Mémoires Je Saint-Simon
2. Les instructions de Louis XIV à son petit-fils contenaient trente-trois articles numérotés; quelques-uns étaient caractéristiques: « N'ayez jamais
nouveau métier de roi. Louis XIV' lui die en lui présentant les princes : « Voici les princes de mon sang et du vôtre; les deux nations présentement ne doivent plus se regarder que comme une même nation, elles doivent avoir les mêmes intérêts ; ainsi je souhaite que ces princes soient attachés à vous comme à moi; vous ne sauriez avoir d'amis plus fidèles ni plus assurés. »
Ces paroles, comme les précédentes, signifiaient sans nul doute, dans la pensée du roi, que la France désormais s'appuyait sur l'Espagne, qu'aucune séparation n'existait plus entre les deux pays ; mais on ne voit pas pour cela que Louis XIV ait dit expressément : // n y a plus de Pyrénées.
D'après le Journal de Dangeau. un mot analogue fut prononcé lorsque le roi d'Espagne permit aux jeunes courtisans de l'accompagner dans ses Etats : « L'ambassadeur d'Espagne dit fort à propos, écrit Dangeau, que ce voyage devenait aisé, et que présentement les Pyrénées étaient fondues. «
Selon Mme de Genlis1, c'est vraisemblablement ce joli mot qui a fait supposer celui qu'on prête à Louis XIV : Il n'y a plus de Pyrénées. « Ce dernier mot, ajoute-t-elle, ne serait qu'une espèce de répétition de celui de l'ambassadeur, et sûrement Louis XIV ne l'a pas dit. »
Le mot que Louis XIV n'a pas dit, et qui ne se trouve dans aucun des mémoires du temps, a été mis en circulation par Voltaire, qui, dans le chapitre xxvm du Siècle de Louis XIV '3 s'est efforcé de réunir tous les mots heureux attribués au grand
d'attachement pour personne. — Tenez tous les Français dans l'ordre. — Ayez une cassette pour mettre ce que vous aurez de particulier, dont vous aurez seul la clef. — Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner : ne vous laissez point gouverner. Soyez le maître ; n'ayez jamais de favori ni de premier ministre. Ecoutez, consultez votre conseil, mais décidez. Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera les lumières qui vous sont nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions. »
Louis XIV avait gardé très vif le souvenir de l'effacement de son père par Richelieu, et il regardait un premier ministre « comme le plus grand malheur qui puisse arriver à un prince». Il lui avait suffi, pendant sa minorité, de voir régner Mazarin, celui qu'il appelait «le grand Turc ».
i. Abrégé des Mémoires du Journal du marquis de Dangeau. 1817.
roi. « Il s'exprimait toujours noblement et avec précision, s'étudiant en public à parler comme à agir en souverain. Lorsque le duc d'Anjou partit pour aller régner en Espagne, il lui dit, pour marquer l'union qui allait désormais joindre les deux nation : « Il n'y a plus de Pyrénées. »
Cette petite phrase, n'étant pas en contradiction avec les discours tenus par le roi, Voltaire, en cette occasion, n'a pas précisément inventé, il a condensé.
Bis! — Philippe V, se rendant en Espagne pour prendre possession du trône de Charles II (décembre 1700), eut, entre Versailles et les Pyrénées, plus d'une occasion d'être harangué. A Chartres, il fut reçu par un certain abbé Gastelier, qui lui dit : « Sire, j'ai entendu dire que les longues harangues étaient souvent incommodes et ennuyeuses. Votre Majesté me permettra-t-elle de remplacer la mienne par une petite chanson?
Et aussitôt il entonna :
Les bons bourgeois de Chartres et ceux de Montlhéry
Sont charmés de vous voir ici :
Petit-fils de Louis que Dieu vous accompagne, Et qu'un prince si bon,
Don, don, Cent ans et par delà, Là, là, Règne dedans l'Espagne. »
Philippe V, charmé de la muse chansonnière du bon curé, lui dit en souriant : Bis ! L'abbé aussitôt répéta son couplet, que le jeune roi récompensa par une libéralité de cent louis. — « Bis ! sire », s'écria à son tour le curé. Philippe rit de l'àpropos, et de bonne grâce doubla la somme.
VOUS AVEZ DONC PAROLE d'éPOUSER DIEU LE PERE. —
M"" deiMaintenon (1635-1719^, que le hasard des circonstances plaça dans une situation si prodigieusement exceptionnelle % eut,
1. Mme de Maintenon racontait un jour à Marlv que, dans son premier voyage en Amérique, étant encore au berceau, elle avait été regardée comme
dans son éconnante élévation, plus de puissance que de bonheur. Elle subit à la cour de Versailles les incessants tracas qui lui faisaient dire énergiquement qu'elle en avait jusqu'à la gorge, et s'ingénia en vain, durant trente longues années, à dissiper l'ennui de son royal et tyrannique époux1. Ce fut le supplice dont elle paya sa grandeur : a II n'est pas de plus grand malheur, disait-elle, que d'avoir à amuser un homme qui n'est plus amusable » ; — et elle écrivait à Mlne de La Maisonfort : « Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on auroit eu peine à imaginer, et qu'il n'y a que le secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber? J'ai été jeune et jolie, j'ai goûté des' plaisirs, j'ai été aimée partout ; dans un âge un peu plus avancé, j'ai passé des années dans le commerce de l'esprit, je suis venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère fille, que tous les états laissent un vide affreux, une inquiétude, une lassitude, une envie de connaître autre chose, parce qu'en tout cela, rien ne satisfait entièrement. » Mme de Cavlus lui ayant fait remarquer l'air de tristesse des carpes du bassin de Marly, elle lui dit : « Elles sont comme moi, elles regrettent leur bourbe. » Plus d'une fois, elle se rappela, pour les regretter aussi, les jours exempts de trouble et de chagrin qu'elle avait passés avec Scarron, le pauvre estropié qui lui avait reconnu en dot quatre louis de rente, deux grands yeux fort mutins, un très beau corsage et une paire de belles mains. Le frère de Mme de Maintenon, le comte d'Aubigné,
morte, et qu'un matelot allait la jeter à la mer lorsque Mme d'Aubigné, voulant lui donner un dernier baiser, lui mit la main sur le cœur et soutint qu'elle vivait encore. L'évêque de Metz, qui entendait ce récit, lui dit : « Madame, on ne revient pas de si loin pour peu de chose. »
i. «En quelque état qu'elle fût, le roi alloit chez elle à son heure ordinaire, et y faisoit tout ce qu'il avoit projeté ; tout au plus elle étoit dans son lit, plusieurs fois y suant la fièvre à grosses gouttes. Le rci, qui aimoit l'air et qui craignoit le chaud dar^ les chambres, s'étonnoit en arrivant de trouver tout fermé, et faisoit ouvrir les fenêtres, et n'en rabattoit rien, quoiqu'il la vît dans cet élat, et jusqu'à dix heures qu'il s'en alloit souper, et sans considération pour la fraîcheur de la nuit. S'il davoit y avoir musique, la fièvre, le mal de tête n'empêchoit rien ; et cent bougies dans les yeux. Ainsi, le roi alloit toujours son train, sans lui demander jamais si elle n'en étoit point incommodée. » (Mcmoires de Saint-Simon.)
homme d'argent et de plaisirs, qui lui donna mille soucis par ses incartades continuelles, était mal placé pour comprendre de tels dégoûts et de tels regrets. Sa sœur, qu'il avait connue très pauvre, était au comble delà fortune; elle ne pouvait, à ses yeux, rien désirer de plus. Aussi lorsqu'elle lui dit, dans un accès d'accablement, qu'elle n'y pouvait plus tenir, qu'elle voudrait être morte, il dut trouver très naturel de lui répondre sur le ton goguenard qui lui était familier : lrous ave^ donc parole d'épouser Dieu le père?
Ce même d'Aubigné, qui n'avait jamais été que capitaine d'infanterie, reprochait durement à sa sœur de ne pas le faire duc et pair, comme aussi maréchal de France; il se consolait en disant qu'il avait pris son bâton en argent. Il s'amusait à appeler Louis XIV le beau-frère, et fut toute sa vie, par ses extravagances et ses hardis propos, un terrible fardeau pour M"" de Maintenon.
Castigat ridendo morhs. — En riant il corrige les mœurs. — Souvent inscrite dans plusieurs de nos théâtres, au fronton de la scène ou sur le rideau, cette devise date de la seconde moitié du xvir" siècle; elle avait été donnée à l'arlequin Dominique par le poète Santeul. On y a renoncé depuis longtemps. Est-ce parce qu'on l'a jugée dérisoire et menteuse? Est-ce parce qu'on a senti que le théâtre moderne corrompt les mœurs plus qu'il ne les corrige? Peut-être bien. Déjà Bossuet, qui en cela, du reste, était dans son rôle, goûtait peu l'épigraphe de Santeul. » Cela fâchait le grand évêque de Meaux, dit J. Janin, qu'on appelât le théâtre l'école des mœurs, et il avait boudé Santeul pour sa fameuse inscription : Castigat ridendo mores. »
Il y eut trois Dominique qui firent des arlequinades, soit comme auteurs, soit comme acteurs. Le contemporain de Santeul est le chef de la famille des arlequins, Joseph Biancolelli, dit Dominique (1640- 1688), né à Bologne, et venu à Paris avec la troupe qu'avait appelée Mazarin. Il se fit remarquer par le contraste qu'offrait en lui l'homme et le baladin : l'un était sérieux, mélancolique, de manières calmes et réservées, autant
que l'autre, sous le masque, écait sémillanc ec joyeux. Ce fut lui qui représenta les comédiens italiens devant Louis XIV, quand les comédiens français, jaloux des succès de leurs voisins, prétendirent leur faire défendre de jouer des pièces en français. Lorsque Baron eut parlé, au nom de ses camarades, pour faire valoir le privilège des Français, Dominique dit au roi : a Sire, comment parlerai-je? — Parle comme tu voudras, répondit le roi. — Il n'en faut pas davantage, reprit Dominique, j'ai gagné ma cause. » — C'était une surprise d'arlequin; Baron protesta ; mais le roi dit en riant que Dominique avait prononcé.
Santeul (1630-1697), chanoine de Saint-Victor et poète favori de la ville de Paris, se reposait de ses hymnes sacrées en illustrant d'inscriptions latines les édifices, les fontaines et les arcs de triomphe. Cela lit naître chez Dominique le désir d'avoir, lui aussi, une inscription pour son théâtre. Santeul la lui ayant fait attendre, on raconte que Dominique, un beau jour, vint le trouver masque au visage et en costume de théâtre, et lui servit un plat de son métier. Santeul, surpris, l'arrêta au milieu de ses folies, et lui demanda qui il était. « Je suis le Santeul de la comédie italienne, lui répondit Dominique. — Et moi, répliqua le poète qui avait reconnu son homme, je suis l'arlequin de Saint-Victor. » Là-dessus, la farce se poursuivit a deux, et finalement on s'embrassa. Quoi qu'il en soit de cette pantalonnade, Santeul, ce jour-là, fut mis en belle humeur par Dominique, et lui donna l'épigraphe désirée.
Lorsqu'il avait fait quelques vers dont il était très content, Santeul disait en riant qu'il allait faire tendre des chaînes aux ponts, de peur que les autres poètes, en passant, ne se jetassent dans la rivière. Il voulut un jour monter en chaire pour remplacer un curé.de village, mais il ne tarda pas à s'embrouiller et dit, pour se tirer d'affaire : « J'aurais bien d'autres choses à vous dire, mais il est inutile de vous prêcher davantage : vous n'en deviendriez pas meilleurs. » — C'est à Santeul que l'on doit le conseil d'avoir à se défier de quatre choses en ce monde : « du visage d'une femme, du derrière d'une mule,
du côté d'une charrette et d'un moine de tous les côtés ». Une des épitaphes de Santeul était ainsi formulée :
Ci-gît le célèbre Santeuil ; Poètes et fous, prenez le deuil.
Saint-Simon et beaucoup d'autres écrivent le nom du célèbre poète latin comme il se prononçait {Santeuil) . Sa famille, anoblie par l'échevinage, avait pour armes parlantes une tête d'Argus; cela signifiait cent œils. — Les armoiries se contentent souvent d'à peu près : le blason de la famille Sartine portaic trois sardines, et celui de la famille Racine, un rat et un cygne. Le grand tragique ne conserva que le cygne : c'était pour lut une flatteuse allusion à ses chants.
Je serai toujours de l'avis de M. le Privce, surtout quant) il aura tort. — La bonté naturelle est une vertu queBossueta gratuitement octroyée àCondé. Ce prince avait un grand esprit et un cœur vaillant; mais il était irascible, despote et très orgueilleux. Il a eu des accès de bonté ou de sensibilité; il a pu répandre des larmes en entendant dire à Auguste sur la scène :
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie.
Et, d'après ce que rapporte Mlle de Montpensier, il a sangloté dans le combat du faubourg Saint-Antoine en voyant tomber plusieurs de ses amis à ses côtés. Condé n'était sensible que les jours de combat, alors que tout son être se trouvait surexcité ; il aimait et pleurait comme guerriers les amis qu'il eut vus mourir autrement sans à peine un regret.
Les dispositions nerveuses ne sont pas des preuves de bonté; on peut même dire sans paradoxe qu'elles ne sont remarquées que chez ceux en qui la bonté n'est pas habituelle. Pour mériter le titre de bon, il faut l'être toujours, dans toutes les circonstances comme avec tout le monde ; tel n'était pas le cas pour Condé : du consentement de Bussy-Rabutin, qui avait
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pour lui une admiration sincère, « il était né insolent et sans égards ».
La bonté, au reste, n'était pas à la cour une vertu du règne de Louis XIV : les grands capitaines et les grands seigneurs se distinguaient alors de préférence par des qualités plus brillantes : le courage, la force, l'esprit, la générosité. Turenne est une exception : il avait à la fois la grandeur et la bonté.
Condé, orgueilleux par-dessus tout, ne supportait pas la contradiction ; il avait été gâté à Rocroy par une désobéissance qui lui avait donné la gloire. Ce n'est pas seulement sur les champs de bataille que le jeune héros prétendait avoir toujours la victoire de son côté; son irritabilité n'était pas moindre lorsqu'il s'agissait de questions littéraires; car — c'est encore Bussy qui Ta remarqué — « il avait du feu dans l'esprit, mais il ne l'avait pas juste ». Boileau, que Condé avait en très grande estime, eut l'occasion de s'en apercevoir le jour où il se hasarda à disputer contre lui sur une tragédie qu'ils ne jugeaient pas de la même manière : l'impatience n'ayant pas tardé à gagner Condé, peu disposé à souffrir d'être vaincu dans la discussion, Boileau termina l'entretien en se disant : « Dorénavant, je serai toujours de lavis de AI. le Prince, surtout quand il aura tort. »
Lorsque Condé, voulant toujours avoir raison, rappelait à Santeul qu'il était prince du sang, Santeul lui répondait en riant qu'il était, lui, prince du bon sens.
Laissez passer le tapissier de Notre-Dame. — ■ Fils posthume du comte de Montmorency, Bouteville, décapité en 1627 pour son duel avec le marquis de Beuvron, le maréchal de Luxembourg ne fut connu que sous le nom de Bouteville jusqu'en 1661, époque à laquelle il épousa l'héritière de la maison de Luxembourg, dont il prit les armes et le nom. Attaché à la fortune du prince de Condé, il montra en maintes occasions des qualités supérieures et dignes de son maître. Après la mort de Turenne (1675), il fut un des huit maréchaux que créa Louis XIV, et que M""' Cornuel appela la monnaie de
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AI. de Turenne1. Cinq ans plus tard, il fuc impliqué dans un de ces procès d'empoisonnemenc et de sortilège, si fréquents à cette époque. Luxembourg resta enfermé à la Bastille pendant quatre mois et comparut devant la Chambre ardente. Voltaire a raconté [Siècle de Louis XIV) les circonstances et le dénouement de ce procès. Le maréchal, coupable d'avoir eu des liaisons indignes de lui et une curiosité peu orthodoxe, fut rendu à la liberté par arrêt du 16 mai 1680 sans être absous effectivement; il fut même éloigné de la cour et de Paris jusqu'au mois de juin 168 1 -. C'est seulement neuf ans plus tard qu'il rentra en faveur et devint général en chef de l'armée du Nord.
Luxembourg alors, de 1690 à 1694, remporte la victoire de Fleurus, bat le prince de Waldeck à Leuse, Guillaume III à Steinkerke et à Neerwinden3, prend Charleroi, tient constamment Guillaume en échec par l'habileté de ses manœuvres, et envoie à Paris, après toutes ses victoires, une telle quantité de drapeaux que le prince de Conti put dire, en accompagnant le maréchal à Notre-Dame : Laissej passer le tapissier de Notre- Dame. L'usage était alors de placer dans la cathédrale de Paris lc> drapeaux pris à l'ennemi.
De même que Condé, le maréchal de Luxembourg avait l'impétuosité, le coup d'œil rapide, l'inspiration soudaine; il fuc l'un des plus grands gagneurs de batailles et l'un des généraux les plus aimés de ses soldats. Mais ses habitudes d'intrigues et
1. Les sept autres étaient d'Estrades, de Navaillcs, de Duras, de la Feuillade, de Schomberg, puis deux autres moins recommandables: Rochefort, mari de la maîtresse de Louvois, et Vivonne, frère de M""' de Montespan. Cette fournée de maréchaux s'explique par ce fait que pour pouvoir nommer Rochefort, Louvois dut proposer les généraux qui étaient plus anciens que lui.
u. Vingt ans après, il parut une « Relation véritable du pacte conclu par le feu duc de Luxembourg, maréchal de France, avec l'exécrable Satan, depuis 1659 jusqu'à ifiojj ainsi que de sa triste et épouvantable mort qui s'en est suivie ».
}. « Le prince d'Orange, étonné que le feu continuel et si bien servi de son canon n'ébranlât point notre cavalerie, qui l'essuya six heures durants. tus branler et tout entière sur plusieurs lignes, vint aux batteries en colère, accusant le peu de justesse de ses pointeurs. Quand il eut vu l'effet, il tourna bride et s'écria : Oh ! l'insolente nation! » (Mémoires de Saint-Simon.)
la licence de ses mœurs déparaient ses brillantes qualités. Voltaire l'a dit, Luxembourg était un héros beaucoup plus qu'un sage. Il était bossu; on lui prête à ce sujet une réplique qu'il n'a peut-être pas eu l'occasion de faire. Le prince d'Orange aurait dit : « Je ne pourrai donc jamais vaincre ce maudit bossu! » Et Luxembourg, à qui l'on rapportait ce propos, se serait écrié : « Bossu ! qu'en sait-il? Il ne m'a jamais vu par derrière. »
Saint-Simon, qui n'aimait guère le maréchal, lui accorde un genre d'esprit qui lui fit surmonter le désagrément d'une figure d'abord fort rebutante. « Mais ce qui ne se peut comprendre de qui ne l'a point vu, ajoute-t-il, une figure à laquelle on s'accoutumoit, et qui, malgré une bosse médiocre par devant, mais très grosse et fort pointue par derrière, avec tout le reste de l'accompagnement ordinaire des bossus, avoit un feu, une noblesse et des grâces naturelles, et qui brilloient dans ses plus simples actions. »
Luxembourg mourut à l'âge de soixante-sept ans, le 4 janvier 1695, après cinq jours de maladie. Louis XIV lui avait envoyé Fagon, son premier médecin, en lui disant : « Faites pour lui ce que vous feriez pour moi » ; M11" de Maintenon avait mis tout Saint-Cyr en prières, et Massillon, qui avait assisté le maréchal à ses derniers moments, déclara qu'il mourut « en chrétien et en grand homme 1 .
Un soldat qui a bien dormi en vaut deux. — Cette parole toute simple et toute raisonnable n'a pas été dite par un s.ige : elle est de Vendôme (1654-1712), général aimé de ses soldats. Arrière-petit-fils de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, il fut le seul de sa lignée qui se distinguât dans la carrière des armes. Aussi, lorsque le roi d'Espagne, Philippe V, qui lui devait tant de reconnaissance, lui exprima son étonnement de ce qu'étant fils d'un père médiocre, il avait de si grands talents, Vendôme lui répondit : « C'est que mon esprit vient de plus loin. 1
Philippe V, chassé une seconde fois de Madrid, en 1710,
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appela Vendôme à son secours. Le succès ne se fit pas attendre; le nom de Vendôme exerça son prestige : de nombreux volontaires se rangèrent sous ses ordres, les villes et les religieux apportèrent de l'argent, l'enthousiasme saisit la nation, et, le 2 décembre, Philippe Vêtait replacé sur son trône. Après la victoire de Villaviciosa, le roi d'Espagne dit au général français : « Je vous dois mon royaume » ; et le roi de France, à Versailles, dit en apprenant la bonne nouvelle : « Voilà ce que c'est qu'un homme de plus. »
C'est dans cette bataille que Philippe V n'ayant pas de lit, Vendôme lui dit : « Je vais vous faire donner le plus beau lit sur lequel jamais roi ait couché, i Ce lit était formé des étendards et des drapeaux pris sur l'ennemi.
Vendôme fut un général de courage et surtout d'inspiration. Mais l'homme fut un malpropre, un désordonné, un cynique, livre à ses passions, abandonné à ses domestiques. Il mourut d'une indigestion, et ceux qui le servaient vendirent jusqu'au matelas sur lequel il agonisait. On raconte qu'un de ses valets, indigné des vols commis effrontément sous ses yeux, vint un jour lui dire qu'il voulait quitter son service. « N'estce que cela, lui répondit Vendôme ; eh bien, pille comme les autres. »
Monsieur est encore tout chaud. — Le frère de Louis XIV, Philippe, duc d'Orléans, dont la première femme, Henriette d'Angleterre, a été rendue célèbre par l'oraison funèbre de Bossuet, et dont la seconde fut la princesse palatine Charlotte-Elisabeth de Bavière, mourut à Saint-Cloud, le 9 juin 170 1, d'une attaque d'apoplexie.
Son confesseur, le Père du Trévoux, lui avait fait souvent des représentations sur sa conduite et sur ses excès de table, ne lui dissimulant pas qu'il était vieux, usé de débauche, gras, court de cou, et que, selon toute apparence, il mourrait d'apoplexie. Monsieur prenait peur quelquefois, car il craignait le diable tout autant que la mort, et il faisait de son mieux pour régler sa vie, pour s'amender, pour obéir à son
confesseur. Mais le naturel ou plutôt les mauvaises habitudes remportaient toujours ; il ne renonçait facilement ni à ses goûts ni à ses vices, et ne pouvait pas plus se modérer à ses repas que cesser de manger toute la journée les friandises dont ses poches étaient bourrées.
La veille de sa mort, Monsieur eut, à Marly, une explication très vive avec Louis XIV au sujet de la conduite de son fils, le mauvais sujet qui, quatorze ans plus tard, devait être le Régent. Monsieur répondit avec aigreur que les pères qui avaient mené de certaines vies avaient peu de grâce et d'autorité à reprendre leurs enfants. Le roi, se sentant atteint, répliqua vertement, et « Monsieur, dont la gourmette était rompu,e, dit Saint-Simon, le fit souvenir, d'une manière piquante, des façons qu'il avait eues pour la reine avec ses maîtresses, jusqu'à leur faire faire des voyages dans son carrosse avec elle. Le roi outré renchérit, de sorte qu'ils se mirent tous deux à parler à pleine tête. »
Le roi ayant été averti que « sa viande était portée » , la discussion cessa. On se mit à table; Monsieur, la figure en feu, mangea beaucoup, comme à son ordinaire ; et, le soir, rentré à Saint-Cloud, il eut une attaque. Le lendemain, la prophétie du père jésuite était accomplie.
En apprenant la mort de son frère, Louis XIV parut très affligé; il pleura, et tout le monde pensa que les trois jours qu'on devait rester encore à Marly seraient des jours de recueillement et de tristesse. Cependant, vingt-quatre heures après, le roi chantait dans l'appartement de M""' deMaintenon; puis il jouait avec les dames et s'étonnait des airs mélancoliques que prenaient quelques-uns de ceux qui l'entouraient. Après le dîner, le duc de Bourgogne demanda au duc de Montfort s'il voulait jouer au brelan. « Au brelan ! s'écria Montfort stupéfait, vous n'y songez pas, Monsieur est encore tout chaud! — Pardonnez-moi, répondit le prince, j'y songe fort bien; mais le roi ne veut pas qu'on s'ennuie à Marly; il m'a ordonné de faire jouer tout le monde, et, de peur que personne ne l'osât faire le premier, d'en donner moi l'exemple. «
Le brelan commença donc, et bientôt le salon fut rempli de tables de jeu. M""' de Maintenon triomphait; elle était délivrée d'un ennemi, elle avait le cœur rempli de joie, et grâce à ses bons offices, Louis XIV était consolé.
La princesse palatine, qui n'avait jamais eu ni grande estime ni grande affection pour son mari, mais qui, le voyant mort, sentit sa perte et sa chute, cria de toutes ses forces : s Point de couvent! Je ne veux point de couvent! Qu'on ne me parle pas de couvent. » Elle faisait ainsi allusion à une clause de son contrat de mariage, où il était stipulé que si elle devenait veuve, elle devrait opter entre le couvent et le château de Montargis. Elle échappa au couvent, selon ses vœux ; elle resta à la cour, et, six semaines après la mort de Monsieur, elle écrivait : « J'aurais bien besoin de trouver, dans ma triste situation, quelque chose qui pût me divertir; tout m'est interdit à présent, excepté la promenade; ma plus grande consolation est dans les bontés dont le roi continue à me donner des preuves; il est venu me voir et m'a menée à la promenade avec lui. Samedi était le jour de l'enterrement de Monsieur, et quoique je n'y fusse pas, j'ai bien pleuré, comme on peut l'imaginer. »
Régimknt de la calotte. — Nom sous lequel se forma, au commencement du xvui'' siècle, une société joyeuse et burlesque dont le point de départ se trouve, d'après ce qu'a raconté le général Ambert, dans les petites circonstances que voici. En 1702, une société déjeunes officiers et de courtisans, assemblée chez M. de Torsac, exempt des gardes du corps, frondait à l'envi les ridicules de la cour. Un seul des convives était silencieux et morose, le maître du logis. Tourmenté d'une violente migraine, il ne répondait que par des plaintes aux rires et aux quolibets de ses convives ; il avait, disait-il, la tête emprisonnée dans une calotte de plomb, qui le rendait comme fou. « Eh! qui donc n'a pas sa calotte? Qui donc n'est pas fou en ce monde, s'écria le garde du corps Aymon, portemanteau du roi. Toutes les sottises que nous voyons nous
prouvent suffisamment, que si l'on formait un régiment de tous les gens dont la cervelle est détraquée par cette calotte idéale, ce serait assurément le plus nombreux de tous les régiments de la terre. »
L'étincelle mit le feu ; on applaudit, on s'occupa sur-lechamp de l'organisation dudit régiment, à la tête duquel furent placés le maître de la maison, M. de Torsac, ainsi que l'orateur, M. Aymon, qui prit le titre de général de la calotte, et cette première séance fut appelée séance de la migraine.
Les attributs des membres de l'association étaient une calotte de plomb et des grelots ; la devise française était : C'est régner que de savoir rire, et la devise latine : Favet Momus, lunatdnjluit , On adopta un étendard, un sceau, on rédigea un règlement, et, ainsi organisée sous les auspices de l'extravagance et de la gaieté, la société se mit à enrôler, bon gré mal gré, en leur décochant des brevets de membres du Régiment de la Calotte, tous ceux qui se signalaient par quelque sottise ou quelque ridicule. Ces petites satires commençaient presque toujours par les vers :
De par le dieu portant marotte, Nous, généraux de la calotte...
D'abord, elles furent mordantes sans être grossières; mais dans les attaques personnelles, on ne garde pas longtemps la mesure ; le ton s'accentua et le bon goût disparut. Sous la Régence, la plupart des brevets étaient licencieux. Bientôt il n'y eut plus rien dans la vie publique, dans la vie privée ou dans les livres qui fût à l'abri des quolibets de la joyeuse milice ; personne ne fut épargné, et les enrôlements involontaires s'étendirent à tous les hommes qui jouaient un rôle ou occupaient une grande position : Villars, le Régent, Louis XV, Dubois, Law, le cardinal Fleury, Fontenelle, Lamothe, Voltaire, Destouches, furent enrégimentés dans la Calotte. Le roi ne se fâcha pas : on dit même qu'il demanda à Aymon s'il ne ferait pas un jour défder son régiment devant lui, et que le gé-
néral de la Calotte répondit : « J'y avais pensé, sire, mais il n'y aurait plus personne pour le voir passer. 1
Les poètes, rédacteurs ordinaires des brevets, étaient Aymon, les abbés Des Fontaines et Gacon, Piron, Grécourt, et surtout Roy, qui échauffait singulièrement la bile de Voltaire : « Que dites-vous d'une infâme Calotte qu'on a faite contre M. et M""' de La Popelinière, pour prix des fêtes qu'ils ont données? Ne faudrait-il pas pendre les coquins qui infectent le public de ces poisons? Mais le poète Roy aura quelque pension, s'il ne meurt pas de la lèpre, dont son àme est plus attaquée que son corps1. 1 Voltaire nourrissait une vieille rancune contre le Régiment de la Calotte, qui l'appelait cher Calottin de première classe, et qui l'avait élu grosse caisse, détaché au service du roi de Prusse en qualité de trompette.
A la fin du siècle, le Régiment de la Calotte s'était évanoui; on ne peu: pas se moquer toujours. Les poètes et les gens de cour disparurent, il ne resta plus que des officiers ; alors la société se transforma : elie devint une sorte de conseil de famille appelé à intervenir dans les contestations entre officiers, dans les questions d'honneur, de délicatesse ou de simple convenance, en dehors de tout ce qui regardait la discipline ou les règlements ; et à prononcer des arrêts, sous une forme gaie, contre les officiers qui avaient, par leur conduite, mérité des observations ou des censures. En souvenir des bouffonneries d'autrefois, les jugements tombèrent souvent dans la trivialité. A la fin, la police militaire du chef de la calotte de chaque régiment ne s'exerçait plus qu'à la table des officiers.
Il N''f.ST PAS NÉCESSAIRE DE CONNAITRE QUELQU'UN l'OUR
lui oter son chapeau. — Catinat (1637-17)2), simple dans sa tenue comme dans toutes les habitudes de sa vie, se promenait aux environs de son château de Saint-Gratien, lorsqu'un
1. Lettre à M. le duc de Richelieu, ambassadeur a Dresde. — e+ i bre 1746.
jeune chasseur lui cria écourdiment : i Bonhomme, je ne sais à qui appartient cette terre; je n'ai point la permission d'y chasser, mais je vais me la donner. » Le maréchal l'écouta chapeau bas et continua sa promenade. — « De quoi riezvous ? » dit ce jeune homme à des paysans qui travaillaient dans la campagne. — « De votre insolence avec Monseigneur; s'il avait dit un mot, nous vous aurions battu. » Apprenant, à sa grande confusion, qu'il avait parlé à Catinat, l'étourdi s'empressa d'aller lui demander pardon, alléguant qu'il ne le connaissait pas. Le maréchal lui répondit simplement : // n'est pas nécessaire de connaître quelqu'un pour lui oter son chapeau l.
La plupart des réponses de Catinat sont caractéristiques.
«Quelques jours après la grande victoire qu'il remporta sur le duc de Savoie dans la plaine de la Marsaille (4 octobre 1693), le poèce Palaprat (1 650-1 721), secrétaire des commandements du grand prieur de Vendôme 2, parlait des différentes qualités des généraux. Faisant allusion à Catinat, il disait : « J'en connais un si simple que, sortant de gagner une bataille, il jouerait tranquillement une partie de quilles. » Catinat repartit : t Je ne l'estimerais pas moins si c'était en sortant de la perdre. »
A la malheureuse journée de Chiari (13 novembre 1701), Catinat, quoiqu'il fût blessé au bras et à la poitrine, cherchait à rallier ses troupes. Un officier lui dit : « Où voulez-vous que nous allions? la mort est devant nous. — Et la honte est derrière », répondit Catinat.
Ses parents s'étant plaint de ce qu'il refusait l'ordre du Saint-Esprit, que lui offrait Louis XIV (1705), il leur dit :
1. Cette petite leçon rappelle celle que Turenne donna au cocher qui, un jour où le maréchal était en bras de chemise à la fenêtre, vint lui donner une lbrte tape sur le derrière. Turenne se retourna brusquement, et le cocher, tout honteux de sa méprise, s'excusa de son mieux en disant : « Pardon, Monseigneur, je croyais que c'était Jean. — Et quand c'eût été Jean, répondit Turenne, fallait-il frapper si fort ? »
a. Palaprat se permettait parfois avec le grand prieur des plaisanteries un peu vives. Catinat, qui en riait, lui dit un jour : « Les vérités que vou lâchez à M. le grand prieur me font trembler pour vous. — Rassurez-vous, lui répondit Palaprat, ce sont mes gages. »
t Si je vous fais tort, rayez-moi de votre généalogie. » Le duc de La Rochefoucauld lui demandait, à ce même propos, pourquoi il n'avait pas accepté un honneur qu'il méritait : « Voulez-vous, lui dit Catinat en souriant, que je me fasse descendre de Catilina ? — Non, répliqua le duc, mais de Caton, et on vous croira. »