‹ Petites ignorances historiques et littérairesChapitre 26 sur 65 · Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe · texte numérisé non relu

Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe

Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour; Mais si sur votre front je puis me voir un jour. La plus humble des fleura sera la plus superbe.

2i8 PETITES IGNORANCES

le roi ne m'ordonne expressément de trouver bons les vers de Chapelain, je soutiendrai « qu'il n'y a point de police au Par- « nasse, si je ne vois ce poète-là quelque jour attaché au mont « fourchu. » Et le trait fut mis en vers dans le Misanthrope :

Hors qu'un commandement exprès du roi me vienne De trouver bons les vers dont on se met en peine, Je soutiendrai toujours, morbleu! qu'ils sont mauvais, Et qu'un homme est pendable après les avoir faits.

(Acte II, scène vu.)

Dans Tartuffe (acte Ier, scène v), Orgon, de retour d'un petit voyage, interroge Dorine sur ce qui s'est passé pendant son absence :

Tout s'est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte? Qu'est-ce qu'on fait céans? Comme est-ce qu'on s'y porte?

A chaque nouvelle que Dorine donne sur madame, quia été souffrante, Orgon s'informe de Tartuffe, qui semble seul l'intéresser. Il apprend que Tartuffe a toujours le teint frais et la bouche vermeille, qu'il a bien dîné, bien dormi, bien déjeuné, et chaque fois Orgon s'apitoie sur lui en répétant : Le pauvre homme!

Cette exclamation, s'il faut en croire l'abbé d'Olivet, aurait été soufflée à Molière par' Louis XIV, en 1662, alors qu'il était en marche vers la Lorraine. Voici l'anecdote : Le roi, au moment de se mettre à table, une veille de fête, conseilla à Péréfixe, évêque de Rodez et son ancien précepteur, d'aller en faire autant. C'est aujourd'hui vigile et jeune, dit le prélat en se retirant; je ne ferai qu'une légère collation. Un courtisan ayant souri, Louis XIV voulut savoir pourquoi. Le rieur lui dit que Sa Majesté pouvait être tranquille sur le compte de M. de Rodez ; il lui fit le détail du dîner de l'évêque, dont le hasard l'avait rendu témoin, et à chaque mets recherché que le narrateur désignait, le roi s'écriait : Le pauvre homme! en variant l'inflexion de sa voix d'une manière plaisante 1.

L'anecdote n'est pas invraisemblable; Louis XIV pouvait

1. Suivant Tallemant des Réaux, Molière aurait emprunté la scène du pauvre homme! à une historiette qu'il raconte ainsi: « En une petite ville de quelque province de France, un homme de la Cour alla voir un capucin. Les

tenir d'Anne d'Autriche l'habitude du mot pauvre, dont elle se servait fréquemment en parlant des personnes qui lui étaient chères 1. Seulement, il serait nécessaire, pour lui donner plus de garanties, de placer cette anecdote en d'autres lieux ou dans d'autres circonstances, car, en 1662, le voyage de Lorraine dont parle d'Olivet n'a pas eu lieu2.

On peut remarquer encore, à propos des emprunts de Molière, que ce mot si vrai de Mme Pernelle (acte V, se. ni) : Les envieux mourront, mais non jamais l'envie, est une traduction du vieux proverbe latin : Invidus acer obit sed livor morte carebit 3 ; et que les vers hypocrites de Tartuffe à Elmire (acte IV,

se. n) :

... Le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait, Le scandale du monde est ce qui fait l'offense, FA ce n'est pas pécher que pécher en silence.

peuvent avoir été inspirés à Molière par Mathurin Régnier, qui a dit dans AI ace t te (XIII' satyre) :

Le péché que l'on cache est demi pardonné. La faute seullemens ne gist en la deffence.

principaux le vinrent entretenir ; ils lui demandèrent des nouvelles du Roy, puis du cardinal de Richelieu. « Et après, dit le gardien, ne nous apprendrezvous rien de notre bon Père Joseph? — Il se porte fort bien; il est exempt de toutes sortes d'austéritez. — Le pauvre homme! disait le gardien. — Il a du crédit; les plus grands de la Cour le visitent avec soin. — Le pauvre homme! — Il a une bonne littière quand on voyage. — Le pauvre homme! — Un mulet porte son lict. — Le pauvre homme! — Lorsqu'il y a quelque chose de bon à la table de M. le Cardinal, il luy en envoie! — Le pauvre homme! Ainsy à chaque article le bon gardien disoit : « Le pauvre homme! » comme si ce pauvre homme eust esté à plaindre. »

1. «Je crois qu'elle me répéta vingt fois ce pauvre monsieur le cardinal, en me parlant de l'amitié qu'il Mazarin) avoit pour moi. » {Mémoires du cardinal de Ret\.)

2. « Nous lisons bien, dans'un livre estimé, que cette année 1662, le roi fit un voyage en Lorraine, et que Molière, qui l'y suivit, eut occasion de ramasser sur son chemin la plaisante exclamation dont il fait si bon usage dans le Tartuffe : « Le pauvre homme ! » mais il manque à cette historiette que le roi soit allé en Lorraine, que Molière ait eu à l'y suivre, et que l'éveque de Rodez, nommé archevêque de Paris, ait pu être d'un voyage qui ne se fit pas. » (A. Bazin, les Dernières années de Molière.)

}. Adrien de Montluc, dans la Comédie des Proverbes, avait déjà dit : « L'envie ne mourra jamais, mais les envieux mourront. » Molière, en renversant l'ordre des propositions, donna plus de force au pi o verbe.

Le scandale, l'opprobre, est cause de l'offence. Pourveu qu'on ne le sçache, il n'importe comment.

Frères, il faut mourir ! — Sur les confins de la Normandie, non loin de Mortagne, dans une plaine alors déserte, une abbaye nommée Notre-Dame de la Trappe^ fut fondée, en 1122, par Raoul II, comte du Perche, en souvenir d'un naufrage dont l'intervention céleste Pavait sauvé. Saint Bernard, premier abbé de Clairvaux, y établit plus tard des moines de son ordre; mais ceux-ci se relâchèrent peu à peu de l'austérité des règles de Cîteaux. Ce fut l'abbé de Rancé (1626-1700) qui, rassasié des plaisirs de la vie après la mort de M™ de Montbason l, ramena les religieux de la Trappe à l'étroite observance de Cîteaux.

Supprimés à la Révolution comme tous les ordres religieux, les trappistes cherchèrent un refuge en Suisse, en Italie, en Allemagne, et jusqu'en Russie, sans cesser d'observer, autant que les circonstances le permettaient, les règles de l'ordre. Ils rentrèrent dans leur couvent en 18 15.

La règle des trappistes leur impose un silence absolu, la prière, le travail manuel et une nourriture composé? de pain et de légumes cuits à l'eau. Le vêtement est une simple robe de bure, brune pour les frères convers, blanche pour les Pér:s; et

1. Le mot trappe, dans le patois percheron, signifie degré; Notre-Dame de la Trappe était donc Notre-Dame des degrés, du monticule.

2. « Pendant que je suivois l'égarement de mon cœur, dit Rancé, j'avalois non seulement l'iniquité comme de l'eau, mais tout ce que je lisois et entendois du péché ne servoit qu'âme rendre plus coupable. Enfin le temps bienheureux arriva où il plut au Père des miséricordes de se tourner vers moi. Je vis à la naissance du jour le monstre infernal avec lequel j'avois vécu; la frayeur dont je fus saisi a cette terrible vue fut si prodigieuse que je ne puis croire que j'en revienne de ma vie. » C'est alors que l'abbé de Rancé, à trente-sept ans, sortit du monde avec éclat, et qu'il réforma l'abbave dont il avait le bénéfice depuis l'âge de dix ans.

Il dit à l'abbé des Prières, qui essayait de le détourner de sa résolution : « Je ne vois point d'autre porte à laquelle je puisse frapper pour retourner à Dieu que celle du cloître; je n'ai d'autre ressource, après tant de désordres, que de me revêtir d'un sac et d'un cilice en repassant mes jours dans l'amertume de mon cœur. »

leur lit se compose d'une planche, d'une paillasse d'un demipied d'épaisseur au plus, d'un traversin de paille et d'une couverture de laine. Souffrir de toutes les gênes, de toutes les macérations imaginées par l'ascétisme, vivre ensemble sans se connaître, sans jamais rien apprendre du monde, si ce n'est la mort d'une mère ou d'une sœur d'un des religieux1, telles étaient les tristes séductions que la Trappe offrait à des hommes qui semblaient parfois appelés aux destinées les plus brillantes, et qui, envahis tout à coup par un immense besoin de solitude, disparaissaient là comme dans un abîme.

Les trappistes ne disent pas en se rencontrant, comme l'a prétendu Chateaubriand, Frères, il faut mourir! ils ne disent rien2; ils ne s'occupent pas non plus à retourner, chaque jour, la fosse ouverte pour les recevoir après leur mort; mais toujours une fosse creusée d'avance attend au cimetière le premier que Dieu doit rappeler. L'austère réforme de l'abbé de Ra'ncé avait pour but de séparer l'homme, non seulement de toutes les joies, mais de tous les sentiments, de tous les aspects terrestres. Ses efforts tendaient à ce que la vie ressemblât le plus possible à la mort; il cherchait l'isolement pour arriver à l'anéantissement.

1. « S'il est mort quelque parent proche, comme le père, la mère d'un religieux, l'abbé le recommande au chapitre sans le nommer, de manière que chacun s'y intéresse comme pour son propre père, et que la douleur ne cause ni douleur, ni inquiétude, ni distraction à celui des frères qu'elle regarde. La famille naturelle étoit tuée, et l'on vsubstituoit une famille de Dieu. On pleuroit son père autant de fois que l'on pleuroit le père inconnu d'un compagnon de pénitence. » (Chateaubriand, Vie de Rancé.)

2. Ce qui est vrai dans le récit de Chateaubriand, c'est l'agonie des trappistes; seulement, la scène n'a pas lieu dans l'église, comme il le dit, mais à l'infirmerie. « Quel spectacle que celui du trappiste mourant! quelle sorte de haute philosophie! quel avertissement pour les hommes! Etendu sur un peu de paille et de cendre dans le sanctuaire de l'église, ses frères rangés en silence autour de lui, il les appelle à la vertu, tandis que la cloche funèbre sonne ses dernières agonies. Ce sont ordinairement les vivants qui engagent l'infirme à quitter courageusement la vie ; mais ici c'est une chose plus sublime, c'est le mourant qui parle de la mort. Aux portes de l'éternité, il la doit mieux connaître qu'un autre, et, d'une voix qui résonne déjà entre des ossements, il appelle avec autorité ses compagnons, ses supérieurs mêmes à la pénitence. » {Génie du christianisme, quatrième partie, liv. III, ch. vi.)

Nec pluribus impar. — Traduction littérale : Non inégal à plusieurs. Cette devise, dont le sens est obscur, a été interprétée diversement : Jointe au soleil dardant ses rayons sur la terre, elle signifie, selon les uns,yV suffis à plusieurs mondes; selon d'autres, égal à plusieurs ; selon d'autres encore, audessus de tous. En tout cas, elle est destinée à comparer le roi Louis XIV au soleil, et c'est là le point important1.

Voici, d'après Voltaire [Siècle de Louis XIV), dans quelles circonstances sont nés l'emblème et la devise :

« On fit, en 1662, un carrousel vis-à-vis les Tuileries, dans une vaste enceinte qui en a retenu le nom déplace du Carrousel-. Il y eut cinq quadrilles. Le roi était à la tête des Romains; son frère, des Persans; le prince de Condé, des Turcs; le duc d'Enghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise, des Américains.

« Ces fêtes ranimèrent plus que jamais le goût des devises et des emblèmes que les tournois avaient mis autrefois à la mode, et qui avaient subsisté après eux.

■ Un antiquaire, nommé Douvrier3, imagina dès lors pour Louis XIV l'emblème d'un soleil dardant ses rayons sur un globe, avec ces mots : Nec pluribus impar. L'idée était un peu imitée d'une devise espagnole faite pour Philippe II, et plus convenable à ce roi, qui possédait la plus belle partie du nouveau monde et tant d'Etats dans l'ancien, qu'à un jeune roi de

1. Suivant Louvois, celte devise signifiait seul contre tous. Lorsqu'une révolution renversa Jacques II du trône d'Angleterre (1688), Louis XIV, qui regardait la cause de Jacques comme la cause de tous les rois, déclara la guerre à l'Angleterre, à la Hollande, à l'Empire, à l'Espagne et au pape. Louvois lui dit alors : « Si jamais devise a été juste à tous égards, c'est celle qui a été faite pour Votre Majesté, seul contre tous. »

2. Carrousel semble venir de l'italien carrosello, comme notre carrosse de carro^a, le tout dérivé du latin carus, char. Cependant, ce n'est pas l'avis de Littré : selon lui, carosello ou garosello est un diminutif de garoso, querelleur, de gara, querelle ; de sorte que garosello paraît signifier proprement tumulte. — Scheler incline à rapprocher carrousel du vieux mot carrousse, régal, fête, partie de boire, mot dont l'étymologie, dit-il, est douteuse. Ménage le fait venir de l'allemand garauss, tout vidé.

3. Louis Douvrier, que Voltaire appelle antiquaire, était un homme instruit qui se fit une réputation dans l'art de composer des devises; il recevait une pension de 3 000 francs à titre de « savant es lettres humaines ».

France, qui ne donnait encore que des espérances. Cetce devise eut un succès prodigieux. Les armoiries du roi, les meubles de la couronne, les tapisseries, les sculptures en furent ornés. Le roi ne la porta jamais dans ses carrousels. On a reproché injustement à Louis XIV le faste de cette devise, comme s'il l'avait choisie lui-même; et elle a été peut-être plus justement critiquée pour le fond. Le corps ne représente pas ce que la légende signifie, et cette légende n'a pas un sens assez clair et assez déterminé. »

Et Voltaire ajoute avec raison : • Ce qu'on peut expliquer de plusieurs manières ne mérite d'être expliqué d'aucune. «

En 1663, année qui suivit celle du fameux carrousel; l'Académie des inscriptions et belles-lettres, qui venait d'être fondée sous le titre d1 Académie des inscriptions et médailles1 , consacra par une médaille l'emblème et la devise. « Le premier soin de l'Académie, dit Bruzen de la Aiartinière, fut de trouver une devise qui caractérisât le monarque qu'elle étoit chargée d'immortaliser : elle n'en trouva point de plus convenable que celle-ci. C'est un soleil qui éclaire la terre et les autres globes qui l'environnent. Ces mots: Nec pluribus impar. qui sont l'àme de cette devise, signifient que le génie du roi su.ffi.roit à gouverner ensemble la France et plusieurs autres roiaumes ; de même que les raions du soleil éclairent à la fois la terre et plusieurs globes célestes. «

1. « La haute opinion, disent les membres de cette Académie, qu'on avoit conçue du Roi dès ses premières années se fortifiant de plus en plus, il fut aise de prévoir que son règne, déjà si fécond en merveilles, produiroit un nombre infini d'événemens dignes d'être transmis à la postérité. Dans cette vue, un ministre plein de zèle pour la gloire de son Maître et pour la gloire de l'Etat fit agréer à Sa Majesté l'institution d'une académie, qu'il composa d'un petit nombre d'hommes choisis pour faire les Inscriptions, les Devises, les Médailles qui pourroient avoir quelque rapport au Roi ou au Public, et pour répandre la noble simplicité et le bon goût dans tous les monuments qu'on dresseroit. Ces monuments aussitôt reprirent l'air antique qui en fait le véritable prix : les Académiciens nouvellement établis commencèrent l'histoire du Roi par les médailles. Ce dernier travail devint leur principale, ou plutôt leur unique occupation, la suite continuelle des grandes actions ne leur laissant aucune relâche; mais quelque ample matière que le Roi leur ait pu fournir, ils sont venus à bout de pousser l'ouvrage jusqu'à la lin du xvii° siècle. »

Qu'un flatteur ait imaginé l'emblème et la devise, et que les académiciens les aient consacrés, on le comprend sans peine ; ils faisaient tous leur métier de courtisans. Que Louis XIV les ait adoptés et répandus à profusion, on le comprendrait moins bien, si Ton ne savait quel fut l'orgueil de celui qu'on prépara dès l'enfance 1 et qui se complut toute sa vie à être appelé le Roi-Soleil.

Louis XIV, en effet, avait été comparé au soleil bien avant la fameuse devise. Il était né un dimanche, jour que les anciens consacraient au soleil, et cette rencontre donna l'idée d'une médaille représentant un enfant dans le char du soleil, et dont la légende était Ortus solis gallici (naissance du soleil français^; les signes du zodiaque étaient figurés autour de l'astre lumineux dans la position où ils se trouvaient le 5 septembre 1638 2.

Dans tous les ballets, comme dans toutes les poésies, qu'elles fussent de Benserade, de Perigni, de Voiture ou d'autres beaux esprits, Louis XIV était toujours comparé, soit au soleil naissant^ soit à l'astre du jour. Il n'avait que quinze ans lorsqu'il représenta le personnage du soleil naissant, dans le ballet royal

1. M. Xavier Marinier, dans ses Lettres sur la Russie, raconte que parmi les manuscrits d'une collection de documents historiques se trouvant à la bibliothèque de Saint-Pétersbourg, il a vu une feuille de papier sur laquelle le jeune roi Louis XIV avait écrit six fois de suite, en grosses lettres péniblement formulées: L'hommage est dû aux rois; ils font toui ce qui leur plaît. « C'était là, dit M. Marmier, le sage axiome que son maître lui donnait à copier comme modèle d'écriture. »

2. La naissance du Dauphin, attendue depuis plus de vingt ans, fut saluée par un long cri de joie et regardée comme une faveur du ciel ; pour en faire foi, l'enfant fut appelé Dieudonné. Ce nom devint plus tard l'occasion d'une épigramme attribuée à Bussy-Rabutin (161 8-1693), ce caustique fanfaron que la rigueur inexorable de Louis XIV retint en exil pendant dix-sept ans:

Ce roi si grand, si fortuné, Plus sage que César, plus vaillant qu'Alexandre, On dit que Dieu nous l'a donné...

Hélas ! s'il voulait le reprendre.

A ce même Bussy-Rabutin, M"e de Scudéry écrivait : « Votre fille a autant d'esprit que si elle vous voyait tous les jours, et elle est aussi sage que si elle ne vous avait jamais vu. » Cette jeune fille est celle qui devint Mme de La Rivière et qui écrivit la Vie de saint François de Salles et celle de :\/,ue de Chantai.

de la nuit, donné en 1653, ec voici quels vers Benserade mit dans la bouche du jeune roi pour assaisonner le divertissement:

Sur la cime des monts commençant d'éclairer, Je commence déjà de me faire admirer.

Je ne suis guère avant dans ma vaste carrière ; Je viens rendre aux objets la forme et la couleur; Et qui ne voudrait pas avouer ma lumière Sentira ma chaleur.

Déjà seul je conduis mes chevaux lumineux, Qui traînent la splendeur et l'éclat après eux. Une divine main m'en a remis les rênes ; Une grande déesse a soutenu mes droits. Nous avons même gloire : elle est l'astre des reines. Je suis V astre des rois.

Dans le ballet de 1662, on avait figuré une entrée du soleil et des douze heures du jour; Benserade, le poète attitré des ballets (Voltaire a la bonté de lui trouver un talent singulier pour ces pièces galantes), produisit une autre platitude qu'il faut citer encore pour achever d'en inspirer le dégoût :

Cet Astre à son Auteur ne ressemble pas mal, Et si l'on ne craignait de passer pour impie, L'on pourrait adorer cette belle copie, Tant elle approche près de son original. Ses ravons ont de lui le nuage écarté; Et quiconque à présent ne voit point son visage S'en prend mal à propos au prétendu nuage, Au lieu d'en accuser l'excès d; sa clarté. N'est-on pas trop heureux qu'il fasse son métier, Dans ce char lumineux où rien que lui n'a place, Mené si sûrement et de si bonne grâce Par un si difficile et si rude sentier?

Aligner de pareils vers pour dire de pareilles fadeurs, quelle singulière façon d'acquérir de la gloire et de gagner son pain1!

1. Benserade, cependant, fut une célébrité dans son genre. C'était l'avis de Voltaire; c'est celui de bons critiques de notre temps, tels que Théodore de Banville, Victor Fournel et Gustave Larroumet, qui proclament que le grand compositeur des ballets royaux, doué de la souplesse et de l'agrément nécessaires pour marier la poésie à la musique et à la danse, eut le rare bonheur d'être à la hauteur du rôle que les circonstances lui avaient donné, et qu'il porta le genre à sa perfection.

Une devise célèbre de la même époque est celle du surintendant des finances Fouquet (16 15-1680) : un écureuil avec la légende: Quo non ascendant ! (Où ne monterai-je pas?), devise qui devait irriter si fort le roi Louis XIV. On voyait partout, dans les somptueux appartements de Vaux, l'écureuil au-dessous duquel rampait une couleuvre, armes parlantes de Colbert (Coluber), et dans la salle des gardes l'écureuil grimpait au-dessus du royal soleil lui-même.

Je me souviens qu'il a été mon ami et ses malheurs m'ont fait oublier le reste. — Guillaume de Lamoignon (1617-1677), premier président du parlement de Paris, fut l'ami de Fouquet; mais il comprit que le surintendant dissipait, dans ses folles prodigalités, les finances de l'Etat, et il se brouilla avec lui. Le jour vint où le malheureux Fouquet, accusé de dilapidation et même de haute trahison, trouva Lamoignon à la tête des magistrats qui allaient décider de son sort. Des démarches ayant été faites en sa faveur auprès du président, celui-ci répondit : Je me souviens quil a été mon ami. et ses malheurs m ont fait oublier le reste.

En même temps qu'il faisait preuve d'indulgence pour l'accusé, Lamoignon se montrait sans complaisance pour l'accusateur. On connaît l'acharnement de Colbert contre Fouquet; après l'avoir fait tomber, de concert avec le roi, dans de misérables pièges, il s'efforça de souffler sa haine dans l'esprit des "juges, et lorsqu'il essaya de pressentir l'opinion du président, il obtint ces mots 'pour toute réponse : Un juge ne donne qu'une fois son avis et sur les fleurs de lis. L'attitude de Lamoignon dans ce procès, qui devait occuper une si grande place sous le règne de Louis XIV, lui valut dans la suite plus d'une difficulté; mais ses devoirs de magistrat n'en ont point souffert : « Ne nous vengeons jamais sur l'Etat, disait-il, du chagrin que les ministres nous donnent. »

Quelle que fût la condition des plaideurs, Lamoignon ne refusait jamais de les entendre; sa conduite en cela lui était dictée tout ensemble par un 'esprit de justice et un sentiment

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de charicé : « N'ajoutons pas au malheur qu'ils ont d'avoir des procès, celui d'être mal reçus de leurs juges. Nous sommes établis pour examiner leurs droits, et non pour éprouver leur patience. »

Un'e tarte a la crème. — Dans la comédie de Y Ecole des femmes, Arnolphe expose à Chrysalde dans quel état d'ignorance il prétend voir rester la jeune fille qui deviendra sa femme ; il lui dit entre autres choses :

Non, non, je ne veux point d'un esprit qui soit haut;

Et femme qui compose en sait plus qu'il ne faut.

Je prétends que la mienne, en clarté peu sublime,

Même ne sache pas ce que c'est qu'une rime;

Et s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon,

Et qu'on vienne à lui dire à son tour: Qu'y met-on?

Jç veux qu'elle réponde: Une tarte à la crème.

Corbicula, corbeille, est le diminutif de corbis. panier, et le corbillon est le diminutif de la corbeille. Pour exprimer que les choses empruntent parfois un attrait nouveau à leur changement d'aspect, on disait proverbialement :

Changement de corbillon Fait appétit De pain bénit.

ou bien

Changer de corbillon Fait trouver le pain bon.

Molière, en choisissant le mot Tarte à la crème, qui rime aussi peu que possible avec corbillon, a voulu faire une opposition de sons et non une opposition d'idées : au contraire, son intention était qu'Arnolphe, en disant ce qu'on met dans un corbillon, c'est-à-dire une pâtisserie, une tarte à la crème, appuyât sur ce point qu'une bonne ménagère, élevée comme Agnès dans une complète ignorance des choses de l'esprit, doit savoir à quoi sert un corbillon, mais doit ignorer avec quoi cela rime.

C'est donc à tort qu'on avait signalé la Tarte à la crème comme un trait indigne de Molière; il ne faut attribuer qu'à un défaut de réflexion le bruit qui s'est fait autour de ce mot pendant les premières représentations de VEcole des femmes. Le duc de La Feuillade soutint que rien n'était plus exécrable : Tarte à la crème! répétait-il toujours en haussant les épaules. Le mot fut relevé par Molière dans la Critique de VEcole des femmes, et l'on a raconté que, s'étant reconnu dans le personnage du marquis, ce seigneur s'avisa, pour se faire respecter, d'une brutalité de gentilhomme. Ayant rencontré Molière, il fit mine de lui parler avec politesse ; Molière s'étant incliné respectueusement, le duc lui saisit la tête, la lui frotta contre les boutons de métal de son habit, en disant : Tarte à la crème. Molière, tarte à la crème, et lui mit la figure en sang.

Molière était sans défense contre le bruit autant que contre les brutalités. Disputanc un jour, à table, avec son ami Furcroi, avocat redoutable par la puissance de ses poumons, il dit en se tournant vers Boileau : Qu'est-ce que la raison avec un filet de voix, contre une gueule comme celle-là?

L'ordre des coteaux. — « Le nom de coteaux, dit Boileau dans une note de la satire III, fut donné à trois grands seigneurs tenant table, qui étoient parcages par l'estime qu'on devoit faire des vins qui sont aux environs de Reims. » — Les vins écaienc ceux des coteaux d'Aï, de Haut-Villiers et d'Avenay; et les grands seigneurs étaient le marquis de Bois- Dauphin, le comte d"01onne et le commandeur de Souvré. Ces messieurs furent appelés les trois coteaux, et lorsque le nombre des raffinés se fut accru de l'évêque du Mans, Lavardin, du duc de Vendôme, du duc de Nevers, de Saint-Evremont, et de quelques autres délicats en matière de gourmandise, l'ordre des coteaux se trouva formé. On appela alors en badinant Profès dans l'ordre des coteaux * les gens d'un goût fin et

i. ■ Peut-être les commentateurs se tourmenteront fort pour expliquer ce

HISTORIQUES ET LITTERAIRES. aap

recherché, qui non seulemenc savaient distinguer les meilleurs vins et de quels vignobles ils sortaient, mais qui raffinaient sur toutes les choses de la bonne chère.

Parlant des coteaux dans ses Historiettes, Tallemant des Réaux ajoute : « J'oubliois que la principale maxime des Costeaux, c'est de ne jamais manger de cochon de lait. » La Bruyère, dans le chapitre des Grands^ signale ces seigneurs qui se laissent appauvrir et maîtriser par des intendants, et qui se contentent d'être gourmets ou coteaux. Et M""' de Sévigné raconte qu'un certain dîner avait effacé le sien, « non par la qualité des viandes, mais par l'extrême délicatesse qui a surpassé celle de tous nos coteaux » .

Les coteaux furent même l'objet d'une comédie intitulée les Coteaux ou les Al arquis friands (1669), qui avait pour auteur Villiers, acteur du théâtre de l'hôtel de Bourgogne, et dans laquelle on lit :

Ces hommes admirables, Ces petits délicats, ces vrais amis de tables, Et qu'on en peut nommer les dignes souverains, Savent tous les coteaux où croissent les bons vins, Et leur goût leur ayant acquis cette science, Du grand nom de coteaux on les appelle en France.

Le nom, une fois accrédité, devint aisément une plaisanterie, une forme de langage pour désigner les gourmets, et Boileau s'en servit dans la satire du Repas ridicule :

Surtout certain hâbleur, à la gueule affamée, Qui vint à ce festin conduit par la fumée,

Profès dans l'ordre des coteaux, et il seroit bien possible qu'on transformât le dicton consacré en Profès dans l'ordre de Cîteaux, par cette raison que l'ordre des coteaux ne se trouvant pas dans l'histoire ecclésiastique, les grammairiens de l'avenir ne sauront pas que cet ordre n'étoit qu'une société de lins débauchés qui vouloient que le vin q l'ils buvoient fût d'un certain coteau. » (Dominique Bouhours, 161^-170-1.) Manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit (1687). — C'est du P. Bouhours que M1"' de Sévigné disait : « L'esprit lui sort par tous les pores. »

Et qui s'est dit profès dans "ordre des coteaux, A fait en bien mangeant l'éloge des morceaux1.

Imiter de Conrart le silence prudent. — C'est dans la première épître au roi, composée, en 1668, à la demande de Colberc, pour détourner le roi Louis XIV de la guerre, que Boileau plaça son épigramme contre le secrétaire de l'Académie française :

Ainsi, craignant toujours un funeste accident, J'imite de Conrart le silence prudent:

Je laisse aux plus hardis l'honneur de la carrière, Et regarde le champ, assis sur la barrière.

Désireux de rendre leurs relations plus fréquentes et plus profitables, quelques auteurs réputés célèbres du xvne siècle2 résolurent, vers 1629, de se rencontrer une fois par semaine pour se communiquer leurs ouvrages, s'aider de leurs conseils et s'entretenir de tout ce qui regardait les belles-lettres. La maison de Valentin Conrart (1603- 1675), située au centre de la ville, rue Saint-Martin, fut choisie comme lieu de réunion. Quelques années après, Richelieu offrait sa protection à cette compagnie littéraire, qui s'était peu à peu grossie, et c'est ainsi que Conrart se trouva être en quelque sorte le père de l'Académie française.

Le secrétaire d'une société littéraire est assez naturellement le maître de la maison dans laquelle on se réunit. Si l'on ajoute à ce motif général les sympathies que Conrart s'était acquises par sa bienveillance, même par sa bonté, on aura plus

1. Régnier a peint plusieurs mangeurs de cette espèce; ceux de la satire II :

Où le caquet leur manque, et des dents discourant, Semblent avoir des yeux regret au demeurant.

et celui de la satire X :

Et n'estoit, quel qu'il fust, morceau dedans le plat, Qui des yeux et des mains n'eust un escheq et mat.

2. Godeau, Gombault, Chapelain, Habert, l'abbé de Cérisy, Maleville, Girv. Serizav et enfin Conrart.

HISTORIQUES ET LITTERAIRES. uji

de raisons qu'il n'en fauc pour qu'il ait été nommé, d'un consentement unanime, secrétaire perpétuel de l'Académie française fondée par Richelieu (1634), bien qu'il fût le moins lettré de la compagnie. Son père l'ayant destiné aux finances, ses études avaient été négligées; mais il avait un goût très vif pour les lettres, et, après la mort de son père, il s'y livra tout entier. Le temps était passé pour l'étude des langues anciennes ; il se borna à apprendre l'espagnol et l'italien, et à se perfectionner dans sa propre langue. Ainsi pourvu, Conrart, doué, d'ailleurs, d'un goût sûr et d'une grande sagacité de jugement, fut propre à écrire des mémoires, des épîtres familières et des poésies légères, à faire bonne figure à l'hôtel de Rambouillet, aux pieds de la souveraine du lieu, la Reine de Tendre; mais il ne dut pas se sentir assez solide pour se hasarder sur un autre terrain : ne voulant point compromettre une réputation bien établie, il jugea prudent — le mot est très juste — de n'entreprendre aucun ouvrage important. « Conrart, dit M. Geruzez, eut la prudence de ne rien publier, et l'habileté de caresser l'amour-propre de ceux qui écrivaient. C'est par là qu'il eut beaucoup de célébrité et de crédit. Sa maison était ouverte aux auteurs; ils trouvaient chez lui des auditeurs bienveillants qui devenaient des prôneurs empressés. «

Conrart n'est pas, comme l'a dit Boileau, « un fameux académicien qui n'a jamais rien écrit » , non plus qu'un secrétaire qui, comme le prétend Linière, n'a jamais fait imprimer que son nom 1 ; mais le secrétaire perpétuel de l'Académie française semblait placé , il faut le reconnaître, pour s'occuper

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