‹ Petites ignorances historiques et littérairesChapitre 35 sur 65 · MONSIEUR LE MARÉCHAL, O.V N'EST IMS HEUREUX A NOTRE · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE MARÉCHAL, O.V N'EST IMS HEUREUX A NOTRE

agh. — Villeroi (1644-1730), que son élégance et ses succès dans le monde avaient fait appeler le Charmant, aurait pu être de la monnaie de M. de Turenne et non de la moins petite. Présomptueux et médiocre, il n'avait aucune des qualités d'un chef d'armée. « Un acteur, un bravache, dit Michelet, militaire de théâtre qui, sous son panache et ses plumes, n'ombrageait aucune cervelle. » Sans parler de tous ses échecs précédents, les dispositions qu'il prit à Ramillies furent autant de fautes accumulées dont Marlborough put aisément profiter. La bataille fut perdue (23 mai 1706) et la déroute complète : Marlborough poursuivit le cours de ses succès; Villeroi dut évacuer le Brabant et la Flandre, et comme les événements d'Italie ne furent pas moins funestes alors que ceux des Pays-Bas, l'année 1706 fut singulièrement fatale à la France.

Mais Villeroi à Versailles était le vieux favori; il avait été élevé avec Louis XIV, qui se le rappelait toujours. Lorsqu'il se décida à paraître devant le roi, il le trouva plus attristé qu'irrité. Pour ménager l'amour-propre du maréchal, Louis XIV mit leur malheur commun sur le compte de la fortune qui, diton, n'aime pas les vieux : Monsieur le maréchal, un ri est pas heureux à notre âge. Louis XIV avait alors soixante-huit ans et Villeroi soixante-trois.

En 1709, Louis XIV était un peu plus âgé, et cependant après la boucherie humaine de Malplaquet, cette glorieuse défaite où la victoire fut si vigoureusement disputée par Villars et Boulflers1, il tenait à Villars un langage plus mâle : Nous pé-

1. Villars, quoiqu'il eût le ^enou fracassé par une balle, :ie oésespérait pas; il écrivait au roi: « Que Dieu nous tasse la grâce de perdre encore une

rirons ensemble ou nous sauverons l'Etat. Grâce à ce regain d'énergie royale, grâce à Villarsec à Duguay-Trouin, la France ne fut pas perdue, elle fut à peine diminuée. En 1715, à la fin du règne de Louis XIV, elle était moins grande, mais surtout beaucoup moins riche que quarante ans auparavant. Aussi le vieux roi, sur son lit de mort, eut-il raison de dire à celui qui allait lui succéder : J'ai trop aimé la guerre^ ne m'imiteç pas en cela} non plus que dans les trop grandes dépenses que f ai faites. Ce conseil, donné à un enfant de cinq ans, ne signifiait pas grand'chose : Louis XIV parlait pour l'assistance et pour la postérité. Mais combien d'autres recommandations, si elles avaient dû être comprises, il eût été utile de faire à ce jeune roi qui fut Louis XV, et qui devait être si fort enclin à ne suivre que les mauvais exemples ! Louis XV semblait destiné à n'entendre de bons conseils et d'utiles leçons que dans l'âge où il était incapable d'en profiter : il avait sept ans lorsque Massillon prêcha devant lui le Petit carême, qui traitait des devoirs des grands.

C'est le 26 août que Louis XIV fit ses adieux aux principaux personnages de la cour 1 ; c'est le itr septembre, un dimanche, qu'il mourut. Dans l'intervalle, il s'occupa de régler ce qu'on aurait à faire après sa mort. Il dit à Mme de Maintenon : « J'avais toujours ouï dire qu'il était difficile de mourir; je touche à ce dernier moment, et je ne trouve pas que ce soit si pénible. » . Il dit à ses valets : « Pourquoi pleurez-vous? M'avez-vous cru immortel? » Absorbé par son salut, il était détaché à ce point des choses de la terre

pareille bataille ! » et, sur son lit de douleur, il conseillait de « remarcher à l'ennemi ». Quant à Louis XIV, il fut atterré de voir que la plus sanglante balaille de son règne ne fût pas couronnée par la victoire, et il ne put s'empêcher de s'écrier: « Dieu a-t-il donc oublié ce que j'ai fait pour lui. »

1. Lorsqu'il fut à peu près certain que Louis XIV allait mourir, le duc d'Orléans eut autour de lui une affluence considérable de courtisans. Dans les derniers jours, un empirique donna au roi un élixir qui le ranima. Il mangea et l'empirique assura qu'il guérirait. A cette nouvelle, on vit décroître sensiblement la foule qui entourait le futur régent. Si le roi mange une seconde fois, dit-il, nous n'aurons plus personne.

qu'on l'entendit murmurer : Du temps que fêtais roi l !

Voltaire ne fait pas particulièrement honneur à Louis XIV de sa constance et de sa fermeté. Il parle bien de la grandeur d'âme avec laquelle le roi vit approcher la mort; mais il ajoute quelques lignes plus loin : Quiconque a beaucoup de témoins de sa mort meurt toujours avec courage.

Louis XIV avait régné presque trois quarts de siècle ; il avait vu mourir son frère, sa femme, son fils et ses petits-fils, et semblait s'être éternisé sur le trône; il y eut un courtisan pour dire dans son étonnement : « Après la mort du roi, on peut tout croire. » Mais le grand roi fut peu regretté; sa mort fut même accueillie comme une délivrance. « Paris, las d'une dépendance qui avoit tout assujetti, respira dans l'espoir de quelque liberté, et dans la joie de voir finir l'autorité de gens qui en abusoient. Les provinces, au désespoir de leur ruine et de leur anéantissement, respirèrent et tressaillirent de joie; et les parlements et toute espèce de judicature, anéantie par les édits et par les évocations, se flattèrent, les premiers de figurer, les autres de se trouver affranchis. Le peuple ruiné, accablé, désespéré, rendit grâces à Dieu, avec un éclat scandaleux, d'une délivrance dont ses plus ardents désirs ne doutoient plus. » {/Mémoires de Saint-Simon.)

Tout est possible a Paris parce qu'il y a la comédie et du pain\ — Les spectacles ont toujours été la passion des peuples de race latine2 : Panem et circenses} avait écrit Juvénal à propos des Romains de la décadence; et les Espagnols ont

1. Louis XIV qui, avant de mourir, renonçai! à être roi, aurait eu, par contre, si l'on ajoutait foi à une scène de famille racontée par Griffet (Histoire de Louis .Y///), la velléité de l'être trois semaines avant la mort de son père. Il avait quatre ans et demi, et venait d'être tenu sur les fonts baptismaux par Ma/arin et la princesse de Condé (21 avril 164.3). Après la cérémonie, le roi lui ayanl demandé comment il s'appelait maintenant : « Je m'appelle Louis XIV ! aurait-ii répondu. — Pas encore, aurait doucement répliqué Louis XIII, pas encore. »

2. Et même de tous les peuples, dit Voltaire: « Au lieu de tuer tous les Caraïbes, il fallait peut-être les séduire par des spectacies, par des funambules, des t -; de gibecière et de musique. On les eût aisément subjugues. Il y

dit à leur tour : Pan et toros. du pain et des courses de taureaux. Le mot de Mra' de Maintenon, même en 1710, à l'époque de famine où elle Ta prononcé1, n'avait pas cessé d'être vrai ; il restera comme une caractéristique des Français et surtout des Parisiens. Du pain, il en faut absolument pour vivre; sans quoi le peuple à cet égard se montrerait assez patient ; mais des spectacles, il ne s'en passerait pas sans souffrir beaucoup, et peut-être qu'à la longue tout ne serait plus possible. Si tant de choses ont été possibles à Paris, c'est que les spectacles n'ont jamais manqué : sous la Terreur comme sous la Fronde, pendant les guerres et les invasions, aux époques les plus troublées ou les plus tourmentées de la vie publique, il y eut des farceurs et des comédiens pour égayer et captiver la foule. Depuis les exhibitions d'animaux et les parades de saltimbanques jusqu'aux représentations des comédies et des drames, le peuple de Paris n'a jamais chômé de spectacles; et toujours il y a couru avec la même ardeur, trouvant dans son plaisir de prédilection une consolation pour les épreuves, un dédommagement à toutes les misères.

C'est à propos des spectacles qu'il convient d'admettre comme une vérité le mot de Voltaire : Le superjtu^ chose très nécessaire'-. Alphonse Karr l'a répété de nos jours : « Le superflu

s. des spectacles pour toutes les conditions humaines; la populace veut qu'on parle à ses yeux; et beaucoup d'hommes d'un rang supérieur sont peuple. » (Dictionnaire philosophique. — Art dramatique.)

1. Pour donner de l'occupation aux ouvriers dans cette année d'excessive misère, on les employait à niveler une butte à côté de la porte Saint-Denis. Ils recevaient, pour tout salaire, un morceau de pain qui n'arrivait pas toujours exactement. Le 6 août, le morceau de pain n'arriva pas du tout, et les ouvriers se révoltèrent. Ce même jour, d'après ce que rapporte Dangeau, le carrosse de M",e de Mainienon fut insulté dans le faubourg Saint-Antoine. ■1. j'aime le luxe et même la mollesse,

Tous les plaisirs, les arts de toute espèce,

La propreté, le goût, les ornements ;

Tout honnête homme a de tels sentiments.

Il est bien doux pour mon cœur très immonde

De voir ici l'abondance à la ronde,

Mère des arts et des heureux travaux.

Nous apporter de sa source féconde

est devenu si nécessaire que, pour le conquérir, beaucoup de gens traitent le nécessaire de superflu. »

Le moc de M1"" de Maintenon tel qu'elle l'a formule, c'està-dire en plaçant la comédie en première ligne, était parfaitement juste; il prouve une fois de plus que la réputation de jugement et de bon sens qu'elle s'était acquise à la cour n'était pas usurpée. Si l'on devait en croire les arrangeurs de phrases, c'est cette réputation qui lui aurait valu de la part de Louis XIV un compliment ainsi conçu : On appelle les papes Votre Sainteté, les rois Votre Majesté f les princes Votre Gracieuseté ; pour vous; madame, on devrait vous appeler fotre Solidité.

J'ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez les autres; ne m'en- faites pas souvenir. — Après avoir été forcé -de démolir Dunkerque (traité d'Utrecht, 1713, qui mit fin à la guerre de succession d'Espagne), Louis XIV voulut contrebalancer cette perte en faisant ouvrir à l'ouest de Dunkerque, en tirant vers Mardyck, un canal d'une lieue de long, capable d'abriter des vaisseaux de quatre-vingts canons. Le gouvernement anglais adressa de vives représentations, soutenant qu'on violait le traité1, ec les travaux furent suspendus.

Et des besoins et des plaisirs nouveaux.

L'or de la terre et les trésors de l'onde,

Leurs habitants, et les peuples de l'air.

Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde.

O le bon temps que ce siècle de fer!

Le superflu, chose très-nécessaire,

A réuni l'un et l'autre hémisphère.

(Le Mondain, i?V'-) 1. «La clause du traité qui portait la démolition du port de Dunkerque et de ses écluses ne stipulait pas qu'on ne ferait point de port à Mardy< k. On a use imprimer qui- lord Bolingbrocke, qui rédigea le traité, fit celte omission, gagné par un présent d'un million. On trouve cette lâche calomnie dans l'Histoire de Louis XIV. sous le nom de La Martinière; et ce n'est pas la seule qui déshonore cet ouvrage. Louis XIV paraissait être endroit de profiter de la nég ifjence du ministre anglais, et de s'en tenir à la lettre du traite ; mais il aima mieux en remplir l'esprit, uniquement pour le bien de la paix: et loin de dire au lord Stair qu'il ne le fit pas souvenir qu'il avait été autrefois le maître elle- les autres, il voulut bien céder a ses représentations, auxquelles il pouvait résister. Il in discontinuer les travaux Jj Mardyck au mois d'avril 1715. i> (Voltaire, Siècle de Louis XIV.)

A cette occasion, l'ambassadeur d'Angleterre, lord Stair, devint si exigeant que le roi ne voulut plus l'entendre *•. Le président Hénault2, pour exprimer l'impatience, peut-être même la colère de Louis XIV", lui met dans la bouche ces malencontreuses paroles : Monsieur V ambassadeur , j'ai toujours été le maître chejmoij quelquefois cheç les autres; ne m en faites pas souvenir. L'impatience était permise sans doute, mais l'arrogance était de trop, et le président Hénault n'a pas prêté à son roi, dans cette circonstance, le langage qui convenait. Il a reconnu lui-même, paraît-il, que cette belle phrase n'était pas à sa place; mais, d'après ce qu'en a dit Voltaire, il ne se décida pas à l'effacer :

« Il est très vrai que jamais Louis XIV ne tint ni ne put tenir le propos si déplacé que le président Hénault lui impute dans une audience donnée au comte de Stair. Le président Hénault m'avoua lui-même que cette anecdote écait très fausse, mais, que l'ayant imprimée, il n'aurait pas le courage de se rétracter. J'aurais eu ce courage à sa place. Pourquoi ne pas avouer qu'on s'est trompé?1 » (Voltaire, Lettre à M. le marquis de Courtivron. 12 octobre 1775.)

Duclos, dans ses Mémoires secrets, croit au mot de Louis XIV; selon lui, lord Stair aurait raconté l'aventure à plusieurs personnes, entre autres au maréchal de Noailles; il aurait même ajouté, avec une hardiesse de langage que ne démentent ni son caractère ni ses habitudes peu réservées : « J'avoue que la vieille machine m'a imposé. »

En tout cas, s'il y a des doutes à cet égard, il n'y en a pas sur les vertes paroles que Torcy répondit à ce même ambassadeur un jour qu'il avait essayé de dire quelque chose de trop sur le compte du roi : « Monsieur l'ambassadeur, tant que vos

1. « Il poussa si bien la patience et la douceur naturelle de Torcy que ce ministre ne voulut plus traiter avec lui. Stair même étoit si peu mesuré dans les audiences, qu'il demandoit fréquemment, et avec la plus grande hauteur, que le roi avoit pris le parti de ne le plus entendre. » {Mémoires de Saint- Simon.)

2. Abrégé chronologique de l'Histoire de France jusqu'à la mort de Louis XIV.

insolences n'ont regardé que moi, je les ai passées pour le bien de la paix; mais si jamais, en me parlant, vous vous écartez du respect qui est dû au roi, je vous ferai jeter par les fenêtres. » Il n'était pas très rare que les entretiens de ces deux diplomates fussent sur ce ton. Il arriva qu'un jour M. de Torcy voulut mettre lord Stair à la porte, et celui-ci se plaignit, non sans quelque raison, d'avoir été traité comme un chien ] .

J'ai vu ces maux et je n'ai pas vingt ams. — Ainsi se terminait une satire appelée les J'ai vu. qui fit grand bruit à son apparition (17 r 5^ , et dans laquelle étaient attaqués, non seulement la Bastille et les jésuites, mais les. principaux personnages qui jouèrent un rôle pendant les dernières années du règne de Louis XIV : M"" de Maintenon était un démon sous l'habit d'une femme; d'Argenson, un policier barbare, ennemi du genre humain; et le roi lui-même, le fléau de la France :

J'ai vu ces maux sous le rogne funeste D'un prince que jadis la colère céleste Accorda, par vengeance, à nos désirs ardents :

j'ai vu c?s maux et je n'ai pas vingt ans.

Cette satire, qui avait circulé sous le voile de l'anonyme, fut attribuée à Voltaire; il s'en défendit en lui donnant pour auteur un poète inconnu, nommé Le Brun. « Il parut, à la mort de Louis XIV, dit-il -, une petite pièce imitée des J'ai vu de l'abbé Régnier. C'était un ouvrage où l'auteur passait en revue tout ce qu'il avait vu dans sa vie; cette pièce est aussi négligée aujourd'hui qu'elle était alors recherchée : c'est le sort de tous les ouvrages qui n'ont d'autre mérite que celui de la satire. Cette pièce n'en avait point d'autre ; elle n'était remarquable que par les injures grossières qui y étaient indignement répandues, et c'est ce qui lui donna un cours prodigieux :

i. Voir l'article Lord Stair et M. de Torcy, par M. Louis Wiesener.

R vue de la Société des études historiques. iHJij, n° 3.)

■2. Lettres sur Œdipe à M. de Genonville (1719). Lettre première, note 1 .

2çît PETITES IGNORANCES

on oublia la bassesse du style en faveur de la malignité de l'ouvrage1... Quelques-uns m'imputèrent cette pièce par malignité, pour me décrier et pour me perdre; quelques autres, qui l'admiraient bonnement, me l'attribuèrent pour me faire honneur : ainsi un ouvrage que je n'avais point fait, et même que je n'avais point encore vu alors, m'attira de tous côtés des malédictions et des louanges. «

Ce que Voltaire avait réellement écrit, n'ayant guère plus de vingt ans, c'est la tragédie d' Œdipe (171 8), dans laquelle se trouvent les deux vers célèbres qui furent le signal de cette guerre furieuse contre le clergé, que même la mort de Voltaire n'éteignit pas :

Nos prêtres ne sont point ce qu'un vain peuple pense ,- Notre crédulité fait toute leur science.

(Act. IV, se. 1.)

On ne se borna pas à voir dans ces vers un moyen employé par Jocaste pour rassurer CKdipe sur les épouvantables malheurs prédits par le grand prêtre ; on y vit poindre l'esprit de révolte et de liberté, cet esprit de Voltaire dont le souffle devait animer tout le xvnr siècle.

Affaire du bonnet. — On désigne ainsi une de ces querelles ridicules qu'ont fait naître, sous l'ancienne monarchie, les puériles questions de prérogatives, d'étiquette ou de privilèges.

Il avait été longtemps d'usage dans les parlements que le président se découvrît lorsqu'il prenait l'avis des ducs et pairs siégeant à la séance. « Venant aux pairs, dit Saint-Simon dans ses Mémoires , il (le président) se découvroit en nommant le premier d'eux à opiner, de suite les princes du sang opinoient sans être nommés, puis les présidents sans l'être non plus ; [le président ; se couvroit après, puis prononçoit. «

1. « La platitude du style aurait dû suffire pour prévenir la méprise. » (La Harpe. Cours Je littérature.)

HISTORIQUES ET LITTKRAIRES. 299

Vers la fin du règne de Louis XIV, cet usage commença de n'être plus régulièrement observé, et Saint-Simon, entiché de sa noblesse, s'indigna de la conduite du président Novion qui prit d'abord l'habitude de mettre négligemment son bonnet sur le bureau, tantôt au commencement, tantôt au milieu, quelquefois vers la fin de l'appel des noms des conseillers, évitant toujours de l'ôter au moment où il appelait les pairs à voter. Il paraît même qu'il poussa plus loin encore « l'affectation de son inadvertance » en demeurant couvert lorsqu'il appelait les pairs à opiner, et en se découvrant ensuite, comme s'il avait oublié de le faire, lorsqu'il appelait les autres membres du Parlement.

Une occasion se présenta enfin où Novion, a levant le masque, demeura couvert en appelant tous les noms des pairs, et ne se découvrit que lorsqu'il en fut aux princes du sang ». L'intention devint manifeste, le duc d'Uzès enfonça son chapeau d'un air de menace, tous les pairs furent indignés et se plaignirent au roi. Mais Louis XIV ne voulut pas se mêler de cette affaire. « Il a, tant qu'il a pu, dit encore Saint-Simon, abaissé et diminué le rang des ducs en tout ce qui lui a été possible; il n'étoit pas fâché des querelles de cette nature, et il aimoit à les faire durer en ne les jugeant point, pour tenir les parties en division et plus dans sa dépendance. »

De l'abstention du roi, il résulta que la lutte, conduite par Saint-Simon et poursuivie toujours avec une aigreur croissante, subsistait encore sous la Régence. Elle fut même alors envenimée d'une façon singulière par un pamphlec attribué à Novion, dans lequel on remontait à l'origine de ces maisons ducales qui réclamaient fièrement l'héritage des pairs de Charlemagne, pour s'égayer à écablir que les ducs d'Uzès descendaient d'un apothicaire, les Villeroi d'un marchand de poissons, les La Rochefoucauld d'un boucher, et les Saint-Simon d'un hobereau appelé le sire de Rouvroi.

Insultés dans leurs ancêtres, les ducs, furieux, ne songeaient à rien moins qu'à se transporter au Palais pour y soutenir leurs prétentions l'épée à la main, lorsque le Régent, pour leur corn-

plaire et mettre fin aux débats, décida la question en leur faveur (arrêt du conseil du 21 mai 1716). Mais le Parlement fit entendre des plaintes si énergiques que le Régent dut révoquer son arrêt. La question du bonnet fut renvoyée à la majorité du roi, c'est-à-dire à une époque assez lointaine pour que les colères fussent apaisées et ces sottes querelles oubliées.

Sovate, que me veux-tu ) — Au xvnie siècle, la sonate 1 était un des morceaux les plus en vo:;ue et en même temps les plus longs et les plus développés. Les sonates retentissaient alors sur toutes sortes d'instruments, principalement sur le violon et le clavecin, et leur exécution durait au moins une demiheure. La plupart étaient dépourvues d'intérêt; J.-J. Rousseau les appelait des fatras : « Pour savoir ce que veulent dire tous ces fatras de sonates dont on est accablé, il faudroit faire comme ce peintre grossier, qui étoit obligé d'écrire audessous de ses figures : c'est un arbre, cest un homme, c est un cheval. »

La situation étant ainsi faite, on comprend que Fontenelle (1657-17571 , qui vivait beaucoup dans le monde, car on a prétendu qu'il ne dînait jamais chez lui2, ait été fatigué d'entendre perpétuellement ces sonates insignifiantes, et il n'est pas besoin qu'il ait été insensible à la musique pour qu'il se soit écrié dans un moment d'impatience : Sonate } que me veux-tu?

Echo de la lassitude générale, le mot fit fortune et devint proverbe. Il fut même imprimé par de célèbres contemporains :

i. « Pièce de musique instrumentale composée de trois ou quatre morceaux consécutifs de caractères différents. La sonate est à peu près pour les instruments ce qu'est la cantate pour la voix. » (J.-J. Rousseau, Dict. de musique.)

ï. On raconte que Piron dit, en voyant passer son convoi : « Voilà la première fois que M. de Fontenelle sort de chez lui pour ne pas aller dîner en ville. » — 11 faut cependant que Fontenelle ait quelquefois dîné chez lui, ne fût-ce que pour laisser place à l'histoire des asperges. Il ne les aimait qu'à l'huile, et l'abbé Terrasson,qui était venu un jour lui demander de les partager avec lui, ne les aimait qu'au beurre. Fontenelle s'était résigné à faire le sacrifice de la moitié de ses asperges lorsque le pauvre abbé, au moment de se mettre à table, eut une attaque d'apoplexie. Fontenelle se lève précipitamment, court

« Toute cette musique purement instrumentale , écrivait d'Alembert, sans dessein et sans objet, ne parle ni à l'esprit ni à l'âme, et mérite qu'on lui demande avec Fontenelle : « Sonate, « que me veux-tu? » — Et J.-J. Rousseau, dans son Dictionnaire de musique : « Je n'oublierai jamais la saillie du célèbre Fontenelle, qui, se trouvant excédé de ces éternelles symphonies, s'écria tout haut dans un transport d'impatience : Sonate } que me veux-tu? »

Depuis, le mot a pris de Textension et s'est dit à propos de tout ce qui est monotone, fatigant ou déplacé. « Des canons dans la cour du Muséum! pourquoi faire? Canon, que me veux-tu? » (Victor Hugo, les Misérables.)

L'esprit de Fontenelle était fertile en saillies. Il disait de La Fontaine : « Il est assez bête pour croire que les anciens ont plus d'esprit que lui * ; et de Du Marsais : « C'est le nigaud le plus spirituel, et l'homme d'esprit le plus nigaud que je connaisse. »

De ses entretiens avec le Régent, on a retenu deux traits. Consulté sur la façon donc il fallait juger les ouvrages envers, Fontenelle répondit : « Dites toujours, Monseigneur, qu'ils sont mauvais, et sur cent fois, vous ne vous tromperez pas deux1. • — Et il lui dit, en l'entendant conter ses exploits galants : « Monseigneur fait toujours des choses au-dessus de son âge. i

Quelques-uns prêtent à Fontenelle une réponse que d'autres attribuent à Pope, le poète anglais. Interrogé comment il avait

à la cuisine, et crie: Tout à l'huile! tout à l'huile! — Cette petite anecdote est une Je celles qui ont servi à prouver que Fontenelle manquait de sensibilité. Elle a été accréditée par Grimm (Corresp. litt., février 1757), qui se plaît à citer en même temps le mot que Fontenelle aurait dit en souriant a Diderot qui parlait de sentiment: « Monsieur, il y a quatre-vingts ans que j'ai relégué le sentiment dans l'églogue. » Fontenelle n'avait jamais ni ri ni pleure, « il n'avait jamais senti le besoin de l'aire ah,ah,a'i !» — et M"" de Tencin lui avait dit, en montrant sa poitrine: « Ce n'est pas un cœur que nous avez là, c'est de la cervelle connue dans la tête. »

1. Avant Fontenelle, Ménage avait donne le même conseil au cardinal de Retz, qui lui avait exprimé le désir de se connaître en vers: « Dites toujours que cela ne vaut rien, vous ne sous tromperez guère »

fait pour avoir tant d'amis et n'avoir point d'ennemi, il aurait répondu : « à l'aide de deux axiomes : Tout est possible PQt tout le monde a raison. »

Enfin, à la question. : comment cela va-t-il } qu'on lui adressa lorsqu'il était mourant, il répondit : « Cela ne va pas, cela s'en va. »

Faisant allusion à ce que Fontenelle avait encore, dans un âge avancé, des saillies heureuses, Diderot disait : « C'est un vieux château où il revient des esprits. »

Un courtisan doit être sans humeur et sans honneur. — Cette définition donnée par le Régent, Philippe d'Orléans, est parfaite dans sa concision. Les Orientaux avaient une maxime qui établissait les mêmes conditions d'existence et de succès : Un courtisan, pour réussir, ne doit avoir ni humeur ni honneur.

Cela résume en deux mots la réponse que fit un courtisan à qui l'on demandait comment, en vivant à la cour, au service des rois, il était parvenu à un âge aussi avancé : c'est, dit-il, en recevant des outrages et en remerciant 1.

On sait de quels ingrédients se compose la recette donnée par Henri Estienne2, pour devenir un parfait courtisan. « Prenez trois livres d'impudence, mais de la plus fine, qui croît en un rocher qu'on nomme/ro«f d'airain^ deux livres d'hypocrisie, une livre de dissimulation, trois livres de la science de flatter, deux livres de bonne mine; le tout cuit au jus de bonne grâce, par l'espace d'un jour et d'une nuit, afin que les drogues se puissent bien incorporer ensemble : après il faut passer cette décoction par une étamine de large conscience; puis, quand elle est refroidie, y mettre six cuillerées d'eau de patience et trois d'eau de bonne espérance. Voilà un breuvage souverain pour devenir vrai courtisan, en toute perfection de courtisanisme. »

i. Séncquc, Traite de la colère.

■2. Deux dialogues du nouveau françois italiani\t

C est ainsi que Voltaire avait vu les courtisans lorsqu'il écrivit dans son Dictionnaire philosophique :

Ramper avec bassesse en affectant l'audace. S'engraisser de rapine en attestant les lois ; Etouffer en secret son ami qu'on embrasse, Voilà l'honneur qui règne à la suite des rois.

Tout a été dit depuis longtemps contre ces

Détestables tlatteurs, présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste1.

(Racine, Phèdre, act. IV, se. vi.)

Mais ce qui a été dit contre eux restera toujours au-dessous de ce qu'ils ont fait. Dans les temps reculés où il y avait des esclaves, on s'expliquait jusqu'à un certain point que des courtisans devinssent borgnes ou boiteux, pour imiter servilement leurs maîtres, voire même qu'ils applaudissent à l'adresse d'un tyran qui leur tuait leurs propres enfants- ; mais on rougit de honte en voyant à quel degré de bassesse sont souvent descendus, dans notre civilisation moderne, les flatteurs, proches parents des traîtres , comme on dit proverbialement. François Ier, qui fut des premiers à se plaire dans ce milieu de mensonge et d'adulation qu'il appela sa cour, constata lui-même quun bon courtisan et un bon juge sont deux choses incompatibles. C'est à la cour de Louis XIV surtout qu'il faut voir les plats valets se donner carrière. Saint-Simon en rapporte plusieurs exemples, celui entre autres du cardinal d'Estrées qui, quoique très vieux, avait encore des dents blanches et fort

1. Traduction en termes nobles du vieux proverbe: Les flatteurs des ruts ressemblent aux boucliers qui n'enflent leurs veaux que pour les ècorcher. — Les Provençaux disaient : Les flatteurs engluent de louanges la voie Je l'enfer.

2. Prexaspes, tavori du roi de Perse, Cambvsc, s'était hasardé à faire remarquer timidement a son maître qu'on lui reprochait de boire avec excès. Le tyran, pour toute réponse, lit amener le li!s de Prexaspes et dit à ce dernier : « Si je ne perce le cu.ur de ton lils, tu auras raison de dire que j'ai toi 1 de boire. » Cambysc lira sur l'enfant, l'atteignit au cœur et le tua. Prexaspes s'ecria : « Apollon ne serait pas plus adroit. »

jo+ PETITES IGNORANCES

belles que sa bouche très grande laissait voir lorsqu'il parlaic. Louis XIVs'étant plaine, au dîner, de l'incommodité de n'avoir plus de dencs, le cardinal lui dit : Des dents, sire. eh. qu'est-ce qui en a1? — Les courtisans ordinaires de Sa Majesté ne se bornaient pas à ces sortes de flatteries. Si le roi était malade, ils prétendaient avoir la même maladie que lui. Lorsqu'il fut opéré de la fistule, cette maladie, dont on ne se vante pas habituellement, devint si fort à la mode que quiconque tenait à la cour était fier de pouvoir en parler. Les courtisans malades allaient se faire opérer à Versailles, heureux que le roi s'informât des circonstances et du résultat de l'opération. Tous ceux qui se sentaient quelque douleur au fondement soutenaient quMls avaient une fistule, et se fâchaient contre le chirurgien qui refusait de les opérer.

Quant aux malheurs de la patrie, ils ne comptaient guère pour ces sortes de personnages. Après les désastres de la fin du règne de Louis XIV, les plus honnêtes gens de la cour disaient : « Au moins, le roi se porte bien, c'est le principal. »

La grande préoccupation du courtisan était de se tourner toujours du côté de la faveur et de la puissance, ainsi que l'a remarqué ironiquement le Régent alors que Louis XIV était mourant.

Pour le soleil couchant il n'est point d'idolâtre2.

Alisan de Chazet, dans ses Mémoires, nous en a laissé cet exemple : « Le duc de Bourgogne, frère aîné de Louis XVI, d'une complexion délicate, était souvent souffrant. La maladie dont il mourut ayant pris un caraccère sérieux, les courtisans ralentirent leurs visites et allèrent de préférence chez le duc de Berry (depuis Louis XVI). Un jour que le malade se trouvait dans une solitude complète, il fit signe à son page de venir lui parler, s Bombelles, lui dit-il, sai.-tu pourquoi nous ne voyons

i. A ce même roi, qui se plaignait d'avoir soixante ans, le maréchal de Gramont répondit : Ah! sire, qu'est-ce qui n'a pas soixante ans? ■i. Dehlle, l'Imagination, ch. vi.

personne, tandis que la foule se porte chez mon frère? — C'est que c'est ici la chambre de douleur, et chez Berry c'est la chambre de l'espérance. »

Club de l'jlntresol. — L'abbéde Saint-Pierre (1658-1743), dont les projets plus ou moins chimériques étaient qualifiés par le cardinal Dubois de Rêves d'un homme de bien, fut expulsé de l'Académie française pour avoir, dans un de ses plans de réforme, attribué à Louis XIV, à sa mauvaise éducation, à son égoïsme, à son faste, à sa passion des conquêtes, à ses folles dépenses, toutes les calamités qui avaient ruiné le pays. L'Académie ne put entendre sans frémir ces insultes à la mémoire d'un roi qui l'avait comblée de bienfaits, et pour ne pas se montrer ingrate, elle prononça l'expulsion de l'abbé de Saint- Pierre à l'unanimité des voix moins une. L'unique ami qui avait eu le courage de son amitié et de son opinion était Fontenelle.

Cette exécution ne guérit pas l'abbé de Saint-Pierre de son goût pour les réformes. Ne pouvant plus porter ses idées à l'Académie, il se réfugia dans un petit cénacle, qui se forma en 1724 chez l'abbé Alary, logé place Vendôme dans un entresol de l'hôtel du président Hénault, et qui fut désigné à cause de cela sous le nom de Club de l'entresol. Les mémoires que lut l'abbé de Saint- Pierre dans cette réunion littéraire ne tendaient à rien de moins qu'à substituer à la société de son temps une société absolument nouvelle. Le cardinal Fleury, qui avait peur de tout, s'émut de ces doctrines subversives; il regarda l'abbé comme un révolutionnaire dangereux, et, en 173 1, le Club de l'entresol fut fermé.

Mon siège est fait. — L'abbé Vcrcot (1655- 1-35) devait sa réputation d'écrivain à la vivacité de son imagination et à l'élégance de son style1. Pour l'exactitude des faits, la critique

1. Bossuct fut si charmé du style de Vertot, en lisant I1 Histoire de la conjuration du Portugal 068,;), parue plus tard sous le titre de Révolutions de Portugal, qu'il dit que « c'^tnit une plume taillée pour écrire la vie de M. de Turenne » .

jo5 PETITES IGNORANCES

historique et les vues philosophiques, sa renommée était moins bien établie. Il avait écrit les Révolutions romaines en acceptant, sans les discuter, des traditions plus ou moins fidèles, et dans ses travaux sur le moyen âge, il se préoccupa de captiver l'intérêt beaucoup plus que de tracer un tableau des mœurs, des institutions et des caractères. Plus soucieux de plaire que de montrer la vérité, Vertot était un historien de ce siècle de Louis XI V où, comme l'a dit M. Villemain, « c'était une tradition, une habitude, non seulement de taire ou d'altérer certains faits par circonspection politique, mais de falsifier la couleur générale des événements et des mœurs par respect pour les temps présents ».

' Aussi, lorsque Vertot répondit Mon siège est fait à celui qui lui apportait des documents pour son Histoire de tordre de Malte et du siège de Rhodes si vaillamment soutenu par les chevaliers, on n'hésita pas à regarder ce mot comme le cri d'un homme qui préfère laisser son travail imparfait que d'avoir à le recommencer. Il n'en est pas tout à fait ainsi : Vertot n'était ni naïf ni léger à ce point. Sa réponse était destinée à se débarrasser d'un indiscret qui prétendait lui faire employer des matériaux suspects. Dans la pensée de Vertot, Mon siège est fait ne voulaic pas dire : il est trop tard, mais bien : vous m'importunez.

Si je tenais toutes les vérités dans ma main, je me

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