Nom substitué à Gilles
téressé, mais il fait aussy terriblement le libéral, et encore plus l'homme d'importance. Il a quelque fierté, mais il a bien (donné) dans la badinerie, et jamais personne n'a plus fait clacquer son fouet. »
Ménage enseigna à M"" de Sévigné le latin et l'espagnol, et devint amoureux de son élève. Il dut se contenter de n'être que son ami et son confident, car elle le regardait comme fort peu dangereux. Lorsqu'il lui dit : « Je suis votre confesseur et j'ai été votre martyr », elle lui répondit : « Et moi votre vierge ». Il raconte lui-même d'assez bonne grâce qu'un jour M"1L de Sévigné ayant retiré une de ses mains qu'il tenait entre les siennes, M. Peletier , qui se trouvait là, lui dit: « Voilà le plus bel ouvrage qui soit jamais sorti de vos mains. »
Il avait fait de nombreux emprunts aux anciens, et les ennemis qu'il s'était attirés par son humeur satirique, son goût pour la « mordacité1 » et son intempérance de langue, se moquaient de ses plagiats autant que de sa suffisance. Molière, qui l'a mis, dans les Femmes savantes . sous le masque de Vadius, lui fait dire par Trissotin :
Va, va restituer tous les honteux larcins
Que réclament sur toi les Grecs et les Romains.
M11, de Mourion lui ayant reproché son penchant à médire : « Savez-vous, lui dit-il, ce que c'est que la médisance:1 — Pour la médisance, je ne le saurais bien dire ; mais, pour le médisant, c'est M. Ménage. »
La mort n'imposa pas silence aux ennemis du médisant.
1. Ses épigrammes n'étaient pas toutes mordantes: on cite comme simplement piquante celle qu'il lit à propos de sou imprimeur Journcl, qui, en bon Parisien, ne voulait pas imprimer, dans les Origines françaises, le passage relatif a la badauderie :
De peur d'offenser sa patrie, Journel, mon imprimeur, digne enfant de Paris, Ne veut riun imprimer sur la badauderiu:
Journel est bien de son pays.
Sous prétexte de les rappeler à la modération, La Monnoye fit cette épigramme :
Laissons en paix monsieur Ménage, C'étoit un trop bon personnage Pour n'estre pas de ses amis.
Souffrez qu'à son tour il repose, Lui dont les vers et dont la prose Nous ont si souvent endormis.
Le roi est le maître, il peut attendre taxt qu'il lui plaira. — On a raconté que Louis XIV dit un jour : J'ai failli attendre! mais on n'a rien précisé sur les circonstances dans lesquelles il prononça ces graves paroles ; il est même probable qu'il ne les a pas dites, car il a plus d'une fois attendu, et sans trop d'impatience. Ces paroles n'ont dû être mises dans sa bouche que pour caractériser, par une niaiserie^ le despotisme du plus hautain des monarques.
D'après ce que rapportent les biographes de Lulli (1633-1687), il paraît que s'il n'est pas prouvé que le roi soleil ait failli attendre, il est vrai qu'un certain jour, dans sa jeunesse, il attendit réellement. Louis XIV avait coutume, comme on sait, de figurer dans les ballets organisés à la cour par Benserade et Lulli. Or, une fois, dans son empressement juvénile, il arriva sur le lieu du divertissement avant que les préparatifs fussent terminés. Des valets de pied ayant été vainement envoyés coup sur coup à Lulli pour qu'il eût à se hâter, le jeune roi s'impatienta et fit dire que si l'on ne commençait, il ne pouvait plus attendre. Lulli, soucieux avant tout de faire bien ce qu'il avait à faire, répondit sans se déconcerter : Le roi est le maître, il peut attendre tant qu'il lui plaira 1.
Lulli s'est signalé par la hardiesse de ses réponses, et cela n'a pas nui à sa fortune. Lorsqu'il brigua le brevet de secrétaire du roi, Louvois crut l'humilier en lui disant qu'il n'avait
1. Le motif personnel que chacun devrait avoir d'être exact a été donné par Boileau : On pense volontiers aux défauts de celui qu'on attend.
d'autre recommandation que d'avoir fait rire. Lulli riposta : « Vous en feriez bien autant, si vous le pouviez l. > Il fut plus respectueux avec Dieu qu'avec le roi et son ministre : ayant entendu chanter à une messe un air qu'il avait composé pour l'opéra, il dit : 1 Seigneur, je vous demande pardon, je ne l'avais pas fait pour vous. »
Abîme de Pascal. — On a désigné sous ce nom le gouffre imaginaire que Pascal (1623-1662) croyait toujours voir s'ouvrir sous ses pieds chancelants. Cette vision aurait eu pour cause un accident qui produisit sur l'imagination de Fauteur des Provinciales une très vive impression, et qui se trouve raconté ainsi dans un manuscrit des Pères de l'oratoire de Clermont : t M. Arnoul (de Saint- Victor), curé de Chambourcy, dit qu'il a appris de M. le prieur de Barillon, ami de Mme Périer (l'une des deux sœurs de Pascal), que M. Pascal, quelques années avant sa mort, étant allé, selon sa coutume, un jour de fête, à la promenade du pont de ISeuilly avec quelques amis, dans un carrosse à quatre ou six chevaux, les deux chevaux de volée prirent le frein aux dents à l'endroit du pont où il n'y avait point de garde-fou; et s'étant précipités dans l'eau, les lesses qui les attachaient au train de derrière rompirent, en sorte que le carrosse demeura sur le bord du précipice. Ce qui fit prendre la résolution à M. Pascal de rompre ses promenades et de vivre dans une entière solitude. »
Depuis lors, a dit ensuite l'abbé Boileau, i ce grand esprit croyait toujours voir un abyme à son côté gauche, et y faisait mettre une chaise pour se rassurer; je sais l'histoire d'original. Ses amis, son confesseur, son directeur avaient beau lui dire qu'il n'y avait rien à craindre, que ce n'étaient que des alarmes d'une imagination épuisée par une étude abstraite et métaphysique, il convenait de tout cela avec eux, et un quart
1. Louvois ne garda rancune à Lulli ni de sa réplique ni de son titre de secrétaire ; il lui dit même, en le rencontrant quelques jours après à Versailles : « Bonjour, mon confrère. » On appela cela un bon mot de M. de Louvois.
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d'heure après il se creusait de nouveau le précipice qui l'effrayait. »
Les philosophes du xvnr siècle prirent à la lettre le récit de l'abbé Boileau; ils en conclurent qu'à partir de ce moment Pascal devint faible d'esprit, et eut une petite folie. De nos jours, quelques-uns ont incliné dans ce sens, pensant que le gouffre sur les bords duquel Pascal s'était arrêté, comme par miracle, avait été pour lui l'image de l'éternité, et que depuis il avait toujours eu la vision de cet abîme, prêt à l'engloutir. D'autres, tel que Sainte-Beuve, se sont étonnés que Pascal n'ait jamais parlé de cette vision à personne, que l'abbé Boileau ait été seul à en faire mention, et ils ont estimé, par suite, que X abîme de Pascal devait êcre une légende *.
Ce qui peut laisser place cependant à la supposition que Pascal, dans les dernières années de sa vie, et depuis l'accident de Neuilly, fut obsédé par une idée fixe, c'est le petit écrit en double exemplaire, l'un sur parchemin, l'autre sur papier, qu'on trouva après sa mort dans la doublure de son pourpoint, et qu'il cousait et recousait chaque fois qu'il changeait d'habit.
Dans un travail intitulé Pascal physicien et philosophe (1885), RI. Nourrisson, repoussant toute idée de folie chez Pascal, s'efforce de démontrer que le papier cousu dans ses vêtements était, non pas une amulette, mais un écrit où l'ardente foi de Pascal s'était résumée en traits enflammés pour se nourrir et se fortifier elle-même. Vingt-cinq ans auparavant, Emile Saisset, à la Sorbonne, avait soutenu la même opinion, disant en terminant : <i Qu'en dites-vous? Etes-vous disposés à rire de l'amulette? Pour moi, je suis profondément touché. Je trouve ce fragment d'une profondeur admirable. Il me fait aller au fond de l'âme de Pascal. Je ne puis le comparer qu'au récit de la conversion de saint Augustin. »
1. Une autre légende, ou plutôt une fable à laquelle Michelet a donné cours, d'après Mn,e de Genlis, c'est que le duc d'Orléans ayant eu besoin d'un squelette pour ses opérations d'alchimie, on alla déterrer Pascal. Cette profanation n'a jamais eu lieu que dans l'imagination de Mme de Genlis.
L'état, c'est moi. — Ces mots, qu'on a mis dans la bouche de Louis XIV, résument d'une manière aussi brève qu'expressive le discours qu'il prononça le 13 avril 1655, jour où il se rendit au parlement pour défendre à l'assemblée de délibérer sur les dix-sept édits bursaux 1, vérifiés et enregistrés sous ses yeux quelques jours auparavant.
Louis XIV chassait à Vincennes lorsqu'il apprit que le Parlement blâmait les nouveaux impots établis pour faire face aux dépenses de la campagne de 1655. Mazarin lui représenta le danger de cette situation, et le roi, pour y mettre un terme, « prit la peine, écrit Gui-Patin, d'aller au Palais, bien accompagné, où, de sa bouche et sans autre cérémonie, il leur a défendu de s'assembler davantage contre les édits ». Le roi n'avait pas, comme on l'a tant répété, un fouet à la main -; mais il était en costume de chasse, « en justaucorps rouge et chapeau gris », dit Montglat, « en grosses bottes », dit Mm* de Motteville, et son langage n'étonna pas moins que son costume 3. Voici la scène, telle qu'elle est racontée dans le Journal d:un bourgeois de Paris : « En entrant, » Sa Majesté ne fit paroître que trop clairement sur son visage l'aigreur qu'elle avoit dans le cœur. Chacun sçait, dit-elle d'un ton moins doux et moins gracieux qu'à l'ordinaire, combien vos assemblées
1. Edits qui avaient pour objet de faire entrer de l'argent dans les caisses de l'Etat, soit par la création d'offices, soit par de nouveaux impôts. Un des édits de Louis XIV, relatif au timbre exigé pour les actes notariés, devait surtout, paraît-il, soulever des difficultés. « 11 y en a un, dit Gui-Pat;n, poulie papier des notaires, afin qu'ils soient obligés d'en faire leurs actes publics. Ce qui ne se peut exécuter sans bien du désordre et qui fera beaucoup de bruit. »
2. Ce fouet, dont on ne trouve aucune trace dans les relations contemporaines, est sorti du cerveau de Voltaire, qui l'a jugé nécessaire sans doute pour donner plus de couleur a la fameuse scène du Parlement.
3. Ce n'était pas la première fois que Louis XIV se mettait à son aise avec le Parlement : le 7 septembre 164.5, âgé de sept ans, il y vint en jaquette tenir un lit de justice pour l'enregistrement de dix édits fiscaux. « Il y prit place fort résolument, rapporte Olivier Lefèvre d'Ormesson dans son Journal, et dit: « Messieurs, je suis venu en mon parlement pour mes atiaires. Mon chancelier vous dira mon intention. » Après, M. le chancelier monta au roy, se mit à genoux devant luy du costé de la rcyne, et sembla prendre de luy l'ordre de ce qu'il avoit à dire. »
2oa PETITES IGNORANCES
ont excité de troubles dans mon Etat, et combien de dangereux effets elles y ont produits. J'ai appris que vous prétendiez encore les continuer sous prétexte de délibérer sur les édits qui naguère ont été lus et publiés en ma présence. Je suis venu ici tout exprès pour en défendre (en montrant du doigt messieurs des enquêtes) la continuation, ainsi que je fais absolument à vous, monsieur le premier président (en le montrant aussi du doigt), de les souffrir ni de les accorder, quelque instance qu'en puissent faire les enquêtes. Après quoi, Sa Majesté s'étant levée promptement sans qu'aucun de la compagnie eût dit une seule parole, elle s'en retourna au Louvre et de là au bois de Vincennes, d'où elle étoit partie le matin, et où M. le cardinal l'attendoit. » Cette façon cavalière de se présenter, de parler et de se retirer « sans ouïr aucune harangue », était sinçulièrement inusitée. Aussi, « toute la compagnie, ajoute le Bourgeois de Paris, en étoit restée dans une consternation incroyable » . Louis XIV n'a pas dit : L'Etat . c'est moi . même quand Pomponne de Bellièvre, président du Parlement, vint lui parler des intérêts de l'Etat, puisque ces paroles ne se trouvent dans aucun des mémoires contemporains; mais il a dit mon Etat, d'une manière significative', dans de graves circonstances, et les paroles légendaires 1 peuvent très bien servir de titre à la scène bottée du Parlement : elles sont ingénieusement inventées pour donner l'idée du despotisme absolu auquel Mazarin faisait préluder ce jeune monarque de dix-sept ans.
Pour Colik, c'est un bok garçon qui ne dira jamais de
i. Elles ont été redites par Napoléon, examinant sa situation en 181} : « A compter du jour où, adoptant l'unité, la concentration du pouvoir, qui seule pouvait nous sauver; à compter de l'instant où, coordonnant nos doctrines, nos ressources, nos forces, qui nous créaient une nation immense, les destinées de la France ont reposé uniquement sur le caractère, les mesures et la conscience de celui qu'elle avait revêtu de cette dictature accidentelle; à compter de ce jour, la chose publique, l'État, ce fat moi! Ce mot, que j'avais prononcé pour ceux qui pouvaient me comprendre, a été fortement censuré par les esprits bornés et les gens de mauvaise foi. L'ennemi l'avait bien senti; aussi s'était-il étudié tout d'abord à n'abattre que moi. » (Mémorial de Sainte- Hélène.)
mal de personne. — Boileau le père ne fut pas prophète le jour où il die, en parlant des trois fils qu'il avait eus de sa seconde femme, Anne de Nielle : « Gilot est un glorieux, Jaco un débauché ; pour Colin, c'est un bon garçon qui ne dira Jamais de mal de personne. »
Ce Colin, c'est Nicolas, c'est notre Boileau-Despréaux; les deux autres sont ses frères aînés, Gilles et Jacques. Or Jacques, le débauché, fut chanoine; Gilles, le glorieux, fut membre de l'Académie française vingt-cinq ans avant Nicolas, et Colin est devenu poète satirique.
Le grand justicier littéraire n'ayant pas répondu à la prédiction paternelle, — Cotin, Quinault, Chapelain et tant d'autres en surent quelque chose, — on lui représenta que ses satires lui feraient des ennemis ; il répondit : 0 Je serai honnête homme et je ne les craindrai pas. > Du reste, Boileau fut un ami dévoué, un cœur généreux, et par là il est resté le bon garçon pressenti par son père. Comme le disait Mme de Sévigné, il n'était cruel qu'en vers.
Il y eut une autre circonstance où la situation pour Boileau fut prise à rebours. Parvenu à l'apogée de sa gloire, il fut nommé historiographe du roi. « Quand je faisais, dit-il à ce propos, le métier de satirique, que j'entendais assez bien, on me menaçait de coups de bâton; à présent, on me donne une pension pour faire le métier d'historien que je n'entends pas. »
VOUS PLEUREZ, ET VOUS ETES LE MAITRE. — Louis XIV
avait été élevé avec les nièces de Mazarin, les filles de ses deux sœurs, M"" Martinozzi et Mme Mancini. Une de ces jeunes filles eut l'art de captiver l'esprit et le cœur du roi; ce fut Marie Mancini1. Elle éveilla ses idées, lui donna le goût des lettres, excita son imagination par les romans, et le décida à apprendre l'italien, pour qu'il pût lire avec elle Pé-
1. Celle que sa mûre, en mourant, avait prie le cardinal de mettre en religion, parce qu'elle avait toujours paru d'un mauvais naturel, et que feu son mari, qui avait été un grand astrologue, avait prédit qu'elle serait cau^e de beaucoup de maux.
trarque et les autres poètes. Ayant peu de charmes physiques, elle s'efforça de lui plaire par l'attrait de sa conversation, par la vivacité de son esprit, et le roi devint tellement épris qu'il proposa à Mazarin de l'épouser.
Anne d'Autriche, très alarmée, et Mazarin lui-même, bien qu'il ait pu être ébloui un instant à la pensée d'une telle grandeur 1, s'opposèrent énergiquement à ce mariage. Le cardinal fît valoir la raison d'Etat, la nécessité de continuer les négociations relatives au projet de mariage avec l'infante d'Espagne, et bien qu'il dût lui en coûter, le roi céda. « Il fallut enfin, dit Mme de Motteville, que le roi consentît à une séparation si rude, et qu'il vît partir M11, Mancini pour aller à Brouage, qui fut le lieu choisi pour son exil. Ce ne fut pas sans répandre des larmes aussi bien qu'elle ; mais il ne se laissa pas aller aux paroles qu'elle ne put s'empêcher de lui dire, à ce qu'on prétend : Vous pleurej et vous êtes le maître. Se contentant de ne lui donner en cette occasion que des marques d'une grande et sensible amitié, il eut la force de se vaincre lui-même. »
Ce mot, que déjà Mme de Motteville n'affirme pas avoir été dit-, est accrédité sous une autre forme : Vous êtes roi. vous pleurai et je Pars ' " ma^ on na Pas retrouvé cette phrase tout entière dans les mémoires des contemporains, pas même
1. « Quoi que m'ait pu dire cette Ëminence, écrit Loménie de Brienne dans ses Mémoires, si le mariage de Sa Majesté eût pu se faire avec sa nièce, et que Son Eminence y eût trouvé ses sûretés, il est certain qu'Elle ne s'y seroit pas opposée. »
Mazarin aurait été moins éloigné de voir monter sur le trône sa nièce Olympe, pour qui le roi avait éprouvé une première inclination. Mais Marie Mancini n'aimait pas son oncle, elle l'avait desservi auprès du roi; Mazarin ne l'ignorait pas, et l'occasion fut heureuse pour lui de mettre ses intérêts personnels d'accord avec ceux de l'Etat. « Le cardinal qui savoit, dit M'ue de La Fayette, que la reine ne pourroit entendre sans horreur la proposition de ce mariage et que l'exécution en eût été très hasardeuse pour lui, se voulut faire un mérite envers la reine et envers l'Etat d'une chose qu'il croyoit contraire à ses propres intérêts. »
2. M. Chéruel, dans son Histoire de France sous le ministère de Mazarin, n'est pas plus affirmatif que Mme de Motteville : « Ce fut le 21 juin 1659 qu'eut lieu la séparation de Louis XIV et de Marie Mancini. On rapporte qu'à ce moment le roi versa des larmes, et que Marie Mancini lui dit: « Vous pleurez, vous êtes le maître et je pars ! »
HISTORIQUES ET LITTERAIRES. aoj
dans ceux de Marie Mancini, qui, du reste, sont tout à fait muets sur ce point.
Voici la version de l'abbé de Choisy1 : « Le roi se rendit aux raisons du cardinal, qui envoya l'ordre de conduire sa nièce à Brouage. Marie pleura beaucoup. Le roi parut attendri, mais il avoit pris sa résolution ; et ce fut dans le moment du départ qu'elle lui dit ces paroles qui vouloient dire tant de choses : Ah! sire, vous êtes roi et Je pars ! »
Quant à Montglat"2, il place la scène à l'époque du second départ de Marie, lorsqu'elle alla, en 1661, épouser don Lorenzo Colonna, connétable du royaume de Naples; il est en retard de deux ans et fait évidemment confusion; le roi était marié alors, il n'avait plus les mêmes raisons pour être « fâché du départ » de son ancienne amante. « Quand elle fut prête à partir, dit-il, pour aller à Rome trouver son mari, le roi, lui disant adieu, témoignait un grand déplaisir de la quitter ; et elle pleurant, affligée de sortir de France, ne se put empêcher de dire au roi : « Vous êtes fâché de mon départ, et moi de 1 même : Vous êtes roi et cependant je pars ! « pour lui faire connaître qu'il ne sentait pas ses forces. «
La fameuse phrase est un composé de différentes versions : on a pris Vous pleur e\ à M",e de Motteville, et les mots vous êtes roi et je pars à l'abbé de Choisy. Cet amalgame, destiné à rendre la situation aussi touchante que possible, devait être l'œuvre d'un romancier. Il parut effectivement, en 1680, un roman intitulé : le Palais-Royal ou les Amours de Mme de la J'ai 'liire } dans lequel on lit que cette amante désolée (Marie Mancini), au moment de monter en carrosse, dit fort spirituellement à son amant, qu'elle voyait plus mort que vif par l'excès de sa douleur : Vous pleure\, vous êtes roi; et cependant je suis malheureuse et je pars. C'est de là que la phrase, dépouillée de ses accessoires inutiles, est passée dans l'histoire.
Il y a, dans la tragédie de Bérénice, des allusions transpa-
1. Collection A. Pctitot et Montmerqué. 2e série, t. LX I II.