‹ Petites ignorances de la conversation (volume 2)Chapitre 3 sur 10 · II. de Villemessant · texte numérisé non relu

II. de Villemessant

2. On n'a pas oublié que lorsqu'il fut question de placer un christ au-dessus de la tribune de la Cliambre des députés, M. le comte Eeugiiot mit fin à la discussion en proposant d'y joindre cette inscri|)iion : Mon Dieu, pardonnei-Ieur, ils ne savent pas ce qu'ils disent.

et qu'il ne faisait point de façon pour s'attribuer le mérite de la solution.

Depuis on a parodié le mot à propos de l'arrivée d'une girafe au Jardin-des -Plan tes : « Il n'y a rien de changé en France, il n'y a qu'une bête de plus. »

IVœud gordien. — Gordiiis (c'est de ce nom

que vient le mot gordien) était un laboureur de la Phrygie qui n'avait pour toute richesse que son chariot et ses bœufs. Quand les Phrygiens voulurent se donner un roi, ils consultèrent l'oracle, et l'oracle leur répondit de prendre le premier homme qu'ils verraient monté sur un char. Cet homme fut Gordius. Il donna son nom à la ville de Godiiim, capitale de la Phrygie. Le char de Gordi'uSy que^Midas, son fils, consacra à Jupiter, est resté célèbre par le 7iœud qui attachait le joug au timon, et qui était si habilement enlacé qu'on ne pouvait en apercevoir les bouts. — Quand Alexandre, vainqueur de la Phrygie, se fut rendu maître de Gordium, il apprit qu'une ancienne tradition promettait l'empire de l'univers à celui qui dénouerait ce nœud. Aristobule prétend qu'il le délia avec la plus grande facilité après avoir ôté la cheville qui tenait le joug attaché au timon ; mais on croit plus généralement qu'il coupa ce nœud d'un coup d'épée.

Le nœud gordien est resté dans le langage pour

caractériser une difficulté qu'on ne peut résoudre, un obstacle qu'on ne peut vaincre. Se tirer d'embarras par un uioyen expéditif et vigoureux , c' est trancher le nœud gordien.

Ah ! c'est un grand malheur, quand on a le cœur tendre,

Que ce lien de fer que la nature a mis

Entre l'âme et le corps, ces frères ennemis !

Ce qui m'étonne, moi, c'est que Dieu l'ait permis.

Voilà le nœud gordien qu'il fallait qu'Alexandre

Rompît de son épée et réduisît en cendre.

(Alfred de Musset.)

llaliii coniuic un bossu. — Rirecouimc un bossu. — Les bossus ont la réputation d'être gais et spirituels, et ils la justifient si bien d'ordinaire f[u'un bossu maussade et stupide est devenu dans le monde un être impossible ; en fait d'esprit, la bosse oblige. Qu'un homme bien fait sôit bête ou ennuyeux, rien de plus simple ; un bossu n'en a pas le droit. Les types les plus populaires de la gaîté française ont des bosses : Polichinelle et 3Iayeux. Dans le temps où nos rois avaient des fous, ces fous étaient bossus. — Mais pourquoi les bossus ont-ils le privilège de l'esprit? A ceux qui prétendent que l'esprit est une compensation établie par la Providence, un dédoumiagement de la bosse, nous répondrons que les boiteux, les aveugles et bien d'autres infirmes-nés auxquels on

n'accorde aucune faculté supérieure, avaient eux aussi des droits bien légitimes à une indemnité. Il nous semble plus simple de rattacher la question des bossus à celle de tous les êtres faibles et délicats qui, en général, sont mieux doués, sous le rapport de l'intelligence, que les êtres fortement constitués. C'est souvent aux dépens de la tête que le corps se développe. Les latins disaient : in parvo corpore anima magnat et le peuple français dit encore, pour exprimer la même idée, dans les petits pots les bons onguents. Là est notre point de départ : les hommes petits ont plus d'esprit que les grands, les maigres que les gras, les faibles que les forts, et par conséquent les bossus, qui sont petits, minces et d'une constitution délicate, ont plus d'esprit que les hommes vigoureux et d'une santé florissante. — Notre intention n'étant pas de faire le procès à la force ni à la beauté, nous nous empressons d'ajouter que cette règle comporte, nous le savons, beaucoup d'exceptions. Il est bon nombre de corps épais qui renferment des esprits subtils, il y a aussi bien des bosses qui ne tiennent pas leurs promesses.

A côté des considérations puisées dans l'ordre naturel des choses, il est juste de placer, pour expliquer le genre de gaîté des bossus, la condition faite à la bosse dans notre société. On plaint les aveugles, les boiteux, les sourds, — on rit des bossus.

Menacés du ridicule, ces pauvres disgraciés ont senti de bonne heure le besoin de racheter aux yeux du monde les torts de la nature. Ne pouvant pas redresser leurs corps, ils ont aiguisé leur esprit. Et puis, ils étaient attaqués, ils devaient se défendre, et dans cet exercice ils ont gagné des forces. Ue là, ce sourire malicieux, ce ton sarcaslique qui les caractérise : « Sans cesse en butte aux attaques du ridicule, ils ramassent l'arme qu'on leur lance et la renvoient aiguisée par une malice vengeresse, (^'est dans ce triste exercice que leur œil se forme à saisir du premier coup le côté vulnérable de leur adversaire et à y décocher d'une main prompte et sûre un trait qui frappe juste et fort. C'est, en particulier, dans ce triste exercice que les bossus du bas peuple, ceux que rien ne protège et que rien ne contraint, contractent cet air d'ignoble mahce, ce cynique sourire, ce regard disgracieux et jaloux, cet esprit caustique enfin, que le proverbe signale, sans ajouter ni faire entendre qu'il n'est que l'arme d'une légitime défense opposée à une agression basse et méchante. » (Toj)irer. — Nouvelles genevoises.)

En s'habituant à rire de ceux qui voulaient rire de lui, le bossu est devenu moqueur, sarcastique, méchant quelquefois, et il a appris, à la rude école de l'expérience, l'art de s'égayer aux dépens d'au trui. Aussi le proverbe rire comme iin bossu ne devrait-

il pas être entendu dans le sens de rire à gorge déployée, ci se désopiler la rate; il signifie plutôt s'amuser malicieusement.

Le meilleur, selon nous, est à&rire comme des fous et le plus souvent possible. Nous avons tous regretté un peu avec Rousseau l'âge où le rire est toujours sur les lèvres; tâchons d'y revenir quelquefois. « La plus perdue de toutes les journées, disait Chamfort, est celle où l'on n'a pas ri. » Il ne faut pas rire toujours, car la vie nous impose de grands devoirs et de graves pensées, mais il faut rire de bon cœur à l'occasion. La franche gaîté est un bon signe : elle révèle à elle seule plus de sentiments bons et honnêtes que bien des masques sévères, deux- là ne sont pas les moins sages qui savent être fous à propos.

Poulet. — Pourquoi ces billets, parfumés ou non, mais toujours galants ou toujours tendres, et quelquefois même spirituels, ont-ils reçu le nom depoîdets?

A cette question posée depuis deux siècles, il a été diversement répondu.

Saumaise, et après lui Ménage et Dacier, ont résolu hardiment la difficulté avec le latin polypticum^ mot qui signiliait, chez les anciens, une tablette de plusieurs feuillets. Alais des gens pointilleux ont trouvé qu'il n'y avait guère plus de rap-

ports entre les deux mots qu'entre les deux choses, et ils ont demandé à Furetière une explication plus vraisemblable, dùt-elleetre moins savante. Furetière a répondu que les billets doux avaient été nommés poulets, parce qu'on y faisait, en les pliant, deux aîles semblables à celles des poulets. Mais les pigeons, les tourterelles et les colombes, qui semblent si bien faits pour intervenir dans les affaires amoureuses, n'ont pas compris pourquoi, dans cette hypothèse, on avait choisi pour objet de comparaison le très-peu poétique poulet, et le dernier mot n'a pas été dit.

La Monnoye est venualors, et pour établir sur des bases plus solide^ les titres des poulets, il a dit que certains marchands, sous prétexte de porter des poulets à vcndie dans les maisons, remettaient des billets doux aux femmes pour les suborner. Ces hommes étaient appelés des porte-billets. « Ceux qui se mêlaient autrefois de ce métier, dit le géographe Duvaldans son Voyage d'Italie, portaient des poulets sous prétexte de les vendre, et mettaient un billet sous l'aile du plus gros% qui était un avertissement à la dame avec qui on était d'intelligence. Le premier qui fut découvert fut

1. C'est en souvenir sans doute du rôle principal que jouaient les gros poulets (juc les lettres galantes étaient appelées aussi

puni de l'estrapade avec deux poulets attachés aux pieds qui ne faisaient cependant que voltiger. »

M. Génin fait bien venir aussi le poulet et le porte-poulet de l'Italie, mais il pense que ces expressions doivent être entendues dans le sens propre et positif : selon \\ù,portarpolli, un porta pollastri^ c'est porter une volaille, celui qui porte une volaille. Il fonde cette opinion sur l'explication des auteurs du vocabulaire napolitain qui disent que l'expression un porta pollastri est née au village, où l'amour se fait avec les ressources des amoureux. « Un galant essaie de gagner le cœur de sa belle par i'envoi de quelque paire de pigeons ou de poulets gras. D'où est venu que ceux qui se chargeaient de ces messages ont été appelés porta pollastri. »

Malgré tout le respect que nous avons poui' la science de 31. Génin, nous avouerons que son explication ne nous satisfait pas. Si les poulets étaient employés au village comme moyen de séduction, c'était à titre de cadeaux, de générosités ; ces idées ne se rattachent nullement aux billets amoureux qui sont des déclarations et des rendez-vous, et les rapports sont trop éloignés pour que nous puissions trouver naturel que les volailles elles-mêmes aient conduit aux lettres d'amour, et qu'on ait appelé porte-poulets les porteurs de billets-doux. — Nous

nous réfugierons donc, en attendant mieux, sous l'aîle du poulet de La Monnoyc.

I^a lï^amaritaiiie. — Le Pont-Neuf a subi des transformations telles depuis le jour où Henri III en posa la première pierre, qu'il n'est peut-être pas inutile de rappeler ce qu'était cette Samaritaine dont l'histoire est liée si intimement à celle du Pont- Neuf, et dont le nom figure aujourd'hui, à litre de souvenir, sur un des établissements de bains de la Seine.

La Samaritaine était une machine hydrauHque placée à la seconde arche du pont, du côté du quai de l'École, et destinée à fournir de l'eau aux palais du Louvre et des Tuileries. Sur la façade de cette pompe, on voyait un groupe de figures en bronze doré représentant le Christ assis au bord d'une fontaine et demandant à boire à la Samaritaine. C'est de là qu'est venu le nom. Construite vers 1607 , par le Flamant Jean Lintlaer, la Samaritaine fut réparée en 1712. Les travaux de réparation qui durèrent trois années donnèrent lieu à des couplets dont voici un échantillon :

Arrêtez-vous ici, passants.

Regardez attentivement, Vous verrez la Samaritaine Assise au Imrd d'une fontaine

Vous n'en savez pas la raison?

r/est pour laver son cotillon.

La Samaritaine fut entièrement reconstruite en 1772, et en 1813 elle se sépara pour toujours de son vieil ami le Pont-Neuf. — Si l'on en juge par l'impression que la Samaritaine faisait, à la lin du xvjii^ siècle, sur L'auteur du Tableau de Pains il était temps que cette construction disparût : « Petit, vilain bâtiment carré, adossé au Pont-Neuf, dressé sur pilotis, et qui rompt de toutes parts un superbe coup d'œii. (^ette masure est un gouvernement.

« Le fameux gouverneur de ce gouvernement a dans toutes ses immenses parties la fonction de faire entretenir l'horloge, et l'horloge ne va point. Ce cadran, vu et interrogé par tant de passants, est des mois entiers sans marquer les heures. Le carillon est aussi défectueux que l'horloge ; il déraisonne publiquement: mais du moins on a le droit de s'en moquer.

« Il sonne dans toutes les cérémonies pubhques, surtout quand le roi passe. Le roi peut entendre le morceau de musique qui réjouissait son trisaïeul ; et si la figure de Henri IV, qui est tout à côté, avait des oreilles, elle pourrait achever l'air.

« Vm la réputation dont la Samaritaine jouit dans toute l'Kurope, on devrait bien moins négli-

gerson carillon el son horloge, mais c'osl un govverncmcnt ; c'csl loul dire: les clochettes n'y seront jamais d'accord.

« Quand fera-t-on disparaître ce monument sans goût, qui s'offre à l'œil avec le quai du Louvre et le quai des Théatins, qui gâte l'ensemble des deux rives, et qui ne sert qu'à élever l'eau pour quelques bassins qui n'en sont pas moins à sec les trois quarts de l'année? »

Dans le temps où le Pont-Neuf était le rendezvous des saltimbanques, des charlatans, et de tout un monde d'artisans nomades qui s'y agitaient constamment *, on disait proverbialement en parlant d'un filou: Cest un frère de la Samaritaine.

Rendez-vous des charlatans,

Des filous, des passe-volants ;

Pont-Neuf, ordinaire théâtre

Des vendeurs d'onguent et d'emplâire,

Sc'jQur des arracheurs de dents,

l'es fripiers, libraires, pédants ;

Des chnnteurs de cliansons nouvelles.

D'entremetteurs de demoiselles.

De coupe-bourse, d'argoticrs,

De maîtres de sales métiers,

D'opérateurs et de chimiques,

El de médecins purgitiques,

De fin? joueurs de gobelets ,

De ceux qui rendent des poulets.

(Bertran*'. )

%' ieiix comme Hérode. • — Héiode est le nom d'une famille de rois qui régnèrent en Judée pendant plus d'un siècle. Le premier de ces rois est Hérode le Grand né l'an 72 avant J.-C. à Ascalon, et surnommé à cause de cela VAscatonite. C'est lui qui, après avoir fait périr sa femme et trois de ses fils, ordonna, lorsqu'il apprit la naissance du Christ, le carnage de tous les enfants de Bethléem qui avaient moins de deux ans. — Viennent ensuite Hérode- Antip as ^ tétrarque qui, à la demande d'Hérodiade, sa femme, fit périr saint Jean-Baptiste; — Hérode-P/nlippe^ tétrarque de la Batanée, delà ïrachonite et de laGaulonite; — puis enfin Hérode-Agrippa /, fils d'Aristobule, et Hérode 'Agrippa II , que Claude dépouilla du royaume de Judée.

Hérode VAscatonite était souvent appelé, par rapporta ses descendants, le vieil Hérode; c'est de là qu'est venue l'expression proverbiale : vieux comme Hérode , expression qui se dit plutôt des choses que des personnes.

On dit aussi vieux comme Mathiisalem, mais alors ce n'est pas par les mêmes raisons et c'est toujours en parlant des personnes, car on rappelle par cette comparaison l'âge avancé dans lequel mourut ce patriarche. Né l'an 3317 avant J.-C, il devint père de Lameth à 187 ans, et continua do vivre

jusqu'en 23/ivS, l'année même du déinge; il avait par conséquent 969 ans.

Aide-toi, le ciel Taidera. — Ce mot n'est pas dans la Bible comme semblent le croire certaines personnes qui l'attribuenl sans hésiter au sage Salomon. Le ciel, pris pour Dieu même, pour la volonté divine, n'est pas un mot de l'Écriture ; c'est une métaphore moderne qui appartient à la littérature profane au moins autant qu'aux livres religieux. Ce ne sont donc ni les prophètes, ni Sa^ lomon, ni le sublime Auteur de V Imitation qui ont dit: Aide-toi, le ciel t'aidera. Cette bonne et encourageante parole est de La Fontaine à qui nous devons tant de sages avis et d'utiles exemples. Relisez le Charretier embourbé, vous y verrez un pauvre homme qui, pour tirer son char de la boue, invoque l'assistance divine ; vous entendrez une voix d'en haut qui l'exhorte à prendre la peine de casser les cailloux, de combler les ornières Le charretier, après quelques efforts, sortira triomphant de son mauvais chemin, et la morale sera, vous l'aurez senti d'avance. Aide- toi, le ciel t'aidera.

Il a été fait souvent allusion, avant La Fontaine, à la protection que Dieu accorde à ceux qui ne perdent point courage, mais alors ce n'est pas le mot ciel qui a été employé: « Après que tu auras le tout annuncé à ton roy, je ne dis pas, comme les

caphars, Ayde-loi, Dieu t'aydera ; car c'est au rebours, Ayde- toi, le diable te rompra le col; mais je te dis : Metz tout ton espoir en Dieu, et il ne te délaissera point. ( Rabelais. — Pentagniel. )

Ajdez-vous seulement, et Dieu vous aydera.

( Régnier J

Le mot de La Fontaine correspond à cet ancien proverbe qu'on trouve dans le Trésor des sentences de Gab. Meurier : Dieu donne le bœuf et non les cornes.

Aide-toi, te ciel t'aidera est le nom d'une Société politic|ue qui s'était formée sous la Restauration, et « dont le but était, dit M. de Loménie, de défendre par toutes les voies légales l'indépendance des élections contre les influences du pouvoir. » Cette Société, qui prit, dans les dernières années de la Restauration, une attitude très-hostile au ministère Polignac, prépara, en 1830, le refus de l'impôt. Elle avait pour président M. Odilon Barrot, et M. Guizot était au nombre de ses membres les plus actifs.

Bâtonnier île l'ordre dos avocats. — Ce

nom,ciue porte encore de nos jours le chef de l'ordre des avocats, doit son origine au bâton de la bannière de saint Nicolas. En 13/il, les avocats et

les procureurs avaient formé une confrérie sous l'invocation de saint Nicolas et de sainte Catherine. Dans les solennités de l'Église, le corps des avocats sortait bannière en léte. Après la cérémonie , le bâton de Fa confrérie était transporté avec pompe dans la demeure du chef de l'ordre auquel la garde en était conliée. C'est par suite de cet usage que ce chef qui, dans le principe, s'appelait seulement doyeiî \ a été désigné , plus lard, vers le milieu du XV i"^ siècle, sous le nom de bâtonnier. — La bannière, les cérémonies publiques et le souvenir de saint Nicolas ont à peu près enlièrement disparu , mais le mot bâtonnier nous est resté. Le barreau et la magistrature se sont toujours montrés fidèlement attachés à leurs traditions; s'ils n'ont pas pu défendre en tout temps leurs droits et leurs usages contre les transformations de la société, ils ont religieusement conservé ces mots qui rappelaient leurs vieilles coutumes, et le style de palais

1. Autrefois le clief de l'ordre était le doyen d'âge. Le titre de bâtonnier semble correspondre avec l'époque où le chef fut clioisi, par l'élection, entre tous les avocats et procureurs réunis. De 1810 à 1822, il fut désigné par le procureur-général parn)i les membres du conseil de discipline; ensuite, les membres eux-mêmes de ce conseil le choisirent entre eux, et c'est seulement en 1830 qu'une ordonnance datée du 27 août rendit à tous les avocats le droit de prendre part à réleclion du bâtonnier,

C'sl encore rempli d'une quantité d'expressions bizarres et de tournures surannées qui lui ont valu le reproche formulé de nos jours par les mots: jargon judiciaire.

Toast, — De tous les mots que nous avons empruntés aux Anglais, toast est peut-être le plus répandu, le seul sur le sens et la prononciation duquel on ne se méprenne point. Il n'en est pas de même de beaucoup d'autres mots que la fashion a introduits dans le langage à la mode. L'exemple, cité par M"'^ de Girardin, de cette dame qui demande à quelqu'un s'il a été aux sept petites chaises [au steeple cliase) est peut-être bien un peu fort, mais il y en a un certain nombre de la même famille. — Rien de semblable pour le mot toast; l'habitude est si bien prise de ne pas prononcer la lettre «, qu'on a déjà commencé à lui donner une forme tout à fait française : toste.

Le mot anglais toast signifie i^ôtie de pain. Autrefois, pour porter la santé des dames, on mettait une rôlie dans les pots de bière, et cette rôtie restait à celui qui biivait le dernier. C'est de là, assuret-on, que viennent le nom et l'usage des toast. — A l'appui de cette origine, on raconte l'anecdote suivante : Anne de Boulen prenait un bain ; pour rendre hommage à sa rare beauté, les seigneurs de sa suite burent chacun un verre d'eau qu'ils avaient

puisé dans la baignoire. Un seul ne le fit pas; à ceux qui lui en demandèrent la raison, il répondit: Je nie réserve le toast.

On pense aussi que le mot anglais pourrait bien \enir de l'ancien verbe français tostcr qui signifiait choquer.

Passer le Uiibicoii. — Ce mot, qui est devenu proverbe dans le sens de s'engager d'une manière irrévocable par une démarche hasardeuse, est une allusion à la révolte de César contre le sénat romain. — Le Rubicon séparait l'Italie de la Gaule Cisalpine. Le sénat, pour assurer Rome contre les troupes delà Gaule, avait rendu le célèbre sénatus-consulte qui dévouait aux dieux infernaux et déclarait sacrilège et parricide quiconque, avec une légion ou même une cohorte, passerait le Rubicon. Quand le sénat eut refusé à César le consulat et la continuation de ses gouvernements, celui-ci, qui n'attendait qu'un prétexte pour renverser Pompée, résolut de franchir les limites de son gouvernement et de marcher sur Rome. Cependant, lorsqu'il fut sur les bords du Rubicon, il fut frappé des réflexions que lui inspirait l'approche du danger, et qui lui montraient de plus près l'audace de son entreprise. Il en conféra longtemps avec ceux de ses amis qui l'accompa-

gnaient. « Il est encore temps de retourner sur nos pas, leur dit-il, une fois ce faible pont franchi, c'est le fer qui décidera tout. » ^ Il hésitait, dit Suétone, un prodige le détermina. Un homme d'une taille et d'une beauté remarquables apparut tout à coup, assis à peu de distance et jouant du chalumeau. Des bergers et quelques soldats des postes voisins, parmi lesquels il y avait des trompettes, accoururent pour l'entendre. Il saisit l'instrument d'un de ces derniers, s'élança vers le fleuve, et, iirant d'énergiques accents de cette trompette guerrière, il se dirigea vers l'autre rive. — « Allons^ dittl alors, allons où nous appellent la voix des Dieux et l'injustice de nos ennemis : le soi^t en est jeté ! » Le fameux aléa jacta est ! qu'on a répété tant de fois depuis César, n'est pas le seul mot que nous ait laissé ce grand homme. Quand Pompéia fut soupçonnée d'un commerce adultère avec Publius Clodius, César la répudia, et lorsqu'il fut appelé en témoignage contre l'accusé, il déclara n'avoir aucune connaissance des faits qu'on lui imputait. Pourquoi donc avez-vous répudié votre femme? « Parce que, répondit-il, la femme de César ne doit pas même être soupçonnée. » — On n'a pas oublié non plus cette barque sur laquelle César, déguisé en esclave, était parti d'Ai>olIonie ])our aller rejoindre plus promptement ses troupes à Brundusium. La barque descendait le fleuve

Anius qui la portait vers la mer. Tout à coup, un vent violent s'élève, et les vagues, poussées avec furie, luttent contre le courant. Le pilote désespérant de maîtriser les flots, ordonne à ses matelots de remonter le fleuve. César, qui entend donner cet ordre, se fait connaître et dit au pilote en lui prenant la main : « Mon ami, continue ta route, et risque tout sans rien craindre, tu portes César et sa fortune. » — Enfin, on cite encore tous les jours ces trois mots fameux veni, vidi\ vici, que César écrivit à Amintius, un de ses amis de Rome, pour lui exprimer la rapidité de sa victoire dans •le royaume de Pont.

Le quart d'heure de Ralielais. — Cette manière de caractériser le moment toujours désagréable et quelquefois embarrassant où il faut délier les cordons de la bourse, a pour origine une anecdote que tout le monde répète sans la garantir, et que le bibliophile Jacob raconte ainsi : « Pxabelais, après être resté à peine six mois à Rome, où il eut encore le temps d'apprendre l'arabe, que lui enseigna un évêque de Céramith, fut rappelé en France ciarâ prmcipù patrictc/ue voce, dit-il. Peut-être allait-il porter au roi quelque communication importante de l'ambassadeur. On raconte (ju'en ariivant à Lyon, il fut forcé de s'arrêter dans une hôtellerie, faute d'argent pour continuer

sa route, et comme il ne voulait pas se faire connaître, de peur de compromettre le secret de sa mission, il imagina un singulier stratagème pour sortir de cet embarras, qui est passé en proverbe sous le nom de quart d'heure de Rabelais. Il s'était déguisé de manière h n'être reconnu de personne, et il fit avertir les principaux médecins de la ville qu'un docteur de distinction, au retour de longs voyages, souhaitait leur faire part de ses observations : la curiosité lui amena un nombreux auditoire, devant lequel il se présenta vêtu singulièrement, et parla longtemps, en contrefaisant sa voix , sur les questions les plus ardues de la médecine. On l'écoutait avec stupéfaction. Tout à coup il se recueille, prend un air mystérieux, ferme lui-même toutes les portes, et annonce aux assistans qu'il va leur révéler sou secret. L'attention redouble : « Voici, leur dit-il, un poison très-subtil [houcon) que je suis allé chercher en Italie pour vous déhvrer du roi et de ses enfants. Oui , je le destine à ce tyran qui boit le sang du peuple et qui dévore la France. » A ces mots, on se regarde en silence, on se lève, on se retire. Rabelais est abandonné de tous. Puis, peu d'instants après, les magistrats de la ville font cerner l'hôtellerie, on se saisit du prétendu empoisonneur, on l'enferme dans une litière et on l'emmène à Paris sous bonne escorte. Pendant le

chemin, il est hébergé aux frais de la ville ; on le traite même magnifiqiie7nent comme un prisonnier de distinction; il arrive enfin à sa destination, frais et dispos. François I"est prévenu de l'arrestation d'un grand criminel ; il veut le voir ; on conduit devant lui Rabelais qui a repris son visage et sa voix ordinaires. François V sourit en l'apercevant, « C'est bien fait à vous, dit-il en se tournant vers les notables de Lyon qui avaient suivi leur capture, ce m'est une preuve que vous n'avez pas peu de sollicitude pour la conservation de notre vie ; mais je n'avais jamais soupçonné d'une méchante entreprise le bonhomme Rabelais. » Là-dessus, il congédie trèsgracieusement les Lyonnais confondus, et retient à souper Rabelais, qui but largement à la santé du roi et à la bonne ville de Lyon. »

Gros- Jean qui veut en remontrer à son curé. — Gi'oSy ici, voulant dire épais, grossier, Gros-Jean représente un Jean qui n'est pas malin. C'est donc, dans ce proverbe, un homme simple qui veut en remontrer à un homme d'esprit, un ignorant qui veut en apprendre à un savant, à un homme qui sait le latin. On raconte sur ce proverbe la petite histoire que voici : « Le curé au prêche parlait des miracles de Jésus-Christ, et Gros-Jean écoutait. Arrivé au miracle des cinq pains, le curé se trompa, et dit que Jésus-Christ

avait nourri cinq hommes, sans compter les femmes et les enfants, avec cinq mille petits pains. Gros- Jean trouva que ce n'était pas très-difficile, et il en glosa dans le village en se moquant de M. le curé. — Celui-ci se promit une vengeance éclatante. Le dimanche suivant il reprit le même sujet, et interpellant Gros-Jean, il lui cria : Tu entends, Gros-Jean, cinq mille hommes avec cinq petits pains : en ferais-tu autant? — Pardine, oui, monsieur le curé, repartit Gros- Jean, avec les restes de dimanche.

Gros-Jean sert aussi à désigner un homme qui ne possède rien. La Fontaine dans la Laitière et le pot au lait, et Collin d'Harleville dans les Ckdteaux en Espagne l'ont employé ainsi :

On m'élit roi, un peuple m'aime; Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant, Quelque accident fait-il que je rentre en moi-mémo, Je suis Gros-Jean comme devant.

(La Fontaine.)

Et chacun redevient Gros-Jean comme devant. (GoUin-d'Harleville.)

Harieot de mouton. — Autrefois une haligote était une pièce, un petit morceau, ethaligoter signifiait mettre en pièce, en morceaux. — Par corruption, ces deux mots sont devenus haricot, haricoter, et c'est ainsi qu'un ragoût dans lequel

le moulon a été coupé en morccauv a été appelé un haricot de mouton^.

Théâtre- Lazzari. — Lazzari est le nom d'un Italien qui s'est rendu célèbre dans les rôles d'Arlequin. Les succès qu'il obtint au théâtre des Variétés- Amusantes dont il fut directeur pendant six ans, firent désigner ce théâtre sous son nom. La salle du spectacle Lazzari fut incendiée en 1798, et Arlequin se tua de désespoir.

Sous la Restauration, on ouvrit au boulevard du Temple, un petit théâtre de marionnettes qui, en souvenir des succès du pauvre Italien, fut appelé Théâtre du Petit- Lazzari. — Il n'y a plus aujourd'hui ni arlequin ni marionnettes sur ce théâtre où l'on joue assez souvent des drames lugubres à trois et quatre personnages qui s'entr'égorgent sans pitié ni merci ; mais le nom de Lazzari est toujours là. Ce n'est plus la figure d'Arlequin qui est noire, c'est son âme.

Avoir martel en tcte. — On a dit que cette expression venait du mot italien mariello qui ^\%m{\{i jalousie. Il reste alors à se demander d'où vient h son tour ce mot martello qui semble avoir

1. Voir la savante démonstration que M. Gcînin a donnée de cette origine. (Journal V Illustration du 8 janvier 1853.)

précisément martel pour radical. — Nous croyons que martel ici s'explique de lui-même. C'est un vieux mot français qui veut dire marteau ; or, avoir de l'inquiétude, des soucis, être préoccupé d'une chose qui sans cesse revient à l'esprit, c'est avoir, dans le sens figuré, un marteau qui vous frappe, qui vous bat dans la tête. L'emploi qu'on a fait du \crhe marteler au figuré, nous confirme dans cette opinion. Etienne Pasquier a dit : Dieu martèle les mauvais princes de mille tintoins qui sont autant de bourreaux de leur conscience; et Voltaire : Je viem pour soulager le mal qui me martèle.

Etre sur un grand pied dans le monde.

— Quelle folle capricieuse que la mode ! hier blanc et demain noir ; un instant rond et l'instant d'après pointu. On l'a comparée à une aiguille de pendule qui, après avoir parcouru un certain chemin, revient à son point de départ. Cependant il est des points où il nous semble qu'elle ne reviendra jamais. On retournera peut-être aux paniers de la Régence, aux queues de morue de la République, aux tailles de l'Empire et aux gigots de la Restauration ; mais comment croire qu'on renonce jamais au petit pied ! Dites, par exemple, à nos élégants en bottes vernies, à ces gracieuses Parisiennes dont le pied cambré est toujours si bien pris dans une bottine irréprochable, dites à

ces messieurs el ù ces daines qu'il fut un temps, éloigné, il est vrai, où la mode, le grand ton était d'avoir des souliers de deux pieds et demi de long, et vous verrez quelles grimaces ! On rira ou l'on se récriera, on haussera les épaules, on se contentera peut-êtie de se chauffer les pieds avec une grâce coquette, pour montrer par un geste victorieux où est le seul bon goût; mais à coup sûr on ne vons croira pas. Rien n'est plus vrai cependant. — De même que Rosciusprit un masque au théâtre pour cacher ses yeux qui étaient louches, de même Geoffroy Plantagenet*, comte d'Anjou, prit un long soulier pour cacher son pied qui était difforme. Le comédien célèbre avait fait prendre la mode des masques, le grand seigneur élégant fit prendre celle des souliers longs et recourbés. — ■ Ce qui avait été pour l'un et pour l'autre une nécessité, même désagréable, devint pour les imitateurs et les courtisans une fantaisie, un caprice, une mode.

Les grands souliers (dits à la poulaine, du nom de Poulain, leur inventeur) firent une telle for-

1. Ce nom ou pliiiôt ce surnom qui est resté dans l'histoire pour distinguer la maison il'Anjou des autres dynasties vient, si l'on en croit la Chronique de iVonnn/JdiV , de ce que Geoffroy avait l'habitude de mettre, en guise de phnne, une brandie dt; genêt sur son chnpeaii.

Unie, qu'ils étaient deveiuis au xiv siècle la mesure-de la distinction : les souliers d'un prince avaient deux pieds et demi ; ceux d'un haut baron, deux pieds ; d'un chevalier, un pied et demi^ et ceux d'un simple bourgeois un pied. jNous n'aurions pas été surpris d'apprendre qu'il était aussi de bon goût à cette époque d'avoir comme Plantagenet une excroissance quelconque au bout du pied. Quoi qu'il en soit, c'est à cette mode ridicule et au signe de distinction auquel elle avait donné naissance que nous devons l'expression très-usitée encore : Èire sur un grand pied dans le monde.

fiance d'AelïîIlc. — La locution .C'est la lance d' Achille, ne se trouve pas dans les dictionnaires, mais elle est d'un usage assez fréquent dans la conversation pour désigner une chose qui guérit le mal qu'elle a fait, et quelquefois une personne cjui répare elle-même le mal dont elle a été cause. Télèphe (fds d'Hercule et d'Aujé) marcha contre les Grecs qui allaient assiéger Troie. Ayant été blessé par Achille^ l'oracle lui conseilla de faire alliance avec ce prince et de suivre les remèdes de Chiron. Celui-ci le guérit en mettant sur la plaie un onguent fait de la rouille de la lance avec laquelle Télèphe avait été blessé. — On dit aussi, pour rappeler plus exclusivement cette circonstance, C'est la lance de Tclèphe.

— éb —

La lance d'Achille onde Tclèp/ie ci toutes cvs allusions mythologiques qui ont eu leurs beaux jours, ne sont plus guère de mode aujourd'hui. On s'est beaucoup refroidi dans le discours pour les dieux et les héros de la fiible. Ils sont, si l'on peut dire, tombés en désuétude. — On parlera longtemps encore de la liberté de la presse, et il est bien probable qu'on trouvera un autre tour pouidire que, comme la lance d'Achille, elle guérit les blessures qu'elle a faites.

PîeJ-piat. — Pied-plat ou plat-pied s'est dit autrefois d'un homme de basse naissance, et se dit aujourd'hui, dans le langage figuré, d'un homme qui ne mérite aucune considération. Il répond particulièrement à l'idée de bassesse et d'avilissement.

J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied-plat Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat.

(Molière.)

Nous sommes des pieds-plats, — oui ; des marauds, —

( d'aci-onl ; Mais le monde est A nous, car nous avons de l'or.

(Ponsard.)

Il fut un temps, nous l'avons dit, où les grands souliers étaient une marque distinctive de la naissance. Plus lard, quand Charles V eut fait dispa-

raîtro cet usage en condamnant à une amende de dix écus ceux qui y resteraient fidèles, les souliers, qui étaient en voie d'extravagance, devinrent aussi larges qu'ils avaient été longs, et finirent enfin, le progrès aidant, par aboutir à la moins ridicule en pareille cas des trois dimensions, c'està-dire la hauteur. A la cour et dans le grand monde, on porta des souliers à très-hauts talons. Ceux qui avaient des souliers plats et presque sans talons étaient réputés paysans ou gens de rien. C'est ainsi qu'ils furent appelés pïeds-plats. — A mesure que les souliers reprirent des proportions raisonnables, on oublia cette origine, et l'expression pied- plat ^ qui était restée dans la langue comme un terme de mépris, fut appliquée aux hommes déconsidérés ou avilis.

L'origine que rapporte M. de Sénancour remonte bien au delà de nos souliers et de leurs talons, et, à plus d'un titre, elle mérite d'être citée. « Vous ne pouviez me demander plus à propos d'où vient l'expression de pied-plat. Ce matin je ne le savais pas mieux que vous; je crains bien de ne pas le savoir mieux ce [soir, quoiqu'on m'ait dit ce que je vais vous rendre.

« Puisque les Gaulois ont élé soumis aux Romains, c'est qu'ils étaient faits pour servir; puisque les Francs ont envahi les Gaules, c'est qu'ils étaient nés pour vaincre : conclusion frappante.

Or, les Galles ou 'NVelcIies avaient les pieds fort jilals, et les Francs les avaient fort élevés. Les Francs méprisèrent tous ces pieds-plals, ces vaincus, ces serfs, ces cultivateurs ; cl maintenant que les descendants des Francs sont très-exposés à obéir aux enfants des Gaulois, un pied-plat est encore un homme fait pour servir. Je ne me rappelle point où je lisais dernièrement qu'il n'y a pas en France une famille qui puisse prétendre avec quelque fondement, descendre de cette horde du iVord qui prit un pays déjà pris, et que ses maîtres ne savaient comment garder. Mais ces origines qui échappent à l'art par excellence, à la science héraldique, se trouvent prouvées par le fait. Dans la foule la plus confuse, on distinguera facilement les petits-neveux des Scythes, et tous les pieds plats reconnaîtront leurs maîtres. Je ne me souviens pas des formes plus ou moins nobles de votre pied, mais je vous avertis que le mien est celui des conquérants : c'est à vous de voir si vous pouvez conserver avec moi le ton familier. » {Obermann. — Lettre 2S.)

Ecrire coiiiiiic ini aii^e. — On a voulu donner à cette expression une origine qui nous paraît singulièrement ch(Mchée. Angelo Vergecio, habile calligraphe du temps de François V\ et dont la Bibliothèque possède trois manuscrits

grecs, aurait donné lieu à cette comparaison ; on aurait dit, pour exprimer la perfection calligraphique, écrire comme un ange dans le même sens que l'on dirait peindre comme un Raphaël. Mais on dit aussi, chanter, danser, parler, travailler comme un ange, et il est difficile d'admettre que le nom de Vergecio se soit assez popularisé pour servir h exprimer en général la perfection avec laquelle on fait une chose, quelle qu'elle soil. (l'est donc très-vraisemblablement aux anges qu'on a comparé les personnes qui avaient une belle écriture, et non pas au célèbre calligraphe.

CliaB'boiiiiier e^i maître chez lui. —

Le proverbe est une variante de l'ancien dicton rimé :

Par droit et par raison Chacun est le maître dans sa maison,

dont un charbonnier aurait fait, à ce qu'on raconte, une assez brutale application, un jour qu'il donna l'hospitalité au roi François P:"". Voici encore une fois cette histoire tant répétée. — Le roi s'étant égaré à la chasse se réfugia dans la cabane d'un charbonnier. Le maître de la niaison était sorti, mais sa femme lit asseoir l'étranger et le pria de se chauffer en attendant son mari et le

souper. Une heure après, le charbonnier rentra, fatigué et affamé. Au moment de prendre place pour le repas, il s'empara de la seule chaise de la maison et s'y installa sans façon en disant à son hôte : Chacun est maître chez soi. Le roi prit gaîment la citation et se contenta d'une sellette aussi dure que peu commode. Notre charbonnier fit manger de la venaison à François r*" en lui recommandant de n'en lien dire au grand nez (c'est ainsi cjue dans le peuple on désignait le roi), et le pauvre honmie ne fut pas médiocrement confus en apprenant le lendemain malin c{ue son proverbe et sa recommandation s'étaient adressés au roi luimême. Mais dans l'occasion François P*" était bon prince, et il ne sut pas mauvais gré à son hôte de ses rudes allures. On dit même que, pour le remercier de son hospitalité, il accorda aux charbonniers certaines immunités.

On se demande si ce n'est pas de cette époque ot de cette aventure que datent les privilèges dont jouissait la corporation des charbonniers. Autrefois, en effet, les charbonniers partageaient avec les dames de la halle l'avantage d'être admis à la cour, pour y présenter leurs félicitations et leurs harangues, lors des mariages et des naissances des princes de la famille royale. Ils avaient aussi le privilège d'occuper, avec mesdames les poissardes, aux représentations gratuites des théâtres, les deux

grandes loges de l'avaiit-scèue, dites du roi et de la reine.

Les deux cent vingt et un. — On désigne ainsi les députés qui votèrent (contre 181) l'adresse de la Chambre au roi Charles X, en 1830. L'adresse du 16 mars osait dire au roi qu'il sa manifestait dans les esprits une vive inquiétude qui troublait la sécurité de la France, que le concours permanent des vues politiques du gouvernement avec les vœux du peuple n'existait pas, et elle demandait hautement cette harmonie constitutionnelle qui est la première condition de la force du trône et de la grandeur de la France. Cette adresse devait avoir pour dernière conséquence les journées de Juillet : c'est ce qui explique pourquoi la majorité qui l'a votée est désignée dans notre histoire par ce chiffre qui rappelle, à lui seul, les circonstances du vote, les ordonnances , la révolution , et la chute de Charles X.

Un banquet fut donné, aux Vendanges de Bourgogne^ à ces 221 députés qui, tout en exprimant: « un profond respect pour la personne du roi >> (Dupin aîné), n'avaient pas voulu que la vérité lui parvînt « faible et pâle» (Guizot), et deux cent vingt et une couronnes décoraient symboli(juement la salle du festin.

Pays «le l'ocrtjçnc. — (^c mot qui sert à designer le pays imaginaire où l'on vivrait sans travail et sans souci dans l'abondance et la joie, se dit aussi des lieu\ qui réunissent tous les agréments de la vie.

Paris est pour le riche un pays de Cocagne.

Selon les uns*, ce pays de Cocagne est la partie du Languedoc qui composait l'ancien duché de Lauraguais. C'est là que se fabriquaient des pains coniques formés avec la feuille écrasée du pastel et désignés sous le nom de coques ou coquaignes de pastel. Les coquaignes ç\m servaient à la teinture ont été pendant longtemps une source de richesse pour le pays. De là est venu l'usage de comparer les pays riches et heureux au pays où se fabriquaient les coquaignes, au pays de coquaignes. — En répétant le mot on a forcé l'idée, et pays de cocagne a Uni par être synonyme de félicité parfaite.

Suivant d'autres, c'est-à-dire suivant M. Génin ^, ce bienheureux pays de cocagne est ou plutôt était l'Italie. Autrefois, au xvr et au xvir siècle, il y avait à Naples une montagne figurant un Vésuve

1. « Ix' pays de la ricliesse par excellence, le pays do Cocagne, n'était autre que le Lauraguais, l'opulente contrée des coques de pastel. » (Crapeiet.)

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