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lée Ma justification (1832). La phrase coule si naturellement qu'elle pourrait être une ligne de prose tout aussi bien qu'un alexandrin. L'idée elle-même n'est pas moins naturelle que la phrase.
Le temps qui change tout change aussi nos humeurs,
a dit Boileau dans son Art poétique, et s'il change nos humeurs, il change du même coup nos idées et nos sentiments. L'homme qui a porté tel jugement ayant ses illusions porterat-il le même lorsqu'il les aura perdues? Victor Hugo, à l'aurore de sa brillante carrière, eut pour l'Empire des enthousiasmes et pour la monarchie des sympathies qui ne lui ont pas permis d'être tout d'abord républicain. Si, dans une période d'un demi-siècle, on ne subissait l'influence ni du temps ni des événements, ni des passions, on serait plus qu'absurde, on serait stupide. Le proverbe chinois là-dessus est parfaitement juste : Il faut être bien sage ou bien borné pour ne rien changer à ses pensées.
Bon nombre d'hommes politiques, il est vrai, changent d'opinions en changeant de positions : ils consultent leurs intérêts personnels, quelquefois ceux de leur parti, rarement ceux de la chose publique ; mais les hommes politiques ne sont pas les plus sérieux parmi ceux qui s'occupent de choses sérieuses, et il y a longtemps qu'Alphonse Karr leur a dit sa façon de penser en constatant les évolutions des coryphées de la deuxième république :
Les rouges sont des blancs en route, Les blancs des rouges arrivés.
Au commencement du gouvernement de Juillet, Barthélémy s'établit le Juvénal à jour fixe du pouvoir ; il institua la satire périodique et lança son journal d'invectives politiques sous le nom de Némésis. la déesse vengeresse. Cela dura de mars 183 1 à avril 1832. Tout à coup le fouet levé sur les pervers lui tomba des mains, et après avoir flagellé les hommes du gouver-
nement, il les encensa. L'étonnement fut grand, on accusa le satirique d'être vendu, et pour répondre à cette accusation, il publia une brochure destinée à justifier les volte-faces politiques; on y lisait entre autres choses :
Quoi! dans ce tourbillon qui dévore les âges,
Disloquant nos vertus, nos mœurs et nos usages;
Dans cet immense crible où roulent ballottés
Nos chartes, nos états, nos lois, nos libertés,
Un être à cerveau faible, à caduque poitrine,
Un atome orgueilleux ferait une doctrine,
Et la faisant du doigt à l'éternel compas,
Verrait changer le monde et ne changerait pas!
Non, le doute et l'erreur sont dans toute pensée;
Nous sommes tous, sans but et sans route tracée,
Des aveugles assis sur le bord du chemin;
Le crime d'aujourd'hui sera vertu demain.
J'ai pitié de celui qui, fier de son système,
Me dit : « Depuis trente ans, ma doctrine est la même;
Je suis ce que je fus; j'aime ce que j'aimais. »
L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
Le plaidoyer est bon, et ce dernier vers reste vrai ; ce qui lui a fait tort, ce qui en fait un précepte de caméléon politique, ce qui Ta perdu de réputation enfin, c'est que Barthélémy Ta mis au service d'une mauvaise cause. Ceux qui s'étonnèrent des brusq.ues revirements du Juvénal moderne devaient avoir oublié ses antécédents : il avait écrit, dans le Drapeau blanc. un article contre la liberté de la presse^ que Charles X avait payé 1 500 francs ; et, avant de partir en guerre contre Louis- Philippe et ses ministres, il avait écrit pour fêter l'avènement du nouveau roi :
Sous lui, sous sa féconde race, Vivons sans ployer les genoux; Soyons fiers d'avoir parmi nous Un roi que La Fayette embrasse.
Mais ces éloges emphatiques n'avaient valu à leur auteur qu'une pension de 1 200 francs, et ce n'était pas pour une somme aussi modique que Barthélémy répandait l'encens. Louis- Philippe en eut deux fois la preuve, civ après les Némésis de
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1832, il y eut celles de 1844. On a trop souvent honoré du nom de conviction politique le besoin qu'ont eu beaucoup de gens d'arriver à la renommée et surtout à la fortune. Cet homme qui, à travers ses palinodies, avait semblé animé parfois d'un souffle libéral et patriotique, termina sa triste carrière par la publication dans la Patrie de l'apologie du coup d'Etat du 2 décembre 1852.
Tuer le mandarin. — Cela signifie : consentir à devenir riche au prix de la vie de quelqu'un qui nous serait tout à fait étranger. Cette expression a pour origine un petit dialogue entre Rastignac et son ami Bianchon, dans le Père Goriot, de Balzac.
« Tu ris sans savoir ce dont il s'agit. As-tu lu Rousseau? — Oui. — Te souviens-tu de ce passage où il demande à son lecteur ce qu'il ferait au cas où il pourrait s'enrichir en tuant par sa seule volonté un vieux mandarin de la Chine sans bouger de Paris? — Oui. — Eh bien? — Bah! j'en suis à mon trentetroisième mandarin. — Ne plaisante pas. Allons, s'il t'était prouvé que la chose est possible et qu'il te suffit d'un signe de tête, le ferais-tu? — Est-il bien vieux, le mandarin? Mais, bah! jeune ou vieux, paralytique ou bien portant, ma foi... Diantre! Eh bien ! non. 1
Le roman du Père Goriot a été assez populaire pour que ce passage ait donné naissance à l'expression consacrée dans le langage familier ; mais on s'est demandé, avec quelque étonnement, pourquoi Balzac a voulu que le mandarin en question ait été imaginé par Rousseau. Il n'y a dans les œuvres du philosophe morose aucune trace ni du mot ni de l'idée. Tout ce qu'on sait a ce sujet, c'est que Louis Protat ayant fait une chanson intitulée : Tuons le mandarin s'avisa de prendre pour épigraphe, en la signant Rousseau, la phrase que voici : « S'il suffisait, pour devenir le riche héritier d'un homme qu'on n'aurait jamais vu, dont on n'aurait jamais entendu parler, et qui habiterait le fin fond de la Chine, de pousser un bouton pour le faire mourir, qui de nous ne pousserait ce bouton et ne tuerait pas le mandarin? » Mais comment voir dans cette phrase
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et son étrange conclusion autre chose qu'une mauvaise plaisanterie?
Si Balzac n'est pas l'inventeur du mandarin, si ce Chinois a été réellement pour lui un souvenir, c'est Chateaubriand et non Rousseau qui l'a réveillé. On lit, en effet, dans le chapitre du Remords et de la conscience (Génie du christianisme) :
« O conscience! ne serois-tu qu'un fantôme de l'imagination, ou la peur des châtiments des hommes? Je m'interroge; je me fais cette question : Si tu pouvois par un seul désir tuer un homme à la Chine et hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle qu'on n'en sauroit jamais rien, consentirois-tu à former ce désir? J'ai beau m'exagérer mon indigence; j'ai beau vouloir atténuer cet homicide en supposant que par mon souhait le Chinois meurt tout à coup sans douleur, qu'il n'a point d'héritier, que même à sa mort ses biens seront perdus pour l'État; j'ai beau me figurer cet étranger comme accablé de maladies et de chagrins; j'ai beau me dire que la mort est un bien pour lui, qu'il l'appelle lui-même, qu'il n'a plus qu'un instant à vivre : malgré mes vains subterfuges, j'entends au fond de mon cœur une voix qui crie si fortement contre la seule pensée d'une telle supposition, que je ne puis douter un instant de la réalité de la conscience. »
Balzac a élevé le Chinois quelconque de Chateaubriand à la dignité de mandarin ; c'est probablement pour qu'il soit plus riche et que son héritage offre une tentation plus forte.
Déjà, monseigneur? — Louis Blanc, juge sévère, jusqu'à la rigueur, de Talleyrand et de sa politique ', raconte ainsi,
i. « Il a traversé beaucoup d'orages et il est mort dans son lit. Mais pour se tenir debout dans les hautes régions de la politique, quand on n'aspire qu'à cela, que faut-il? Avoir une âme d'esclave ; savoir être infidèle au malheur et ingrat; ramper dans la tyrannie; ne sentir ni l'orgueil des choses sublimes, ni l'ambition des vastes desseins; être assez médiocre pour qu'on dédaigne de vous haïr, et assez vil pour qu'on se serve de vous, même en vous méprisant. On appelle cela le génie de l'homme heureux! »
Victor Hugo raconte que M. de Talleyrand dit à Louis-Philippe, avec un gracieux sourire, en lui prêtant serment : — Hé l hél sire, c'est le treizième.
Aux yeux de Sainte-Beuve, Talleyrand n'est qu'un diminutif de Ma/.arm,
dans son Histoire de dix ans, les derniers moments du célèbre diplomate. »
« Le 17 mai (1838), les signes d'une mort prochaine devenant visibles, on présenta au prince, pour qu'il y apposât sa signature, la déclaration 1, objet de tant de craintes, de tant d'espérances. Il signa. Peu de temps après le roi parut, et l'on raconte que, touché d'une telle visite, le gentilhomme à l'agonie exprima sa satisfaction en ces termes : « C'est le plus grand honneur qu'ait jamais reçu ma maison. » On raconte aussi — et c'est par des ecclésiastiques que le fait, quelque invraisemblable qu'il soit, a été sourdement propagé — que le roi ayant demandé à M. de Talleyrand s'il souffrait, et celui-ci ayant répondu : « Oui, comme un damné », Louis-Philippe laissa tout bas échapper ce mot : « Déjà? » mot que le mourant aurait entendu, et dont il se serait sur-le-champ vengé en donnant à
moins l'étendue et la toute-puissance ; une meilleure édition plus élégante et reliée avec goût de l'abbé Dubois. Son esprit n'était qu'un moyen de servir son ambition, et « le but atteint, il arrangeait sa contenance et ne songeait qu'à attraper son monde, à imposer et à en imposer ».
Lamartine l'a caractérisé en trois mots: «Courtisan du destin, M. de Talleyrand accompagnait le bonheur. Il servait les forts, il méprisait les maladroits, il abandonnait les malheureux. » Ce jugement rappelle celui que Napoléon a porté dans le Mémorial: «M. de Talleyrand était toujours en état de trahison; mais c'était de complicité avec la fortune. Sa circonspection était extrême ; se conduisant avec ses amis comme s'ils devaient être ses ennemis, avec ses ennemis comme s'ils pouvaient devenir ses amis. »
Pour Mme de Rémusat, favorable d'ordinaire au diplomate de l'Empire, « M. de Talleyrand, plus factice que qui que ce soit, a su se faire comme un caractère naturel d'une foule d'habitudes prises à dessein ; il les a conservées dans toutes les situations, comme si elles avaient eu la puissance d'une vraie nature. Sa manière, constamment légère, de traiter les plus grandes choses lui a presque toujours été utile ; mais elle a souvent nui à ce qu'il a fait. »
Le portrait le plus pittoresque de Talleyrand est celui que nous a donné Barbey d'Aurevilly : « Ce mystificateur suprême, qu'on prit soixante ans pour un homme de génie, ce composé d'un joueur de whist et d'une vieille femme, sous les airs indolents d'une vipère endormie. »
Avant tous, Barras avait dit brutalement: «Talleyrand aurait donné un parfum au fumier. »
1. Déclaration adressée au pape, dans laquelle l'homme qui avait passé pour le patriarche de l'incrédulité abjurait publiquement sa vie, et confessait toutes ses erreurs avec humilité.
une des personnes qui l'entourait des indications secrètes et redoutables
t Vers quatre heures du soir, on s'aperçut qu'il ne lui restait plus que quelques minutes à vivre. Il avait néanmoins toute sa connaissance et paraissait attentif aux prières. En entendant prononcer les noms de ses patrons, Charles, archevêque de Milan, et Maurice, martyr, il ajouta d'une voix faible : « Ayez pitié de moi! » Enfin, comme l'abbé Dupanloup lui rapportait ces mots de l'archevêque de Paris : « Pour M. de Talleyrand, je donnerais ma vie. — Il aurait un meilleur usage à en faire 1, répondit-il. Et il expira. »
Si Louis-Philippe, plus bienveillant encore qu'il n'était malin, n'a pas murmuré le mot, cruellement ironique, Déjà? dont l'invention appartient, paraît-il, au docteur Bouvart1, on ne peut méconnaître que le roi, s'il l'avait renouvelé, à un demi-siècle de distance, en aurait fait une judicieuse application.
Voici dans quels termes était conçue la rétractation de sa conduite religieuse, que Talleyrand signa quelques heures avant de mourir et qui était écrite depuis le 10 mars :
« Touché déplus en plus par de graves considérations, con-
1. «On prétend qu'il (le médecin Bouvart) (1717-1787) répondit au cardinal de ***, prélat peu regretté (d'autres disent à l'abbé Terray), qui se plaignait de souffrir comme un damné: « Quoi ! déjà, monseigneur? » Pour moi, je crois bien qu'il a pu dire cela d'un de ses malades, mais non pas le lui répondre: les mœurs s'y opposaient. » ^De Levi s, Souvenirs et portraits.)
Long-temps n'y a qu'un vieux coquin titré, Au lit gisant pour mainte œuvre non pie, Qu'expiait lors notre goutteux mitre, Car bien faut-il que tout méfait s'expie, Jurait, sacrait, blasphémait en impie, Si que Bouvart, méJecin ricaneur, Dans cette crise advenant par bonheur, Crut aborder Lucifer dans son gouffre : Mort Dieu ! Bouvart, dit le prélat, je souffre Comme un damné! — Quoi! déjà, monseigneur!
Lkhrun.
C'est ce même Bouvart qui, après avoir poursuivi de sa haine et de ses calomnies son confrère Bordeu, ne craignit pas de dire, lorsqu'il arprit sa mort (177C', : « Je n'aurais pas cru qu'il fût mort horizontalement. »
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duit à juger de sang-froid les conséquences d'une révolution qui a couc entraîné et dure depuis cinquante ans, je suis arrivé, au terme d'un grand âge et après une longue expérience, à blâmer les excès du siècle auquel j'ai appartenu, à condamner franchement les graves erreurs qui, dans cette longue suite d'années, ont troublé et affligé l'Eglise catholique, apostolique et romaine, et auxquelles j'ai eu le malheur de participer. S'il plaît au respectable ami de ma famille, monseigneur l'archevêque de Paris, qui a bien voulu me faire assurer des dispositions bienveillantes du souverain pontife à mon égard, de faire parvenir au Saint-Père, comme je le désire, l'hommage d,e ma respectueuse reconnaissance et de ma soumission entière à la doctrine et à la discipline de l'Eglise, aux décisions et aux jugements du Saint-Siège sur les matières ecclésiastiques de France, j'ose espérer que Sa Sainteté les accueillera avec bonté. Dispensé plus tard par le vénérable Pie VII de l'exercice des fonctions ecclésiastiques, j'ai recherché dans ma longue carrière politique les occasions de rendre à la religion et à beaucoup de membres honorables et distingués du clergé catholique tous les services qui étaient en mon pouvoir. Jamais je n'ai cessé de me regarder comme un enfant de l'Eglise. Je déplore de nouveau les actes de ma vie qui l'ont contristée, et mes derniers vœux seront pour elle et pour son chef suprême. »
La parole a été Donnée a l'homme pour déguiser sa pensée. — A propos de la mort (16-août 1846) de M. Harel, homme de lettres et ancien directeur du théâtre de la Porte- Saint-Martin, M. Charles de Matharel de Fienne écrivit dans le journal le Siècle (24 août suivant) un feuilleton de théâtre où on lisait entre autres choses : « On cite de M. Harel une quantité prodigieuse de mots spirituels ou mordants. En général, il avait l'habitude de mettre ses originalités sur le compte des gens connus et acceptés comme gens d'esprit. Il prêta longtemps à M. de Talleyrand ce mot devenu si célèbre : s La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. » —
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Il l'a revendiqué depuis, et nous le lui restituons avec empressement. »
M. Harel, en revendiquant ce mot, et M. de Fienne, en le lui rendant, avaient pris l'un et l'autre une peine inutile : l'idée n'était pas nouvelle : elle était tombée, au xvir siècle, du haut de la chaire de Fléchier : « La parole, qui est l'image de la raison et comme le corps de la vérité, est devenue l'organe de la dissimulation et du mensonge » ; et Voltaire la formula plus tard dans un de ses Dialogues : « Il y a longtemps qu'on leur reproche » (dit le chapon à la poularde en parlant des hommes) qu'ils ne sont d'accord en rien. Ils ne font des lois que pour les violer ; et ce qu'il y a de pis, c'est qu'ils les violent en conscience. Ils ont inventé cent subterfuges, cent sophismes pour justifier leurs transgressions; ils ne se servent de la pensée que pour autoriser leurs injustices, et n'emploient les paroles que pour déguiser leurs pensées. (Le chapon et la poularde, xvir dialogue.)
M. Harel avait prêté et voulu reprendre ce qui ne lui appartenait pas; il devait le savoir mieux que personne, car il avait obtenu le prix d'éloquence à l'Académie française pour son Eloge de Voltaire, et il n'est pas douteux qu'il connaissait son auteur à fond.
Et encore Voltaire avait-il été devancé par Young1 dans ce passage de V Amour de la renommée où le poète anglais parle de ces gens qui se cachent derrière un masque où le vrai sens du langage est dénaturé, où l'homme ne parle que pour déguiser sa pensée*. Déjà aussi avant Voltaire, Goldsmith avait reproduit le mot dans son recueil de l'Abeille* (1759) et en fin de
1. Les Nuits ont été écrites de 1742 à 17+6, et le dialogue vie Voltaire, !■: Chapon et la Poularde, est de 1763.
a. Wliere nature's end of language is declin'd,
And men talk only to conceal tlie iiiind.
(Love affame.
}. Les grammairiens disent généralement que le langue a été donné .1 l'homme pour exprimer ses désirs et ses besoins. Mais les personnes qui connaissent le monde soutiennent, et, à mon avis, avec quelque apparence de raison, que celui qui sait le mieux dissimuler sa misère a le plus de clianse
compte les trois écrivains du dernier siècle n'ont rien fait de plus que traduire le vieux proverbe : la langue est le témoin le plus faux du cœur, ou bien parodier successivement, en y changeant un mot, la phrase que Pancrace dit à Sganarelle dans le Mariage forcé, de Molière : « La parole a été donnée à l'homme pour expliquer sa pensée » (scène vt). Ce n'est pas à Talleyrand que M. Harel avait prêté, c'est à Voltaire et à Young qu'il avait emprunté. Ajoutons que si l'on voulait remonter à la source première du mot, c'est dans les sentences latines de Dionysius Cato qu'il faudrait la chercher (vingtième distique du 4e livre) :
Perspicito tecum îacitus quid quisque loquator y Serino hominum mores et celât et indicat idem 1 .
Moralement, cependant, l'idée, il faut le reconnaître, a subi une modification importante. Talleyrand, comme on le fait parler, ne se range pas à l'avis de ceux qui déplorent que la parole ait été détournée de son but : il proclame, au contraire, qu'elle a été expressément donnée à l'homme pour cacher sa pensée, que c'est là son rôle et qu'elle n'en a pas d'autre. Ce qu'il y a de plus ou de nouveau dans le précepte, tel qu'on l'a formulé à l'usage de Talleyrand, c'est le cynisme.
d'être secouru, et que le véritable rôle du langage n'est pas tant d'exprimer nos besoins que de les dissimuler. (... and that the true use of speech is not so much to express our wants as to conceal them.)