Le Livre des cent et un. iHji
Sio PETITES IGNORANCES
des dangers de la lutte engagée par l'autorité royale : « Nous « ne reculerons pas d'une semelle », m'avait-il dit; grave parole que peu après j'ai entendu prononcer plus haut. « Eh « bien, lui répondis-je, le roi et vous reculerez d'une fron- » tière. » Ce ministre qui, du reste, ne voyait pas la situation des affaires sans alarmes, est aujourd'hui en Angleterre, condamné à la mort civile et retiré près de son roi proscrit.
« Ce fut peu après que, passant près de M^r le duc d'Orléans, qui recevait de nombreux compliments sur les magnificences de sa fête, je lui adressai ces mots que les feuilles répétèrent le lendemain : « C'est une fête toute napo- « litaine, monseigneur ; nous dansons sur un volcan. »
Ces paroles, que devaient justifier deux mois après les ordonnances et la Révolution de Juillet, étaient bien faites pour rester historiques.
Ce sera la meilleure des républiques. — Ami de la justice et de la liberté autant qu'il était ennemi des abus et des excès, La Fayette (1757-1834) embrassa avec ardeur, dans sa jeunesse, la cause de l'indépendance américaine. Rentré dans sa patrie, il fut de ceux qui provoquèrent la réunion des Etats généraux, et lorsqu'on improvisa, au mois de juillet 1780, une garde bourgeoise, il en devint général et lui donna le nom de garde nationale. S'il n'a pas proposé et tenté de fonder la République, soit au 14 juillet, soit au retour de Varennes, c'est qu'il pensait qu'il n'était pas encore temps, ainsi qu'il le dit à Brissot; car il n'eut jamais aucune objection à ce que la force des choses détruisît la royauté si elle était incompatible avec les institutions démocratiques. Il était d'avis, avec Robespierre, que, si l'oppression et la servitude rendent une révolution nécessaire, l'insurrection est le plus saint des devoirs.
La Fayette repoussa, comme faisant obstacle au triomphe de la liberté, le despotisme de Bonaparte, aussi bien que celui des Jacobins, et pendant toute la durée de l'Empire, il vécut dans la retraite. Sous la Restauration, il s'enrôla dans la Charbonnerie.
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La grande popularité de La Fayette en France date de la Révolution de 1830 : il ne prit aucune part active au combat, mais il joua, comme commandant de la garde nationale, un grand rôle dans les événements qui suivirent. La liberté triomphera, dit-il dans une de ses proclamations, ou nous périrons ensemble. Lui et Laiïitte furent les arbitres de la situation; c'est en grande partie à eux, à leur influence et à leur popularité, que Louis-Philippe dut de monter sur le trône.
Lorsque le duc d'Orléans, investi des fonctions de lieutenant-général du royaume, se rendit à THôtel de Ville (31 juillet 1830) pour y recevoir en quelque sorte la consécration populaire, il y était attendu par La Fayette et par les membres de la Commission municipale. Après la lecture de la déclaration des députés, qui reconnaissait le duc d'Orléans comme dévoué à la cause nationale et constitutionnelle, celui-ci mit la main sur son cœur en disant : a Comme Français, je déplore le mal fait au pays et le sang qui a été versé. Comme prince, je suis heureux de contribuer au bonheur de la nation. » Bien qu'elles fussent insignifiantes, ces paroles furent accueillies par les murmures de quelques-uns et les applaudissements du plus grand nombre. Puis, La Fayette entraîna le duc d'Orléans à une fenêtre qui s'ouvrait sur la place de l'Hôtel de Ville ; le duc y parut tenant à la main un drapeau tricolore, La Fayette le serra dans ses bras, et les cris de Vive La Fayette! Vive le duc d'Orléans! retentirent sur la place l.
« Le lendemain, le général La Fayette ec la Commission municipale rendaient au lieutenant-général sa visite et s'acheminaient vers le Palais-Royal à travers une haie de peuple qui se pressait pour assister à ce spectacle où se reflétaient tous les sentiments, toutes les passions qui l'agitaient... L'entrevue avec le duc d'Orléans fut courte, et quelques paroles de mutuelles félicitations pour l'heureux dénouement de cette grande crise
1. Il y eut une seconde embrassade publique entre L.i lavette et le duc d'Orléans : ce fut le 7 août, lorsque le prince apprit que la royauté lui était décernée; à son tour, il entraîna le général sur le balcon du Palais-Royal, et, très ému, le pressa sur son cœur.
politique furent échangées : c'est dans cette entrevue qu'on place le mot du général La Fayette : Ce sera la meilleure des Républiques ! ... Je ne l'ai pas entendu prononcer et ne puis pas l'attester; toutefois je dois dire que ce mot exprimait parfaitement l'intime pensée du général, celle qui a gouverné toute sa conduite dans cette phase si importante de sa vie1. »
Quant au mot : II est trop tard! répondu aux envoyés de Charles X, MM. de Sémonville et d'Argout, qui vinrent à l'Hôtel de Ville pour annoncer que les ordonnances étaient révoquées, il a été prononcé, non par La Fayette, comme le prétendaient ceux qui voulaient qu'il eue tout dit et tout fait, mais par le secrétaire de la Commission, M. Odilon Barrot : « Exprimant l'opinion du gouvernement provisoire et de La Fayette, opinion qui était aussi celle des députés les plus populaires et les plus influents de la Chambre, je répondis à M. de Sémonville: Il est trop tard-! » Ces paroles furent répétées par M. de Schonen, un des membres de la Commission municipale, qui repoussa énergiquement toute idée de négociation en s'écriant : 77 est trop tard! Le trône de Charles X s'est écroulé dans le sang.
Avant la fameuse séance de l'Hôtel de Ville et la visite officielle de la Commission municipale, il y avait eu, au Palais- Royal, la séance où les députés étaient venus apporter au duc d'Orléans la proclamation de la Chambre. M. Laflitte était tombé dans les bras que le duc d'Orléans lui avait ouverts. On pourrait écrire plaisamment dans l'histoire qu'aux trois journées des barricades ont succédé les journées des trois accolades.
L'idée d'entourer le trône d'institutions républicaines était à l'ordre du jour; c'était le moyen adopté par les orléanistes et leurs amis pour substituer à la royauté déchue une royauté nouvelle qui promettait d'être aussi libérale que la précédente l'avait été peu. Louis-Philippe d'Orléans avait terminé sa pro-
Mémoires posthumes d'Odilon Barrot.
Idem.
clamation aux habitants de Paris par les mots : La Charte sera désormais une vérité1. La Chambre, dans sa déclaration aux Français, avait répété les mômes paroles ; et l'on raconte que le vieil abbé Grégoire (1750-1831) se serait écrié avec enthousiasme, en apprenant le dénouement que la Révolution de Juillet allait avoir : a II serait donc vrai, mon Dieu! nous aurions tout ensemble la république et un roi ! »
Au nombre des accusations dirigées par les républicains contre le duc d'Orléans, figurait en première ligne celle d'être un Bourbon. Pour répondre à cette accusation si bien faite, au lendemain de la bataille, pour exciter la colère du peuple, les partisans de Louis-Philippe avaient fait afficher dans toute la ville des placards où on lisait le gros mensonge suivant :
« Citoyens !
« Louis-Philippe d'Orléans, proclamé par la nation lieutenant-général du royaume, n'appartient pas, comme le roi parjure, à la famille des Capets^ mais bien à celle des Valois. qui a régné longtemps sur la France. Il est Valois. »
C'est un Valois, ce n'est pas un Bourbon : singulière façon d'excuser un prince! Ceux qui usaient de ce procédé devaient avoir une confiance robuste dans l'ignorance du peuple.
Les conditions auxquelles le duc d'Orléans allait être appelé au trône sous le titre de Roi des Français furent établies au Palais-Royal le 8 août, veille du couronnement. Il fut dit que la maison d'Orléans était appelée à former une dynastie nouvelle j et non à devenir la continuation de ï ancienne ; que le duc d'Orléans était appelé, non parce qu:il était Bourbon, mais quoique Bourbon} et à la "charge de ne pas ressembler à ses
1. « Le duc d'Orléans, en acceptant le 51 juillet la lieutenance générait du royaume, avait terminé sa première proclamation par les mots: « La Charte sera désormais une vérité. » Cette reconnaissance implicite de la Charte, même pour la réformer, déplut à quelques-uns des commissaires qui s'étaient rendus au Palais-Royal, et, je ne sais à quel moment précis ni par quels moyens, ils y firent substituer, dans le Moniteur du 2 août, cette absurde phrase: « Une Charte sera désormais une vérité» ; altération que le Moniteur du lendemain 3 août démentit par un erratum formel.» (GcizOT, Mémoires pour servir à l'histoire Je mon temps )
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aînés. Il dut prendre, en conséquence, le nom de Louis- Philippe Ier) et non celui de Philippe VII. On retrancha de l'intitulé des actes royaux la formule : par la grâce de Dieu, puisque le principe de la nouvelle monarchie allait reposer désormais, non sur l'allégation du droit divin, comme sous le précédent régime, mais sur un droit positif et conventionnel. Par la même raison, on supprima Van de grâce, ainsi que la formule absolutiste : car tel est notre plaisir.
Si La Fayette n'a pas formulé la petite phrase qu'Odilon Barrot n'a pas entendue et que Louis Blanc, dans son Histoire de dix ans. attribue à Odilon Barrot lui-même, il est du moins un de ceux qui se sont le plus préoccupés de rapprocher les ' idées de république et de monarchie : il semble même avoir cru de bonne foi qu'il n'était pas impossible de les associer et de les fondre ensemble. On en juge par les explications qu'il donna, l'année suivante (13 juin 1831), aux électeurs de Meaux, alors que, revenu de ses illusions, il siégeait sur les bancs de la gauche *, et qu'il était à l'aise pour satisfaire, suivant son expression, sa conscience de liberté :
« Vous me demandez, mes chers commettants, quel fut ce programme de l'Hôtel de Ville, souvent cité par moi, contesté par d'autres, et dont il m'appartient de réclamer le complément.
« Après la visite du nouveau lieutenant-général, accompagné des députés, à l'Hôtel de Ville, je crus trouver, dans l'autorité et la confiance populaires dont j'étais investi, le droit et le devoir d'aller m'expliquer franchement, au nom du peuple, avec le roi projeté. « Vous savez, lui dis-je, que je suis républicain, et que je regarde la Constitution des Etats-Unis comme la plus parfaite qui ait existé. — Je pense comme vous, répondit le duc d'Orléans; il est impossible d'avoir passé deux
1. En i8}2, Louis-Philippe disait à M. Dupin : «C'est singulier! La Fayette était monarchiste sous Louis XVI. et moi j'étais presque républicain; à présent, il est républicain et je suis monarchiste ! i> A quoi M. Dupin répondait : « La raison en est bien simple: c'est que vous êtes devenu roi, et qu'il n'est pas devenu président. »
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ans en Amérique et de n'être pas de cet avis. Mais croyezvous, dans la situation de la France et d'après l'opinion générale, qu'il nous convienne de l'adopter? — Non, lui répondisse; ce qu'il faut aujourd'hui au peuple français, c'est un trône populaire entouré d'institutions républicaines, tout à fait républicaines. — C'est bien ainsi que je l'entends », reprit le prince.
« Cet engagement mutuel , qu'on appréciera comme on voudra, mais que je m'empressai de publier, acheva de rallier autour de nous, et ceux qui ne voulaient pas de monarque, et ceux qui en voulaient un autre qu'un Bourbon. »
Tout cela est quelque peu naïf; mais, à coup sûr, c'est sincère.
En Amérique, La Fayette a laissé un souvenir impérissable de courage et de dévouement ; là, il est aimé et admiré sans réserve; son nom ne se sépare pas de celui de Washington. En France, on se souvient surtout de ses belles et nobles qualités, de la pureté de ses intentions. La Fayette restera comme un grand exemple de l'inutilité des entraînements généreux lorsque la fermeté du caractère ne s'allie pas à l'honnêteté du cœur. Presque aussi inquiet de la responsabilité qu'amoureux de la popularité, l'homme, chez La Fayette, fut inférieur à sa destinée. « Le pouvoir l'enchantait et l'effrayait, a très bien dit Louis Blanc ; il en aurait bravé les périls, il en redoutait les embarras. Plein de courage, il manquait absolument d'audace. Capable de subir noblement la violence, non de l'employer à son profit, la seule tête qu'il eût sans épouvante livrée au bourreau, c'était la sienne. »
Chacun" chez soi, chacun pour soi. — On a dit que la maxime de l'égoïsme, chacun che\ soi. chacun pour soi, a été introduite dans la politique par M. Dupin lorsqu'il se prononça à la Chambre des députés (6 décembre 1830) contre la levée de 80 000 hommes que demandait l'opposition pour aller au secours de la Pologne en insurrection.
L'allusion était venue de Louis Blanc qui avait dit, à propos
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de la France, au début du règne de Louis-Philippe1 : « Le principe de non-incervencion fut, dès les premiers jours du nouveau règne, adopté comme fondement de cette politique. C'était un principe étroit, peu généreux. L'empereur Alexandre avait été mieux inspiré lorsqu'il avait pris pour point de départ dans le traité de la Sainte-Alliance la solidarité des peuples et celle des rois. Si l'intention était odieuse, si l'application fut oppressive, la pensée était grande. Mais prendre cette devise égoïste : Chacun che-[ soi, chacun pour soi, la France ne le pouvait sans faire violence à son génie, sans abdiquer son rôle de haute tutelle à l'égard des peuples malheureux. »
M. Dupin, dans ses Mémoires, se justifia de cette insinuation, perfide à ses yeux, en montrant qu'on avait travesti le texte de ses paroles : « Au lieu de chacun che\ soi. chacun son droit, dans le sens où je l'ai dit, c'est-à-dire appliqué à l'intervention étrangère, ils m'ont fait dire : chacun pour soi, d'une manière absolue, en l'appliquant même à la vie intérieure de la cité. C'est-à-dire qu'à une maxime juste, conservatrice du droit et de la liberté de tous les peuples, l'esprit de parti a substitué malicieusement la formule odieuse : chacun pour soi, afin d'en faire un texte d'accusation contre ce qu'ils appellent Végotsme de la bourgeoisie ! »
La réponse est victorieuse. On n'avait pas attendu, au surplus, la publication des Mémoires pour rétablir le texte dans l'exactitude de ses termes : personne n'ignorait que le célèbre jurisconsulte avait dit : chacun son droit ; mais cela n'empêchait pas les adversaires politiques de traduire : chacun pour soi. Ils ne lisaient pas entre les lignes, ils prétendaient deviner sous les mots2. Le caractère de M. Dupin, de cet homme kaléidoscope, composé de pièces et de morceaux, tel que l'a
i. Histoire de dix ans.
2. « Un illustre avocat, écrivait Toussenel, mal chaussé et fort laid, plaidant un jour contre la Pologne en pleine tribune législative française, eut le malheur de clore sa harangue par cette honteuse conclusion bien digne de l'exorde : « Chacun che\ soi, chacun pour soi. L'éloquent orateur avait dérobé ce jour-là au corbeau sa devise politique. »
peint Timon, donnait prise peut-être à cette interprétation. On savait que M. Dupin, en tout temps comme en toutes circonstances, avait préféré la politique des intérêts à la politique des sentiments.
L'ordre règne a Varsovie. — Quand éclata la Révolu» tion de 1830, l'espoir de l'indépendance se ranima dans la malheureuse Pologne ; une fois encore elle tourna ses regards vers la France.
L'Autriche et la France se seraient prêtées peut-être au rétablissement de la nationalité polonaise; mais l'Angleterre ne se montra pas disposée à intervenir dans une médiation diplomatique : Sa Majesté britannique entretenait avec Saint- Pétersbourg « des relations franches et amicales 1, disait lord Palmerston, et elle n'avait nulle envie de les rompre. Or, comme l'Autriche, dans sa circonspection, ne voulait rien entreprendre que conjointement avec la France et l'Angleterre, et que, sous le gouvernement de Juillet, l'alliance anglaise était la raison dernière de toutes choses, la Pologne fut abandonnée1.
A la Chambre des députés, La Fayette, Lamarque, Mauguin demandaient l'intervention des armes françaises en faveur de la Pologne; mais on trouvait que la Pologne était trop loin. Dans la discussion de l'adresse en réponse au discours de la couronne, La Fayette s'était écrié : « La Pologne s'est déclarée indépendante; elle a fait la même chose que la Belgique, que les Etats-Unis autrefois; elle a établi un gouvernement de son choix. Ne nous arrêtons pas, messieurs, à des idées peu généreuses, n'abandonnons pas la Pologne, si ses dangers augmentent. Pour la troisième fois, je suis heureux de dire à
1. « Les Polonais avaient contre eux toutes les puissances : la Russie s'épuisait, pour les exterminer, en etforts gigantesques ; l'Autriche les abandonnait par timidité; la Prusse aidait aies accabler; l'Angleterre voulait les voir périr pour qu'il fût prouvé à l'Europe combien peu valait l'amitié de la France ; la France enfin, gouvernée par une politique sain élévation et sans intelligence, était devenue un instrument dont se servait contre eux une diplomatie implacable dans son égolsme. » (Louis Blanc, Histoire Je dix tins.)
cette tribune : la Pologne ne périra pas! » — Et le général Sébastiani, ministre de la guerre, avait répondu : « On nous demande la reconnaissance immédiate de la Pologne, et Ton nous dit que cette reconnaissance n'amènera pas la guerre; que vous ne ferez que céder aux vœux des Polonais euxmêmes, et satisfaire au désir qui se trouve au fond de tous les cœurs français. On a objecté que l'intervention dans la question de la guerre d'Amérique avait précédé le traité; mais on a oublié que c'est précisément cette reconnaissance qui provoqua la guerre. Et dans quelle situation les choses se trouvaientelles alors? L'Amérique était sans voisins, l'Amérique n'intéressait qu'une seule puissance, l'Angleterre. Aucune puissance, de quelque importance par ses forces maritimes, ne pouvait intervenir dans cette querelle, qui ne fût l'alliée de la France. L'Espagne s'est trouvée dans ce cas. Eh bien! évidemment, ce que vous ferez pour la Pologne amènera le même résultat : la guerre. «
Laissés à eux-mêmes, les Polonais se soulevèrent et combattirent. De sanglantes batailles furent livrées, et après une héroïque résistance, la Pologne succomba. Varsovie fut prise le 8 septembre 18311.
La nouvelle du désastre fut annoncée en quelques mots dans le Moniteur du 15. La consternation fut profonde; les affaires furent suspendues, les théâtres fermés. La population parisienne semblait plier sous le poids de sa propre humiliation. Le lendemain, la colère succéda à l'accablement; l'émeute hurla : les cris, les imprécations, le rappel, les discours au jardin du Palais-Royal, tout respirait l'indignation et la révolte; on pillait les boutiques d'armuriers, on essayait des barricades, on lisait avec enthousiasme les vers que Barthélémy venait de publier dans sa Nemésis :
1. Alors, un cri de désespoir se fit entendre: Dieu est trop haut et la France est trop loin. On l'attribua au comte Félix Drohojowski, patriote ardent qui fut l'âme de la révolte contre la Russie. Echappé à la mort et à la Sibérie, il put se réfugier en France, où il vécut encore plus d'un demisiècle ; il mourut à Sèvres, âgé de quatre-vingt-quatre ans, au mois de mars 1887.
Noble cœur ! Varsovie ! elle est morte pour nous,
Morte fusil en main, sans fléchir les genoux,
Morte en nous maudissant à son heure dernière,
Morte en baignant de pleurs l'aigle de sa bannière,
Sans avoir entendu notre cri de pitié,
Sans un mot de la France, un adieu d'amitié !
Cachons-nous, cachons-nous; nous sommes des infâmes;
Que tardons-nous? Prenons la quenouille des femmes;
Jetons bas nos fusils, nos guerriers oripeaux,
Nos plumets citadins, nos ceintures de peaux.
Le courage à nos cœurs ne vient que par sacca
Ne parlons plus de gloire et de nos barricades:
Que le teint de la honte embrase notre front.
Vous voulez voir venir les Russes... Ils viendront !
C'est dans ces circonstances, au début de cette fiévreuse agitation, et lorsqu'on présence d'une foule menaçante les troupes bivouaquaient déjà sur les places publiques, que le général Sébastiani vint annoncer à la Chambre que Varsovie était au pouvoir des Russes, et qu'il accompagna cette irritante nouvelle de l'expression singulièrement malheureuse : Vordre règne à Varsovie. A propos de l'écrasement d'un peuple réduit au silence par la mort, ces mots retentirent comme une lugubre ironie ; ils firent une profonde sensation et laissèrent leur trace dans l'histoire. Les paroles du général ont été un peu altérées; mais, rétablies telles qu'elles ont été dites, elles ne sont pas moins la froide oraison funèbre de la Pologne vaincue : 1 Le gouvernement a communiqué tous les renseignements qui lui étaient parvenus sur les événements de la Pologne. Il a appris qu'une capitulation avait mis au pouvoir des Russes la ville et la place de Varsovie ; que l'armée polonaise s'était retirée dans les environs de Modlin; que 30000 hommes se trouvaient en Podlaquée, et qu'enfin, au moment où Ton écrivait, la tranquillité régnait à Varsovie. « [Moniteur, 1831, p. 1691.)
Sébastiani n'était pas un grand citoyen. Le conseil municipal de Bastia, en le qualifiant ainsi, dans la séance du 2 novembre 1844, se laissa emporter par son enthousiasme1; mais il
1. Le conseil décidait que le portrait eu pied de son illustre compatriote serait place à l'hôtel de ville.
s'est acquis une juste réputation comme soldat et comme diplomate sous l'Empire, et même comme habile orateur sous la Restauration. Il eut un autre genre de célébrité : selon l'abbé de Pradt, très friand de comparaisons mythologiques, il fut le Cupidon de l'Empire1. Ses contemporains lui accordaient les allures les plus séduisantes, les gestes les plus gracieux, une figure de chérubin et de longs cheveux bouclés encadrant à merveille une tête harmonieuse. « C'était, dit M. de Loménie, la Jleur des pois des muscadins de l'armée, le type le plus raffiné de cette race de Lauzun plébéiens qui perpétuaient, sous Napoléon, les traditions de l'aristocratie française et tenaient à .honneur de n'affronter le boulet qu'en grande parure. « Quant à sa conversation, elle était à l'avenant, s'il faut en croire les souvenirs de jeune fille de la comtesse Merlin : i II causait avec une grâce à nulle autre pareille, car, même lorsqu'il s'écoutait trop, ce qui lui arrivait souvent, on se sentait porté à lui pardonner en faveur de sa physionomie fine et sympathique. » Sébastiani, général de division depuis le 21 décembre 1805, fut nommé maréchal de France par Louis-Philippe le 2 1 octobre 1840, quelques mois après avoir cédé à M. Guizot le portefeuille des affaires étrangères.
Les Chauvins. — Ce mot, qui servit à désigner les vieux soldats en contemplation devant leur idole Napoléon Ier, et qui sert aujourd'hui à qualifier ironiquement les maladroits qui font parade de leur patriotisme, a pour parrain Nicolas Chauvin, un des braves soldats de la République et de l'Empire. Il avait été récompensé de ses nombreux faits d'armes par la décoration et un sabre d'honneur; mais l'habitude qu'il avait prise de manifester avec exaltation ses sentiments patriotiques et surtout' son admiration pour l'empereur lui avait attiré les sarcasmes de ses camarades. A la longue, il devint la person-
1. L'abbé de Pradt se qualifiait lui-même d'aumônier du dieu Mars, en attendant qu'il osât décorer un jour son dieu vaincu du titre de Jupiter Scapin. On raconte même qu'il poussa la brutalité de l'ingratitude jusqu'à dire du dieu tombé à Waterloo : « Il s'est fondu comme un polisson. »
nification de l'idolâtrie napoléonienne; la moquerie passa de l'armée dans le peuple, et le moment arriva où les mots chauvin et chauvinisme furent consacrés par l'usage.
Ce qui acheva de rendre populaire le nom du brave Chauvin, c'est un vaudeville, la Cocarde tricolore, épisode de la guerre d*Alger, représenté en 1 83 1 , dans lequel les auteurs, MM. Théodore et Hippolyte Cogniard, eurent l'heureuse idée de donner à l'un de leurs principaux personnages le nom de Chauvin. Ce conscrit et son camarade Dumanet remplirent de leurs joyeusetés les trois actes de ce vaudeville qui eut un long succès de rire et d'à-propos. Chauvin fut alors définitivement un mot de la langue française, et il aurait pu prendre place, en 1835, dans la sixième édition du dictionnaire de l'Académie. Mais l'Académie ne se laisse pas aisément faire la loi par l'usage; elle se réserva jusqu'à l'édition suivante (1878), où elle admit seulement le mot chauvinisme avec cette définition : 1 Terme très familier, qu'on a employé pour chercher à tourner en ridicule un sentiment exalté de la gloire des armes françaises. »
Ceci tuera cela. — Titre du second chapitre du livre V de Notre-Dame de Paris. Dans la pensée de Victor Hugo, ces mots n'avaient aucun caractère mystérieux et ne donnaient prise à aucune interprétation : Cela, c'était l'architecture; ceci. c'était le livre : l'imprimerie étant inventée, l'architecture allait subir la loi de la littérature, après l'avoir donnée autrefois.
« L'architecture, écrivait Victor Hugo, ne sera plus l'art social, l'art collectif, l'art dominant. Le grand poème, le grand édifice, la grande œuvre de l'humanité ne se bâtira plus, elle s'imprimera... Le livre va tuer l'édifice. L'invention de l'imprimerie est le plus grand événement de l'histoire. C'est la révolution-mère. La pensée humaine changera de mode d'expression. L'idée capitale de chaque génération ne s'écrira plus avec la même matière ni de la même façon. Le livre de pierre, si solide et si durable, fera place au livre de papier, plus solide et plus durable encore,
La scène se passe chez l'archidiacre Claude Frollo ; il reçoit dans sa cellule la visite du docteur Coictier et du roi Louis XI, sous le nom de compère Tourangeau. La conversation s'engage ; on cause médecine, religion: les visiteurs trouvent que l'archidiacre est fou, et ils se confirment dans cette opinion lorsque Claude Frollo, ayant ouvert la fenêtre de sa cellule, étend la main droite vers le livre imprimé qui était ouvert sur sa table, et la main gauche vers Notre-Dame, et dit en promenant son triste regard du livre à l'église : Hélas! ceci tuera cela.
Le mot fit fortune et servit à désigner le progrès. Le préseno, qui est un pas vers l'avenir, prendra la place du passé, et tout ce qui était routine, préjugés, superstition, sera remplacé par les découvertes de la science et de la raison.
Ceux pour qui le changement n'est pas le progrès se sont placés à un point de vue contraire et ont trouvé qu'il n'y avait pas lieu d'applaudir à cette quantité de ceci destinés à exterminer quantité de cela. Louis Veuillot1, animé de cet esprit, s'est emparé du mot de Victor Hugo pour jeter un regard en arrière et témoigner ses regrets :
« Ceci, qui est le moellon, a tué cela, qui était le jardin.
« Ceci, qui est la fantaisie stérile, a tué cela, qui était la règle féconde, et ceci, qui est le délire stupide, a tué cela, qui était la riante fantaisie.
« Ceci, qui est le plaisir, a tué cela, qui était la joie; et ceci, qui est la volupté, a tué cela, qui était le plaisir.
f Ceci, qui est le café, a tué cela, qui était le salon.
a Ceci, qui est Valjean, a tué cela, qui était Gil Blas; et ceci, qui est Rocambole, a tué cela, qui était Valjean.
« Ceci, qui est Hernani, a tué cela, qui était Cinna; ceci, qui est Marion Delorme, a tué cela, qui était Iphi génie.
« Ceci, qui est Beaumarchais, a tué cela, qui était Molière ; et ceci, qui est Scribe, a tué cela, qui était Beaumarchais.
i. Les Odeurs de Paris.
« Ceci, qui est la nourrice, a tué cela, qui était la mère. Ceci, qui est la crèche, a tué cela, qui était le berceau. Ceci, qui est la liberté, a tué cela, qui était le pouvoir nécessaire, c'est-à-dire l'ordre; et ceci, qui est la force, c'està-dire l'ordre nécessaire, tuera cela , qui était la liberté. »
M. Veuillot cite et peut citer encore bon nombre de ceci qui ont tué cela. Mais le célèbre polémiste, aveuglément dévoué à sa cause, n'a que des jugements de parti pris. Suivant le point de vue où l'on se place, les vérités ainsi formulées peuvent être retournées en sens contraire. M. Armand de Pontmartin 1, qui n'est certes pas un révolutionnaire, en a fourni la preuve sur le terrain purement littéraire : « Ceci, qui est Augustin Thierrv, Guizot, Thiers, a tué cela, qui était Dulaure et Montgaillard; ceci, qui est Sainte-Beuve, a tué cela, qui était Morellet; ceci, qui est George Sand, a tué cela, qui était Mn,e Cottin; ceci, qui e'st Lamartine, a tué cela, qui était Parny; ceci, qui est Victor Hugo, a tué celaj qui était Delille. »
Combien plus victorieux encore seraient les rapprochements dans le domaine des sciences et de l'industrie si l'on commençait par faire tuer cela, qui était le briquet phosphorique, par ceci, qui est l'allumette chimique ! Que de ceci tueraient cela, si l'on jetait un rapide coup d'oeil sur les transformations politiques et sociales dues à la vapeur et à l'électricité!
Marchons donc en avant, sûrs de marcher vers la lumière, et sans nous soucier outre mesure de certains ceci qui parfois feraient mieux de ne pas tuer cela. Le temps et le bon sens public en viendront toujours à bout. Les éclipses ne sont que des accidents ; ce qui est bon et utile ne périt point. Ne nous dégoûtons ni de notre époque ni de notre tâche, et mettons nos soins à ce que les ceci soient toujours meilleurs que les cela.
L'homme absurde est celui qui ne chakgi jamais. — Vers écrit par Barthélémy (1 796-1 867) dans sa brochure intitu-