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vient branches, boutons, feuilles, (leurs, fruits et semence, pour renouveler ses libéralités en faveur des hommes. Ptien ne répuise : plus on déchire ses entrailles, plus elle est libérale. Après tant de siècles, pendant lesquels tout est sorti d’elle, elle n’est point encore usée. Elle ne ressent aucune vieillesse ; ses entrailles sont encore pleines des mêmes trésors. Mille générations ont passé dans son sein. Tout vieillit, excepté elle seule ; elle rajeunit chaque année au printemps. Elle ne manque point aux hommes ; mais les hommes insensés se manquent à eux-mêmes, en négligeant de la cultiver. C’est par leur paresse et par leur désordre qu’ils laissent croître les ronces et les épines en la place des vendanges et des moissons. Ils se disputent un bien qu’ils laissent perdre. Les conquérants laissent en friche la terre pour la possession de laquelle ils ont fait périr tant de milliers d’hommes et ont passé leurviedans une terrible agitation. Les hommes ont devant eux des terres immenses qui sont vides et incultes ; et ils renversent le genre humain pour un coin de celte terre si négligée.
La terre, si elle était bien cultivée, nour-
rirait cent fois plus d’hommes qu’elle n’en nourrit. L’inégalité même des terroirs, qui paraît d’abord un défaut, se tourne en ornement et en utilité. Les montagnes se sont élevées, et les vallons sont descendus en la place que le Seigneur leur a marquée. Ces diverses terres, suivant les divers aspects du soleil, ont leurs avantages. Dans ces profondes vallées on voit croître l’herbe fraîche pour nourrir les troupeaux. Auprès d’elles s’ouvrent de vastes campagnes revêtues de riches moissons. Ici, des coteaux s’élèvent comme un amphithéâtre et sont couronnés de vignobles et d’arbres fruitiers; là, de hautes mon- J tagnes vont porter leur front glacé jusque dans les nues, et les torrents qui en tombent sont les sources des rivières. Les rochers qui montrent leur cime escarpée soutiennent la terre des montagnes , comme les os du genre humain en soutiennent les chairs, j Cette variété fait le charme des paysages , y et en même temps elle satisfait aux divers besoins des peuples ; il n’y a point de terroir ; si ingrat qui n’ait quelque propriété.
Regardons maintenant ce qu’on appelle l’eau : c’est un corps liquide, clair et transparent; d’un côté, il coule, Réchappe, il
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s’enfuit 5 de l’autre, il prend toutes les formes des corps qui l’environnent, n’en ayant aucune par lui -même. Si l’eau était un peu raréfiée, elle deviendrait une espèce d’air, toute la surface de la terre serait sèche et stérile; il n’y aurait que des animaux volatiles ; nulle espèce d’animaux ne pourrait nager, nul poisson ne pourrait vivre; il n’y aurait aucun commerce par la navigation. Quelle main industrieuse a su épaissir l’eau en subtilisant l’air, et distinguer si bien ces deux espèces de corps fluides?
Si l’eau était un peu plus raréfiée, elle ne pourrait plus soutenir ces prodigieux édifices flottants qu’on nomme vaisseaux; les corps les moins pesants s’enfonceraient d’abord dans l’eau. Qui est-ce qui a pris le soin de choisir une si juste configuration de parties et un degré si précis de mouvement pour rendre l’eau si fluide, si insinuante, si propre à échapper, si incapable de toute consistance, et néanmoins si forte pour porter, et si impérieuse pour entraîner les plus pesantes masses? Elle est docile, l’homme la mène, comme un cavalier mène son cheval sur la pointe des rênes ; il la distribue comme
il lui plaît; il l’élève sur des montagnes escarpées, et se sert de son poids pour lui faire faire des chutes qui la font remonter autant qu’elle est descendue; mais l’homme, qui mène les eaux avec tant d’empire, est à son tour mené par elles. L’eau est une des plus grandes forces mouvantes que l’homme sache employer pour suppléer à ce qui lui manque dans les arts les plus nécessaires, par la petitesse et par la faiblesse de son corps.
Mais ces eaux , qui, nonobstant leur fini- ! dité, sont des masses si pesantes, ne laissent pas de s’élever au-dessus de nos têtes et d’y * demeurer longtemps suspendues. Voyezvous ces nuages qui volent comme sur les ailes des vents? S’ils tombaient tout à coup par de grosses colonnes d’eau , rapides comme des torrents, ils submergeraient et détruiraient tout dans l’endroit de leur chute, et le reste des terres demeurerait ' aride. Quelle main les lient dans ces réservoirs suspendus, et ne leur permet de tomber que goutte à goutte, comme si on les distillait par un arrosoir? D’où vient qu’en certains pays chauds, où il ne pleut presque jamais, les rosées de la nuit sont si abon-
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dantes qu’elles suppléent au défaut de pluie • et qu’en d’autres pays, tels que les bords du Nil ou du Gange, l’inondation régulière des fleuves , en certaines saisons, pourvoit à point nommé au besoin des peuples pour arroser les terres ? Peut-on s’imaginer des mesures mieux prises pour rendre tous les pays fertiles ?
Ainsi l’eau désaltère non-seulement les hommes, mais encore les campagnes arides ; et celui qui nous a donné ce corps fluide l’a distribué avec soin sur la terre comme les canaux d’un jardin. Les eaux tombent des hautes montagnes où leurs réservoirs sont placés ; elles s’assemblent en gros ruisseaux dans les vallées ; les rivières serpentent dans les vastes campagnes, pour mieux arroser. Elles vont enfin se précipiter dans la mer, pour en faire le centre du commerce à toutes les nations. Cet Océan, qui semble mis au milieu des terres pour en faire une éternelle séparation, est, au contraire, le rendez-vous de tous les peuples, qui ne pourraient aller par terre d’un bout du monde à l’autre qu’avec des fatigues, des longueurs et des dangers incroyables. C’est par ce chemin sans trace , au travers des abîmes , que l’ancien
monde donne la main au nouveau , et que le nouveau prête à l’ancien tant de commodités et de richssses.
Les eaux, distribuées avec tant d’art, font une circulation dans la terre, comme le sang circule dans le corps humain. Mais, outre cette circulation perpétuelle de l’eau , il y a encore le flux et le reflux de la mer. Ne cherchons point les causes de cet effet si mystérieux : ce qui est certain , c’est que la mer vous porte et reporte précisément aux mêmes lieux , à certaines heures. Qui est-ce qui la fait se retirer et puis revenir sur ses pas avec tant de régularité? Un peu plus , un peu moins de mouvement dans cette masse fluide , déconcerterait toute la nature. Un peu plus de mouvement dans les eaux qui remontent inonderait des royaumes entiers. Qui est-ce qui a su prendre des mesures si justes dans des corps immenses? Oui est-ce qui a su éviter le trop et le trop peu? Que! doigt a marqué à la mer la borne immobile qu’elle doit respecter dans la suite de tous les siècles, en disant : « Là vous viendrez briser l’orgueil de vos vagues ? »
Mais ces eaux si coulantes deviennent tout à coup , pendant l’hiver, dures comme des
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rochers. Les sommets des hautes montagnes ont même , en tout temps , des glaces et des neiges qui sont les sources des rivières , et qui, abreuvant les pâturages, les rendent plus fertiles. Ici les eaux sont douces , pour désaltérer l’homme 5 là, elles ont un sel qui assaisonne et rend incorruptibles nos aliments. Enfin, si je lève la tête, j’aperçois, dans les nues qui volent au-dessus de nous , des espèces de mers suspendues pour tempérer l’air, pour arrêter les rayons enflammés du soleil , et pour arroser la terre quand elle est trop sèche. Quelle main a pu suspendre sur nos têtes ces grands réservoirs d’eaux? Quelle main prend soin de ne les jamais laisser lohiber que par des pluies modérées?
Après avoir considéré les eaux, appliquons-nous à examiner d’autres masses encore plus étendues. Voyez- vous ce qu’on nomme l’air ? C’est un corps si pur, si subtil et si transparent , que les rayons des astres situés dans une distance presque infinie de nous le percent tout entier, sans peine et en un seul instant , pour venir éclairer nos yeux. Un peu moins de subtilité dans ce corps fluide nous aurait dérobé le jour, cl
ne nous aurait laissé tout au plus qu’une lumière sombre et confuse , comme quand l’air est plein de brouillards épais. Nous vivons plongés dans des abîmes d’eau. De même que l’eau , si elle se subtilisait, deviendrait une espèce d’air qui ferait mourir les poissons ; l’air, de son côté , nous ôterait la respiration, s’il devenait plus épais et plus humide. Alors nous nous noierions dans les flots de cet air épaissi , comme un animal terrestre se noie dans la mer.
Qui est-ce qui a purifié avec tant de justesse cet air que nous respirons? S’il était plus épais, il nous suffoquerait 5 comme, s’il ? était plus subtil , il n’aurait pas cette douceur qui fait une nourriture continuelle du dedans de l’homme. Nous éprouverions partout ce qu’on éprouve sur le sommet des montagnes les plus hautes , où la subtilité de l’air ne fournit rien d’assez humide et d’assez nourrissant pour les poumons.
Fénelon.
Grandeur de Dieu .
Qu’ est-il besoin de nouvelles recherches et de spéculations pénibles pour connaître ce qu’est Dieu ? Nous n’avons qu’à lever les yeux
en haut, nous voyons l’immensité des deux qui sont l’ouvrage de ses mains , ces grands corps de lumière qui roulent si régulièrement et si majestueusement sur nos têtes, et auprès desquels la terre n’est qu’un atome imperceptible. Quelle magnificence! Qui a dit au soleil : « Sortez du néant , et présidez au jour !» et à la lune : « Paraissez, et soyez le flambeau de la nuit? » Qui a donné l’être et le nom à cette multitude d’étoiles qui décorent avec tant de splendeur le firmament , et qui sont autant de soleils immenses, attachés chacun à une espèce de monde nouveau qu’ils éclairent? Quel est l’ouvrier dont la toute-puissance a pu opérer ces merveilles, où tout l’orgueil de la raison éblouie se perd et se confond ? Quel autre que le souverain créateur de l’univers pourrait les avoir opérées? Seraient-elles sorties d’elles-mêmes du sein du hasard et du néant? Et l’impie sera-t-il assez désespéré pour attribuer à ce qui n’est pas une toute-puissance qu’il ose refuser à celui qui est essentiellement et par qui tout a été fait?
Les peuples les plus grossiers et les plus barbares entendent le langage des cieux. Dieu les a établis sur nos têtes comme des hé-
rauts célestes qui ne cessent d’annoncer à tout l’univers sa grandeur : leur silence majestueux parle la langue de tous les hommes et de toutes les nations ; c’est une voix entendue partout où la terre nourrit des habitants. Qu’on parcoure jusqu’aux extrémités les plus reculées de la terre et les plus désertes, nul lieu dans l’univers, quelque caché qu’il soit au reste des hommes, ne peut se dérober à l’éclat de cette puissance qui brille au -dessus de nous dans les globes lumineux qui décorent le firmament. Yoilà ! le premier livre que Dieu a montré aux hommes pour leur apprendre ce qu’il était : c’est là où ils étudièrent d’abord ce qu’il voulait leur manifester de ses perfections infinies ; c’est à la vue de ces grands objets que , frappés d’admiration et d’une crainte respectueuse, iis se prosternaient pour en adorer l’auteur tout-puissant. Il ne leur fallait pas des prophètes pour les instruire de ce qu’ils devaient à la majesté suprême : la structure admirable des deux et de l’univers le leur apprenait assez. Ils laissèrent cette religion simple et pure à leurs enfants 5 mais ce précieux dépôt se corrompit entre leurs mains. A force d’admirer la beauté et
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l’éclat des ouvrages de Dieu , ils les prirent pour Dieu même : les astres , qui ne paraissent que pour annoncer sa gloire aux hommes , devinrent eux-mêmes leurs divinités. Insensés ! ils offrirent des vœux et des hommages au soleil et à la lune , et à toute la milice du ciel , qui ne pouvaient ni les entendre ni les recevoir. La beauté de ces ouvrages fit oublier aux hommes ce qu’ils devaient à leur auteur.
Massjllon.
Extrême grandeur et extrême petitesse de la Nature.
Que l’homme contemple la îiatnre entière dans sa haute et pleine majesté 5 qu’il éloigne sa vue des objets bas qui l’environnent ; qu’il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l’univers 5 que la terre lui paraisse comme un point , au prix du vaste tour que cet astre décrit ; et qu’il s’étonne de ce que ce vaste tour luimême n’est qu’un point très-délicat à l’égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue
s’arrête là , que l’imagination passe outre : elle se lassera plus tôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce monde visible n'est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature. Nulle idée n’en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables : nous n’enfanlons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C’est une sphère infinie dont le, centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin , c’est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu, que j notre imagination se perde dans cette pensée. ;
Que l’homme , étant revenu à soi , considère ce qu’il est , au prix de ce qui est ; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, j les villes et soi-même son juste prix. \
Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu’il recherche dans ce qu’il ; connaît les choses les plus délicates. Qu’un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures , des
veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours; il pensera peut-être que c’est là l’extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau ; je lui veux peindre non-seulement l’univers visible , mais l’immensité qu’on peut concevoir de la nature, dans l’enceinte de ce raccourci d’atome. Qu’il y voie une infinité d’univers dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible ; dans cette terre , des animaux, et enfin des cirons dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné ; et trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos, qu’il se perde dans ces merveilles aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue : car qui n’admirera que notre corps , qui tantôt n’était pas perceptible dans l’univers imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un 10, Petites Leçons . 19
MORALE RELIGIEUSE monde, ou plutôt un tout, à l’égard du néant où l’on ne peut arriver?
Pascal. Pensées .
La Religion .
Dieu a mis les hommes ensemble dans une société où ils doivent s’aimer et s’entresecourir comme les enfants d’une même famille, qui ont un père commun. Chaque nation n’est qu’une branche de cette famille nombreuse qui est répandue sur la face de ! toute la terre. L’amour de ce père commun doit être sensible, manifeste, et inviolable- ? ment régnant dans toute cette société de ses enfants bien-aimés. Chacun d’eux ne doit jamais manquer de dire à ceux qui naissent de lui : « Connaissez le Seigneur, qui est votre père. » Ces enfants de Dieu doivent publier ses bienfaits, chanter ses louanges, l’annoncer à ceux qui l’ignorent, en rappeler le souvenir à ceux qui l’oublient. Ils ne sont sur la terre que pour connaître ses perfections et accomplir sa volonté ; que pour se communiquer les uns aux autres cette conscience et cet amour céleste. Que serait-ce si cette famille était en société surtout le reste,
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sans y être pour le culte d’un si bon père? Il faut donc qu’il y ait entre eux une société du culte de Dieu : c’est ce qu’on nomme religion ; c’est-à-dire que tous les hommes doivent s’instruire, s’édifier, s’aimer les uns les autres, pour aimer et servir le père commun.
Le fond de cette religion ne consiste dans aucune cérémonie extérieure : car elle consiste tout entière dans l’intelligence du vrai , dans l’amour du bien souverain 5 mais ces sentiments intérieurs ne peuvent être sincères sans être mis comme en société , parmi les hommes, par des signes certains et sensibles. Il ne suffit pas de connaître Dieu} il faut montrer qu’on le connaît , et faire en sorte qu’aucun de nos frères n’ait le malheur de l’ignorer, de l’oublier. Ces signes sensibles de culte sont ce qu’on appelle les cérémonies de la religion. Ces cérémonies ne sont que des marques par lesquelles les hommes sont convenus de s’édifier mutuellement, et de réveiller les uns dans les autres le souvenir de ce culte qui est au dedans. De plus , les hommes faibles et légers ont souvent besoin de ces signes sensibles , pour se rappeler à eux-mêmes la
présence de ce Dieu invisible qu’ils doivent aimer. Ces signes ont été institués avec une certaine majesté, afin de représenter mieux la grandeur du Père céleste.
Fénelon.
La Conscience .
Conscience! conscience! instinct divin; immortelle et céleste voix ; guide assuré d’un être ignorant et borné , mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal , qui rends l’homme semblable à Dieu ! c’est loi qui fais l’excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs , à l’aide d’un entendement sans règle et d’une raison sans principe.
Grâce au ciel , nous voilà délivrés de tout cet effrayant appareil de philosophie, nous pouvons être hommes sans être savants ; dispensés de consumer notre vie à l’étude de la morale, nous avons à moindres frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines. Mais ce n’est pas assez que ce guide existe, il faut savoir le reconnaître
et le suivre. S’il parle à tous les cœurs , pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l’entendent ? Eh ! c’est qu’il nous parle la langue de la nature , que tout nous a fait oublier. La conscience est timide : elle aime la retraite et la paix 5 le monde et le bruit l’épouvantent, les préjugés dont on la fait naître sont ses plus cruels ennemis : elle fuit ou se tait devant eux. Leur voix bruyante étouffe la sienne et l’empêche de se faire entendre; le fanatisme ose la contrefaire et dicter le cri me en son nom. Elle se rebute enfin à force d’être conduite; elle ne nous parle plus, eîle ne répond plus; et, après de si longs mépris pour elle , il en coûte autant de la rappeler qu’il en coûta de la bannir.
J. J. Rousseau.
La Mort .
Pourquoi craindre la mort , si l’on a assez bien vécu pour n’en pas craindre les suites? Pourquoi redouter cet instant , puisqu’il est préparé par une infinité d’autres instants du même ordre , puisque la mort est aussi naturelle que la vie , et que l’une et l’autre nous arrivent de la même façon , sans que nous
le sentions , sans que nous puissions nous en apercevoir? Qu’on interroge les hommes accoutumés à observer les actions des mourants et à recueillir leurs derniers sentiments : ils conviendront qu’à l’exception d’un très-petit nombre de maladies aiguës , où l’agitation causée par des mouvements convulsifs semble indiquer les souffrances du malade, dans toutes les autres on meurt tranquillement, doucementet sans douleurs-, et meme ces terribles agonies effrayent plus les spectateurs qu’elles ne tourmentent les malades : car combien n’en a-t-on pas vu qui, après avoir été à cette dernière extrémité, n’avaient aucun souvenir de ce qui s’était passé, non plus que de ce qu’ils avaient senti ! Ils avaient réellement cessé d’être pour eux pendant ce temps, puisqu’ils sont obligés de rayer du nombre de leurs jours tous ceux qu’ils ont passés dans cet état , duquel il ne leur reste aucune idée.
La plupart des hommes meurent donc sans le savoir, et sur le petit nombre de ceux qui conservent de la connaissance jusqu’au dernier soupir, il ne s’en trouve peut-être pas un qui ne conserve en même temps de l’espérance et qui ne se Halle d’un retour
ET PHILOSOPHIE
vers la vie. La nature a , pour le bonheur de F homme > rendu ce sentiment plus fort que la raison. Un malade dont le mal est incurable, qui peut juger son état par des exemples fréquents et familiers, qui en est averti par les mouvements inquiets de sa famille , par les larmes de ses amis, par la contenance ou l’abandon des médecins, n’en est pas plus convaincu qu’il touche à sa dernière heure ; l’intérêt est si grand , qu’on ne s’en rapporte qu’à soi *, on n’en croit pas les jugements des autres , on les regarde comme des alarmes peu fondées-, tant qu’on se sent et qu’on pense, on ne réfléchit, on ne raisonne que pour soi-, et tout est mort, que l’espérance vit encore.
Jetez les yeux sur un malade qui vous aura dit cent fois qu’il se sent attaqué à mort, qu’il voit bien qu’il ne peut pas en revenir, qu’il est prêt à expirer; examinez ce qui se passe sur son visage lorsque, par zèle ou par indiscrétion, quelqu’un vient lui annoncer que sa fin est prochaine en effet : vous le verrez changer comme celui d’un homme auquel on annonce une nouvelle imprévue ; ce malade ne croit donc pas ce qu’il dit lui même , tant il est vrai qu’il n’est
m MORALE RELIGIEUSE
nullement convaincu qu’il doit mourir : il a seulement quelque doute, quelque inquiétude sur son état ; mais il craint toujours beaucoup moins qu’il n’espère , et , si l’on ne réveillait pas ses frayeurs par ces tristes soins et cet appareil lugubre qui devancent la mort, il ne la verrait point arriver.
La mort n’est donc pas une chose aussi terrible que nous nous l’imaginons : nous la jugeons mal de loin ; c’est un spectre qui nous épouvante à une certaine distance, et qui disparaît lorsqu’on vient à en approcher de près. Nous n’en avons donc que des notions fausses : nous la regardons non-seulement comme le plus grand malheur, mais encore comme un mal accompagné de la plus vive douleur et des plus pénibles angoisses ; nous avons même cherché à grossir dans notre imagination ces funestes images, et à augmenter nos craintes en raisonnant sur la nature de la douleur. Elle doit être extrême, a-t-on dit, lorsque l’âme se sépare du corps *, elle peut aussi être de très-longue durée, puisque, le temps n’ayant d’autre mesure que la succession de nos idées, un instant de douleur très-vive, pendant lequel ces idées se succèdent avec une rapidité
proportionnée à la violence du mal , peut nous paraître plus long qu’un siècle pendant lequel elles coulent lentement et relativement aux sentiments tranquilles qui nous affectent ordinairement. Quel abus de la philosophie dans ce raisonnement ! 11 ne mériterait pas d’être relevé , s’il était sans conséquence. Mais il influe sur le malheur du genre humain ; il rend l’aspect de la mort mille fois plus affreux qu’il ne peut être-, et n’y eût-il qu’un très-petit nombre de gens trompés par l’apparence spécieuse de ces idées , il serait toujours utile de les détruire et d’en faire voir la fausseté.
Lorsque l’âme vient à s’unir à notre corps, avons-nous un plaisir excessif, une joie vive et prompte qui nous transporte et nous ravisse ! Non , cette union se fait sans que nous nous en apercevions 5 la désunion doit s’en faire de même, sans exciter aucun sentiment. Quelle raison a-t-on pour croire que la séparation de l’âme et du corps ne puisse se faire sans une douleur extrême? Quelle cause peut produire cette douleur ou roccasionner ? La fera-t-on résider dans l’âme ou dans le corps? La douleur de l’âme ne peut être produite que par la pensée 5 celle du corps est tou-
jours proportionnée à sa force et à sa faiblesse : dans l’instant de la mort naturelle , le corps est plus faible que jamais; il ne peut donc éprouver qu’une très-petite douleur, si même il en éprouve aucune.
Ruffon.
Immortalité de Vâme.
Si tout doit finir avec nous, si l’homme ne doit rien attendre après cette vie , et que ce soit ici notre patrie , notre origine , et la seule félicité que nous pouvons nous promettre, pourquoi n’y sommes-nous pas heureux ? Si nous ne naissons que pour les plaisirs des sens, pourquoi ne peuvent-ils nous satisfaire, et laissent- ils toujours un fond d’ennui et de tristesse dans notre cœur? Si l’homme n’a rien au-dessus de la bête, que ne coule-t-il ses jours comme elle , sans souci , sans inquiétude , sans dégoût, sans tristesse , dans la félicité des sens et de la chair? Si l’homme n’a point d’autre bonheur à espérer qu’un bonheur temporel, pourquoi ne le trouve-t-il nulle part sur la terre? d’où vient que les richesses l’inquiètent ; que les honneurs le fatiguent : que lesplai-
ET PHILOSOPHIE
sirs le lassent; que les sciences le confondent et irritent sa curiosité , loin de la satisfaire 5 que la réputation le gêne et l’embarrasse; que tout cela ensemble ne peut remplir l'immensi té de son coeur, et lui laisse encore quelque chose à désirer? Tous les autres êtres, contents de leur destinée, paraissent heureux à leur manière dans la situation où l’auteur de la nature les a placés : les astres, tranquilles dans le firmament , ne quittent point leur séjour pour aller éclairer une autre terre ; la terre , réglée dans ses mouvements , ne s’élance pas en haut pour aller prendre leur place; les oiseaux se réjouissent dans les airs , sans penser qu’il y a des créatures plus heureuses qu’eux sur la terre ; tout est heureux , pour ainsi dire, tout est à sa place dans la nature : l’homme seul est en proie à ses désirs, se laisse déchirer par des craintes , trouve son supplice dans ses espérances , devient triste et malheureux au milieu de ses plaisirs : l’homme seul ne rencontre rien ici-bas où son cœur puisse se fixer.
D’où vient cela , ô homme? Ne serait-ce point parce que vous êtes ici-bas déplacé ; que vous êtes fait pour le ciel ; que votre
cœur est plus grand que le monde ; que la terre n’est pas votre patrie , et que tout ce qui n’est pas Dieu n’est rien pour vous ? Répondez si vous pouvez , ou plutôt interrogez votre cœur , et vous serez fidèle.
En second lieu , si tout meurt avec le corps , qui est-ce qui a pu persuader à tous les hommes de tous les siècles et de tous les pays que leur âme était immortelle? d’où a pu venir au genre humain cette idée étrange de l’immortalité? un sentiment si éloigné de la nature de l’homme , puisqu’il ne serait né que pour les fonctions des sens , aurait-il pu prévaloir sur la terre? Car si l’homme , comme la bête , n’est fait que pour le temps, rien ne doit être plus incompréhensible pour lui que la seule idée d’immortalité. Des machines pétries de boue, qui ne devraient que vivre et n’avoir pour objet qu’une félicité sensuelle, auraient-elles jamais pu ou se donner ou trouver en elles-mêmes de si nobles sentiments et des idées si sublimes? Cependant cette idée si extraordinaire est devenue l’idée de tous les hommes ; cette idée si opposée même aux sens , puisque l’homme, comme la bête, meurt tout entier à nos yeux , s’est établie sur toute la terre :
ET PHILOSOPHIE
ce sentiment , qui n’aurait pas dû même trouver un inventeur de l’univers , a trouvé une docilité universelle parmi tous les peuples, les plus sauvages comme les plus cultivés, les plus polis comme les plus grossiers , comme les plus soumis à la foi.
Car, remontez jusqu’à la naissance des siècles , parcourez toutes les nations , lisez Fhistoire des royaumes et des empires écoutez ceux qui reviennent des îles les plus éloignées : l’immortalité de l’âme a toujours été et est encore la croyance de tous les peuples de l’univers. La connaissance d’un seul Dieu a pu s’effacer sur la terre -, sa gloire, sa puissance, son immensité, ont pu s’anéantir, pour ainsi dire , dans le cœur et dans l’esprit des hommes; des peuples entiers et sauvages peuvent vivre encore sans culte , sans religion , sans Dieu dans .ce monde : mais ils attendent tous un avenir ; mais le sentiment de l’immortalité de l’âme n’a pu s’effacer de leur cœur $ mais ils se figurent tous une région que nos âmes habiteront après notre mort ; et en oubliant Dieu , ils n’ont pu ne pas se sentir eux-mêmes.
Or, d’où vient que des hommes sidiffé-
rents d’humeur, de culte, de pays, de sentiments, d’intérêts, de figure même, et qui à peine paraissent entre eux de même espèce, conviennent tous pourtant en ce point, et veulent tous être immortels? Ce n’est pas ici une collusion : car comment ferez - vous convenir ensemble tous les hommes de tous les pays et de tous les siècles? Ce n’est pas ici un préjugé de l’éducation : caries mœurs, les usages, le culte, qui d’ordinaire sont la suite des préjugés, ne sont pas les mêmes parmi tous les peuples ; le sentiment de l’immortalité leur est commun à tous. Ce n’est pas une secte : car, outre que c’est la religion universelle du monde, ce dogme n’a point eu de chef et de protecteur-, les hommes se le sont persuadé eux-mêmes, ou plutôt la nature le leur a appris sans le secours des maîtres ; et, seul depuis le commencement des choses, il a passé des pères aux enfants, et s’est toujours maintenu sur la terre. O vous qui croyez être un amas de boue, sortez donc du monde, où vous vous trouvez seul de votre avis ; allez donc chercher dans une autre terre des hommes d’une autre espèce, et semblables à la bête : ou plutôt ayez horreur de vous - même de vous trouver
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comme seul dans l’univers, de vous révolter contre toute la nature , de désavouer votre propre cœur; et reconnaissez dans un sentiment commun à tous les hommes l’impression commune de l’auteur qui les a formés.
Enfin, et je finis avec cette dernière raison, la société universelle des hommes, les lois qui nous unissent les uns aux autres , les devoirs les plus sacrés et les plus inviolables de la vie civile, tout cela n’est fondé que sur la certitude d’un avenir. Ainsi, si tout meurt avec le corps, il faut que l’univers prenne d’autres mœurs, d’autres usages, et que tout change de face sur la terre. Si tout meurt avec le corps, les maximes de l’équité, de l’amitié , de l’honneur , de la bonne foi, de la reconnaissance, ne sont donc plus que des erreurs populaires , puisque nous ne devons rien à des hommes qui ne nous sont rien, auxquels aucun nœud commun de culte et d’espérance ne nous lie, qui vont demain retomber dans le néant, et qui ne sont déjà plus. Si tout meurt avec nous, les doux noms d’enfant, de père, d’ami, d’époux, sont donc des noms de théâtre, et de vains litres qui nous abusent, puisque l’ami hé, relie meme qui vient de la vertu, n’est
plus un lien durable; que nos pères, qui nous ont précédés, ne sont plus ; que nos enfants ne seront point nos successeurs, car le néant, tel que nous devons être un jour, n’a point de suite; que la société sacrée des noces n’est plus qu’une union brutale, d’où, par un assemblage bizarre et fortuit, sortent des êtres qui nous ressemblent, mais qui n’ont de commun avec nous que le néant.
Que dirai-je encore? si tout meurt avec nous, les annales domestiques et la suite de nos ancêtres ne sont donc plus qu’une suite de chimères , puisque nous n’avons plus d’aïeux , et que nous n’aurons plus de neveux ; les soins du nom et de la postérité sont donc frivoles ; l’honneur qu’on rend à la mémoire des hommes illustres, une erreur puérile, puisqu’il est ridicule d’honorer ce qui n’est plus; la religion des tombeaux, une illusion vulgaire ; les cendres de nos pères et de nos amis, une vile poussière qu’il faut jeter au vent, et qui n’appartient à personne; les dernières intentions des mourants, si sacrées parmi les peuples les plus barbares, le dernier son d’une machine qui se dissout; et, pour tout dire en un mot, si lotit meurt avec nous, les lois sont donc
ET PHILOSOPHIE
une servitude insensée ; les rois et les souverains, des fantômes que la faiblesse des peuples a élevés; la justice, une usurpation sur la liberté des hommes ; la loi des mariages , un vain scrupule; la pudeur, un préjugé; l’honneur et la probité, des chimères; les incestes , les parricides , les perfidies noires , des jeux de la nature, et des noms que la politique des législateurs a inventés.
Voilà où se réduit la philosophie sublime des impies : voilà cette force, cette raison , cette sagesse qu’ils nous vantent éternellement. Convenez de leurs maximes, et l’univers entier retombe dans un affreux chaos ; et tout est confondu sur la terre ; et toutes les idées du vice et de la vertu sont renversées ; et les lois les plus inviolables de la société s’évanouissent ; et la discipline des mœurs périt ; et le gouvernement des États et des empires n’a plus de règle : toute l’harmonie du corps politique s’écroule; et le genre humain n’est plus qu’un assemblage d’insensés, de barbares, d’impudiques, de furieux, de fourbes, de dénaturés, qui n’ont plus d’autre loi que la force, plus d’autre frein que leurs passions et la crainte de l’autorité, plus d’autres liens que l’irréligion et.
l'indépendance, plus d’autre Dieu qu’éuxmêmes. Voilà le monde des impies.
Massillon.
V Emploi des richesses.
Comme riches, la religion vous apprend à craindre et à respecter les richesses : elles sont, en effet, ou les plus grands de tous les maux, ou les plus grands de tous les biens. Quand la cupidité cherche à se les procurer, il n’y a plus de sûreté parmi les hommes ; l’amitié est indignement trahie; la droiture et la bonne foi disparaissent; le sang coule de toutes parts ; les poisons se préparent : la nature devient féroce. Quand l’avarice les entasse et les resserre, l’industrie utile est découragée ; les arts nécessaires languissent ; les maisons de miséricorde tombent; les pauvres meurent. Quand la volupté ou le luxe les dissipe, les mœurs ne sont plus, le mariage n’est que l’annonce du divorce; les différentes conditions se confondent; le superflu absorbe le nécessaire; une fausse magnificence couvre une misère générale; les grands se ruinent et cessent d’être grands : la
ET PHILOSOPHIE. 343
nation baisse; on cherche en vain l’ancienne dignité etl’âme des aïeux, on ne trouvedans leurs descendants que leur nom et leurs titres. Mais quand la charité distribue les richesses, elles sont alors la toute-puissance de l’homme; elles créent, pour ainsi dire, un monde nouveau dans l’ordre physique; elles font circuler en tous lieux l’abondance et la vie ; elles sont l’aiguillon et la récompense du travail; elles cherchent le mérite; elles préviennent l’indigence; elles essuient les larmes des malheureux ; elles brisent les chaînes des captifs ; elles raffermissent la pudeur chancelante; elles font rentrer sans crainte le mariage dans ses légitimes droits; elles peuplent les déserts ; elles redonnent la fertilité aux campagnes abandonnées; elles ne rappellent pas du tombeau les Lazares ensevelis depuis quatre jours, mais elles empêchent les Lazares mourants d’y descendre.
Ainsi le riche miséricordieux n’est pas simplement un homme, c’est la Providence elle-même rendue visible , et appliquée d’une manière sensible au bonheur du monde.
Poulle. Exhortation sur Vaumêm ,
L'Amour des hommes.
O humanité, penchant généreux et sublime qui vous annoncez dans notre enfance par les transports d’une tendresse naïve,* dans la jeunesse, par la témérité d’une confiance aveugle \ dans le courant de notre vie, par la facilité avec laquelle nous contractons de nouvelles liaisons! ô cri de la nature, qui retentissez d’un bout de l’univers à l’autre , qui nous remplissez de remords quand nous opprimons nos semblables ; d’une volupté pure, quand nous pouvons les soulager! ô amour, ô amitié, ô bienfaisance , sources intarissables de biens et de douceurs, les hommes ne sont malheureux que parce qu’ils refusent d’entendre votre voix! O dieux, auteurs de si grands bienfaits! l’instinct pouvait sans doute, en rapprochant des êtres accablés de besoins et de maux, prêter un soutien passager à leur faiblesse*, mais il n’y a qu’une bonté infinie comme la vôtre qui ait pu former le projet de nous rassembler par l’attrait du sentiment, et répandre sur ces grandes associa-
ET PHILOSOPHIE. 345
lions qui couvrent la terre une chaleur capable d’en éterniser la durée.
Cependant , au lieu de nourrir ce feu sacré, nous permettons que de frivoles dissensions, de vils intérêts, travaillent sans cesse a l’éteindre. Si l’on nous disait que deux inconnus jetés par hasard dans une île déserte sont parvenus à trouver dans leur union des charmes qui les dédommagent du reste de l’univers; si l’on nous disait qu’il existe une famille uniquement occupée à fortifier les liens du sang par les liens de l’amitié; si l’on nous disait qu’il existe dans un coin de la terre un peuple qui ne connaît d’autre loi que celle de s’aimer, d’autre crime que de ne s’aimer pas assez : qui de nous oserait plaindre le sort de ces deux inconnus? qui ne désirerait appartenir à cette famille? qui ne volerait à cet heureux climat ? O mortels ignorants et indignes de votre destinée ! il n’est pas nécessaire de traverser les mers pour découvrir le bonheur ; il peut exister dans tous les états, dans tous les temps, dans tous les lieux, dans vous, autour de vous, partout où l’on aime.
Bauthélfmy. Voyage d'Anacharsis.
MORALE KËLIGIEUSE
L’Amour de la patrie .
Aimer sa patrie, c’est faire tous ses efforts pour qu’elle soit redoutable au dehors et tranquille au dedans. Des victoires et des traités avantageux lui attirent le respect des nations 5 le maintien des lois et des mœurs peut seul affermir sa tranquillité intérieure : ainsi, pendant qu’on oppose aux ennemis de l’État des généraux, des négociateurs habiles, il faut opposer à la licence et aux vices, qui tendent à tout détruire, des lois et des vertus, qui tendent à tout rétablir : et de là quelle foule de devoirs aussi essentiels qu’indispensables pour chaque classe de citoyens, pour chaque citoyen en particulier!
O vous qui êtes l’objet de ces réflexions, vous qui me faites regretter en ce moment de n’avoir pas une éloquence assez vive pour vous parler dignement des vérités dont je suis pénétré; vous enfin que je voudrais embraser de tous les amours honnêtes, parce que vous n’en seriez que plus heureux, souvenez-vous sans cesse que la patrie a des
ET PHILOSOPHIE
droits imprescriptibles et sacrés sur vos talents, sur vos vertus, sur vos sentiments et sur vos actions ; qu’en quelque état que vous vous trouviez, vous n’êtes que des soldats en faction, toujours obligés de veiller pour elle, et de voler à son secours au moindre danger!
Pour remplir une si haute destinée, il ne suffit pas de vous acquitter des emplois qu’elle vous confie, de défendre ses lois, de connaître ses intérêts, de répandre même votre sang dans un champ de bataille ou dans la place publique. Il est pour elle des ennemis plus dangereux que les ligues des nations et les divisions intestines : c’est la guerre sourde et lente, mais vive et continue, que les vices font aux mœurs : guerre d’autant plus funeste que la patrie n’a par elle-même aucun moyen de l’éviter ou de la soutenir. Permettez qu’à l’exemple de Socrate, je mette dans sa bouche le discours qu’elle est en droit d’adresser à ses enfants : <( C’est ici que vous avez reçu la vie , et que de sages institutions onf perfectionné votre raison. Mes lois veillent à la sûreté du moindre des citoyens, et vous avez tous fait un serment formel ou tacite de consacrer vos
jours à mou service. Voilà mes titres : quels sont les vôtres pour donner atteinte aux mœurs, qui servent mieux que les lois de fondement à mon empire? Ignorez-vous qu’on ne peut les violer sans entretenir dans l’État un poison destructeur 5 qu’un seul exemple de dissolution peut corrompre une nation, et lui devenir plus funeste que la perte d’une bataille ; que vous respecteriez ta décence publique, s’il vous fallait du courage pour la braver, et que le faste avec lequel vous étalez des excès qui restent impunis est une lâcheté aussi méprisable qu’insolente ?
<( Cependant vous osez vous approprier ma gloire, et vous enorgueillir aux yeux des étrangers d’être nés dans cette ville qui a produit Solon et Aristide, de descendre de ces héros qui ont fait si souvent triompher mes armes. Mais quels rapports y a-t-il de communs entre ces sages et vous ? Je dis plus : qu’y a-t-il de commun entre vous et vos aïeux ? Savez-vous qui sont les compatriotes et les enfants de ces grands hommes? les citoyens vertueux , dans quelque État qu’ils soient nés, dans quelque intervalle de temps qu’ils puissent naître.
ET PHILOSOPHIE
« Heureuse leur patrie, si aux vertus dont elle s’honore ils ne joignaient pas une indulgence qui concourt 5 sa perte ! Écoutez ma voix à votre tour, vous qui, de siècle en siècle , perpétuez la race des hommes précieux à l’humanité. J’ai établi des lois contre les crimes 5 je n’en ai point décerné contre les vices, parce que ma vengeance ne peut être qu’entre vos mains, et que vous seuls pouvez les poursuivre par une haine vigoureuse. Loin de la contenir dans le silence, il faut que votre indignation tombe en éclats sur la licence, qui détruit les mœurs ; sur les violences, les injustices et les perfidies qui se dérobent à la vigilance des lois ; sur la fausse probité, la fausse modestie, la fausse amitié et toutes ces viles impostures qui surprennent l’estime des hommes; et ne dites pas que les temps sont changés, et qu’il faut avoir plus de ménagements pour le crédit des coupables : une vertu sans ressort est une vertu sans principes ; dès qu’elle ne frémit pas à l’aspect des vices, elle en est souillée.
« Songez quelle ardeur s’emparerait de vous, si tout à coup on vous annonçait que l’ennemi prend les armes, qu’il est sur vos
350 MORALE RELIGIEUSE ET PHILOSOPHIE, frontières, qu’il est à vos portes. Ce n’est pas là qu’il se trouve aujourd’hui; il est au milieu de vous, dans le sénat, dans les assemblées de la nation, dans les tribunaux , dans vos maisons. Ses progrès sont si rapides, qu’à moins que les dieux ou les gens de bien n’arrêtent ses entreprises, il faudra bientôt renoncer à tout espoir de réforme et de salut. »
Barthélemy. Voyage iï Ânacharsis .
TABLE
Narrations.
Le premier homme fait le récit de ses premiers mouvements et de ses premières sensations après la création. Buffon . Va9e 1
Calme au milieu de l’Océan. Marmontel. 10 Jeux solennels de la Grèce. Barthélemy . 12
Combat de taureaux en Espagne. Florian . 21
Les Catacombes. Châteaubriand. 23
Damon et Phintias. Barthélemy. 25
Aventures de Philoctète. Fénelon. 27
Peste d’Athènes. Barthélemy. 30
Combat des Thermopyles. Id. 34
Mort de Socrate. Id. * 40
Songe de Marc-Aurèle. Thomas . 46
Passage des Alpes par François Ier. Gaillard. 48 Bataille de Rocroy. Bossuet. 50
Mort de Vatel. Mad . de Sévigné. 53
Mort de Turenne. Id. 55
Descriptions.
Le Chien. Buffon. 60
Le Cheval. Id. 62
La Chèvre et la Brebis. Id. 63
Le Lion et le Tigre. Id. 66
Le Cygne. Id. 68
Le Paon. Guéneau de Montbéliard. 71
Le Rossignol. Id. 74
La Fauvette. Buffon. 78
L’Oiseau-Mouche. Id. 80
Lever du soleil. J. J Rousseau . 82
352 TABLE
Le Printemps du climat de la Grèce. Barthélemy. HS Les Déserts de l’Arabie Pétrée. Buffon. 85
La Bétique. Fénelon . 85
L’ancienne Tyr. Id. 89
Une Tempête dans les mers de l’Inde. Bernardin de Saint-Pierre . 92
Tableaux.
La Nature brute et la Nature cultivée. Buffon. 95 La Vallée de Tempé. Barthélemy. 101
La Vallée de Campan. Ramond. 105
La Cataracte du Niagara. Châteaubriand . 107
L’Éruption d’un volcan. Lacépède. 108
Les Travaux des mines. J. J. Rousseau. 111
Sully dans la retraite. Thomas. 112
Modestie de Turenne. Fléchier. 114
Règne de Louis XIV. M. Villemain. 115
Les Invalides au pied des autels. Necker. 117
Allégories et Fables.
La Fable et l’Allégorie. Barthélemy . 120
La Fortune. Rivarol. 121
Le Palais de la Renommée. Chàleaubriand. 123 L’Académie silencieuse. Blanchet. 125
La Mort au pied du trône de Pluton. Fénelon. 128 Les Abeilles. Id. 129
Les deux Souris. Id. 130
Le jeune Bacchus et le Faune. Id. 133
La Métempsycose du Singe. Id. 135
L’Assemblée des animaux pour se choisir un roi. Id. 137
ILettres.
Madame de Sévigné à madame de Grignan , sa tille. 140
Madame de Sévigné à monsieur de Coulanges. 142 Fénelon au duc de Bourgogne. 144
J. J. Rousseau à un jeune homme. 147
Balzac au cardinal de La Valette.* 130
Voiture à mademoiselle de Rambouillet. loi
Pascal à Christine, reine de Suède. 133
Le marquis de Feuquières à Louis XIV. 155
Dialogues.
Harpagon et Lafl.èche. Molière . 157
Démocrite et Héraclite. Fénelon. 162
Erostrate et Démétrius de Phalère. Fonlenelle . 165 Le connétable de Bourbon et Bayard. Fénelon. 170
Discours et Morceaux oratoires#
Un vieillard de Syracuse au peuple assemblé pour délibérer sur le sort des prisonniers athéniens. Rollin . 175
Véturie presse son fils Coriolan d’éloigner les Volsques des murs de Rome. Verlot . 177
Renault expose aux principaux conjurés les moyens préparés pour s’emparer de Venise. Saint-Réal.'
Le maréchal de Biron à Henri IV. Mézeray. 185 Matignon au connétable de Bourbon. Id . 187
Jeanne d’Arc à ses bourreaux. Id. 191
Invocation à la paix. Buffon. 193
Apostrophe à Satan. Bossuet. 194
Le petit nombre des élus. Massillon . 198
L’ombre de Fabricius aux Romains. J. J. Rousseau. 200
Exordes.
Exorde de l’Éloge de Duguay-Trouin. Thomas . 203 Exorde de l’Oraison funèbre de Turenne. Fléchier. 206
Exorde de l’Oraison funèbre de la reine d’Angleterre. Bossuet. 21 f
TABLE
Péroraisons.
Péroraison del’Éjoge de Marc-Aurèle. Thomas, 214 Péroraison de l’Éloge de Racine. La Harpe. 217 Péroraison de l’Oraison funèbre de Condé. Bossuet. 219
Définitions.
La Providence. Massillon. 223
La Vie humaine, Id . 225
La Mission du curé. M. de Lamartine . 226
Le Ministre de la justice. Thomas . 228
La Majesté royale. Bossuet . 230
L’Avarice. Massillon . 231
La Médisance. Id. 234
L’Amour-propre. / d. 236
L’Ambition, id. 238
La vraie Gloire. Raynal . 241
La Science. D* Aguesseau . 244
Portraits ,
Caractères et Parallèles.
Pygmalion. Fénelon. 246
Périclès. Barthélemy . 248
Alcibiade. Id. 252
Alexandre. Id. 256
César. Vertol. 260
Charlemagne. Montesquieu. 261
François Ier. Thomas. 263
Henri IV. Condillac. 265
Mazarin. Fléchier . 266
Turenne. Thomas. 268
Le cardinal de Richelieu. Fléchier. 269
Charles XII , roi de Suède. Voltaire. 269
Pierre le Grand , empereur de Russie. Id 271
Homère. Barthélemy . 273
Platon. Thomas . 275
Démosthène. Maury. 270
Cicéron. Thomas. 280
Horace. La Harpe. 283
Tacite. Id. 285
La Fontaine. Id. 288
Boileau Despréaux. De Fontanes. 289
Buffon. La Harpe. 291
L’Égoïste. La Bruyère . 292
Le Vaniteux. Id . 294
Le Distrait. Id. 295
Les Grecs et les Romains. Mably. 298
César et Henri IV. La Harpe . 302
Turenne et Condé. Bossuet . 305
Charles XII et Pierre le Grand. Voltaire . 307
Racine et Voltaire. La Harpe. 308
llorale religieuse et Philosophie.
La Nature démontre l’existence de Dieu. Fénelon. 311
Grandeur de Dieu. Massillon. 320
Extrême grandeur et extrême petitesse de la
Nature. Pascal . 323
La Religion. Fénelon. 326
La Conscience. J . J. Rousseau . 328
La Mort. Buffon. 329
Immortalité de l’âme. Massillon. 334
L’Emploi des richesses. Poulie. 342
L’Amour des hommes. Barthélemy. 344
L'Amour de la patrie. Id. 340