‹ Petites leçons de littérature et de morale, choix des plus beaux morceaux des prosateurs et des poetes françaisChapitre 4 sur 12 · ALLÉGORIES ET FABLES · texte numérisé non relu

ALLÉGORIES ET FABLES

bout de l’horizon à l’autre, ce sont les traces lumineuses du passage d’iris, qui porte à la terre les ordres de Junon ; ces vents agréables , ces tempêtes horribles , ce sont des génies qui tantôt se jouent dans les airs, tantôt luttent les uns contre les autres pour soulever les flots.

Au pied de ce coteau est une grotte , asile de la fraîcheur et de la paix. C’est là qu’une nymphe bienfaisante verse de son urne intarissable le ruisseau qui fertilise la plaine voisine; c’est de là qu’elle écoute les vœux de la jeune beauté qui vient contempler ses attraits dans l’onde fugitive. Entrez dans ce bois sombre , ce n’est ni le silence ni la solitude qui occupe votre esprit : vous êtes dans la demeure des dryades et des sylvains, et le secret effroi que vous éprouvez est l’effet de la majesté divine.

Barthélemy. Voyage d’Anacharsis

La Fortune .

Celui dont le regard embrasse les inondes, entrelaçant jadis leurs orbes dans les deux, dit à ses ministres de régler la course des

torrents de lumière et l’harmonie des globes. A sa voix, une divinité puissante vint icibas s’asseoir au trône des splendeurs mondaines. C’est elle dont la main promène de peuple en peuple et de race en race la honte ou la gloire, et qui trouble à son gré les conseils de l’humaine sagesse. Invisible comme le serpent sous l’herbe, elle distribue aux enfants des hommes les fers ou les couronnes, et les soupirs de l’ambition n’arrivent pas jusqu’à elle. Collègue des intelligences célestes dans l’empire des mondes , elle prévoit, juge et règne à jamais. L’inflexible Nécessité , qui la devance , sème les événements devant elle, et sollicite sans relâche son infatigable vicissitude. Souvent la voix mensongère des peuples a flétri son nom ; souvent , après des bienfaits , elle a reçu la plainte outrageuse de l’homme-, mais heureuse dans sa sphère , et sourde à ces vaines clameurs, elle agite sa roue et poursuit au sein des dieux sa paisible éternité.

Rivarol,

ET FABLES

Le Palais de la Renommée.

Aux extrémités du monde, sous le pôle dont l’intrépide Cook mesura la circonférence à travers les vents et les tempêtes , au milieu des terres australes qu’une barrière de glaces dérobe à la curiosité des hommes, s’élève une montagne qui surpasse en hauteur les sommets les plus élevés des Andes dans le nouveau monde ou du Thibet dans l’antique Asie.

Sur cette montagne est bâti un palais , ouvrage des puissances infernales. Ce palais a mille portiques d’airain ; les moindres bruits viennent frapper les dômes de cet édifice, dont le Silence n’a jamais franchi le seuil.

Au centre du monument est une voûte tournée en spirale comme une conque , et faite de sorte que tous les sons qui pénètrent dans le palais y aboutissent ; mais , par un effet du génie de l’architecte des xWensonges , la plupart de ces sons se trouvent faussement reproduits : souvent une légère rumeur s’enfle et gronde en entrant par la voie préparée aux éclats du tonnerre,

124 ALLEGORIES'

tandis que les roulements de la foudre expirent en passant par les routes sinueuses destinées aux faibles bruits.

C’est là que, l’oreille placée à l’ouverture de cet immense écho , est assis sur un trône retentissant un démon, la Renommée. Cette puissance , fille de Satan et de l’Orgueil , naquit autrefois pour annoncer le mal.

Avant le jour où Lucifer leva l’étendard contre le Tout-Puissant , la Renommée était inconnue. Si un monde venait à s’animer ou à s’éteindre ; si l’Éternel avait tiré un univers du néant ou replongé un de ses ouvrages dans le Chaos ; s’il avait jeté un soleil dans l’espace, créé un nouvel ordre de séraphins , essayé la bonté d’une lumière , toutes ces choses étaient aussitôt connues dans le ciel par un sentiment intime d’admiration et d’amour, par le chant mystérieux de la céleste Jérusalem. Mais , après la rébellion des mauvais anges, la Renommée usurpa la place de cette intention divine. Bientôt précipitée aux enfers, ce fut elle qui publia dans l’abîme la naissance de notre globe, et qui porta l’ennemi de Dieu à tenter la chute de l’homme. Elle vint sur la terre avec la Mort , et dès ce moment elle

ET FABLES. 125

établit sa demeure sur la montagne, où elle entend et répète confusément ce qui se passe sur la terre, aux enfers et dans les cieux.

M. de Chateaubriand. J Les Natchez.

L'Académie silencieuse.

Il y avait à Hamadan une célèbre académie dont le premier statut était conçu en ces termes : « Les académiciens penseront beaucoup, écriront peu , et ne parleront que le moins qu’il sera possible. » On l’appelait Y Académie silencieuse , et il n’était point en Perse de vrai savant qui n’eût l’ambition d’y être admis. Le docteur Zeb , auteur d’un petit livre excellent intitulé le Bâillon , apprit , au fond de sa province , qu’il vaquait une place dans l’académie silencieuse. Il part aussitôt; il arrive à Hamadan, et, se présentant à la porte de la salle où les académiciens sont assemblés, il prie l’huissier de remettre au président ce billet : « Le docteur Zeb demande humblement la place vacante. » L’huissier s’acquitta sur-le-champ de la commission ; mais le docteur et son billet

arrivaient trop tard , la place était déjà

remplie.

L’académie fut désolée de ce contretemps ; elle reçut , un peu malgré elle , un bel-esprit de la cour, dont l’éloquence vive et légère faisait l’admiration de toutes les ruelles , et elle se voyait réduite à refuser le docteur Zeb , le fléau des bavards , une tête si bien faite , si bien meublée ! Le président, chargé d’annoncer au docteur cette nouvelle désagréable , ne pouvait presque s’y résoudre , et ne savait comment s’y prendre. Après avoir un peu rêvé , il fit remplir d’eau une grande coupe , mais si bien remplie , qu’une goutte de plus eût fait déborder la liqueur -, puis il fit signe qu’on introduisît le candidat. 11 parut avec cet air simple et modeste qui annonce presque toujours le vrai mérite. Le président se leva , et , sans proférer une seule parole, il lui montra d’un air affligé la coupe emblématique, cette coupe si exactement pleine. Le docteur comprit de reste qu’il n’y avait plus de place à l’académie ; mais, sans perdre courage, il songeait à faire comprendre qu’un académicien surnuméraire n’y dérangerait rien. Il voit à ses pieds une feuille de rose : il la ramasse,

ET FABLES. 127

ii la pose délicatement sur la surface de l’eau , et fait si bien qu’il n’en échappe pas une seule goutte.

A cette réponse ingénieuse, tout le monde battit des mains ; on laissa dormir les règles pour ce jour-là , et le docteur Zeb fut reçu par acclamation. On lui présenta sur-lechamp le registre de l’académie , où les récipiendaires devaient s’inscrire eux mêmes. 11 s’y inscrivit donc-, et il ne lui restait plus qu’à prononcer, selon l’usage, une phrase de remercîment. Mais , en académicien vraiment silencieux , le docteur Zeb remercia sans dire mot. Il écrivit en marge le nombre 100, c’était celui de ses nouveaux confrères; puis, en mettant un zéro devant le chiffre (0100), il écrivit au-dessous : Ils n'en vaudront ni moins ni plus. Le président répondit au modeste docteur avec autant de politesse que de présence d’esprit : il mit le chiffre un devant le nombre cent (1100), et il écrivit : Ils en vaudront dix fois davantage .

Blanchet. Apologues orientaux.

La Mort au pied du trône de Pluton.

Au pied du trône était la Mort , pâle et dévorante , avec sa faux tranchante qu’elle aiguisait sans cesse. Autour d’elle volaient les noirs Soucis, les cruelles Défiances; les Vengeances, toutes dégouttantes de sang et couvertes de plaies ; les Haines injustes ; l’Avarice, qui se ronge elle-même ; le Désespoir, qui se déchire de ses propres mains ; l’Ambition forcenée , qui renverse tout ; la Trahison , qui veut se repaître de sang , et qui ne peut jouir des maux qu’elle a faits ; l’Envie, qui verse son venin mortel autour d’elle , et qui se tourne en rage, dans l’impuissance où elle est de nuire; l’Impiété, qui se creuse elle- même un abîme sans fond où elle se précipite sans espérance; les Spectres hideux , les Fantômes qui représentent les morts pour épouvanter les vivants ; les Songes affreux ; les Insomnies , aussi cruelles que les tristes Songes : toutes ces images funestes environnaient le fier Pluton et remplissaient le palais où il habite.

Fénelon, Télémaque .

ET FABLES

Les Abeilles.

Un jeune prince, au retour des zéphyrs , lorsque toute la nature se ranime, se promenait dans un jardin délicieux; il entendit un grand bruit, et aperçut une ruche d’abeilles. 11 s’approcha de ce spectacle, qui était nouveau pour lui ; il vit avec étonnement l’ordre , le soin et le travail de cette petite république. Les cellules commençaient à se former et à prendre une forme régulière. Une partie des abeilles les remplissaient de leur doux nectar ; les autres apportaient des fleurs qu’elles avaient choisies entre toutes les richesses du printemps. L’oisiveté et la paresse étaient bannies de ce petit État; tout y était en mouvement, mais sans confusion et sans trouble. Les plus considérables d’entre les abeilles conduisaient les autres, qui obéissaient sans murmure et sons jalousie contre celles qui étaient au-dessus d’elles. Pendant que le jeune prince admirait cet objet qu’il ne connaissait pas encore, une abeille, que toutes les autres reconnaissaient pour leur reine,

130 ALLEGORIES

s’approcha de lui et lui dit : « La vue de nos ouvrages et de notre conduite vous réjouit; mais elle doit encore plus vous instruire. Nous ne souffrons point chez nous le désordre ni la licence ; on n’est considérable parmi nous que par son travail et par les talents qui peuvent être utiles à notre république. Le mérite est la seule voie qui élève aux premières places. Nous ne nous occupons nuit et jour qu’à des choses dont les hommes retirent toute l’utilité. Puissiezvous être un jour comme nous, et mettre dans le genre humain l’ordre que vous admirez chez nous ! Vous travaillerez par là à son bonheur et au vôtre : vous remplirez la tâche que le destin vous a imposée 5 car vous ne serez au-dessus des autres que pour les protéger, que pour écarter les maux qui les menacent, que pour leur procurer tous les biens qu’ils ont droit d’attendre d’un gouvernement vigilant et paternel. »

Page 1