AVERTISSEMENT
de faire parler leurs héros. Je n'approuve pas dans Tite- Live ce que j'aime dans Homère1. »
Aujourd'hui, la plupart des mots historiques sont déclarés apocryphes : les uns n'ont pas été dits, les autres n'ont pas été formulés tels qu'on les rapporte : « Pour rajeunir une citation, a dit M. Paul Stapfer, il suffit presque toujours de la faire exacte. » Et comme l'exactitude des paroles proclamées mémorables n'est pas la même pour tous les historiens, le mieux, paraît-il, serait d'effacer tous ces mots sur l'origine et sur la forme desquels on ne s'est pas mis d'accord.
Avant de prendre ce grand parti, peut-être n'est-il pas inutile de procéder à une sorte d'inventaire en réunissant, parmi les principaux, sans toutefois remonter trop haut, ceux de ces mots qui occupent une certaine place dans les livres comme dans la conversation ; et ceux aussi qui, bien que moins répandus, sont, pour les hommes qui les ont prononcés ou pour l'époque où ces hommes ont vécu, une marque caractéristique. Il sera toujours temps, une sélection étant jugée nécessaire, de décider si quelques-uns de ces mots, par leur signification, par leur justesse ou par leur à-propos, méritent seuls d'être conservés. On peut faire tout à la fois, sans cesser de respecter l'histoire, la part de la vraisemblance et celle de la vérité : « Les annales humaines se composent de beaucoup de fables mêlées à quelques vérités : quiconque est voué à l'avenir a au fond de sa vie un roman pour donner naissance à la légende, miroir de l'histoire2. »
i. Lettre à M. Collini, 21 octobre 1767. t. Chateaubriand, Vie de Rancé,
AVERTISSEMENT. in
C est surtout en histoire et en littérature qu'il est permis de dire avec le proverbe : Il y a asse^ de champ pour faire glane. Aux mots historiques, dont on conteste si volontiers la forme ou l'authenticité, viennent se joindre cà et la les saillies, les répliques ou les citations qui sont entrées peu à peu dans les usages ou dans la langue et qui appartiennent, le plus souvent, au domaine de l'anecdote. A ce titre, ces citations sont moins tenues que les autres de produire un certificat d'origine. Nulle raison de leur chercher chicane : pour qu'elles soient accueillies sans réserve ni discussion, il suffit qu'elles aient fait sourire.
Pour éviter la confusion des époques et ne pas troubler sans motif la liaison des idées ou la marche successive des faits, les mots, dans ce recueil, ont été laissés à la place qu'ils ont occupée pour la première fois dans l'histoire. Deux tables alphabétiques, l'une des sujets, l'autre des noms propres, renvoient à chacun des articles pris isolément.
Un roi non lettré est un ane couronné. — Foulques II, comte souverain. d'Anjou, mort en 958, ami de ce qui était beau et bon, contribua de tout son pouvoir à la prospérité du pays; le peuple, pour lui témoigner s.i reconnaissance, lui décerna le titre de Bon. Elevé dans la culture de la musique et des belles-lettres, il avait composé des airs avec une série de répons pour célébrer l'histoire du patron de l'église de Saint- Martin de Tours ; les chroniqueurs le représentent chantant au chœur avec les chanoines, et revêtu du costume des clercs.
Le roi des Francs, Louis IV d'Outre-Mer, surprit un jour le comte dans cette occupation sans gloire, et cela le fit sourire. On ne dit pas que Foulques se soit troublé ; au contraire, il profita de l'occasion pour donner au roi une verte leçon en lui écrivant : « Sachez, Seigneur, qu un roi non lettre est un ane couronné*-. » On ne dit pas non plus que Louis I\r ait pris en mauvaise part cet avis un peu brusque : il fut touché, parait-il,
1. Ce mot fut développe plus lard par Philippe de Comines (1 4+5-1 50?) dans ses Mémoires: « Croyez que Dieu n'a point établi l'office de roi ni d'aulire prince pour estre exercé par les bestes, ni par ceux qui par vaine gloire disent : Je ne suis pas clerc, je laisse faire à mon conseil ; je me Ge à eulx, et puis, sans assigner aultre raison, s'en vont à leurs esbats. » (Livre II, ch. vi). Et comme pour résumer sa pensée, il dit plus loin : u Dieu ne peut pas envoyer une plus grande plaie à un Etat qu'un prince ignorant.»
a PETITES IGNORANCES
de la vérité des paroles de Foulques, et dit tristement aux hommes de sa suite : « Il a raison ; la sagesse, l'éloquence et les lettres conviennent surtout aux rois et aux gouvernants ; plus on est élevé, plus on doit briller par l'éclat des mœurs et de la science. »
Bon nombre de nos rois, qui eussent pourtant bien mérité un compliment de ce genre, ne l'auraient pas reçu avec tant de docilité.
Charles III, père de Louis IV, avait été surnommé le Simple; son fils, sur la foi de cette anecdote, eût pu être appelé le Patient. Il est vrai que Louis d'Outre-Mer avait été, jusqu'à l'âge de seize ans, élevé dans l'exil, sous la discipline de sa mère, l'énergique Odgiwe, en se demandant si le trône n'était pas perdu pour lui. Cela peut aider à former le caractère.
Tomber en ojjenouille. — L'expression complète : Tomber de lance en quenouille (à lanceà ad fusum transire) signifiait, au moyen âge, qu'un fief passait par succession des mains des hommes dans les mains des femmes, des mâles aux femelles, parce que la lance, l'arme de combat la plus noble, était l'attribut du gentilhomme, et que la quenouille, emblème du travail, était regardée comme le symbole de la femme. — La décision prise au xiv*' siècle, sous prétexte de loi salique, pour exclure les femmes du trône, fit dire que le royaume de France ne tombe point en quenouille.
La locution ainsi réduite : tomber en quenouille est restée dans l'usage d'une manière générale ; la lance a disparu. Les huguenots de Poitou et de Saintonge ayant envoyé des députés à Henri IV, peu de temps après sa conversion, pour lui présenter quelques requêtes, il leur dit : « Adressez-vous à ma sœur, car votre état est tombé en quenouille'1. » Et lorsque les filles, dans une famille, ont plus d'esprit que les garçons, on dit que l'esprit y est tombé en quenouille.
1. On prête à Henri IV une autre plaisanterie qu'il aurait faite à propos d'un médecin huguenot devenu catholique: « Ta religion est bien malade, aurait-il dit à Sully, les médecins l'abandonnent. »
HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. j
Le vieux proverbe suivre l'évangile des quenouilles signifiait : se conduire d'après les préceptes de sa femme, être résigné à subir ses volontés. Un livre publié à Lyon, en 1493. et intitulé : les Evangiles des connoilles (quenouilles) faictes en l'onneur et exaulcement des daines, est un recueil de propos tenus par les commères, la quenouille à la main, sur diverses pratiques superstitieuses, et, en particulier, sur les moyens de rendre les maris fidèles et soumis à leurs femmes.
Joyeux avènement. — Ceinture de la reine. — Un ancien usage féodal voulait que le nouveau maître d'un royaume, d'une seigneurie ou d'un évèché reçût, en montant sur le trône ou en prenant possession de son autorité, des présents et des sommes d'argent, comme dons de joyeux avènement. C'était peut-être un souvenir de l' or coronaire des empereurs romains. Ces dons étaient, à l'origine, gratuits et volontaires ; mais ceux qui les recevaient s'empressèrent de les rendre obligatoires, et, à chaque avènement du roi comme à chaque changement de seigneur, des mesures sévères étaient prises pour que le peuple témoignât exactement de la publique allégresse. Les dons des sujets devinrent ainsi les droits des souverains, et l'adjeccif/oyew.ar prit un caractère quelque peu ironique.
Les exactions des souverains, lors du joyeux avènement. étaient adoucies par leurs prérogatives de délivrer les prisonniers dans les villes où ils entraient pour la première fois, de créer une nouvelle maîtrise dans chaque corps de métier, et aussi de nommer à la première prébende vacante dans chaque cathédrale.
A l'exception de Louis XTI, qui ne voulut pas plus revendiquer des droits injustes que venger d'anciennes injures, tous les rois de France jusqu'à Louis XV ont levé sur le peuple, au commencement de leur règne, le vieux tribut féodal.
Une autre redevance également très ancienne, appelée ceinture de la reine . avait pour objet l'entretien de la maison de la reine. Le mot ceinture, dans la dénomination de ce droit, rappelle le rôle important que jouait autrefois cet ornement dans la parure des dames. La ceinture avait été, chez les Romains et
PETITES IGNORANCES -t
chez les Franks, une distinction accordée à la naissance, au mérite; les ceintures d'orfèvrerie furent au moyen âge le signe distinctif des femmes de bien; et l'abandon de la ceinture était devenu un signe de dégradation, de détresse ou de renonciation à certains droits.
Lorsque Louis XVI, en montant sur le trône, comprit la nécessité de soulager le peuple en réduisant les dépenses tenant à sa personne et au faste de la cour, il remit à ses sujets « le droit qui lui appartenait » , dit l'ordonnance, à cause de son avènement à la couronne; et Marie-Antoinette, de son côté, abandonna le droit de ceinture de la reine. Cette générosité lui valut un galant quatrain :
Vous renoncez, aimable souverain, Au plus beau de vos revenus :
Mais que vous servirait la ceinture de la reine? Vous avez celle de Vénus.
Mieux vaut mille fois mourir avec gloire oue de vivre saks honneur. — C'est seulement dans l'âge de la maturité que Louis VI fut surnommé le Gros ' : telle était alors a la graisse qui surchargeait son corps » qu'il était obligé de se tenir presque droit dans son lit. Il avait été d'abord appelé l'Éveillé, à cause de son activité, de la vivacité de son caractère, et ensuite le Batailleur, parce qu'il fut incessamment en lutte avec ses vassaux dans cet étroit domaine du duché de France et d'une trentaine de seigneuries de l'Orléanais, qui composaient alors le royaume de France.
Louis VI n'a vraisemblablement pas dit sur le champ de bataille de Brémule 2, où il fut battu par le roi d'Angleterre Henri Ier (20 août 11 19) : On ne prend jamais le roi, pas même aux échecs \ car il eût été un peu naïf, de la part d'un homme
1. « Ce prince, dit Orderic, le chroniqueur de l'époque, avait le visage pâle ; sa taille était élevée, mais épaisse, et il parlait éloquemment. »
2. Du latin Brenmula (excrément de mule). Une erreur de lettres a longtemps fait appeler Brenneville cette partie du plateau du Vexin normand.
3. Cette phrase, reproduite par un grand nombre d'histoires de France,
pratique et sensé, d'adresser en combattant une aussi belle phrase à un soldat anglais, auquel l'allusion sans doute aurait échappé. Ce qu'on peut regarder comme étant bien au gros homme pâle, c'est la maxime qu'il avait adoptée : Mieux vaut mille fois mourir avec gloire que de vivre sans honneur. Atteint dans ses dernières années d'une maladie de langueur qui, jointe à son énorme embonpoint, le condamnait, bien malgré lui, au repos, il ne rencontra pas l'occasion de mourir glorieusement; mais il fut homme d'honneur dans sa vie publique comme dans sa vie privée. Ses mœurs étaient pures, et il fut le premier roi de France qui eût le souci constant de la grandeur et du bien-être de son pays, comme de l'affranchissement de la royauté, dans les limites où un roi, au xir siècle, exerçait sa puissance.
Routiers, brabançons, cotereaux. — On désignait sous ces noms, au xnc et au xnr siècle, les bandes d'aventuriers qui se formèrent en France après le départ de Louis VII pour la deuxième croisade (1147). Les routiers étaient au service des seigneurs qui les prenaient à leur solde; les guerres et les dissensions religieuses qui désolèrent le midi de la France les avaient rendus nécessaires. Toujours en armes, ils se faisaient brigands lorsqu'ils cessaient d'être soldats.
ne se trouve pas dans la Vie de Louis VI (Vita Ludovici 17, cognomine Grossi), de l'abbé Suger (1082-1152); cela suffirait pour la ruiner. Voici comment d'ordinaire elle est enchâssée : « Dans le combat de Brenneville contre Henri Ier, roi d'Angleterre, un chevalier anglois ayant pris les rênes du cheval sur lequel Louis le (mos étoit monté, en criant le roi est pris, Louis lui déchargea un coup de la masse d'armes dont il étoit armé, et le renversa par terre en disant, avec ce sang-froid qui caractérise la véritable valeur : Sache qu'on ne prend jamais le roi, pas même aux échecs, » (Dreux du Radier. 7.ibletles anecdotes et historiques des rois de France, depuis Pharamond jusqu'à Louis XV). — C'est un contemporain Je Louis VI, Jean de Salisbury (il 10-11 80), qui lit tenir au roi le pc.it discours tant de fuis répété depuis. On le trouve comme Heur de rhétorique dans la satire intitulée: Polycraticus, sive de curialium nugis et vestigiis philosophorum. Cette satire en huit livres, dédiée à Thomas Beckét, frit publiée pour la première fois à Cologne 1+75.
fl PETITES IGNORANCES
ii Sur tout le territoire de la France, dit Rigord, l'historien latin de Philippe-Auguste, on ne rencontrait que routiers et coter eaux . gens malavisés et sans crainte de Dieu aucune : nul n'osait plus sortir des cités ni des châteaux, tant la campagne en était remplie. » Ennemis de toute foi et de toute loi, ces brigands ne respectaient ni les femmes ni les enfants, et s'attaquaient surtout au clergé, dont ils pillaient ou brûlaient les églises et les monastères. « Ils traînaient avec eux, rapporte le même chroniqueur, les prêtres et les religieux chargés de liens, et les appelaient chanteurs par dérision, et leur disaient de chanter, en leur donnant des soufflets et en les battant de grosses verges. Ils prenaient l'eucharistie de leurs mains souillées de sang, la jetaient à terre et la foulaient aux pieds. »
Vers la fin du xiic siècle, les routiers furent réprimés dans leurs excès par les confrères de la paix ; mais ils désolèrent encore la France, dans les siècles suivants, sous les noms de malandrins et d'écorcheurs . et ne disparurent entièrement que sous Charles VII, lorsque ce roi eut établi une armée régulière en 1439. Ce même nom de routiers, du reste, était donné, dans les derniers temps, à des troupes légères qui se sont signalées beaucoup moins par les ravages qu'elles ont faits que par les services qu'elles ont rendus.
De ces trois expressions : routiers^ brabançons et cotereaux. qui servent à dénommer les mêmes espèces d'hommes, une seule est générale, c'est celle de routiers : le vieux mot route signifiant bande de soldats, compagnie d'hommes armés, avait pour origine le bas-latin rupta (bande, fraction, division) : de là les routiers (ruptuarii), troupes rompues et débandées1. Route, signifiant chemin, a la même origine : via rupta. voie faite en rompant la forêt ou le sol.
Brabançons vient de ce que plusieurs des troupes merce-
1. Roture et roturier ont aussi pour origine le latin ruptura, qui, au moyen âge, avait pris le sens de champ défriche, puis celui de «petite culture tenue en rillcitage »
aaires étaient originaires de la province de Brabant1. D'après la Chronique du Religieux de Saint-Denys, les Brabançons passaient pour être de tous les étrangers les plus inhabiles au métier des armes et en même temps les plus avides de pillage.
Quant au mot cotereaux. il a été l'objet de plusieurs conjectures : les uns l'ont tiré de coterel, sorte d'arme (dérivé de culter, couteau), parce que les cotereaux étaient armés de longs couteaux; les autres, du bas-latin cota (cabane, masure), étymologie à laquelle se rattacheraient les mots latins coterelli. cotarelli. par lesquels certaines chartes du xr siècle désignaient une classe de serfs. C'est de ce même mot cota que sont sortis cottage, petite maison de campagne, et coterie, coicria. autrefois réunion de paysans exploitant les terres d'un seigneur; aujourd'hui compagnie de personnes qui cabalent dans un intérêt commun.
Tuez-les tous, car le Seigneur connaît ceux qui sonta lut. — Après avoir tenté inutilement, dès 1198, époque de son avènement, d'étouffer l'hérésie par la seule force du catholicisme provençal, c'est-à-dire par les prédications des moines de Cîteaux (Cistercierises), le pape Innocent III résolut d'exterminer les hérétiques Albigeois -. Il envoya des légats pour prêcher « contre la gent empestée de Provence » une sainte croisade à laquelle prirent part plusieurs princes et seigneurs du temps, tels que les comtes de Nevers et de Saint-Paul, le duc de Bourgogne, et surtout Simon, comte de Montfort 3. Les
1. On appelait de même Aragonais et Navarroislts brigands qui venaient des régions de l'Espagne.
2. Ces hérétiques, qui prirent le nom d'Albigeois lorsqu'ils s'établirent, au x° siècle, à Toulouse et àAlbi, appartenaient à la secte religieuse des Cathares (du greckatharos, pur, nom donné dans les doctrines platoniciennes aux notions pures ou types). Cette secte religieuse, d'origine orientale, mélange de dualisme manichéen et de cérémonies chrétiennes, avait pris ce nom parce qu'elle avait pour caractère gênerai une simplicité et une pureté de mœurs extrêmes. La régularité Je vie Jes Albigeois les avait fait appeler aussi Bfliishommes.
3 « Cette guerre vit naître l'Inquisition et se distingua par ses autodafés.
8 PETITESIGNORANCES
légats furent saint Dominique, Raoul et Pierre de Castelnau, Milon et l'abbé de Cîteaux, Amalric, a un de ces fléaux de Dieu, dit Henri Martin, que la Providence envoie dans les jours de colère; il justifiait à ses propres yeux sa féroce ambition par la sincérité de son fanatisme; cet homme avait sous sa robe de moine le génie destructeur des Genserik et des Attila ». Ceux qui soutinrent le choc furent Raymond VI, comte de Toulouse, qui se conduisit comme un lâche, et son neveu Raymond Roger, vicomte de Béziers, qui se défendit vaillamment.
Nommé généralissime des croisés, Amalric entreprit, en 1209, une guerre furieuse où les passions cupides et sanguinaires se déchaînèrent avec une épouvantable violence. La cause déterminante de cette levée de boucliers fut l'assassinat du légat Pierre de Castelnau. Le comte de Toulouse fut accusé à tort d'être l'instigateur de ce meurtre, et des bulles adressées à tous les seigneurs d'au delà de la Loire les appelèrent à une croisade contre Raymond. On promettait comme récompense, outre les indulgences, du butin et des fiefs. L'époque était malheureusement favorable pour cette facile et productive croisade de chrétiens contre chrétiens : beaucoup de seigneurs avaient été dépossédés par les conquêtes des rois de France, et une foule de chevaliers sans avoir, réduits à courir les aventures, répondirent à l'appel du pape; vers le milieu de l'année une armée de plus de cent mille hommes partit sous la conduite du légat.
Cette armée marcha sur Béziers, où s'étaient réfugiés, poursuivis et traqués, les habitants de toutes les petites villes et bourgades du plat pays. L'évêque, à son approche, assembla les habitants et leur conseilla, en présence du grand péril qui les menaçait, de livrer les hérétiques. Ils répondirent qu'ils mangeraient plutôt leurs enfants. Alors le légat jura que tout serait mis à feu et à sang. Les malheureux, essayant de se défendre,
On jetait les femmes dans les puits; on égorgeait sans merci, et pendant le massacre les prêtres du comte de Montfort chantaient le Veni, Creator. »
(Chateaubriand, Analyse raisonnêe de l'Histoire de France.)
sortirent pour charger les assiégeants; mais la multitude des croisés les refoula dans la ville et v pénétra pêle-mêle avec eux. « Là eut lieu, die un chroniqueur, le plus grand massacre que jamais on eût fait dans tout le monde ; car on n'épargna ni vieux ni jeunes, pas même les enfants qui tétaient. » Tous les habitants, tous les paysans réfugiés furent impitoyablement égorgés. Les chanoines de l'église de Saint-Nazaire firent tinter les cloches jusqu'à ce que tout le monde fut mort. C'est ici que se place la réponse que fit A mairie aux croisés qui, avant le massacre, lui demandèrent comment ils distingueraient les hérétiques des fidèles : Tueries tous, dit-il, car le Seigneur connaît ceux qui sont à lui '. Un chroniqueur (Albéric de Trois-Fontainesl porte le nombre des victimes à soixante-mille ; un autre (Bernard Ithier de Limoges) à trente-huit mille, et Amalric, dans la lettre où il rend compte au pape de la victoire, en avoue vingt mille.
Bien que les odieuses paroles du légat aient été rapportées par un historien contemporain, moine de Cîteaux, et qu'elles soient admises par le savant Vaissètce dans son Histoire générale du Languedoc. elles ont été contestées-. On a prétendu que si elles avaient été réellement dites, le moine Pierre de Vaulx- Cernay n'aurait pas manqué de reproduire, dans son récit du sac de Béziers, « avec une sainte joie cet ordre barbare » , dit M. du Mège, le commentateur de Yaissette. Mais l'argument
1. Cœditc eos, novit enim Dominus qui sunt ejus (Pierre-Césaire d'Heîsterbach).
Lorsque M.Guizot reçut Lacordaireà l'Académie française (2+ janvier i8<Si), il lui dit au début de son discours : « Que serait-il arrivé, monsieur, si nous nous étions rencontrés, vous et moi, il y a six cents ans, et si nous avions été. l'un et l'autre, appelés à influer sur nos mutuelles destinées?... Il y a six cents ans, monsieur, si mes pareils de ce temps vous avaient rencontré, ils vous auraient assailli avec colère comme un odieux persécuteur; et les vôtres, ardents à enflammer les vainqueurs contre les hérétiques, se seraient écriés: « Frappe/, « frappez toujours; Dieu saura bien reconnaître les siens. »
2. Dans le Courrier de Vaugelas du 20 mars 1886, le légat Arn.uilJ Amalric est mê-ine complètement innocenté; on s'en remet comme preuve de son innocence et de ses bonnes intentions à ses propres paroles : « II est moine et prêtre, dit-il, et. par conséquent, il ne pouvait prendre la responsabilité d'aucun acte sanguinaire. »
jo PETITES IGNORANCES
pourrait être renversé : c'est peut-être précisément parce qu'il était compagnon de Simon de Montfort et ardent persécuteur des Albigeois, que ce moine a jugé prudent de garder le silence sur une parole à laquelle il a pu applaudir dans son aveugle dévouement à la cour de Rome, mais dont il n'est guère permis de croire qu'il se soit dissimulé l'horreur.
Si vous voyez que la couronne soit mieux employée
EN L'UN DE VOUS QU'A MOI, JE m'y OCTROIE VOLONTIERS ET LE
veut de bon coeur. — Les historiens des deux derniers siècles ont raconté qu'avant la bataille de Bouvines, Philippe-Auguste, ayant entendu la messe, se plaça au milieu de ses chevaliers et fit déposer sa couronne d'or sur l'autel en proposant à ses soldats de la donner à celui qu'ils jugeraient plus digne que lui de la porter. Augustin Thierry, dans ses Lettres sur Vhistoire de rrance, a révoqué en doute cette mise en scène fort peu en harmonie avec les idées féodales de l'époque 1. Ce récit n'était pas tout à fait inventé, mais il avait été singulièrement défiguré. Depuis la publication de la Chronique de Rains, par M. L. Paris, bibliothécaire de la ville de Reims, on sait comment les choses se sont passées.
Le roi, le matin [z-j août 12 14), se fit chanter la messe par l'évêque de Tournay, en la chapelle Saint-Pierre, près du pont de Bouvines, et, après la messe, il mangea une soupe au pain et au vin avec messire Enguerrand de Coucy, le comte de Saint- Pol, le comte de Sancerre et « moult d'autres barons, en remembrance des douze apôtres qui avec Notre-Seigneur burent et mangèrent ». -- « S'il y a nul de vous, s'écria le roi, qui pense mauvaisetié et tricherie, qu'il ne s'approche mie! » — Tous les barons s'approchèrent avec si grande presse, qu'ils ne purent tous advenir jusqu'au hanap qui contenait les soupes. Le roi, moult liés (très réjoui), leur dit : « Seigneurs, vous êtes tous mes hommes et je suis votre sire... et vous ai moult ai-
1. Ce qui est beaucoup plus d'accord avec les mœurs frivoles et chevaleresques du moyeu âge, c'est l'étrange cri de guerre poussé au milieu du massacre: Souvenez-vous de vus dames!
mes, et ne vous fis onc tore ni déraison, atns vous ai toujours menés par droit. Pour ce, si prie à vous tous que vous gardiez hui (aujourd'hui mon corps et mon honneur et le vôtre. Et se vos vées que la corone soit mius emploie en Vun de vous que en moi. jo mi otroi volentiers et le voit de bon citer et de bonne volenté. » — Quand les barons rouirent ainsi parler, ils commencèrent;! plorer, disant : « Sire, pour Dieu, merci ! nous ne voulons roi sinon vous. Or chevauchez hardiment contre vos ennemis, et nous sommes appareillés de mourir avec vous. » C'est là ce que Philippe tenait sans doute à leur faire dire : il n'avait nulle envie de leur offrir sa couronne ; mais il se défiait d'une bonne partie de ses barons, et en particulier du comte de Saint-Pol (Gauthier de Châtillon) qui, pour chasser tous les soupçons, fit des prodiges de valeur. « En ce jour, avait-il dit, on verroit bien qui seroit traître. »
Guillaume le Breton, chapelain du roi, qui l'accompagna durant toute la bataille, chantant des psaumes avec un autre clerc, nous a conservé la harangue de Philippe : « En Dieu est tout notre espoir et notre confiance. Othon et tous les siens sont excommuniés par notre seigneur le pape ; ils sont les ennemis de la sainte Eglise et les destructeurs de ses biens ; leur solde est le fruit des larmes des pauvres, du pillage des clercs et des églises. Mais nous, quoique pécheurs, nous sommes unis a L'Eglise de Dieu, et défendons, selon notre pouvoir, les libertés du clergé. Ayons donc courage et foi au Dieu miséricordieux qui nous donnera la victoire sur nos ennemis et les siens. « Philippe-Auguste savait qu'il allait livrer une des batailles les plus décisives pour l'unité et l'affranchissement de la France, pour la destruction de la ligue formidable qui s'était formée contre lui. Cependant, il ne fit à cela aucune allusion : il fut de son temps en jugeant plus à propos de dire qu'il s'agissait de combattre les ennemis de l'Église, de défendre les libertés du clergé et de protéger les pauvres, continuant ainsi les traditions de son ancêtre Louis VI.
C'est à la bataille de Bouvines qu'on vit l'évèque de Ke.uivais fils de Robert I"r, comte de Dreux, abattre de nombreux
la PETITES IGNORANCES
ennemis à coups de masse d'arme, en recommandant à ses compagnons de dire que c'était eux qui avaient fait « ce grand abatis, de peur qu'on ne l'accusât d'avoir commis une œuvre illicite pour un prêtre ». Il avait eu déjà la précaution de se servir d'une masse d'arme au lieu d'une épée, afin d'assommer les ennemis et de ne pas verser le sang.
La Sorbo.n.ve. — Robert de Sorbon (1201-1274) était un pauvre écolier qui ne parvint à faire ses études qu'en demandant l'aumône, et qui, à force de patience et de travail, fut élevé au sacerdoce, reçu docteur et pourvu d'un canonicat dans l'église de Cambrai. Ses sermons attirèrent sur lui l'attention de Louis IX, qui le nomma son chapelain.
Se souvenant sans doute des duretés de sa vie et des difficultés qu'il avait rencontrées dans le cours de ses études, Sorbon chercha le moyen de les épargner aux jeunes gens qui voulaient apprendre la théologie. Secondé par quelques ecclésiastiques de ses amis, par le roi, par la reine Blanche, et de hauts personnages, Robert de Sorbon se proposa d'établir une société d'ecclésiastiques séculiers, vivant en commun et uniquement occupés de donner des leçons gratuites. Par un acte du 2r octobre 1250, la reine Blanche, alors régente, céda « à maître Robert de Sorbon, chanoine de Cambrai, pour la demeure des pauvres écoliers, une maison qui avait appartenu à un nommé Jean d'Orléans, et les écuries contiguës de Pierre Pique-l'Ane, situées dans la rue Coupe-Gueule, devant le palais des Thermes ». C'est là que fut fondée, en 1253, sur l'emplacement où elle est toujours restée, cette Sorbonne qui servit à désigner plus tard la Faculté entière de théologie , et qui était destinée à jouer un si grand rôle dans notre histoire politique et sociale.
Le chanoine Robert, qui avait emprunté son nom au village où il était né, Sorbon, près Réthel, le donna au collège dont il était fondateur, et, après dix-huit ans d'expérience, la Congrégation des pauvres maîtres de la Sorbonne reçut de lui ses statuts.
Les Sorbonistes étaient divisés en associés et en simples hôtes
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i|
(socii et hospites), soumis les uns et les autres à des examens de réception. Les riches n'étaient pas exclus, mais ils devaient subir, pour entrer, les mêmes examens que les pauvres et payer, au lieu de les recevoir, les cinq sous et demi parisis par semaine que l'on donnait aux boursiers ; ils étaient dits associés non boursiers [socii non but sales). Les grades de bachelier, de licencié et de docteur n'étaient conférés qu'après de longues préparations et les épreuves les plus sérieuses.
La première dignité de la Congrégation était celle de proviseur } dont Sorbon fut revêtu. Le second dignitaire était le prieur, choisi parmi les associés et élu à la fin de chaque année; il était chargé de la police de la maison, il présidait les assemblées générales de la société et signait tous les actes. Le soin de conserver les règles de l'institution était confié à quatre docteurs, choisis parmi les plus âgés ; on les appelait seniores. Les procureurs , procuratores, s'occupaient des dépenses et des recettes de la maison, et en rendaient compte aux seniores. Parmi les professeurs, on distinguait les lecteurs, chargés d'expliquer les textes de l'enseignement; les conférencier s } qui présidaient aux discussions entre les clercs, et enfin les docteurs, qui enseignaient en chaire la science théologique.
Ainsi organisée, après avoir été légalement constituée par lettres patentes du roi en 1255, et confirmée par des brefs du pape Alexandre IV, en 1259, la Sorbonne devint la grande école de la théologie scolastique au moyen âge; elle acquit une célébrité européenne; ses docteurs jouirent d'une réputation incontestée, et leurs décisions, il faut même dire leurs arrêts, exercèrent pendant des siècles une haute influence. « Sous tous les régimes, dit M. Vacherot, avec tous les princes et tous les pouvoirs, la Sorbonne fut et resta toujours le grand tribunal de l'autorité théologique. Elle fut tour à tour révolutionnaire avec Etienne Marcel, anglaise contre Jeanne d'Arc, bourguignonne avec Jean sans Peur, guisarde avec la Ligue, espagnole contre Henri IV, monarchique absolue avec Richelieu et Louis XIV; mais toujours elle se sentit la force d'une magistrature, et rien n'ébranla sa puissance. >■
Au xvne siècle, les bâtiments de la Sorbonne tombaient en ruine '. Richelieu, ami et bienfaiteur de la maison de Sorbonne, les fit reconstruire sur un plan beaucoup plus vaste (1629) et fit élever en outre la jolie chapelle (1635) où se trouve son mausolée, un des plus beaux ouvrages de Girardon. C'est, dit-on, à la vue de ce tombeau que le tsar Pierre s'écria : « O grand homme! si tu vivais, je te donnerais la moitié de mon empire pour apprendre de toi à gouverner l'autre. »
La Sorbonne^ telle que l'avait créée son fondateur, subsista jusqu'à la Révolution, époque où toutes les congrégations s'écroulèrent. « Les corporations connues en France, porte une loi du 18 août 1792, sous le nom de Congrégations séculières ecclésiastiques... telles que les sociétés de Sorbonne et de Navarre... sont éteintes et supprimées. 1
Il ne fallut rien moins que la grande Révolution pour renverser cette vieille puissance qui, pendant plus de cinq siècles, s'est appelée la Sorbonne. Quand elle eut disparu, les bâtiments où elle avait vécu furent destinés à l'Université impériale, fondée par décret du 17 mars 1808, et, sous la Restauration, une ordonnance du 29 janvier 1821 déclara que le. cheflieu de l'Académie de Paris serait placé dans les bâtiments de la Sorbonne. Les facultés de théologie, des sciences et des lettres y avaient été déjà installées; et lorsqu'on se rappelle les noms des savants, des philosophes, des historiens, des littérateurs qui, depuis quatre-vingts ans, ont professé à la Sorbonne, on se dit qu'un abîme sépare les deux corps enseignants qui se sont succédé dans cette maison toujours vénérable et toujours illustre.
Lhs Quinze- Vingts. — Hospice fondé par saint Louis, non loin du Louvre, pour trois cents aveugles (quinie fois vingt), dans le bois où se réunissait la congrégation des pauvres aveugles. Les bâtiments furent commencés en 1254 par Eudes de Montreuil, architecte ordinaire du roi, et terminés
1. La première fois que Casaubon (1 5 5^,-1 614.) vit la Sorbonne, elle n'avait pris encore été rebâtie. On lui dit : Voilà une salle où il y a quatre cents ans qu'on dispute. Il demanda: Qu'a-t-on décidé?
vers 1260. L'emplacement sur lequel ils furent élevés porta plus tard, ainsi que le clos environnant, le nom de Champ- Pourri, à cause des eaux stagnantes et des immondices dont il était couvert.
Dix ans après, saint Louis donna des statuts à cet hospice, en ordonnant que le nombre de trois cents soit toujours maintenu dans la maison et congrégation des aveugles, et qu'il serait pourvu aux vacances par son aumônier ou son successeur, ecclésiastique auquel il donnait le droit de surveiller, d'administrer et de faire tous les actes que comportait le gouvernement de la communauté. Déjà, l'année précédente (1269), le roi avait doté la maison d'une rente annuelle et perpétuelle de trente livres parisis pour le potage.
On a dit que saint Louis avait fondé les Quin\c-Vingts pour trois cents gentilshommes auxquels les Sarrasins avaient crevé les yeux et qu'il avait ramenés de Palestine. Rien n'autorise à regarder cette tradition comme un fait historique. Joinville dit bien que saint Louis fonda l'hospice pour quinzevingts aveugles qui demeuraient, tristes débris de la septième croisade dont les déplorables résultats sont suffisamment connus ; mais cet historien ne dit pas que ces aveugles étaient des chevaliers laissés en otage aux Sarrasins et auxquels ceux-ci avaient inhumainement crevé les yeux 1. D'un autre côté, Rutebeuf, poète de l'époque, parle des Quinze-Vingts en termes trop peu respectueux pour qu'on puisse admettre que ses vers satiriques soient dirigés contre des chevaliers français frappés par le malheur :
Li roix a mis cri an repaire, Mais je ne sais pas pourquoi faire.
Trois cents aveugles tote à rote ; Parmi Paris en va trois paires, Tote ior ne finent que braire.
Une opinion plus vraisemblable est celle qui assigne pour
1. » Et il in faire la maison des Aveugles-lez-Paris, pour y mettre les pauvres aveugles de la cité de Paris, et leur lit faire une chapelle pour ouïr le service de Dieu, » Mémoires, cli. i^s.
cause première à la fondation charitable de Louis IX la présence dans l'armée des croisés de ces ophtalmies malignes qui sont fréquentes sur la côte d'Afrique, et qui se terminent souvent par la cécité. La tradition des gentilshommes aux yeux crevés par les infidèles doit dater du xvie siècle, et avoir pour point de départ l'interprétation que l'on trouve dans des lettres patentes données au mois de mai 1546 par François Ier, et portant règlement de l'hospice des Quinie-Vingts :
1 François, par la grâce de Dieu, roy de France, à tous présents et advenir salut et délection... Comme de tout temps et ancienneté, pour la nourriture , hospitalité et entretennement des povres mallades impuissans de gaigner leurs vies, affluans en nostre royaulme, paiis, terres et seigneuries, aiient esté par nous et noz prédécesseurs roys, fondés plusieurs lieux pitoiables, Maison-Dieu et hospitaulz, ez quels lieux ils sont reçus, nourris et alimentez, selon les facultez du revenu, ordonnance et statutz d'iceulz entre lesquels lieux pitoiables auroit esté, par feu nostre progéniteur le roy Saint Loys, fondez eu nostre bonne ville et cité de Paris, la maison et hospital des 15/20 de Paris, en mémoire et recordation de trois cents chevaliers qui en son temps et règne eurent les yeulç crevés pour soustenir la fo'y catholique, etc. i>
Cinq cents ans après sa fondation , l'hospice des Quin\e- J ingts n'était plus au milieu des bois : il se trouvait situé entre le Louvre et le Palais-Royal, c'est-à-dire au centre de Paris et dans l'un des plus beaux quartiers. Aussi jugea-t-on profitable et salubre de vendre à la ville de Paris l'enclos et les anciens bâtiments de la communauté, et de transférer les Quinie-f ingts dans l'hùtel construit par Louis XV pour les mousquetaires noirs, rue de Charenton.
Les vêpres siciliennes. — L'empereur Conrad IV étant mort en laissant le trône de Sicile à Conradin, un enfant de deux ans, le pape Urbain IV, qui avait juré la ruine de la maison de Souabe, offrit la royauté sicilienne à Louis IX pour un de ses fils; puis, sur le refus du roi de France, qui ne vou-
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i7
lait pas du bien d'autrui, à son frère Charles, comte d'Anjou et de Provence. Charles répondit avec joie à cet appsl, et, le 6 janvier 1266, il fut couronné et sacré roi de Sicile au Vatican.
Pendant quatorze années, le joug le plus odieux pesa s ur les Siciliens. Les allures orgueilleuses du roi, les vexations des ministres, les impôts, les spoliations et l'arrogante licence des soldats avaient mis le comble aux souffrances des Siciliens . Ils conçurent une haine profonde contre leurs oppresseurs, et de sourdes colères s'amassèrent.
Jean de Procida, partisan de la maison de Souabe et proscrit deux fois par Charles d'Anjou, s'était retiré en Aragon à la cour de don Pèdre (Pierre III) qui prétendait faire valoir les droits de sa femme Constance, fille de Manfred#et cousine de Conradin, à la couronne de Sicile. Après avoir mis tout en œuvre pour coaliser les ennemis de Charles d'Anjou et attirer de touces parts l'orage sur sa tête, Procida revint secrètement à Palerme, fit accepter à un grand nombre de barons l'idée de donner la couronne de Sicile à l'Aragonais, et s'efforça de pousser le peuple à la vengeance. Depuis longtemps, on s'excitait par des propos amers, des insinuations menaçantes, et quelques mesures nouvelles, prises au commencement de l'année 1282, avaient exaspéré la haine de l'étranger, la soif des représailles.
L'occasion que les habitants de Palerme attendaient impatiemment pour secouer l'intolérable tyrannie de Charles d'Anjou leur fut offerte le jour de Pâques (30 mars 1282), à l'heure où la foule montait de Palerme à Monreale pour entendre les vêpres à la cathédrale l. Il était défendu aux nationaux de porter des armes, et les Provençaux profitaient souvent du droit de visite pour tyranniser les habitants par mille petites vexations. Une jeune fille se rendait à l'église avec son fiancé et sa famille; un agent français, appelé Drouet, trouvant sans doute
1. Rien n'avait élé arrêté à l'avance, et il n'avait pas été convenu . comme on l'a dit, que cet effroyable massacre commencerait ce jour-là et au moment où les cloches sonneraient les vêpres. Il n'existait pas de conspiration, c'était une révolte qui éclatait d'une manière fortuite.
i8 PETITES IGNORANCES
cette jeune fille de son goût, s'avisa, sous prétexte de chercher quelque arme défendue, de procéder à une perquisition peu discrète. La famille s'indigna, on se défendit, et Drouet, désarmé, fut tué de sa propre épée. Les Siciliens s'ameutèrent aussitôt, et, se jetant avec rage sur les Français, ils égorgèrent sans pitié, non seulement la garnison et les fonctionnaires, mais aussi les femmes et les enfants. Le soulèvement eut lieu presque en même temps à Messine et s'étendit bientôt de proche en proche dans les villes et les campagnes de l'île. Sur tous les points, les Français, surpris dans les maisons, dans les rues, dans les champs, furent assassinés isolément sans pouvoir se réunir pour se défendre; tout ce qui était français fut frappé. La fureur de la vengeance fut telle qu'on éventra des femmes siciliennes mariées à des Français, parce qu'elles portaient dans leur sein des enfants appartenant à une race maudite et vouée à l'extermination.
On a évalué à 8,000 le nombre des victimes. Quelques Français furent épargnés par hasard ou par pitié, ou parce qu'ils s'étaient fait chérir dans leurs gouvernements, comme Guillaume des Porcelets et Philippe Scalambre, « à cause de leur grande preud'homie et vertu » .
Pierre III était alors en Afrique; les députés siciliens allèrent lui offrir la couronne, et, au mois d'août suivant, il fut couronné roi de Sicile dans la cathédrale de Monreale, par l'évêque de Céfalu.
Quant à Charles d'Anjou, il était à Rome lorsqu'il apprit la sanglante insurrection des Siciliens. Saisi de terreur, il s'écria : 1 Sire Dieu, puisqu'il te plaît de me faire la fortune mauvaise, qu'il te plaise aussi que la descente se fasse à petits pas et doucement. » Ne voulant entendre à aucun arrangement, il ne pensa qu'à se venger et à reconquérir son royaume. Il tourna contre la Sicile l'armée qu'il avait préparée contre Byzance; mais Pierre III lui opposa, dans Messine, ses audacieux montagnards aragonais, puis, pour le combattre sur mer, le réfugié calabrais Roger dell'Oria, le plus fameux marin du siècle, qui lui brûla ses galères. Charles, rongeant son sceptre
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. iy
avec des cris de rage, fut vaincu sans avoir combattu, et la Sicile resta délivrée de son odieuse tyrannie.
Le massacre des Français en Sicile n'est désigné sous le nom de Vêpres siciliennes que depuis le xvie siècle, époque où cette expression fut employée dans un roman historique publié par Munoz. La tragédie de Casimir Delavigne (18 19) a contribué à la populariser en France.
Chansons de geste. — Poèmes qui célébraient les actions des héros et les événements des guerres nationales. Tous les peuples guerriers ont eu des poèmes de ce genre. L'usage en est très ancien : il existe une chanson en latin barbare composée en l'honneur de Clotaire II, au retour d'une expédition contre les Saxons.
Geste (en latin gesta) est un vieux mot qui signifie action, exploit. Il servait au moyen âge à exprimer l'ensemble des hauts faits accomplis par un peuple : on disait la geste des Bretons, la geste des Normands. Depuis, le mot est devenu masculin et ne s'emploie plus qu'au pluriel. On le trouve encore dans les auteurs du xvir' et du xvnr siècle : les gestes d'Alexandre, dit Boileau ; les gestes de Fréron, dit Voltaire. De nos jours, il n'est plus usité que dans la locution : les faits et gestes de quelqu'un, c'est-à-dire sa conduite et ses actions.
Les chansons de geste sont nos premiers monuments littéraires : aucune composition régulière ne remonte au delà du xi'' siècle. Les chansons de geste elles-mêmes sont loin de présenter ce caractère d'unité que comporte une œuvre ayant un but déterminé. La raison en est simple : quand les soldats, dans la Germanie ou dans la Gaule, avaient célébré par des chants, soit les victoires qu'ils avaient remportées, soit l'héroïsme des chefs qu'ils avaient perdus, ces chants passaient de bouche en bouche et devenaient peu à peu des légendes dont les poètes héritaient. Plus les événements s'éloignaient, plus la cantate militaire s'enrichissait, et un moment venait où elle avait pris les proportions d'une épopée. Chaque province avait ainsi sa chronique glorieuse, ses triomphes, ses calamités, ses per-
sonnages légendaires. On se transmettait de génération en génération les données historiques ou poétiques, et chacun chantait à son tour, en apportant des variantes, en ajoutant, qui les fantaisies de son imagination, qui des épisodes nouveaux. Cela constituait des œuvres collectives qui n'avaient pas de caractère personnel, mais où l'esprit de l'époque se manifestait.
Les nombreuses épopées du moyen âge forment quatre grands ecycles (cercles) dans lesquels ces épopées sont groupées d'après l'analogie des sujets :
i° Le cycle carlovingien. composé des poèmes chevaleresques où l'on a pris pour héros Charlemagne et ses pairs, mais dont font aussi partie certaines œuvres antérieures ou postérieures à cette époque. On a calculé que les quatre-vingts chansons de geste du cycle carlovingien contiennent ensemble quatre cent mille vers, et que douze auteurs à peine sont connus .
2° Le cycle d' Arthur ou de la Table ronde, appelé aussi cycle breton, comprenant la légende du chef gallois Arthur ou Artus, en compagnie de l'enchanteur Merlin.
30 Le cycle des Amadis (nom tiré du latin amare, aimer), auquel se rattachent tous les Amadis de Gaule, de Portugal, de Grèce, types imaginaires de la chevalerie.
4° Le cycle d' Alexandre, où le héros macédonien est accommodé au goût de l'époque, ainsi que d'autres personnages de l'antiquité : Médée est une Armide, Alexandre un chevalier errant. Alexandre crée même douze pairs, comme avait fait, diton, Charlemagne, et l'on voit la reine Isabelle broder la tente du roi de Perse Darius.
De tous les poèmes du moyen âge, le plus remarquable, le seul peut-être où l'on trouve l'unité d'action, l'enchaînement dans l'ensemble des faits, c'est la chanson de Roland^ « si grandiose dans sa rudesse, dit Sainte-Beuve, si héroïque de souffle , si sincèrement magnanime par elle-même » . On y voit apparaître et défiler, dans leur grandeur presque surnaturelle, l'empereur Charlemagne et ses compagnons d'armes, ainsi que tous les événements politiques, religieux et guerriers qui ont marqué l'époque carlovingienne. On y voit surtout, au premier plan,
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. ai
Roland, cette figure aux proportions gigantesques, ce paladin à peu près inconnu de l'histoire dont la poésie du moyen âge a fait le plus merveilleux des héros.
Les quatre fils Aymon. que l'imagerie a rendus populaires en les représentant tous quatre sur le même cheval, sont des personnages d'une chanson de geste du XIIIe siècle intitulée Renaut de Montauban. Aymon de Dordonne a quatre fils : Renaut, Alard, Guichard et Richard; son frère Beuves a été tué par les soldats de Charlemagne, et il est venu demander justice au grand empereur. Renaut, en jouant aux échecs avec Bertolais, neveu de Charlemagne, lui cherche querelle et le tue d'un coup d'échiquier. Il prend la fuite avec ses trois frères, tous quatre montés sur le cheval Bayart, et de ce moment, grâce au concours de la fée Orlande et du magicien Maugis, le ro man se poursuit avec force prouesses de la part de Renaut, comme aussi de Bayart, le cheval fée , qui engraisse quand ses maîtres meurent de faim, et qui, toujours enfourché par ses quatre cavaliers, se livre, au milieu des aventures les plus merveilleuses, à des exploits qui rivalisent avec ceux du héros.
Llttres de cachet. — Les lettres de cachet ou lettres closes étaient, sous l'ancienne monarchie, des lettres scellées du sceau particulier du roi, signées de lui, contresignées d'un secrétaire d'État, et pliées de manière qu'on ne pouvait les lire sans rompre le cachet dont elles étaient fermées. Ces lettres étaient ainsi désignées par opposition aux lettres patentes, adressées ouvertes aux différentes cours et dans lesquelles le monarque parlait en législateur.
Les lettres de cachet prononçaient des exils et des emprisonnements sans formes, sans jugement, sans publicité, selon le bon plaisir des souverains. Elles avaient pris naissance dans l'idée d'épargner aux grandes familles l'éclat d'une condamnation publique ; mais ce point de départ fut bien vite oublié : personne n'ignore quels abus résultèrent de cette latitude donnée à l'autorité souveraine. A l'aide de lettres de cachet, des hommes en crédit faisaient séquestrer des jeunes filles pour for-
cer leurs consentements, et les épousaient contre le gré de leurs familles. Au xvir et surtout au xvnr siècle, les lettres de cachet avaient pris de telles proportions qu'elles étaient employées à servir les haines des uns, les intérêts des autres : les jésuites les faisaient lancer contre les jansénistes, les débiteurs contre les créanciers, les grands seigneurs contre les imprudents qui dévoilaient leurs turpitudes. Elles étaienc devenues l'objet d'un trafic, et pour quelques louis, les gênés se débarrassaient de leurs gêneurs1. A ceux qui se plaignaient de ces emprisonnements arbitraires, il était répondu qu'on en avait usé ainsi dans tous les temps. Le nombre des lettres de cachet lancées sous le ministère Fleury a été évalué à quatre-vingt mille.
Enfermé au donjon de Vincennes, Mirabeau écrivit, en 1778, un traité contre l'illégalité des arrestations et des détentions discrétionnaires.
« Je prouverai, dit-il. que la prérogative royale, par laquelle un citoyen peut être devenu prisonnier en vertu d'une lettre close et sans aucune forme judiciaire, est une violence contraire à notre droit public et réprouvée par nos lois ; que, fut-elle fondée sur un titre légal, elle n'en serait pas moins illégitime et odieuse, parce qu'elle répugne au droit naturel, parce que les
1. « Dans mon enfance, on m'a raconté la triste aventure d'une jeune bouquetière, remarquable par sa beauté; elle s'appelait Jeanneton.
« Un jour, M. le chevalier de Coigny la rencontre, éblouissante et brillante de gaieté; il l'interroge sur la cause de cette vive satisfaction. « Je suis bien heureuse, dit-elie ; mon mari est un grondeur, un brutal ; il m'obsédait: j'ai été chez M. le comte de Saint-Florentin; madame S***, qui jouit de ses bonnes grâces, m'a fort bien accueillie, et pour dix louis je viens d'obtenir une lettre de cachet qui me délivre de mon jaloux.
« Deux ans après, M. de Coigny rencontre la même Jeanneton, mais triste, maigre, pâle, jaune, les yeux battus. « Eh! ma pauvre Jeanneton, lui dit-il, qu'êtes-vous devenue? On ne vous rencontre nulle part, et, ma foi, j'ai eu peine à vous reconnaître. Qu'avez-vous fait de cette fraîcheur et de cette joie qui me charmaient la dernière fois que je vous ai vue? — Hélas! monsieur, répondit-elle, j'étais bien sotte de me réjouir. Mon vilain mari, ayant eu la même idée que moi, était allé de son côté chez le ministre, et le même jour, par la même entremise, avait acheté un ordre pour m'enfermer, de sorte qu'il en a coûté vingt louis à notre pauvre ménage pour nous faire réciproquement jeter en prison. » (Comte de Ségur, Mémoires.)
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 2j
détentions arbitraires sont destructives de toute liberté et que la liberté est le droit inaliénable de tous les hommes. Je prouverai enfin que l'usage des lettres de cachet esc tyrannique, sous quelque point de vue qu'on l'envisage, et que son utilité prétendue, entièrement illusoire, ne sauraic jamais balancer les inconvénients terribles qui en résultent. » Pour celui qui devait être dix ans plus tard le fougueux Mirabeau, c'était raisonner avec autant de sagesse que de modération.
On lit dans la Vie de J'oltaire par Condorcet : » Dans un moment où l'on parlaic beaucoup d'un homme arrêté sur une lettre de cachet suspecte de fausseté, Voltaire demanda au lieutenant de police Hérault ce qu'on faisait à ceux qui fabriquaient de fausses lettres de cachet, s On les pend. — C'est toujours bien fait, en attendant qu'on traite de même ceux qui en signent de vraies. »
Lors de la convocation des Etats généraux, un cri d'indignation s'éleva dans toute la France contre les emprisonnements arbitraires. Aussi la suppression de cet abus fut-elle un des premiers actes de l'Assemblée nationale. Une loi du 15 janvier 1790 ordonna l'abolition des lettres de cachet et la mise en liberté de tous ceux qui en avaient été victimes.
Malandrins. — Les routiers s'appelaient, au xir et au xme siècle, cotereaux ec brabançons ; au XIV siècle, malandrins . et au xv siècle, écorcheurs. (Voy. ce mot.) Les malandrins sont donc les soldats aventuriers, les bandes de pillards qui dévastèrent la France pendant les longues guerres avec les Anglais, et que du Guesclin emmena en Espagne. Froissart s'est plu à raconter leurs exploits : « Ainsi é toit le royaume de France de tous lez pillé ec dérobé, ni on ne savoit de quelle part chevaucher que on ne fut rué sus. » Ils eurent pour principaux chefs Ainauld de Cervolles, surnommé l'Archiprêtre, Enguerrand VI de Coucy, celui qui avait pris pour devise : Roi ne suis, ne prince aussi; je suis le sire de Coucy ' Séguin de Badefol; Petit-Ncschin, et Aymerigot Testenoire.
Lorsque Charles V eut décidé que du Guesclin emmènerait
les compagnies de malandrins hors de France *, on ouvrit des négociations avec les principaux chefs, et les routiers, au nombre de 30.000, se réunirent à Chalon-sur-Saône, lieu de rendezvous général, pour entendre les propositions de du Guesclin. Il les harangua, leur promit 200,000 florins, l'absolution du pape et un nouveau pays à piller. Ces puissants motifs les décidèrent, et, du Guesclin à leur tête, ils franchirent les Pyrénées. Si l'on considère que Malandre {malandrium) signifie maladie en général, que malandrieest le nom d'une espèce d'éléphantiasis, qu'on appelle malandreux le bois dans lequel il y a des nœuds pourris, et qu'une sorte de lèpre a été désignée sous le nom de malandre, on est très porté à croire que les malandrins qui, comme la lèpre, ont été un fléau pour la France, doivent aussi leur nom au mot malandre. Ce n'est pas là, cependant, que la plupart des étymologistes cherchent l'origine du mot malandrin. Les uns le disent formé du provençal landrin . landraire. fainéant, truand ; les autres, du vieux haut-allemand lantderi. qui nuit au pays, brigand.
Journée des éperons d'or. — Le désastre éprouvé à Courtrai (11 juillet 1302) parla noblesse française est quelquefois appelée Journée des éperons d'or - parce qu'elle fut
1. «La France était infestée par des brigands réunis, nommés Malandrins; ils faisaient tout le mal qu'Edouard n'avait pu faire. Henri de Transtamare négocia avec le roi de France Charles V pour délivrer la France de ces brigands et les avoir à-son service: l'Aragonais, toujours ennemi du Castillan, promit de livrer passage. Bertrand du Guesclin, chevalier d'une grande réputation, qui ne cherchait qu'à se signaler et s'enrichir par les armes, engagea les Malandrins à le reconnaître pour chef et à le suivre en Castille. On a regardé cette entreprise de Bertrand du Guesclin comme une action sainte, et qu'il faisait, dit-il, pour le bien de son âme: cette action sainte consistait à conduire des brigands au secours d'un rebelle contre un roi cruel, mais légitime.
« On sait qu'en passant près d'Avignon, du Guesclin, manquant d'argent pour payer s. s troupes, rançonna le pape et sa cour. Cette extorsion était nécessaire ; mais je n'ose prononcer le nom qu'on lui donnerait si elle n'eût pas été faite à la tête d'une troupe qui pouvait passer pour une armée. » (Voltaire, Essai sur les mœurs et l'esprit des nations.)
2. Au moyen âge, les chevaliers avaient seuls le droit de porter des
particulièrement fatale à la chevalerie , sur laquelle avait porté tout le poids de la bataille. Les Flamands, en ce temps où il en pleuvait, disait Philippe le Bel, recueillirent, dit-on. quatre mille éperons d'or sur le champ de bataille, et ils en suspendirent cinq cents, comme trophée, dans la principale église de Courtrai.
« Ceux de Bruges, dit la Chronique de Saint-Denis, n'épargnèrent nulle âme, ni grand ni petit ; mais de leurs lances aiguës et bien ferrées, ils faisoient trébucher et choir chevalier après chevalier et les tuoient à terre. Ceux dont les armures émoussoient la pointe des godendacs1, ils les assommoient à coups de maillets de fer ou de plomb...
« Les Flamands victorieux allèrent ensuite aux tentes des chevaliers et y trouvèrent grande quantité d'armes et grand appareil. Quand ils eurent dépouillé tous les morts de leurs harnois et de leurs vêtements, ils s'en revinrent en grand'joie à Bruges; et ainsi les corps dépouillés de tant de nobles hommes demeurèrent en la place et au champ, sans que nul les mît en sépulture, et les bêtes des champs, les chiens et les oiseaux mangèrent leurs charognes, laquelle chose est reproche perpétuel et grand'dérison au roi et à tout le lignage des défunts...
« Le troisième jour après la bataille, le gardien des Frères
éperons d'or ou dorés ; ceux des écuyers étaient en argent. Signe distinctif de la chevalerie, les éperons d'or formaient une des redevances féodales et étaient portés en grande pompe dans certaines cérémonies. Lorsqu'un chevalier était dégradé, c'est de ses éperons qu'il était d'abord dépouillé, et, lorsqu'il mourait, l'usage était Je déposer ses éperons dans son tombeau.
1. Les godendacs (goeden dag) étaient une espèce d'arme fort en usage chez les Flamands. Voici la description qu'en a donnée Guillaume Guiart, sergent d'armes, dans son histoire de France versifiée:
A grans bastons pesans ferrez A un long fer .igu devant, Vont ceus de France recevant.
Tiex baston qu'ils portent en guerre Ont nom Godenàac en la terre :
Godcndac, c'est bon four à dire, Qui en françois le veut descrire.
Cil baston sont long et traitis, Pour ferir à deux mains faitis.
Mineurs d'Àrras vint en ce lieu, et recueillit le corps du très noble comte d"Artois, dénué de vêtures. «
Philippe le Bel fut puni, par la journée de Courtrai et par les événements qui suivirent, d'avoir confié le gouvernement de la Flandre à Jacques de Saint-Pol, homme insolent et avide, dont les vexations tyranniques exaltèrent le sentiment national et poussèrent les Flamands à la révolte.
La basoche. — Nom sous lequel Philippe le Bel, au beau temps des légistes^ constitua en corporation (1303) les clercs^ c'est-à-dire les jeunes gens instruits, qui furent appelés à aider dans leurs écritures les magistrats, les avocats et les procureurs du Parlement de Paris.
Les basiliques (du grec basilikos, royal) étaient, chez les Romains, à dater d'Auguste, de grandes salles faisant partie du palais des rois, dans lesquelles ceux-ci rendaient la justice. Ce nom de basilique, employé par la suite pour désigner le lieu où se trouvaient les tribunaux, a fait appeler basoche, selon toute vraisemblance, la communauté des clercs du Parlement de Paris. Basilica, dans le vieux français, se sera prononcé successivement basilca, baseuche} basouche et enfin basoche. Selon Scheler, la terminaison ilicaf par ilca, s'est régulièrement francisée par euche. ouche, oche.
Comme toutes les corporations, la Basoche eut ses privilèges ; elle en eut même d'exceptionnellement étendus : elle exerçait un droit de justice souveraine, exclusive et sans appel, sur tous les clercs du palais. Dès son origine, elle reçut le titre de royaume, et son chef, comme celui de quelques autres corporations, fut autorisé à s'appeler roi. La Basoche tenait des séances périodiques et jugeait les différends qui s'élevaient entre ses membres et même entre l'un d'eux et des particuliers.
Philippe le Bel avait accordé au roi de la Basoche l'autorisation de porter la toque surmontée d'une couronne, le droit de frapper une monnaie ayant cours entre les clercs et les fournisseurs, et enfin l'usage d'un sceau sur lequel étaient gravées les armes basochiennes : unéeu royal d'azur à trois écritoires d'or.
Les dignitaires de la Basoche se composaient, outre le roi, d'un chancelier, d'un vice-chancelier, de maîtres des requêtes, d'un grand audiencier, d'un procureur général, d'un référendaire, d'un avocat du roi, du procureur de la communauté, de quatre trésoriers, du greffier, de quatre notaires, d'un huissier, de huit huissiers ordinaires et de l'aumônier.
Chaque année, au mois de juin ou au mois de juillet, la Basoche faisait une montre générale, composée de tous les clercs du Palais et du Châtelet, et de tous les suppôts et sujets du roi de la Basoche. Les clercs qui, sans excuse légitime, manquaient à l'appel étaient condamnés à une amende de dix écus. Cette revue, qui réunit, sous Henri III, jusqu'à dix mille hommes, avait lieu au Pré aux Clercs^ vaste plaine de la rive gauche de la Seine, qui s'étendait au bord du fleuve sur une longueur de 1,400 mètres environ (dans l'espace compris aujourd'hui entre l'Institut et la Chambre des députés) et sur une largeur de 450 mètres (jusqu'à la rue Saint-Dominiquei. Un fossé appelé petite Seine la divisait en deux parties inégales appelées le grand pré ec le petit pré. Ces deux prés appartinrent à l'Université et servirent de promenade aux clercs et aux écoliers ; de là le nom de Pré-aux-Clercs. Ce lieu fut pendant deux siècles un rendez-vous à la mode : le matin, les duellistes s'y rencontraient; le soir, la belle société s'y mêlait à la jeunesse turbulente des écoles, et la nuit, les protestants persécutés y tenaient des conciliabules ou y chantaient des psaumes. Le petit pré commença à se garnir de maisons sous Henri IV, et le grand pré ne devint un quartier de Paris (partie du quartier Saint-Germain) que sous Louis XIV.
Une des cérémonies importantes des Basochiens était la plantation du Mai dans la cour du Palais de Justice. Henri II avait octroyé aux clercs le droit de couper dans les forêts du domaine royal tels arbres qu'ils voudraient pour renouveler chaque année, en grande pompe, l'arbre de Mai1. Cette planta-
1. Jusqu'en 1777, c'est dans la foret de Bondy que la Basoche se transportait, au mois de mai, pour user de ses droits. Là, son procureur général
non était le prétexte et l'objet de démonstrations et de fêtes qui duraient pendant près d'un mois. Enfin, le jour de la plantation venu, on abattait le Mai de l'année précédente, et on le remplaçait par un nouvel arbre sans racines, mais décoré des armes de la corporation, pendant que l'orchestre faisait retentir ses plus belles fanfares et que l'assemblée poussait des cris de joie. Pour couvrir les frais de la cérémonie, Henri II accordait une somme prise sur les amendes adjugées au roi, tant au Parlement qu'à la Cour des Aides. Le souvenir du vieil usage se retrouve encore au Palais de Justice dont la grande cour s'appelle cour du Mai.
Ce qui a le plus contribué à établir la réputation des Basochiens^ ce sont les représentations théâtrales auxquelles leur nom est resté attaché. Ils furent, avec les Confrères de la Passion et les Enfant s-sans-Soucy 1} les premiers comédiens du royaume. Trois fois par an la Basoche paraissait en public dans tout l'éclat de ses costumes ; c'était l'occasion de représentations dramatiques qui se renouvelaient, d'ailleurs, à propos de toutes les réjouissances nationales. Faisant applaudir leur piquante et bruyante opposition, les Basochiens s'attaquaient aux mœurs publiques, aux excès 'd'une cour débauchée, livrée à toutes les intrigues ; ils ne respectaient pas même le pouvoir, et leur audace alla si loin que l'autorité intervint plus d'une fois pour la réprimer. Louis XII avait encouragé ces spectacles, mais François Ier s'impacienta et les interdit (1540).
prononçait un discours sous un orme appelé l'orme aux harangues, puis il requérait les officiers des eaux et forêts de lui délivrer deux chênes et même trois. Le plus beau allait prendre place dans la cour du Palais, et les deux autres étaient vendus au profit de la corporation. A partir de 1777, le Mai fut pris dans la forêt plus voisine de Vincennes, et la cérémonie fut reculée au mois de juillet, ;e qui n'empêcha pas le Mai de conserver son nom traditionnel.
1. Société déjeunes gens de bonne famille qui, à l'exemple des Basochiens, se moquèrent des travers à la mode et donnèrent à leurs moqueries un tour dramatique. Charles VI les autorisa par lettres patentes. Organisés en principauté Je sottise (ce mot alors était encore synonyme de folie), ils avaient pour chef un Prince des sots, dont le lieutenant s'appelait Mère sotte. Le poète Gringoire fut Mère sotte en son temps.
A côté de la Basoche proprement dite, composée des clercs du Parlement de Paris, il se forma deux associations analogues : la Basoche du Châtelet, souvent en lutte avec la grande Basoche, et la Basoche de la Cour des comptes, qui, tenant ses séances rue de Galilée, quartier de l'enclos du Palais, s'était ambitieusement intitulée : Haut et souverain empire de Galilée. Il y eut enfin diverses basoches dans plusieurs villes de province, telles que Lyon, Poitiers, Chaumont, Toulouse, Angers, Moulins, Rouen, Orléans, Chartres. Certains provinciaux avaient même introduit des variantes dans les dénominations : la basoche de Rouen s'appelait régence, et le chef de la basoche d'Orléans portait le titre d'empereur.
Quand éclata la Révolution, la Basoche avait perdu beaucoup de ses privilèges ; déjà, depuis Henri III, la plupart de ses fêtes étaient supprimées, et son chef ne prenait plus le titre de roi. Cependant elle subsistait encore. Elle forma même un bataillon de volontaires qui, dans la journée du 5 octobre 1789, accompagna le peuple à Versailles. Mais la loi du 18 juin 1790 fondit ce bataillon dans la garde nationale, et enfin la Basoche disparut en même temps que les autres corporations, supprimées toutes, ainsi que les maîtrises et jurandes en 1791.
Qui m'aime me suive ! — A peine Philippe VI de Valois fut-il sur le trône que l'occasion s'offrit pour lui de remporter une victoire sur ces bourgeois flamands si fiers des quatre mille éperons d'or ramassés sur le champ de bataille de Courtrai. (Voy. Journée des éperons d'or.)
Louis Ier de Nevers, comte de Flandre, vint au sacre du nouveau roi pour lui demander assistance contre ses sujets révoltés. « Le comte de Loys de Flandre, dit la Chronique de Saint- Denis, fit hommage au roi : après quoi il exposa les révoltes et faits intolérables de ses sujets, et dit comment il n'étoit pas assez fort tout seul pour obvier à leur malice ; il pria donc très humblement le roi qu'il lui voulût à son besoin aider : à laquelle supplication le roi s'inclina très volontiers, et répondit qu'il prendroit temps pour ce faire d'après le conseil de ses barons. »
La plupart desdics barons ayant conseillé d'attendre l'année suivante, afin qu'on eût le temps de se préparer à une expédition de cette importance, le roi, à qui cette réponse déplut, interpela Gautier de Châtillon, connétable du royaume de France : « Et vous, connétable, qu'en dites-vous? — Quia bon cœur trouve toujours bon temps pour la guerre » } répondit Gautier de Châtillon. — A ces mots, Philippe donna l'accolade au connétable en s'écriant : Qui m'aime me suive! La guerre fut décidée, et chacun y prit part, soit de sa personne, soit de son argent.
« Quand les Flamands qui dans Cassel étoient, ajoute la Chronique^ virent le roi logé à deux lieues d'eux avec tout le pouvoir de son royaume, ils ne s'en effrayèrent point, mais mirent leurs tentes hors de la ville et s'allèrent loger sur le mont Cassel, afin que les François les pussent tous voir ; et, en dérision du roi, ils placèrent au haut de leur camp un grand coq de toile peinte, et sur ce coq ils écrivirent :
Quand ce coq ici chantera Le roi trouvé y entrera.
« Ils se moquoient ainsi du roi, l'appelant le roi trouvé, pour ce qu'il n'étoit point, à leur dire, le droit héritier du trône. »
Conduits par leur chef, Nicolas Zonnekins, bourgmestre de Furnes, les Flamands surprirent le camp français (23 août 1328). Il y eut un moment de panique et de déroute ; mais le roi put s'armer à l'écart, ramener la chevalerie au combat, et après une lutte « dure et acharnée, déconfire et tuer les Flamands » . Sur seize mille qu'ils étaient, treize mille, dit-on, restèrent sur le champ de bataille avec leur général Zonnekins, qui périt après avoir fait des prodiges de valeur. « N'en recula un seul, dit Froissait, que tous ne fussent morts et tués en trois monceaux l'un sur l'autre, sans- issir de la place là où chacune bataille commença. «
Philippe fut impitoyable : le pillage et l'incendie signalèrent partout sa victoire, et le comte Louis ne suivit que trop ses conseils en faisant mettre à mort un grand nombre de ses
ennemis. Cela n'empêcha pas le roi défaire chanter le Te De uni laudamus et de reconnaître que la victoire était l'œuvre, non des hommes, mais de Dieu et des saints patrons du royaume.
Qui m'aime me suive! est un cri trop naturel pour n'avoir pas été répété maintes fois, surtout par des chefs voulant entraîner leurs soldats... « Envoyé en Dauphiné par une fatalité déplorable et se trouvant sur le chemin de Napoléon, La Bédoyère (1786-1815) n'avait pu résister à l'entraînement qui le portait vers lui. Mais, incapable d'attendre que la fortune se fut prononcée pour se prononcer lui-même, il avait, à la nouvelle de l'approche de Napoléon, réuni son régiment sur l'une des places de Grenoble, fait tirer d'une caisse l'aigle du 7e, crié Vive l'Empereur ! et brandissant son épée, dit à ses soldats : « Qui m'aime me suive ! » Le régiment presque entier l'avait suivi 1. 11
La Bédoyère, déclaré coupable de trahison et de rébellion, fut condamné à la peine de mort. Lorsque sa jeune femme, dont les opinions royalistes étaient connues, se jeta aux genoux de Louis XVIII en criant : Grâce ! sire, grâce ! ce roi sans âme lui répondit d'un ton sévère : « Madame, je connais vos sentiments pour moi ainsi que ceux de votre famille ; je regrette de vous refuser ; je ne peux qu'une seule chose pour votre mari : Je ferai dire des messes pour le repos de son âme. » La jeune femme s'évanouit. Trois heures après, La Bédoyère, placé, plaine de Grenelle, devant le peloton d'exécution, ôtait son chapeau, découvrait sa poitrine, et disait aux soldats : « Tirej. mes amis, surtout ne manque^ pas ! Il tomba, et sa veuve fut obligée, pour acquitter tous les frais du procès, de donner une gratification de trois francs à chacun des douze soldats qui avaient tué son mari.
Gektilshommes verriers. — Nobles qui exerçaient la verrerie. La fabrication des bouteilles ne donnait pas la noblesse ; mais elle ne la faisait pas perdre : les gentilshommes