'expliquer comment on a été amené à caractériser les bergers élégants, musqués et beaux-esprits par les mots : bergers du Lignon,

Battre la breloque. — Selon nous, on n'a rien dit encore de concluant sur cette locution employée au figuré, c'est-à-dire pour signifier déraisonner, dire des choses incohérentes ou dépourvues de sens. — Voicil'explication de M. Bescherelle : « Battre la breloque, battre la caisse d'une manière rompue. Le décousu de celte batterie impropre à la marche a donné lieu au dicton populaire battre la breloque, pour déraisonner. — M. Génin conclut aussi par le tambour, mais pas de la même manière. Recherchant d'abord l'origine du mot breloque pour rendre compte de la locution dans le sens propre, le savant philologue pense que ce mot, qui sert de comparaison pour des objets d'une valeur minime, vient du latin belluga, petit fruit dont une groseille noire peut donner une idée et qu'il appelle brimbelle. — M. Génin a entendu un soldat dire à son camarades Ak! voilà qu'on bat la breloque! Il a été voir ; c'était une distribution de pain et de viande. Une autre fois il avait entendu dire : battre la fricassée. Rapprochant ces expressions

de battre la diane, battre le rappel, battre la chamade, etc. , il a compris que « la breloque était ironiquement la portion donnée à chaque homme, comme des enfants de bon appétit diraient : Nous allons recevoir la brimbelle ou la becquée. »

Le sens propre ainsi éclairci, restait le sens figuré; voici comment M. Génin y arrive : « H n'est pas malaisé de concevoir comment cette expression a été transportée à ceux qui déraisonnent dans le délire de la fièvre ou autrement ; leurs paroles, bien qu'articulées, ne portent pas plus de son que le bruit d'un tambour. »

L'Académie n'a pas voulu battre la breloc/iie. Elle a gardé sur cette expression un silence prudent. Pourquoi? Nous n'en savons rien. Ce n'est pas qu'elle lui ait paru trop familière, car l'Académie se fait généralement un cas de conscience d'enregistrer toutes les locutions proverbiales, quelles qu'elles soient. Et puis, l'Académie n'a pas reculé devant s'en battre l'œil, expression plus que risquée dans la bonne compagnie : quand on s'en bat l'œil, on peut hardiment battre la breloque.

Sybarite. — Sybaris était une des plus grandes villes de l'Italie méridionale. Fondée sur le golfe deTarente, par des peuples de la Locride, 6t agrandie par une colonie d'Achéens, elle était devenue si puissante qu'elle avait soumis vingt-cinq

villes voisines et qu'elle pouvait meltre sur pied 300,000 soldats. Mais toutes les gloires, toutes les antiques splendeurs de l' Italie ne sont plus aujourd'hui que des monceaux de cendres, et la \ille de Sybaris serait tombée dans l'oubli comme tant d'autres, si elle ne s'était rendue célèbre par sa mollesse et sa corruption. Il n'est rien resté de cette grandeur passée que le souvenir de sa décadence. Les Sybarites étaient parvenus, il est vrai, à des raffinements peu ordinaires. On avait banni de la ville tous les métiers qui, par leur bruit, pouvaient troubler le repos des habitants. Le coq luimême avait été chassé ; ces voluptueux de la nuit ne voulaient plus entendre la voix vigilante qui, dans les jours de labeur et de gloire, leur avait dit : Il fait jour ! — Brillât-Savarin, Grimod, Berchoux, et vous tous les classiques de la table, que pensezvous des Sybarites qui, dit-on, faisaient leurs invitations à dîner un an d'avance pour avoir tout le loisir nécessaire de préparer un repas délicat? — « Je suis né à Sybaris où mon père Antilope était prêtre de Vénus. On ne met point dans cette ville de différence entre les voluptés et les besoins;... on donne des prix aux dépens du pubUc à ceux qui peuvent découvrir des voluptés nouvelles ; les citoyens ne se souviennent que des bouffons qui les ont divertis, et ont perdu la mémoire des magistrats qui les ont gouvernés... Les hommes sont

si efféminés, leur parure est si semblable à celle des femmes, ils composent si bien leur teint, ils se frisent avec tant d'art, ils emploient tant de temps à se corriger à leur miroir, qu'il semble qu'il n'y ait qu'un sexe dans toute la ville... Bien loin que la multiplicité des plaisirs donne aux Sybarites plus de délicatesse, ils ne peuvent plus distinguer un sentiment d'avec un sentiment. — Ils passent leur vie dans une joie purement extérieure ; ils quittent un plaisir qui leur déplaît pour un plaisir qui leur déplaira encore; tout ce qu'ils imaginent est un nouveau sujet de dégoût. Leur âme, incapable de sentir les plaisirs, semble n'avoir de délicatesse que pour les peines : un citoyen fut fatigué toute une nuit d'une rose qui s'était repliée dans son lit. — La mollesse a tellement affaibli leurs corps qu'ils ne sauraient remuer les moindres fardeaux ; ils peuvent à peine se soutenir sur leurs pieds ; les voitures les plus douces les font évanouir ; lorsqu'ils sont dans les festins l'tstomac leur manque à tous les instants ; ils passent leur vie sur des sièges renversés, sur lesquels ils sont obligés de se reposer tout le jour sans être fatigués ; ils sont brisés quand ils vont languir ailleurs. » (Montesquieu. — Le Temple de Gnide.)

Les hommes efféminés ou corrompus, que nous appelons, par comparaison, des sybarites, sont loin encore de leurs célèbres devanciers, et ils

pourraient à la rigueur se tenir pour offensés. Sybaris fut détruite par les Crotoniates dans le vi^ siècle avant Jésus-Christ. Reconstruite par les Athéniens, un siècle plus tard, sous le nom de Tkiirium, elle tomba enfin au pouvoir des Romains qui la nommèrent Copia. C'est aujourd'hui une petite bourgade appelée Torre Brodogneto.

Pipes d'écume de mer. — Selon l'Académie, on appelle abusivement écume de mer une espèce de terre très-blanche , fine et onctueuse, dont les Orientaux font des pipes à fumer. Puisque l'Académie , si sobre , si réservée d'ordinaire, enregistre cet abus, c'est que l'abus est consacré. On peut donc très-bien dire, sans être un scélérat, une pipe d'écume de mer. Mais comme il est bien évident que ce n'est pas avec la mousse de la mer agitée qu'on fabrique des pipes, il reste à savoir comment s'est formée cette locution singulière. L'argile * en question est d'une grande blancheur, elle a aussi une sorte de moelleux cpii contribue

1. La magiiésiie, écume de me}\ magnésie hydro-silicatcc, est une substance blanche plus ou moins terreuse, assez tendre, dure au touclier, donnant de l'eau par la calcination, attaquable par les acides, didlcilemcni fusible au chalumeau, en un émail blanc composé de silice, de magnésie, d'eau, etc. On la trouve en rognons ou en masses informes, compactes, mêlées avec des portions (Je silex, des arçUea Yerdâire?, etc., dans le Piémont,

à lui donner une véritable ressemblance avec l'écume de la mer , et il ne sérail pas impossible qu'on eût voulu , en adoptant l'expression écume de mer ^ faire une simple comparaison. — Ce n'est pas là , nous nous empressons de le dire, l'explication accréditée. On pense généralement que les pipes ont été appelées ainsi par corruption du nom de Kummery leur inventeur. On ne connaissait ni la personne ni le nom de Kummer; partant , on ne se rendait pas compte de l'expression : pipes de Kummer, et pour lui donner un sens , on aura dit , en ne consultant que l'oreille, pipes d'écume de mer.

Un Olibrius. — Parmi les noms qui sont passés de l'histoire dans notre langue , il faut distinguer, entre les plus obscurs, celui à! Olibrius. C'est le nom qu'on donne , dans la conversation familière , à l'homme étourdi et sans valeur qui veut faire l'important. Quand on a dit : c'est un olibrius , on a résumé en un mot toute une série d'injures. Il suffit , pour s'en convaincre , de se

l'île de Négrepont, aux environs de Madrid, de Montpellier, de baintOuen, de Montmartre, Crécy, etc.

Avec les variétés de magnésie homogènes, blanches ou jaunâtres, qui nous viennent de l'Asie-Mineure, on fabrique des pipes dites d'écume de mer, qui sont très-recherchées par les amateurs. (François Foy. — Dict. d'IHst. naiur, )

rappeler qu'Olibrius était un sénateur romain qui fut proclamé empereur par surprise , en U12, et que son incapacité fit descendre du trône après un règne de trois mois.

Je m^en lave les mains. — Pour exprimer sans doute par une image visible, qu'on ne voulait pas prêter les mains à une mauvaise action, ou qu'on ne les avait point trempées dans le sang, — il était d'usage , chez les anciens , de se laver les mains en présence du peuple : on entendait montrer ainsi qu'elles étaient pures et qu'on était innocent.

« Pilate leur dit : Que ferai-je de Jésus qui est appelé Christ?

« Ils répondirent tous : Qu'il soit crucifié. Le gouverneur leur dit : Mais quel mal a-t-il fait? Et ils se mirent à crier encore plus fort en disant : Qu'il soit crucifié.

« Pilate, voyant qu'il ne gagnait rien, mais que le tumulte s'excitait toujours de plus en plus , se fit apporter de l'eau, et se lavant les mains devant le peuple, il leur dit : Je suis innocent du sang de ce juste ; c'est à vous d'en répondre. » (Évangile selon saint Matthieu , ch. 27.)

C'est de cette ancienne coutume qu'est venue rexprossion je m'en lave les mains, usitée dans le

sons de : je n'y suis pour rien , je ne veux point m'en mêler, cela ne me regarde pas.

Femmes, si cette historiette Irrite vos cœurs inhumains, C'est un Espagnol qui l'a faite; Pour moi, je m'en lave les main?.

(Sénecé.)

jLdaiii. Eve. — Un hébraïsant de nos amis nous a expliqué la signification de quelques noms bibliques; ainsi, Abraham veut dire père ou force des nations; — Sara, princesse, maîtresse; — Noè , repos, loisir ; — Isaac , le rire, ou l'enfant des ris; — Benjamin, fils de ma droite; — Rc- /^ecca^ patiente, complaisante; — Racket, brebis;

— Debora, abeille; — Jonas, la colombe; — Zackarie, mémoire de Dieu ; — Malachie , ange du Seigneur ; — îsaxe , salut de Dieu ; — 3 èremie, élevé et glorifié par Dieu ; — Ézéchiel, force de Dieu ; — Daniel, jugement de Dieu ; — ^S"^'rapkins , consumés par le feu; — Michel, qui est semblable à Dieu ; — Uriel, Dieu est ma lumière ;

— Lliêzer, Dieu est mon appui ; — Salomon, pacifique; — Melchisédec , roi juste; — Agar, étrangère ; — Lia, laborieuse ; — Thamar, palme ;

— Riith , empressée ; — Nocmie , ma belle ; — Michèe, quel est celui-ci ? etc. Sans savoir un mot d'hébreu, iioïis connaissions déjà quelques-unes

(le ces significaiions ; lions savions surloiil , avec le commun des mortels, que Adam veut dire tiré de la terre, et Eve, la vie, ou la source de la vie ; mais nous ne connaissions pas l'étymologie de ces deux noms d'après Le Brigant , et nous nous faisons un plaisir de la rapporter telle C[u'elle a été citée dans le Magasin pitiorescjue : Le Brigant, l'un des celtomanes C|ui prétendent que le basbreton était la langue primitive, la langue d'Adam, dit sérieusement que le premier homme , ayant failli s'étrangler avec le fruit défendu, s'était écrié : à tam ! (mot bas-breton signifiant ciuel morceau ! ) et que la première femme lui avait dit : ev ! (bois! ). Le Brigant affirme que telle est l'origine de leurs noms.

Y. — Ceux qui ont remarqué les énormes Y qui ont longtemps décoré les carreaux de la plupart des boutiques de mercerie n'ont pas été sans se demander ce que ce caractère de l'alphabet pouvait avoir de plus particulièrement commun avec les rubans , le fil et les aiguilles. — Cette enseigne remonte au xvji'^ siècle , et elle doit son origine aux grègues, sorte de hauts-de-chausses, de culottes à la grecque que l'on portait à cette époque.

Les grègues s'attachaient avec un nœud de ruban nonmié un lw~gngucs;çc nœud a lf)nglemps

servi d'enseigne aux marchands qui le vendaient , c'est-à-dire aux merciers, qui oui eu l'ingénieuse idée d'y joindre cette inscription-calembour : à L'Y.

Ce calembour par à peu près nous rappelle le rébus d'un aubergiste allemand du quartier latin qui , voulant prendre l'enseigne : à L'élève en droit, avait fait peindre au-dessus de sa porte un A, un l' et un éléphant qui se tenait debout sur ses pieds de derrière. Pour ce brave Teuton, cela voulait dire : A l'éléphant droit (à l'élèfe en droit). — Nous pardonnerions aux merciers français s'ils avaient eu, comme notre Allemand , l'excuse de la prononciation.

V Y est si familièrement établi depuis des siècles dans le monde de la mercerie qu'il est devenu un terme technique : il sert à désigner particuliè- . rement les aiguilles courtes. Parlez d'aiguilles y à une dame

Qui ne soit pas déshonorée De se voir une aiguille entre les doigts fourrée,

et vous pouvez être sûr d'être parftutement entendu.

Travailler pour le roi «le Priiiiiîse, — Ne

sachant rien de précis sur l'origine de cette locution, nous la chercherons dans le champ libre des conjectures. Ce champ heureusement est circonscrit dans de certaines limites ; c'est depuis un siècle

el demi que la Prusse est un royaume ; le proverbe ne peut pas remonter au delà. Quel est donc celui des cinq Frédéric de Prusse qui a fait mettre ainsi en doute sa royale générosité? On a dit que c'était Frédéric -Guillaume P', constamment préoccupé de se montrer économe du bien de ses sujets, et très-différent en cela de son père qui était, selon l'expression de Frédéric II, grand dans les petites choses et petit dans les grandes. De ce que l'un ne dépensait point , et de ce que l'autre dépensait mal à propos, on pourrait également tirer une conclusion dans le sens de notre pro^erbe. Cependant, nous ne pensons pas qu'il soit besoin de remonter aussi haut, et nous inclinons à faire retomber sur le grand Frédéric lui-même toute la responsabilité du reproche français.

On a dit que le mot était de Voltaire. Rien ne nous autorise à l'affirmer, mais la supposition est vraisemblable. Il n'est pas impossible, en effet, qu'après sa grande brouille avec Frédéric, Voltaire ait eu la pensée d'exprimer qu'il avait perdu et son temps et sa peine en travaillant pour le roi de Prusse. On sait que dans son dépit contre celui qui avait été

Son patron, son disciple et son persécuteur,

Voltaire n'a pas toujours ménagé les gros mots. Quoiqu'il en soit, l'allusion a fait fortune, elle

est (lovcnue proverbo, et pour (lu'ellc se soit ainsi répandue dans le peuple et installée dans la langue, il faut qu'elle ait eu d'autres causes que les rancunes de Voltaire. — Frédéric II aimait beaucoup la France ; il a souvent occupé des ouvriers français ; il les a payés, nous n'en doutons pas , mais il est à peu près certain qu'il ne les a pas payés royalement. Noblesse oblige envers tout le monde quand on est roi, et surtout envers les petits. Le peuple français le sait à merveille : pour lui , un roi économe c'est un homme avare. — Travailler donc pour un roi qui paye comme un bourgeois, c'est travailler pour un bourgeois qui ne paye pas, en un mot, c'est travailler pour le roi de Prusse.

Que Frédéric le Grand fût avare, nous voulons dire économe, c'est un point assurément qu'on ne nous contestera pas. Son régime économique tenait le milieu entre celui de son aïeul et celui de son père ; il ménageait en toute occasion les deniers de l'État. Nous en trouvons un exemple dans ce conflit de morceaux de sucre et de bouts de chandelles qui s'éleva entre lui et Voltaire (trèséconome aussi). Dans l'accord qu'il avait fait avec le poète, Frédéric lui avait promis, outre la. clef de chambellan et la croix du Mérite, les appointements ordinaires d'un ministre d'État, un appartement au château , la table , le chauffage , deux

bougies par jour, et tant de livres de sucre, de ihé, de café et de chocolat tous les mois. — Ces provisions furent fournies, comme on en avait pris l'engagement, mais il se trouva qu'elles étaient de mauvaise qualité. Voltaire se plaignit. Frédéric répondit que cela lui faisait une peine infinie et qu'il donnerait des ordres. Donna-t-il vraiment des ordres ? Il est permis d'en douter, car rien ne fut changé. Voltaire renouvela ses plaintes, et le roi se tira d'aiïaire d'une manière aussi habile qu'économique : « Il est affreux , dit-il , que l'on m'obéisse si mal. Mais vous savez les ordres que j'ai donnés; que puis-je faire de plus? Je ne ferai pas pendre ces canailles-là pour un morceau de sucre ou pour une pincée de mauvais thé; ils le savent et se moquent de moi. Ce qui me fait le plus de peine, c'est de voir M. de Voltaire distrait desesidées sublimes par de semblables misères. Ah! n'employons pas à de si petites bagatelles les moments que nous pouvons donner aux muses et à l'amitié ! Allons, mon cher ami, vous pouvez vous passer de ces petites fournitures , elles vous occasionnent des soucis peu dignes de vous : eh bien ! n'en parlons plus; je donnerai ordre qu'on les supprime. »

Qii'auiait-on fait de mieux dans une république? C'est ainsi que Frédéric savait tout concilier.

Là où d'autres auraient mis de l'argent, il mettait de l'esprit ; il a souvent payé de cette monnaie-là. — (^omme il faisait embellir d'une façade une église luthérienne de Berlin, les pasteurs lui représentèrent qu'ils n'y voyaient pas assez clair pour faire le service. Le bâtiment étant trop avancé, Sa 3Iajesté philosophe écrivit sur leur mémoire : « Bienheureux sont ceux qui croient et ne voient point. » — Citons en terminant et comme dernier argument, cette remarque d'un voyageur anglais qui rend d'ailleurs pleine justice aux qualités éminentes du grand roi : « L'on n'a jamais vu un soldat gras dans aucun pays ; mais le roi de Prusse n'a pas un sergent qui soit gras. Une connaissance profonde de l'économie des finances est un des points dans lesquels ce souverain excelle ; c'est aussi une des raisons pour lesquelles ses troupes ne s'engraissent guère. »

•Icter l'ancre sacrée. — C'est recourir à ses dernières ressources.

Il y avait, chez les anciens, une ancre que l'on dédiait aux dieux et qu'on jetait dans les jours de grande détresse : c'était ïancre sacrée.

Plus tard , chez les chrétiens , il y eut , à cet exemple, l'ancre bénite qu'on jetait aussi à l'heure (lu danger en se recommandant à Dieu : c'était l'ancre de miséricorde ou do salul,

Aujourd'hui cette ancre existe encore, mais elle a perdu beaucoup de son caractère religieux. On s'occupe moins de la faire bénir ou de prier en la jetant à la mer que de lui donner un poids et un volume considérables. L'industrie tend tous les jours à remplacer la Providence. Ce qui inspire de la confiance, c'est la force matérielle et palpable, et maintenant il n*y a plus d'ancre sacrée qu'au figuré.

Mettre au violon. — Autrefois on disait : mettre au psaltérion. Le psaltérion était aussi un instrument à cordes dont on jouait avec u)i archet; mais ce n'est pas avec cette signification qu'il était employé dans l'expression qui nous occupe : psaltérion signifiait là psautier, « Mettre au psaltérion, c'était donc mettre au psautier, mettre en pénitence, en un lieu où l'on a le temps de méditer, et de se repentir, et de réciter uîie sept-saumes, sans risque de se voir interrompu...

« Le peuple, dans son humeur gauloise, profita de l'équivoque, et, voyant le psahérion passé de mode, y substitua le violon, qui était devenu le roi des instruments. Au lieu de dire mettre au psaltérion, il dit mettre au violon et le calembour fut sauvé *. »

1. Gciiiii. yoiri>o\\ article. {Illustration du U avril 1853.

Jeux Floraux. — De l'iiistitulion de ces jeux date le premier encoarageinent public qui ait été donné à la poésie. Il y avait eu, jusqu'au xiv*' siècle, des universilés où l'on ergotait longuement et sophistiquement sur les subtilités de la philosophie et de la théologie scolastiques, mais il ne s'était formé encore aucune assemblée purement littéraire. C'est à la ville de Toulouse qu'était réservé cet honneur. Au beau temps des troubadours, et dans ces pays du Midi où la poésie romane a exercé tant d'influence sur le moyen âge, sept Toulousains se réunirent dans un jardin, aux portes de Toulouse, pour s'occuper de poésie. Ils convoquèrent à cette réunion, qu'ils appelèrent ta gaie société des sept troubadours, tous les troubadours et trouvères des environs, et promirent une violette d'or à celui qui composerait les plus beaux vers.

La Société en s'organisant se donna des statuts, les lois d'amour^ et prit le nom do, jeu d'amour ; les sept juges fondateurs furent appelés les mainteneurs de la gaie science. Il y eut aussi des degrés comme dans l'université : ceux qui avaient obtenu un prix et subi un examen étaient reçus bacheliers; à une seconde épreuve, ils devenaient docteurs et maitres dans le gai savoir. — Quand la guerre chassa la jeu d'amour de ses jardins, il se réfugia dans l'hôtel de ville de Toulouse, et prit alors le nom plus grave de Collège de U hé torique. — Cette

Société, qui datait de 1323, s'était accrue peu àpeu, et en 1355 elle créait deux nouveaux prix : Cégiantine d'or et le souci d'argent. — On sait l'importance que lui donna Clémence Isaure en lui léguant (vers \k^k) des fonds considérables. — En 169/i, Louis XIV érigea la Société en Académie des Jeux Floraux^ et lui donna des règlements particuliers. Le nombre des mainteneurs fut porté à trente-cinq, et, quelques années après, à quarante.

Bien qu'elle fût \mjeii d'amour, et qu'elle eût des docteurs en la gaie science, l'académie toulousaine n'admettait autrefois au concours que des pièces en l'honneur de Dieu, de la Vierge et des saints. Aujourd'hui, elle est moins exclusive; cependant, pour conserver sans doute un souvenir de ses anciennes traditions, elle a réservé l'un de ses prix, le lis d'argent, pour un sonnet ou une hymne à la Vierge. Ce prix, il faut le dire, est le moins important. Le premier (de ^50 fr. ) est l'èglaniine d'or, pour le meilleur discours en prose, écrit sur un sujet proposé par l'académie; le deuxième (de ZiOO fr. ) l' amaranthe d'or , est décerné à l'ode ; la violette d'argent (de 250 fr.) au poème, et le souci d' argeiit (de 200 fr.)à l'idylle ou à l'élégie. Le dernier prix (de 60fr. ) est le /w d'argent. — La distribution de ces prix, qu''on appelle la fête des fleurs, a lieu tous les ans le 3 mai. L'un

des mainteneurs prononce, dans cette séance, l'éloge de Clémence Isaure.

Quand un lauréat, s'il est permis d'employer cette expression à propos d'églantines, de violettes et d'amaranthes, a obtenu trois fleurs à trois concours différents, et que l'une est le prix de l'ode ou du discours, il est déclaré maffre es Jeux Floraux.

Il n'y a rien de eliangé en France, il n'y a qu'un Français de plus! — M. de

Lamartine, racontant l'entrée du comte d'Artois à Paris, en 181^, s'exprime ainsi : « Le comte d'Artois était l'objet de tous les regards et de tous les enthousiasmes. Ce prince montait avec grâce un cheval magnihque. Il conservait sous la maturité des années et sous les traces des longs exils cette beauté sereine de physionomie, cette fierté douce d'expression, cette élégance de taille et cette apparence de mâle jeunesse qui faisaient retrouver en lui l'idole de la cour et le modèle extérieur de l'aristocratie. Il avait tous les dons qui attirent i'œil et qui touchent le cœur d'une multitude. La restauration d'une royauté absente ne pouvait se produire sous des traits plus gracieux et plus imposants. Le nom de Bourbon, les tristesses de l'exil, les joies du retour, l'ombre de Louis XVI, son frère, l'entouraient d'un respect^ d'un prestige et d'un attendrissement de souve-

nir qui courbaient toutes les têtes devant lui. Ses amis faisaient courir dans la foule un mot qu'il n'avait pas dit, mais qui était admirablement inventé pour lui ouvrir les cœurs et pour lui préparer les applaudissements : « Je revois mon pays, « je suis heureux. — Il n'y a rien de changé en « France, il n'y a qu'un Français de plus! »

Ainsi, ce mot qu'on a tant répété n'a pas même été dit. On s'est demandé à qui il devait être attribué, et quelques-uns ont désigné Talleyrand. Il avait fait beaucoup pour la Restauration et il était capable plus que tout autre d'avoir fait les mots heureux. D'autres ont affirmé qu'il était sorti du cerveau de M. de Vaulabelle, et ils ont étayé leur assertion de l'histoire suivante : « La veille de l'entrée du comte d'Artois à Paris, le H avril 181/i, M. de Talleyrand avait retenu, après minuit, dans son salon, quelques intimes, entre autres le duc d'Albert, Pozzo di Borgo, et M. de Vaulabelle. Il s'agissait de donner les derniers ordres relatifs à l'événement du lendemain ; lorsque tout fut bien convenu et arrêté : A propos, dit M. de Talleyrand, que ferons-nous dire à Monsieur? Il faut de toute nécessité qu'il dise, — ou, ce qui revient au même, — qu'on lui prête un mot de circonstance, quelque chose de vif et de touchant, où l'on retrouve l'esprit du Français et le cœur de l'exilé...

« L'idée fut trouvée excellente ; mais le jour commençait à paraître, il fallait se hâter. On commit à iM. de Vaulabelle l'honneur de faire parler le représentant de la maison de Bourbon, et, comme celui-ci n'y voulait pas consentir, de guerre lasse on le poussa au fond d'un cabinet, on l'y enferma en tête à tète avec deux flambeaux, du papier et de l'encre, et M. de Talleyrand lui déclara, à travers la cloison, qu'il ne recouvrerait la liberté qu'à la condition de trouver le moi de la situation*. » M. de Vaulabelle ayant produit une phrase au lieu d'un mot aurait été remis sous clef, et il serait sorti triomphant à la seconde épreuve avec le mot historique.

D'autres enfin, et c'est peut-être le plus grand nombre, font honneur de ce mot à M. le comte Beugnot, dont on connaît l'esprit fin et fécond en sailHes^ On prétend qu'il racontait lui-même l'embarras dans lequel se trouvait le comité royaliste pour trouver un de ces mots que tout homme public doit prononcer dans les grandes circonstances,

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