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Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire

i2 PETITES IGNORANCES

pouvaient, avec permission spéciale du roi, exercer, sans déroger, la profession de verrier. La cause de cette exception était, paraît-il, que les bouteilles étaient destinées à contenir le vin, et que les nobles propriétaires avaient un respect particulier pour la vigne : ils faisaient eux-mêmes la vendange, laissant à leurs fermiers le soin de récolter le blé.

L'usage de réserver les verreries aux gentilshommes nécessiteux a occasionné parfois une méprise : on a cru que la qualité de verrier donnait la noblesse. C'est pourquoi Maynard fit cette épigramme contre le poète Saint-Amand dont le grandpère avait été gentilhomme verrier :

Votre noblesse est mince, Car ce n'est pas d'un prince, Daphnis, que vous sortez; Gentilhomme de verre, l, Si vous donnez à terre, Adieu vos qualités.

Les nobles devenus verriers n'étaient généralement pas riches, puisqu'ils avaient dû se livrer à l'industrie. Aussi, disaiton proverbialement : Etre réduit à se faire moine du gentilhomme verrier, c'est-à-dire être réduit à une condition inférieure, comme devait l'être celle du moine dépendant de quelque gentilhomme n'ayant ni crédit ni fortune.

La première verrerie fut établie en Normandie (1330) par Philippe VI de Valois, qui la donna à un écuyer nommé Philippe de Caqueray. Les descendants de ce premier gentilhomme verrier vivaient encore dans cette province, lors de la Révolution, avec le titre et l'état de gentilshommes verriers.

Les gentilshommes pauvres ont donné prise parfois à la moquerie : C'est un gentilhomme de Beauce, il est au lit quand on fait ses chausses. — C'est un gentilhomme à lièvre^ disait-on de celui qui, la plupart du temps, ne se nourrissait que du produit de sa chasse. ■ — Et les paysans se sont à leur manière vengés des nobles en appelant gentilhomme le porc qu'on engraisse, parce qu'il vit sans travailler et qu'il est vêtu de soie.

La taille. — Nom qui, à partir du xnr siècle, servit à désigner l'impôt levé par le roi et par les seigneurs sur le peuple, c'est-à-dire sur tous ceux qui n'étaient ni nobles ni ecclésiastiques1.

On est généralement d'accord pour attribuer l'origine de ce nom à l'usage où étaient les collecteurs des impôts de marquer sur une petite taille de bois ce que les contribuables avaient donné. Longtemps après, l'usage s'est conservé, entre vendeurs et acheteurs, de faire des entailles sur deux planchettes égales se rapportant exactement, pour marquer les quantités de pain et de viandes fournies et reçues. On disait : prendre le pain à la taille chez le boulanger pour exprimer qu'on ne payait pas chaque fois, et qu'on ne réglait son compte qu'après avoir fait un certain nombre à: entailles.

Cet impôt a d'abord été temporaire ; il se levait lorsque les circonstances l'exigeaient, pour subvenir à des besoins inattendus et particulièrement pour le service militaire. Mais, en 1445, Charles VII le rendit perpétuel pour fournir à l'entretien des troupes, qui, à la suite de l'organisation régulière de l'armée, furent continuellement à sa solde. La taille royale, à cette époque, était de dix-huit cent mille livres; Louis XI l'augmenta de trois millions, et François Ier de plus de neuf millions. Elle s'éleva, sous Henri III, jusqu'à trente-deux millions, et elle était encore de vingt-trois millions au moment où éclata la Révolution.

La taille, qui %'était surtout appliquée, dans le principe, à l'exemption du service militaire, s'étendit peu à peu à beaucoup d'autres cas, qui variaient et se mukipliaient selon les temps et selon les coutumes. La taille devait pourvoir à tous les besoins, à toutes les exigences du seigneur, et si le pape exigeait quelques subsides, c'était encore le peuple qui devait les fournir. Il n'y avait point d'impôts de remplacement, ils étaient tous de superposition. Le serf était taillablc à merci, ce

1. L'ancien nom des redevances pécuniaires dues aux maîtres par les serfs était cens, mot employé par les Romains (ccnsus) pour désigner leur dénombrement et leur fortune.

qui signifiait que l'étendue de cette charge n'avait d'autre limite que la pitié, le bon plaisir du maître \ad misericordiam).

Et pour comble de misère, le roi, les évêques et les grands seigneurs n'étaient' pas seuls à lever des tailles : chaque arrière-vassal avait le même droit dans sa terre. Le seul adoucissement à ces abus ne venait que du roi, qui, en sa qualité de premier suzerain, pouvait modérer les tailles dont les seigneurs frappaient leurs sujets, s'il les trouvait excessives.

Lorsqu'une guerre nationale ou des besoins imprévus et pressants réclamaient des ressources exceptionnelles, le roi demandait à ses barons la permission d'asseoir une taille sur leurs terres. Cette requête accueillie, chaque seigneur mettait le souverain en son lieu et place, et comme la noblesse alors se trouvait privée des ressources de la taille, c'était elle, en réalité, qui payait au roi ce que les sujets lui donnaient.

La taille était, ou personnelle } c'est-à-dire assise sur les personnes ; ou réelle. c'est-à-dire assise sur les biens ; ou mixte. c'est-à-dire participant de l'un et de l'autre mode. Dans tous les cas, et surtout dans le premier, elle était le prétexte d'une série d'investigations et d'injustices révoltantes. La taille abonnée était celle qu'on rachetait au moyen d'une rente fixe, déterminée de gré à gré pour un an, et la taille jurée était celle que le seigneur imposait arbitrairement sur la présomption de la fortune des roturiers ou des biens dont ils avaient l'exploitation comme fermiers. %

La taille, comme la gabelle, comme toutes les exactions de l'ancienne monarchie, fut supprimée par la Révolution. Trente ans après, Paul-Louis Courier écrivait (10 juillet i8ip) : 'i Nous étions la gente corvéable, taillable et tuable à volonté; nous ne sommes plus qu'incarcérables1. i

La gabelle. — Le nom de gabelle (de l'allemand gabe. don, tribut, contribution), qui servait anciennement à désigner

i. Lettres au rédacteur du censeur. Première lettre.

toutes sortes d'impôts sur le drap, le vin. etc.. s'appliqua exclusivement à l'impôt sur le sel, lorsque Philippe VI de Valois établit au profit du fisc (ordonnance du 20 mars 1343^ le monopole du sel dans tout le royaume '.

Six gabeliers furent chargés de créer des greniers à sel, où chacun serait tenu de s'approvisionner, d'en nommer et d'en révoquer à leur gré les gardiens et les débitants et de prononcer sans appel sur tous les procès et toutes les contestations concernant la vente du sel. Ce fut à cette occasion, suivant le président Hénault, que le roi d'Angleterre, Edouard III, appela ironiquement Philippe VI l'auteur de la loi salique.

La gabelle ne fut pas un impôt occasionnel nécessité par l'époque funeste que l'on traversait. Non seulement l'impôt ne disparut pas, mais la situation alla toujours s' aggravant. Cette taxe, qui devint si cruellement vexatoire par son inégale répartition comme par son mode de perception, fut établie à perpétuité par Charles V; il la rendit aussi odieuse que possible en contraignant chaque famille à acheter aux greniers royaux, tous les trois mois, une quantité de sel calculée, d'après ses besoins supposés, par les officiers de la gabelle 2.

On sait à combien de troubles, de révoltes, d'insurrections noyées dans le sang cet impôt donna lieu. La gabelle sous Henri II tomba dans les mains des traitants, et alors les abus furent sans limites. 1 Les impositions qu'on met sur le sel sont tant grandes que c'est horreur de le dire ; car encore que les misérables villageois fussent ruinez par les guerres recommencées tant de fois, néantmoins on contrainct et jusques à une vefve qui n'a aucun moyen d'avoir du pain pour ses pauvres

1. « Le roi mit sur le sel, dit le continuateur de Nangis, une exaction dite la gabelle, par laquelle nul ne pouvoit vendre sel au royaume de France, s'il ne l'achetoit du roi ou s'il ne le prenoit aux greniers du roi, dont le roi Philippe acquit la maie grâce et l'indignation du peuple, tant des grands comme des petits. »

2. m Un homme qui a tant do cochons doit prendre tant de sel pour les saler; et s'ils meurent, il doit prendre la même quantité de sel, sans quoi il est mis à l'amende, et on vend ses meubles. » (Voltaire, les Finances, '77S-)

enfans qui meurent de faim, à prendre du sel pour chacun quartier de l'année, ce qui vaut plus une fois ce qu'elle peut gaigner en toute une année. Et pour avoir payement de ce, il est advenu en divers endroits qu'on a vendu jusques à la poelle en laquelle on faisoit la bouillie aux pauvres innocens, et ayant emporté la paille sur laquelle couchoyent les misérables enfans, on vendoit encore le pain d'avoyne qu'ils avoyent, en tous moyens, pour leur nourriture d'un jour ou deux. Et néantmoins ces pauvres gens n'eussent sceu que faire du sel, car ils if avoyent à quoy l'employer1. »

Henri IV fut le seul de nos rois qui, frappé de l'iniquité de la gabelle, voulut faire du sel une marchandise au lieu d'un impôt; la mort l'empêcha de réaliser ce projet.

Il ne reste plus d'autre souvenir de la gabelle que le nom de gabelou, donné autrefois par le peuple aux gabeleurs, et resté de nos jours aux employés de la douane et de l'octroi.

Les corvées. — On a dit que les corvées s'appelaient ainsi parce qu'elles étaient dues par les serfs ou hommes de corps, par ceux qui travaillaient de leurs bras. Mais il existe une explication beaucoup plus scientifique sur laquelle sont d'accord Littré et Scheler. La tâche exigée par le seigneur s'appelait autrefois corvata ; ce mot venait du bas-latin corrogata, signifiant proprement appel, ordre, et formé de cum} et de rogare. prescrire \ corrogata opéra, le travail commandé.

En même temps que la taille et la gabelle prenaient au peuple son argent, les corvées lui prenaient son travail, son temps, et, lorsqu'il en avait, ses voitures et ses chevaux. Les corvées datent de l'époque des premiers affranchissements des serfs : elles étaient alors la condition de la cession d'une terre ou de la liberté des affranchis; elles représentaient le prix d'une vente ou d'un bail, et, partant, n'avaient rien d'excessif ni d'avilissant. En devenant un impôt féodal en nature, elles furent oppressives et vexatoires; les seigneurs, abusant de leur autorité,

i. Vie et faicts notables de Henry de Valois (1559)-

rendirent les malheureux cultivateurs corvéables à merci. Les corvées, comme la taille, étaient de deux sortes : les corvées réelles, dues par les propriétaires de biens-fonds; et les corvées personnelles , auxquelles étaient soumis les habitants d'un lieu, par le seul fait de leur résidence.

Les corvées donnèrent lieu à des abus si criants, le peuple fut tellement pressuré que les rois durent plusieurs fois intervenir. La première année de son règne, Louis XII fit une ordonnance contre l'extension des corvées. Charles IX, sous l'inspiration de L'Hospital, la renouvela en 1560 ; vinrent ensuite, dans le même but, les édits de Henri III (1579) et de Henri IV (1603). Toutes ces tentatives demeurèrent à peu près sans résultat; et lorsque Louis XIV, aux grands jours de Clermont (1665 , se vit obligé de limiter à douze jours par an le nombre des corvées seigneuriales, il y avait encore de nombreux paysans qui donnaient au château une journée de travail par semaine.

Ouvrez, c'est l'infortuné roi de France. — Dans

cette malheureuse journée de Crécy {26 août 1346), où moururent le duc de Lorraine, les comtes d'Alençon, de Flandre, de Savoie, de Blois, de Bar, d'Auxerre, de Saint-Pol, de Sancerre, le vicomte de Thouars, le sire de Saint-Venant, l'archevêque de Sens, l'évêque de Nîmes, et le vieux roi de Bohême, Jean de Luxembourg, un des plus vaillants chevaliers de la chrétienté, ce fut par miracle que le roi Philippe VI ne tomba pas sur ce champ de bataille, qu'il s'obstinait à ne point quitter. Il avait eu un cheval tué sous lui d'un coup de flèche ; et lorsqu'il fut parvenu à monter sur un autre, il s'enfonça, fou de colère et d'humiliation, dans les bataillons ennemis, où il reçut deux blessures, l'une à la gorge, l'autre à la cuisse. La nuit était venue, et le roi voulait combattre encore. Jean de 11 .11naut, qui était auprès de lui, fut obligé de lui faire violence. 11 saisit son cheval et lui dit en l'entraînant : Sire, retrayeivous. il est temps ; ne vous perde j mie si simplement. Si vous avej perdu à cette fois, vous recouvrere\ à une autre.

a La nuit pluvieuse et obscure, dit Chateaubriand, favorisa la retraite de Philippe. Ce prince, entré sur le champ de bataille avec cent vingt mille hommes, en sortoit avec cinq chevaliers : Jean de Hainaut, Charles de Montmorency, les sires de Beaujeu, d'Aubignyet de Montsault. Il arriva au château de Broyé ; les portes en étoient fermées. On appela le commandant; celui-ci vint sur les créneaux et dit : « Qui est-ce là? qui appelle à cette heure? » Le roi répondit : « Ouvrez, c'est la fortune de la France « ; parole plus belle que celle de César dans la tempête, confiance magnanime, honorable au sujet comme au monarque, et qui peint la grandeur de l'un et de l'autre dans cette monarchie de saint Louis 1. »

Cette parole, « plus belle que celle de César n , n'a pas été dite ; elle n'aurait pu l'être sans une amère ironie : on ne parle point de fortune le jour même d'un immense désastre. On parle d'infortune, au contraire, et c'est ce qui est arrivé : Ouvref, a dit le roi au châtelain, ouvre\, c'est l'infortuné roi de France.

Aucun mot n'était plus simple, plus naturel, plus en situation que celui-là. C'est ainsi qu'il est rapporté dans la chronique de Froissart 2. La méprise est venue d'une erreur de copie commise dans le temps où Ton imprima pour la première fois le texte du chroniqueur, sans tenir compte de l'absence des accents , des apostrophes et des points dans les manuscrits anciens. Mais on s'étonne qu'en face d'un semblable contresens, les historiens qui l'ont reproduit, car Chateaubriand n'est pas le seul, ne se soient pas sentis pressés de recourir aux sources. Ils ont trouvé préférable de découvrir, dans un mot dérisoire, quelque chose de magnanime.

i. Analyse raisonnée de l'histoire de France.

■2.. Le chroniqueur ajoute: « Le châtelain saillit tantôt avant, qui reconnut la parole du roi de France, et qui bien savoit que jà les leurs étoient déconfits, par aucuns fuyans qui étoient passés dessous le châtel. Si abaissa le pont et ouvrit la porte. Lors entra le roi dedans, et toute sa route. Si furent là jusques à mie nuit; et n'eut mie le roi conseil qu'il y demeurât ni s'enserrât là dedans. Si but un coup, et aussi firent ceux qui avec lui étoient, et puis s'en partirent, et issirent du châtel, et montèrent achevai, et prirent guides pour eux mener, qui connoissoient le pays. »

HISTORIQUES ET LITTERAIRES. i9

Le Dauphin". — Ticre que portaient anciennement les comtes de Viennois, et qui a passé, depuis le milieu du xive siècle, aux fils aînés des rois de France.

Guigues, surnommé le Vieux, est le premier seigneur de Viennois que l'on connaisse. Il eut pour successeurs Guigues II, son fils (1063), Guigues III, son petit-fils (1080), ec Guigues IV, son arrière-petit-fils, mort jeune, en 1142^ qui prit le titre de Dauphin. Il est désigné ainsi dans un acte passé, vers l'an 1140, entre lui et Hugues II, évêque de Grenoble. « La raison de cette dénomination, disent les auteurs de Y Art de vérifier les dates, est encore un problème aujourd'hui. Ce qu'on avance de plus probable, c'est qu'elle lui vient d'un dauphin qu'il prenait pour emblème dans les tournois où il se signala. On vantait, dit-on, le chevalier du Dauphin, et ce nom célèbre devint un titre de dignité pour ses descendants. 1

A partir de cette époque, tous les successeurs de Guigues IV, depuis Guigues V jusqu'à Humbert II (1333), prirent le titre de Dauphin^ et l'ensemble des pays qu'ils possédèrent fut appelé Dauphiné.

Humbert II, qui aimait le faste et dont les dépenses dépassaient de beaucoup les revenus, se trouva, au bout de quelques années, dans une situation financière déplorable. Pour se procurer de l'argent et pour sortir des difficultés sans nombre qu'il s'était créées, il se vit contraint de songer à vendre ses Etats. Sa première pensée avait été de faire cession du Dauphiné au roi de Sicile, moyennant des avances considérables ; mais ce projet échoua; ce fut alors vers la France que Humbert tourna ses vues. Des conférences s'ouvrirent à Avignon entre lui et Jean, duc de Normandie, fils aîné de Philippe de Valois, et l'on arrêta les articles d'un traité (23 avril 1343) aux termes duquel le nouveau dauphin et ses successeurs devraient conserver à perpétuité les libertés, privilèges et coutumes du pays, et porter le titre de Dauphin de Viennois.

Humbert II avait voulu d'abord rester maître de ses Etats jusqu'à sa mort; mais les événements le pressèrent à tel point qu'il dut, six ans plus tard, se résoudre à les céder. Le

4o PETITES IGNORANCES

30 mars 1349, un traité définitif intervint, par lequel le Dauphin se dépouillait irrévocablement en faveur de Charles, fils du duc de Normandie *, moyennant le payement de ses dettes et la remise de certaines sommes. Le 16 juillet suivant, les deux princes se réunirent à Lyon, dans une assemblée solennelle : Charles reçut des mains mêmes d'Humbert l'invesciture du Dauphiné par le sceptre, l'anneau, la bannière et l'épée ; puis, il jura d'observer fidèlement les franchises et les libertés de ses nouveaux sujets, et les barons et les seigneurs qui étaient présents prêtèrent hommage au nouveau Dauphin. Le prince Humbert, renonçant au monde, entra dans l'ordre des dominicains.

Le traité de cession du Dauphiné, puisqu'il était fait en faveur de Charles-Philippe de Valois, petit-fils du roi, ne stipulait pas que le Dauphiné appartiendrait successivement au fils aîné du roi de France. Cet usage ne s'établit que lorsque le nouveau Dauphin fut devenu roi à son tour (sous le nom de Charles V). L'héritier présomptif de la couronne n'a pas toujours eu la souveraineté réelle du Dauphiné; mais il a porté le titre. Le duc d'Angoulême, fils aîné de Charles X, est le dernier Dauphin (1824).

BOIS TON" SANG, BeaUMAN'OIR, LA SOIF TE PASSERA.

Pendant les guerres intestines qui désolèrent la France au xivc siècle, Charles de Châtillon, comte de Blois, et Jean de Montfort se disputèrent le duché de Bretagne. Ils avaient appelé à leur aide, l'un les Français, l'autre les Anglais. La lutte dura près de vingt ans, et, dans les époques de trêve, le pays était ravagé par des bandes de soldats vivant de brigandages.

Jean de Beaumanoir, gouverneur du château de Josselin,

1. Il avait été convenu, dans le principe, que le Dauphiné, après Humbert, passerait à Philippe, duc d'Orléans, fils puîné du roi; mais Jean, le fils aîné, dont l'intérêt s-; confondait en cette occasion avec celui de l'Etat, fit modifier sur ce point le premier traité, et la succession de Humbert fut transportée sur la tête de celui qui devint Charles V.

HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 4i

indigné du carnage et de la désolation que portaient en Bretagne les troupes anglaises qui occupaient Ploërmel, reprocha à leur commandant Bembro (que Froissart appelle Brandcbourch) de faire mauvaise guerre. L'Anglais répondit avec insolence, et l'entrevue se termina par un défi. Sous prétexte de « jouter de fer de glaives pour l'amour de leurs amies », on convint de se battre trente contre trente, entre Ploérmel et Josselin, au chêne de Ali-voie, dans la lande d'Helléan. De là ce fameux combat de trente Bretons contre trente Anglais *, qui jette un rayon de lumière au milieu des sombres jours du xiv1' siècle, et qui a inspiré à l'un de nos derniers trouvères un poème assez grossier de versification et de langage, mais où vibre encore l'accent héroïque des vieilles chansons de geste.

Tous les combattants furent exacts au rendez-vous, et une foule immense accourut pour assister à ce spectacle saisissant (27 mars 1351). Lorsque Bembro, au moment de combattre, fit observer à Beaumanoir qu'ils devraient avoir la permission de leurs souverains, celui-ci lui répondit qu'il était tard pour avoir un tel scrupule, et les Bretons, venus là pour se battre et non pour parlementer, s'écrièrent qu'ils ne s'en retourneraient pas sans savoir qui d'eux ou des Anglais avaient plus belle amie.

Le signal fut donné et les combattants s'élancèrent avec furie les uns contre les autres. « Ils se maintinrent, dit Froissart, comme si tous eussent été Rolands et Oliviers. Ils avoient courtes épées de Bordeaux roides et aiguës, et épieux et dagues, et les aucuns haches; et s'en donnoient merveilleusement grands horions, et les aucuns se prenoient au bras à la

1. Sous Louis XII, au commencement du xvic siècle, les Français et les Espagnols occupèrent de même les loisirs d'une trêve en combattant treize contre treize. Bavard et le seigneur d'Orosc étaient à la tête des Français, et Diego de Bisana commandait les Espagnols. On était convenu que les cavaliers mis à pied ne pourraient plus combattre. Aussi les Espagnols ne visèrentils qu'à tuer les chevaux, et ils y parvinrent à tel point qu'il ne resta plus à cheval, du côté des Français, que Bavard et d'Orose. Ces vaillants chevaliers résistèrent si bien, durant plus de cinq heures, à l'assaut des treize Espagnols demeurés en selle, que la nuit vint sans qu'aucun des partis eût l'avantage.

+a PETITES IGNORANCES

lutte et se frappoient sans eux épargner. Vous pouvez bien croire qu'ils firent encre eux mainte belle appertise d'armes, cens pour gens, corps à corps et mains à mains. On n'avoit point eu devant, passé avoic cent ans, ouï recorder la chose pareille. »

Au premier choc, les Anglais ont l'avantage; plusieurs Bretons sont tués ou blessés. Beaumanoir, voyant ses guerriers diminuer, fait des prodiges de valeur ; mais il est blessé, et, tourmenté par une soif ardente, il demande à boire. • — « Bois ton sang, Beaumanoir, et ta soif passera * , lui crie le chevalier Geoffroi de Boves 1. Accablé par le nombre, Beaumanoir va être fait prisonnier par Bembro qui lui crie de se rendre, lorsque Allain de Keraurais tue celui-ci d'un coup de lance. Cette mort ne trouble pas les Anglais qui se tiennent serrés et résistent comme un faisceau. La victoire cependant devait rester aux Bretons, grâce à un stratagème dont s'avisa Guillaume de Montauban. Il se retire à l'écart, monte à cheval et feint de fuir ; Beaumanoir l'accuse de lâcheté, et Montauban

La chaleur fu moult grande, chacun s'y tressua, De sueur et de sanc la terre rosoya.

A ce bon semmedy Beaumanoir sy jeûna.

Grand soif oust le baron, à boire demanda. Messire Guiffroy de Boves tanlost respondu a : « Bois ton sanc, Beaumanoir, la soif te passera ; Ce jour aron honneur, chacun sy gaignera Vaillante renoumée, jà blasmée ne sera. » Beaumanoir le vaillant adonc s'esvertua, Tel deul oust et tel yre que la soif lui passa.

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