‹ Petites ignorances historiques et littérairesChapitre 27 sur 65 · Conrart, comment as-tu pu faire · texte numérisé non relu

Conrart, comment as-tu pu faire

Pour acquérir tant de renom, Toi qui n'as, pauvre secrétaire.

Jamais imprimé que ton nom?

Boileau et Linière ne reprochaient à Conrart que son silence : Tallemant des Réaux, plus cruel, l'accusait de singer les autres : « Il a voulu faire par imitation, ou plusost par singerie, tout ce que les autres faisoient par génie. A-t-on fait des rondeaux et des énigmes? il en a fait; a-t-on fait des paraphrases? en voylà aussytost de sa façon, du burlesque, des madrigaux, des satyres mesmes, quo\ qu'il n'y ayt chose au monde à laquelle il faille tant

aja PETITES IGNORANCES

d'autre chose que de voyager dans le pays de Tendre. Ses ennemis 'avaient quelque droit de trouver que sa position et sa réputation étaient un peu usurpées. Pélisson, dans son Histoire de l Académie, attribue à la modestie de Conrart le petit nombre de ses écrits; mais, aux yeux de Boileau, cette modestie était bonne conseillère.

Tel qui rit vendredi, dimanxhe pleurera. — Petit- Jean aime les proverbes, et les deux vers qu'il dit gaiement au début des Plaideurs, de Racine, en traînant son gros sac de procès :

Ma foi sur l'avenir, bien fou qui se fira. Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera.

sont une variante du vieux proverbe : Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Cette vérité, tant de fois éprouvée, a été répétée dans tous les temps et sur les tons les plus divers. Hésiode avait dit : La journée est tantôt une bonne mère et tantôt une marâtre, et nos poètes ont maintes fois présenté la pensée sous une forme mélancolique :

— L'homme est né pour souffrir. — Il est né pour changer.

— Il change d'infortune! — Ami, reprends courage: Toujours un vent glacé ne souffle point l'orage.

Le ciel d'un jour à l'autre est humide ou serein, Et tel pleure aujourd'hui qui sourira demain.

(A. Chénier, le Mendiant .) S'il est des jours amers, il en est de si doux !

(A. Chénier, la Jeune Captive.) Toi qui pleures ce soir, n'as-tu pas ri comme eux?

(A. de Musset, Lettre à Lamartine.)

estre né. Son caractère, c'est d'escrire des lettres couramment; pour cela il s'en acquittera bien ; encore y aura-t-il quelque chose de forcé : mais s'il faut quelque chose de soustenu ou de galant, il n'y a personne au logis... Il ne sçait rien et n'a que la routine. »

Deux ouvrages ont été publiés en 1882 et 1883 pour mettre en relief celui qui le premier fut secrétaire de l'Académie française: Vie et correspondance de Conrart, par MM. Kerviler et Ed. de Barthélémy; et Un bourgeois lettré au xvue siècle, par Auguste Bourgoin; mais les auteurs, malgré leur zèle et bien qu'ils n'aient omis aucun des mérites de Conrart, n'ont pas pu en faire un grand écrivain.

VOUS ME VOYEZ OCCUPÉ A FAIRE MANGER MoLIERE, QUE MES VALETS DE CHAMBRE NE TROUVENT PAS ASSEZ BONNE COMPA- GNIE pour eux. — Le nom d' en-cas est donné, d'une manière générale, à tous les objets destinés à être utiles dans certaines circonstances ou pour des besoins fortuits. De ce nombre étaient les mets préparés chez les princes pour le cas où ils auraient eu faim pendant la nuit. Cette destination spéciale de l'en-cas l'a fait appeler en-cas de nuit; Louis XIV, grand mangeur1, en avait toujours un.

On lit dans les Mémoires de Saint-Simon : t Ailleurs qu'à l'armée, le roi n'a jamais mangé avec aucun homme, en quelque cas que c'ait été, non pas même aucuns princes du sang, qui n'y ont mangé qu'à leurs festins de noces, quand le roi les a voulu faire. » Même à l'armée, les admissions à la table du roi étaient extrêmement rares : Vauban n'y mangea qu'à la fin du siège de Namur, et l'abbé de Grancey est le seul abbé qui ait eu cet honneur. Les dames n'étaient pas comprises dans cette exclusion, mais il n'y avait d'exceptions que pour elles.

Or on a raconté que pour venger Molière, son valet de chambre, des dédains de quelques officiers de la chambre, qui refusaient de faire le lit du roi avec un comédien, Louis XIV, ayant fait apporter Yen-cas de nuit, fit asseoir Molière à sa table, lui servit lui-même une aile de poulet, et dit aux courtisans qui, sur son ordre, venaient d'entrer : J'ous me voyei, messieurs } occupé à faire manger Molière ^ que mes valets de chambre ne trouvent pas assej bonne compagnie pour eux.

Que Louis XIV ait eu la fantaisie de causer à Molière la gêne flatteuse de cet insigne honneur, c'est de quoi il ne faudrait pas s'étonner outre mesure, puisque tout est permis aux caprices des rois. Mais, cela étant, Molière eût été l'objet d'une exception si extraordinaire que son repas, plus apparent que

1. « J'ai vu souvent le roi manger quatre pleines assiettes de soupes diverses, un faisan entier, une perdrix, une grande assiette de salade, deux grandes tranches de jambon, du mouton au jus et à l'ail, une assiette de pâtisserie, et puis encore du fruit et des œufs durs. » (Correspondance de M'"c la duchesse d'Orléans, princesse palatine.)

réel, aurait pris aussitôt les proportions d'un événement et serait devenu un scandale de cour. Il aurait excité les colères des uns, les jalousies ou les rancunes des autres, et les historiens de l'époque, les Saint-Simon et les Dangeau, habitués à raconter les moindres accidents de la cour, les gestes, les paroles et même les bobos du roi, n'auraient pas manqué de donner à cette scène éclatante une large place dans leurs Mémoires ou dans leur Journal. On peut hardiment assurer que s'ils n'en ont rien fait, c'est que rien de pareil ne s'est passé.

Le siècle de Louis XIV s'est écoulé, le xvnr siècle lui a succédé sans qu'il ait été question une seule fois, ni dans les mémoires, ni dans les correspondances, du fameux en-cas de mut. Il ne devait prendre place dans l'histoire anecdotique de la France qu'au commencement de notre siècle, et c'est M"u' Campan, dans ses Mémoires (1823), qui l'y introduisit. L'anecdote lui avait été racontée par son beau-père, qui la tenait d'un vieux médecin ordinaire de Louis XIV, M. Lafosse, « un homme d'honneur, dit-elle, et incapable d'inventer cette histoire ».

C'est ainsi qu'un événement qui renversait toutes les traditions de la cour et qui donnait une verte leçon aux courtisans, deux grosses choses à coup sûr sous une monarchie absolue, devait rester complètement ignoré jusqu'au jour où un vieux raconteur d'anecdoces en aurait fait la confidence à M""' Campan. Il est probable que Ingres et Gérôme savaient à quoi s'en tenir sur l'authenticité du fait; ils ne s'en sont pas moins emparés du sujet, qui leur a paru piquant et très propre à un tableau de genre dans le domaine historique. Us ont pu se dire avec M. Despois, qui a spirituellement étudié la question dans son Théâtre français sous Louis XlV : a II y a tant de préjugés historiques aussi peu fondés et qui ont eu des conséquences plus graves qu'on peut bien laisser cette petite et innocente satisfaction aux personnes qui n'aiment pas à être dérangées dans leur crédulité. 1

Dans un excellent article de la Revue des Deux Mondes (ier septembre 1886], M. Gustave Larroumet revint sur la

HISTORIQUES ET LITTERAIRES. ïj$

question de l'en-cas, et dit en terminant : « Admettons, toutefois, que M"" Campan se soit contentée de broder sur un fait vrai et de prêter à Louis XIV l'éloquence dont il était capable. On pourrait, par comparaison, rétablir le vrai caractère de la scène, car il n'est pas sans exemple que Louis XIV, à table, ait honoré un comédien d'une attention bienveillante. Le biographe de Scaramouche, qui écrivait en 1695, n'a pas manqué de transmettre à la postérité ce fait que son héros eut l'honneur, non pas de manger, mais de boire avec Louis XIV : « Le roi, dit-il, ayant un jour aperçu Scaramouche à son dîner, voulut bien prendre la peine de lui verser à boire, de sa propre main, d'un vin étranger, pour voir s'il étoit bien gourmet. » Scaramouche remercia par ce lazzi, qu'il ne manquerait pas de dire à son boulanger que le plus grand roi du monde lui avait versé à boire; et le roi, « comprenant par ce discours que l'honneur qu'il avoit fait à Scaramouche ne lui donnoit pas du pain », augmenta aussitôt sa pension de cent pistoles. Voilà un Louis XIV plus vraisemblable; et, toute différence gardée entre Molière et Scaramouche, on le verrait mieux dans une attitude pareille à l'égard de Molière que dans le commérage de Mmc Campan. «

Vérité en deçà, erreur au delà. — Mot usité depuis longtemps pour exprimer que le juste et l'injuste, le vrai et le faux ne sont pas envisagés de la même manière, ni dans tous les pays, ni dans tous les temps, ni par tous les hommes.

Montaigne avait écrit dans ses Essais (liv. II, chap. xn) : « Quelle vérité est-ce que ces montaignes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà. » Pascal, qui fut souvent inspiré par l'auteur des Essais, reprit cette pensée et la développa ainsi : • Si l'homme connaissait la justice, il n'aurait pas établi cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les mœurs de .son pays; l'éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples; et les législateurs n'auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et

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Allemands. On la verrait plantée par tous les Etats du monde et dans tous les temps, au lieu qu'on ne voit rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité. En peu d'années de possession, les lois fondamentales changent, le droit a ses époques. L'entrée de Saturne au Lion nous marque l'origine d'un tel crime. Plaisante justice qu'une rivière borne! Vérité en deçà des Pyrénées^ erreur au delà. » (Pensées, Du besoin de justice. )

Se tenir le plus près possible du roi. — Cette règle d'ambitieux et d'habile courtisan avait été soufflée à Villars (i 653-1734) par sa mère, « une petite vieille ratatinée, tout esprit et sans corps, qui avoit passé sa vie dans la meilleure compagnie, et qui y vécut avec toute sa tête et sa santé jusqu'à sa mort à quatre-vingt-cinq ou six ans. Elle étoit salée, plaisante, méchante ; elle s'émerveilloit plus que personne de l'énorme fortune de son fils ; elle le connoissoit et lui recommandoit toujours de beaucoup parler de lui au roi et jamais à personne1. »

Villars mit à profit la première partie de cette leçon en s'ingéniant à se signaler partout où l'occasion se présentait favorable; il n'avait guère plus de vingt ans lorsque Louis XIV fit de lui ce compliment : « Il semble dès que l'on tire en quelque endroit que ce garçon sorte de terre pour s'y trouver. » De ce jour-là, Villars avait atteint son but, et sa fortune était faite.

Le maréchal eut le tort de ne pas suivre tout entier le conseil maternel : il parla aux autres de lui, de ses avantages, de ses exploits, avec trop de complaisance. Il joignait à ses rares qualités un talent merveilleux de les faire valoir; il trouvait toujours moyen de tout rapporter à lui, et comme il fut l'enfant gâté de la fortune durant sa longue et brillante carrière, il se fit beaucoup plus d'envieux que d'amis. Il ne pouvait

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