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Collection MiJiaud et Poujoulat, t. Y

2o4 PETITES IGNORANCES

rentes à la situation de Louis XIV et de Marie Mancini. On se rappelle le soin que prit Marie d'inspirer au roi le goût des choses de l'esprit lorsque Titus s'écrie :

Je lui dois tout, Paulin. Récompense cruelle ! Tout ce que je lui dois va retomber sur elle. Pour prix de tant de gloire et de tant de vertus, Je lui dirai: « Partez et ne me voyez plus.»

Et le mot d'adieu de la jeune fille se retrouve tout entier dans la bouche de Bérénice lorsqu'elle dit à Titus, au VIe acte, se. v :

Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez !

puis au Ve, se. v :

Et cependant je pars, et vous me l'ordonnez.

La réponse de Marie Mancini avait déjà été mise en vers dans une petite pièce intitulée Preuves d'amour :

Je croy tous vos serjnents et tout ce que je voy ; Mais enfin je pars, Sire, et vous êtes le Roy.

Monseigneur, vous avez tort! — Benserade(i6i2-i6pi), le poète attitré des divertissements de la cour de Louis XIV, celui qui mit en rondeaux les Métamorphoses d'Ovide *, eut au xviie siècle la réputation d'un homme d'esprit; mais ses con-

i. C'est lui que vise Molière dans les Précieuses ridicules lorsqu'il fait dire àMascarille: « Je travaille à mettre l'histoire de France en madrigaux.»

Le grand Condé, qui goûtait Benserade, dit à Boileau : « Ses rondeaux sont clairs, parfaitement rimes, et disent bien ce qu'ils veulent dire. » — Boileau répondit en souriant : « J'ai vu autrefois une estampe représentant un soldat qui se laisse manger par les poules ; au bas étaient ces deux vers:

Le soldat qui craint le danger Aux poules se laisse manger.

« Cela est clair, cela est bien rimé, cela dit ce que cela veut dire; et cependant cela ne laisse pas que d'être le plus plat du monde. »

temporains eux-mêmes lui refusèrent le goût et le jugement, et l'on n'est à ces conditions qu'un homme d'esprit très incomplet. C'est à peine s'il faut donner le nom de talent au genre d'habileté qui lui permit de faire débiter pendant vingt ans de fades allégories et des louanges pompeuses à toute une cour, — roi, princes, princesses et grands seigneurs, déguisés en dieux ou en héros de la fable. — Cela est fade et insipide plus qu'autre chose.

Bien qu'on ait placé Benserade au nombre des lyriques du xvne siècle, ses œuvres sont depuis longtemps oubliées, et si l'on a gardé quelque souvenir de ce poète, c'est à ses boutades qu'il le doit. Il paraît qu'il fut malin de très bonne heure : on lui donne à peine huit ans lorsque l'évêque de Dardanie (M. Puget) lui demande s'il veut changer son nom d'Isaac contre un nom chrétien; le rusé gamin répond : « Oui, pourvu qu'on me donne du retour. » Ce début était une promesse, car il ne cessa jamais d'être sensible aux questions d'intérêt : il dit, en apprenant la mort d'une femme riche et ridicule qu'on avait enterrée la veille : « Quel dommage! Avant hier, c'eût été un bon parti. « Il y a dans le Menagiana beaucoup de mots de ce genre portés au compte de Benserade; il y a même des calembours : il discutait avec un ecclésiastique à qui l'on vint annoncer qu'il était nommé cardinal : « J'étais bien fou, dit-il, de disputer avec un homme qui avait la tête si près du bonnet. 1 C'est lui qui travestit le mot consacré : a II ne dit rien, mais il n'en pense pas moins », pour l'appliquer à un imbécile : « Il ne dit rien, mais il n'en pense pas davantage. 1

Parmi ses saillies plus ou moins spirituelles, le mot qu'il faut retenir, parce qu'il s'ajoute à ceux qui servent à peindre les instincts courtisanesques, c'est celui qu'il eut un jour l'occasion de dire à Mazarin. Le cardinal jouait au piquet, et une discussion s'était élevée sur un coup douteux. Benserade, arrivant, entendit crier Mazarin et vit que tout le monde se taisait autour de lui. Sans rien savoir de ce qui s'était passé, il dit en s'approchant : « Monseigneur, vous ave^ tort! — Qu'en sais-tu? répliqua le cardinal. — Le silence de ces messieurs me le

prouve : ils crieraient plus fort que vous si vous aviez raison1. »

Martyrologe de l'antimoine. — Gui-Patin (1602- 1672), que ses ennemis appelaient le médecin des trois S (la saignée, le son et le séné), ne jurait que par Hippocrate ou Galien, et repoussait systématiquement toutes les découvertes nouvelles. Entêté des anciens, il se serait consolé de quitter ce monde pourvu qu'il trouvât dans l'autre Aristoie, Platon, Cicéron et Virgile, sans oublier Pline, dont l'histoite naturelle était pour lui une grande mer dans laquelle il faisait boa nager.

Il était, au dire de Ménage, « le médecin le plus gaillard de son temps « ; il le prouva dans sa lutte ardente contre son confrère Renaudot, qu'il croyait flétrir en l'appelant gantier-. Sa réputation d'homme d'esprit le faisait rechercher dans le monde, où l'on prenait plaisir à l'entendre ; Bayle ne regarde même pas comme incroyable que « quelques grands lui aient offert un louis d'or sous son assiette toutes les fois qu'il voudrait aller chez eux » .

La verve causcique du docteur était intarissable; mais ses plaisanteries, si elles ne ma'nquaient jamais de sel, n'étaient pas toujours du meilleur goût. Il gagna, en plaidant lui-même, le procès que Renaudot lui avait intenté pour mettre fin à ses sarcasmes; fier de sa victoire, il poursuivit son adversaire de ses

1. Plus tard, Voltaire a prêté ce trait au comte de Gramont : « Jugez ce coup de piquet, lui aurait dit le roi (Louis XIV;. — Vous avez tort, sire. — Mais vous ne savez pas ce dont il s'agit. — Ah! sire, si vous aviez raison, tous ces messieurs ne vous l'auraient-ils pas dit.- »

2. Théophraste Renaudot (1584.-1653) avait étudié la chirurgie à Paris, mais il s'était fait recevoir docteur à Montpellier. Arrivé à Paris avec un grand besoin d'activité, il ne se borna pas à exercer la médecine; il établit une maison de prêt ou mont-de-piété, et un bureau d'adresses et de rencontres; puis enfin, pour faire connaître au public les nouvelles politiques aussi bien que les nouvelles industrielles et commerciales, il fonda une feuille hebdomadaire qu'il intitula Galette, à l'imitation des papiers-nouvelles de Venise, qui coûtaient un^ ga\etta. Le premier-numéro parut le 30 mai 1631. Après sa mort, la gazette fut continuée par ses deus fils. Isaac et Eusèbe, médecins comme lui. C'est de Renaudot que date l'origine du journal en France ; c'est à ce titre que son nom n'est pas tombé dans l'oubli.

quolibets jusqu'au dehors du palais : i Consolez-vous, monsieur Renaudot, vous avez gagné en perdant? — Comment cela? — Vous étiez entré camus, et vous sortez avec un pied de nez. >

La cause de ces querelles et de bien des invectives était Y antimoine, le remède nouveau, le remède chimique, la bète noire de Gui-Patin, pour qui la saignée était le remède suprême. Il avait dressé un registre où figuraient les noms de tous ceux qui, selon lui, avaient été tués par l'antimoine; ce registre avait pour titre : Martyrologe de l'antimoine. « Asclépiade, disait-il, pensoit que le devoir de l'excellent médecin étoit de guérir ses malades tuto celeriter et jucunde ; nos antimoniens nous envoient en l'autre monde tuto et celeriter. » Aussi trouve-t-on souvent dans ses lettres des passages comme celui-ci : 1 L'antimoine, duquel on ne parle plus guère ici qu'avec détestation, reçut hier un vilain coup de pied chez un conseiller de la cour, nommé M. de Villemontel, dont la fille mourut, âgée de quatorze ans, d'une double dose de ce remède, k Le livre de l'avenir fut toujours scellé pour Gui-Patin ; il resta si réfractaire aux idées nouvelles qu'il écrivait l'année même de sa mort janvier 1672) : « Descartes et les chimistes ignorants tâchent de tout gâter, tant en philosophie qu'en bonne médecine. »

Un peu puérilement fier de son sexe, Gui-Patin disait : « J'ai souvent loué Dieu de ne nfavoir fait ni femme, ni prêtre, ni Turc, ni juif. « Mais il se réjouissait avec raison d'être né de parents vertueux : « Je suis fils de bonnes gens, que je ne voudrois pas avoir changés contre de plus riches. J'ai céans leurs portraits sous les yeux; je me souviens tous les jours de leur vertu, et suis aise d'avoir vu l'innocence de leur vie, qui étoit admirable. » Félicitons-le aussi d'avoir dit, en parlant des alcools, qu'ils font vivre ceux qui les vendent et mourir ceux qui les achètent.

Frappe, mais va-t'en. — Chapelle (1626-16861, fils naturel d'un père François Lhuillier) qui ne le légitima qu'en 1642, porta toute sa vie le surnom qu'il tenait du lieu de sa

naissance, la Chapelle-Saint- Denis. Epicurien par les sens et par l'esprit, ami du plaisir, de l'indépendance et aussi de la bouteille, il reçut partout, grâce à son aimable caractère, le plus sympathique accueil. Mais il voulut vivre à sa guise et se soustraire à toutes les exigences sociales. Lorsque le duc de Brissac insista pour l'emmener pendant quelque temps dans ses terres, il finit par se décider à le suivre. Au bout de quatre jours de voyage on arriva à Angers, où Chapelle .alla dîner chez un chanoine de ses amis. Là, un vieux Plutarque lui tomba sous la main, il l'ouvrit et lut le passage : Qui suit les grands^ serf devient. Ce mot le rappela à lui-même ; il déclara au duc qu'il ne le suivrait pas plus loin. Vainement Brissac lui représenta qu'il était son ami, qu'il serait absolument le maître chez lui : Chapelle fut inébranlable; ce n'était pas sa faute, c'était Plutarque qui l'avait dit.

Où Chapelle prétendait surtout jouir de sa liberté et garder toutes ses aises, c'est à table. Or il dînait un jour chez un de ses amis lorsqu'un seigneur, survenant au milieu du repas, vint s'asseoir à côté de Chapelle, et l'obligea, pour lui faire place, à se serrer un peu. Ce seigneur, après avoir débité quelques nouvelles de la cour, vint à parler des poètes qui avaient la hardiesse de faire des satires et des chansons contre les personnes de qualité. « Si je les connaissais, dit-il, je leur donnerais des coups de canne. « Chapelle, gêné par les gestes, les importunités et les sots discours de cet intrus, se lève brusquement, tend le dos et lui dit : Frappe, mais va-t'en. Jamais le mot de Thémistocle ne fut plus comiquement parodié.

Ami de Molière, de Racine, de La Fontaine et de Boileau, Chapelle, à l'occasion, ne leur épargna pas les épigrammes. A Racine, qui lui demanda ce qu'il pensait de Bérénice, il répondit par ce distique :

Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la marie.

Et à Boileau qui l'interrogeait sur ses ouvrages : « Tu es un bœuf qui fait bien son sillon. «

J'appelle un chat un chat. — Cet hémistiche de Boileau (satire Ire) est devenu une locution de notre langue pour indiquer qu'on laisse là détours, ménagements et réticences, pour ne rien dissimuler et pour appeler les choses par leur nom.

Le reste du vers est historique; il concient un nom propre, et ce nom n'était pas imaginaire :

J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon.

Boileau avait mis en note, au nom de Rolet (édition de 171 3) : « Procureur très-décrié, qui a été dans la suite condamné à faire amende honorable et banni à perpétuité. « Brossette (1671-1743), le commentateur de Boileau, complète et rectifie ainsi les renseignements sur Rolet : « On Fappeloit communément au Palais Y âme damnée. M. le premier président de Lamoignon employoit le nom de Rolet pour signifier un fripon insigne : cest un Rolet. disoit-il ordinairement. Il avoit été souvent noté en justice; mais enfin ayant été convaincu d'avoir fait revivre une obligation de 500 livres, dont il avoit déjà reçu le payement, il fut condamné, par arrêt, au bannissement pour neuf ans, en 4 000 livres de réparation civile, en diverses amendes et aux dépens. Rolet fut ensuite déchargé de la peine du bannissement et obtint une place de garde au château de Vincennes. »

Il faut quitter tout cela! — Mazarin mourut dans la nuit du 8 au 9 mars i66r, après avoir gouverné la France pendant dix-huit ans, ainsi que son maître Richelieu. Il avait beaucoup souffert de la gravelle, et depuis longtemps ses douleurs de goutte lui rendaient la marche extrêmement pénible. Louis-Henri de Loménie, comte de Brienne (1635-1 698) , raconte, dans ses Mémoires, qu'un jour où Anne d'Autriche était venue le visiter pour savoir comment il se portait, le cardinal lui répondit : « Très mal, madame t, en découvrant ses jambes décharnées, livides, couvertes de taches blanches et violettes, et en ajoutant, non sans une certaine ostentation : « Voyez, madame, ces jambes qui ont perdu le repos en le donnant à l'Etat. 1 —

aïo PETITES IGNORANCES

D'après ce que rapportent Montglat et M",e de Motteville, lorsque la reine mère venait faire de longues séances auprès de son lit, « il la traitait comme une chambrière i, et quand on lui venait dire qu'elle montait pour venir chez lui, il refrognait les sourcils et disait en son jargon: « Ah! cette femme me fera mourir tant elle est importune; ne me laissera-t-elle jamais en repos )»

Le grand souci de Mazarin, lorsqu'il sentit sa fin prochaine, fut le sort futur de cette immense fortune évaluée alors par le surintendant Fouquet à cinquante millions, que d'autres portaient jusqu'à deux cents millions, et dont la source était loin d'être légitime. Il fit des legs considérables à ses nièces et à ses neveux, à divers établissements de charité, à l'hôtel de ville, aux Théatins pour la construction d'une église, et fonda le Collège des Quatre-Nations (voy. ce mot). Ses diamants et ses objets d'art les plus précieux furent distribués entre le roi, les deux reines, le frère du roi et quelques personnages illustres.

Se séparer de tant de biens amassés avec amour, cela ne se fit pas sans déchirement. Mazarin aima l'or toute sa vie; jusqu'à ses derniers jours, il se livra à sa vieille passion pour le jeu 1, et l'on a raconté qu'il pesait dans sa main les pièces d'or déjà gagnées pour ne remettre au jeu que les plus légères. Il ne se résigna pas non plus sans d'amers regrets à quitter les beaux tableaux, les objets précieux qui avaient contribué au luxe et au faste d'une existence quasi royale, et qui lui avaient coûté si cher.

a Un jour, dit le comte de Brienne -, je me promenois dans les appartements neufs de son palais (c'est la grande galerie qui longe la rue de Richelieu et qui conduisait à sa bibliothèque); j'étois dans la petite galerie où l'on

i. « Qui que ce soit n'entroit chez lui que les joueurs, dit Montglat, car il étoit grand brelandier. »

a. Mémoires contenant les événements les plus remarquables du règne de Louis XIII et de ceux du règne de Louis XIV jusqu'à la mort du cardinal Ma\arin.

voyoit une tapisserie coût en laine qui représentait Scipion, exécutée sur les dessins de Jules Romain; le cardinal n'en avoit pas de plus belle. Je l'entendis venir, au bruit que faisoient ses pantoufles, qu'il traînoit comme un homme fort languissant et qui sort d'une grande maladie. Je me cachai derrière la tapisserie, et je l'entendis qui disoit : U faut quitter tout cela*] Il s'arrêcoit à chaque pas, car il étoit fort faible, et se tenoit tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; et jetant les yeux sur l'objet qui lui frappoit la vue, il disoit du profond du cœur : // faut quitter tout cela! Et se tournant, il ajoutoit : Et encore cela! Que j'ai eu de peine à acquérir ces choses ! puis-je les abandonner sans regret?... Je ne les verrai plus où je vais! J'entendis ces paroles très distinctement; elles me touchèrent peutêtre plus qu'il n'en étoit touché lui-même. Je fis un grand soupir que je ne pus retenir, et il m'entendit : ■ Qui est là, dit-il, « qui est là? — C'est moi, monseigneur, qui attendois le « moment de parler à Votre Eminence d'une lettre fort impor- « tante que je viens de recevoir. — Approchez, approchez, me dit-il d'un ton fort dolenc. « Il étoit nu dans sa robe de chambre de camelot, fourrée de petit-gris, et avoit son bonnet de nuit sur la tête. Il me dit : a Donnez-moi la main; je suis « bien foible ; je n'en puis plus. — Votre Eminence feroit « bien de s'asseoir, » Et je voulus lui porcer une chaise. « Non, dit-il, non ; je suis bien aise de me promener, et j'ai à « faire dans ma bibliothèque. » Je lui présentai le bras, et il s'appuya dessus. Il ne voulut point que je lui parlasse d'affaires : « Je ne suis plus, me dit-il, en état de les entendre; » parlez-en au roi, et faites ce qu'il vous dira : j'ai bien autres

1. Ce regret si amer et si sincère rappelle celui du seigneur de Vaubecourt, gouverneur de Châlons, dont parle Tallemant des Réaux, dans ses Historiettes : « Il aimoit si fort l'argent, qu'un peu avant de mourir, il se tit apporter tout son or sur son lict, et disoit en passant les mains dedans : « Hélas! faut-il que je vous quitte! » Ce Vaubecourt est celui que sa femme, croyant faire quelque chose pour son salut, revêtit, pendant qu'il était évanoui, de l'habit de Saint-François. Quand il revint à lui et se vit dans cet accoutrement, il s'écria; « Voulez-vous que j'aille en paradis en masque? » Et cela dit, il expira (1642).

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« choses maintenant dans la tête. « Et revenant à sa pensée : « Voyez-vous, mon ami, ce beau tableau du Corrège, et en- « core cette Vénus du Titien, et cet incomparable déluge « d'Annibal Carrache, car je sais que vous aimez les tableaux « et que vous vous y connoissez très bien. Ah! mon pauvre ami, « il faut quitter tout cela! Adieu, chers tableaux que j'ai tant « aimés, et qui m ont tant coûté! »

Mazarin porta jusque dans ses derniers moments sa longue habitude de dissimuler, et resta, devant les spectateurs de son agonie, à la hauteur de son rôle. Ses courtisans lui ayant dit qu'une grande comète venait de paraître, et que ce prodige se manifestait pour lui, il leur répondit avec un sourire ironique que cette comète lui faisait trop d'honneur. Peu de jours avant sa mort, il se fit raser, ajuster et farder, pour faire dans son jardin une promenade en litière, et pour enterrer, comme il le disait lui-même, la synagogue avec honneur. Ce moribond frais, rajeuni, les moustaches en croc, apparut comme une vision : le comte de Nogent l'accabla de sarcasmes, et les impitoyables de la cour murmurèrent : Fourbe il a vécu, fourbe il a voulu mourir.

Cependant, lorsque la'mort se présenta, Mazarin, oublianc sa grandeur, ses richesses et les vanités de ce monde, l'envisagea avec fermeté. Il murmura contre les médecins qui, pensait-il n'avaient pas connu sa maladie ; mais il demanda pardon d'avoir murmuré.

M. Joly, son confesseur, lui ayant demandé s'il ne voulait pas faire quelque satisfaction publique pour tous les mauvais exemples et scandales qu'il pouvait avoir donnés dans sa vie, il prit un cierge bénit à la main, et, tête nue, par forme d'amende honorable et de réparation publique, il demanda à Dieu pardon de tous ses péchés, et pria ceux qu'il pouvait avoir offensés de le lui pardonner.

Son agonie fut longue et cruelle : lorsque M. Joly lui dit,, au plus fore de la douleur, que la nature payait son tribut, il répondit: « Je souffre beaucoup, mais je sens que la grâce est encore plus forte que le mal. » Quelques heures avant de

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mourir, il se tâta lui-même le pouls ec dit à Bernoin, son domestique : « Je souffrirai encore beaucoup, i II pria Dieu presque jusqu'au dernier moment, et il expira en disant: « Ah ! sainte Vierge, ayez pitié de moi et recevez mon âme 1. »

Mazarin avait pris pour devise : Le temps et moi Rusant et temporisant, il y resta toujours fidèle.

Le dernier jour de Mazarin (9 mars 1661) fut le premier du règne de Louis XIV. On lui entendit murmurer : « Je ne sais pas ce que j'aurais fait s'il avait vécu plus longtemps. 1 Le roi était impatient d'être le maître. 1 Le lendemain de la mort du cardinal, raconte l'abbé de Choisy, l'archevêque de Rouen vint trouver le roi et lui dit : « Sire, j'ai l'honneur de présider à l'assemblée du clergé de votre royaume : Votre Majesté m'avoit ordonné de m'adresser à M. le cardinal pour toutes les affaires; le voilà mort; à qui Votre Majesté veutelle que je m'adresse à l'avenir? — A moi. monsieur l'archevêque. »

Le même jour, le roi inaugurait son règne en signifiant à ses ministres, réunis au Louvre, qu'il avait pris la ferme résolution de gouverner lui-même : « Je vous ai fait assembler pour vous dire que jusqu'à présent j'ai bien voulu laisser gouverner mes affaires par feu M. le cardinal : je serai à l'avenir mon premier ministre. Vous m'aiderez de vos conseils quand je vous les demanderai. Je vous prie et vous ordonne, monsieur le chancelier, de ne rien sceller en commandement que par mes ordres; et vous, mes secrétaires d'Etat, et vous, monsieur le surintendant des finances, je vous ordonne de ne rien signer sans mon commandement. »

La mort du cardinal Mazarin, si agréable au roi, ne fut pas non plus un deuil pour la France : « Jamais nouvelle, dit

1. « Il fit paroître des sentimens de pié te et demanda miséricorde, dit M""* de Motteville dans ses Mémoires ; mais tous ceux qui disent: Seigneur, Seigneur, n'entreront point au royaume des deux... Ce sont deux choses difficiles à pouvoir accommoder ensemble, que l'humilité chrétienne avec l'amour des biens de la terre, et de cette grandeur qui lai faisoit disposer de tout un royaume comme bon lui sembloit. »

Montglat, ne fut reçue avec tant de joie par tout le royaume, car personne n'avoit jamais été haï si universellement que lui. » Selon Mme de Motteville, « il étoit impossible que, depuis le roi jusqu'au moindre de ses sujets, hormis peu de personnes qui lui avoient de grandes obligations, on ne fût pas bien aise d'en être délivré ». Et la duchesse de Mazarin, sa propre nièce, dit dans ses Mémoires : » A la première nouvelle de sa mort, mon frère et ma sœur (Marie Mancini), pour tout regret, se dirent l'un à l'autre : « Dieu merci, il est crevé. »

Cette nouvelle si joyeusement accueillie fut l'occasion d'un regain de Maiarinades.

Enfin le cardinal a terminé son sort.

François, que dirons-nous de ce grand personnage?

Il a fait la paix, il est mort :

Il ne pouvoit pour nous rien faire davantage.

Plusieurs de ces petites satires roulaient sur les exactions de Mazarin :

Jules, le cardinal, gît dessous ce tombeau, Passant, serre ta bourse et tiens bien ton manteau.

Son corps ayant été exposé au peuple pendant deux jours, la foule fut nombreuse pour le voir, et l'un des spectateurs écrivit :

Je n'ai jamais pu voir Jules sain ni malade:

J'ai reçu mainte rebuffade

Dans la salle et sur le degré ; Mais enfin je l'ai vu dans son lit de parade,

Et je l'ai vu fort à mon gré.

On lui fit cette épitaphe :

Ci-gît l'ennemi de la Fronde, Celui qui fourba tout le monde; Il fourba jusquesau tombeau; Il fourba même le bourreau, Evitant une mort infâme.

Il fourba le diable en ce point Qu'il pensoit emporter son âme; Mais l'affronteur n'en avoit point

HISTORIQUES ET LITTERAIRES. 21s

Dans une autre épitaphe, on associa son souvenir à celui de Richelieu :

Ci-gît l'Eminence deuxième :

Dieu nous garde de la troisième !

Mme de Motteville rapporte que, quand il fut ouvert, on lui trouva une petite pierre dans le cœur 5 et elle ajoute : « Ce que quelques gens dirent convenir fort à la dureté qui lui étoit naturelle. »

Le roi, pour protéger la mémoire du cardinal, fit défense aux libraires de rien imprimer , et aux courtisans de rien dire contre Mazarin. Gui-Patin, à ce propos, écrivit dans une de ses lettres à Falconnet ( 1 66 1 ) : « Il n'en faut donc point parler, ni en mal, de peur de déplaire au roi, ni en bien, de peur de mentir. »

Le pauvre homme! — Molière disait : Je prends mon bien où Je le trouve } et il faisait ainsi qu'il le disait. C'était son droit d'écrivain, c'était aussi son devoir d'observateur. Tous ceux qui, comme lui, comme Shakespeare, Rabelais, Corneille, La Fontaine ou La Bruyère, ont étudié le cœur humain pour peindre les mœurs et les caractères de leur temps, n'ont pas fait autre chose.

Notre grand comique doit à Térence les sujets de Y Ecole des Maris et des Fourberies de Scapin, à Plaute ceux de l'Amphitryon et de Y Avare, à Rabelais celui du Mariage forcé; mais ce n'est pas de ces sortes d'emprunts qu'il est question lorsqu'on parle de ce que Molière appelait « son bien ». Il s'agit des scènes, des situations, qu'il prenait çà et là, un peu partout, pour les introduire dans ses comédies et faire de ces divers morceaux un tout aussi habile qu'harmonieux. Dans le Médecin malgré lui, par exemple, les scènes les plus bouffonnes sont tirées d'un fabliau du xiir siècle, et les mots : ne pas manger tout son bien parce qu'on en boit une partie, viennent de la Comédie des Proverbes (1616) d'Adrien de Montluc. Dans Tartujje, la scène où l'imposteur, accusé par Damis, se

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justifie aux yeux d'Orgon en s'accusant lui-même avec une profonde humilité, a sa source dans les Hypocrites, ai Scarron. Dans les Fourberies de Scapin, quelques scènes sont empruntées soit à la Scuir; de Rotrou, soit au Pédant joué} de Cyrano de Bergerac, soit à Pantalon père de famille, de la comédie italienne, et le sac dans lequel Scapin enferme Géronte vient d'une farce de Tabarin, la Francisquine. Ces idées ou ces bouffonneries, que Molière transformait en y touchant, étaient des filles qu'il tirait de la mauvaise compagnie pour les faire entrer dans la bonne; elles ne devenaient originales ou ingénieuses qu'après avoir passé par ses mains : c'est lui qui leur donnait la vie *.

Le Pédant joué, de Cyrano, a été imprimé en 1654, et les Fourberies de Scapin n'onf été publiées qu'en 1 67 1 - : on est donc très autorisé à croire que Molière a pris à Cyrano la scène où se répète avec un effet toujours croissant la fameuse exclamation : Que diable allait-il faire dans cette galère? Cependant, pour restituer à Molière l'honneur de l'invention, on a dit que, longtemps auparavant, l'idée de cette scène avait été suggérée par Molière à Cyrano, alors que les deux jeunes gens assistaient ensemble aux leçons de philosophie de Gassendi, et que déjà ils s'occupaient en collaboration d'ébaucher des comédies. Ainsi s'expliquerait le mot reprendre dans la réponse que fit Molière lorsqu'on lui reprocha de s'être approprié deux scènes de son ancien condisciple : « Ces scènes étoient assez bonnes; je m'en suis emparé. On reprend son bien où on le trouve. »

A Desmarets de Saint-Sorlin, assez pauvre poète dont il ne

1. Les ennemis de Molière, en le critiquant sur ses emprunts, ne faisaient rien de plus que lui rendre justice. « Pour réussir, il faut prendre la manière de Molière, lire tous les livres satiriques, prendre dans l'espagnol, prendre dans l'italien, et lire tous les vieux bouquins; il faut avouer que c'est un galant homme, et qu'il est louable de savoir se servir de tout ce qu'il lit de bon. » (Zèlinde, comédie, acte Ier, scène vu.)

2 « Les Fourberies de Scapin. comédie par J.-B. -P. Molière. Et se vend pour l'aulheur à Paris, chez Pierre Le Monnier, au Palais, vis-à-vis la porte de l'église de la Sainte-Chapelle, à l'image S. Louis et au Feu divin. 1671. »

reste guère que le quatrain sur la Violette 1, dans la Guirlande de Julie. Molière a emprunté le caractère de Bélise, des Femmes savantes, et un fragment de dialogue qu'il a imité vers par vers en substituant un échange de flatteries à un duo de vanités, ce qui est infiniment plus habile :

FILIDAN.

Beauté, si tu pouvais savoir tous mes travaux!

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