‹ Petites leçons de littérature et de morale, choix des plus beaux morceaux des prosateurs et des poetes françaisChapitre 5 sur 12 · FÉNELON · texte numérisé non relu

FÉNELON

Les deux Souris.

Une souris, ennuyée de vivre dans les périls et dans les alarmes , à cause de Milis et

ET FABLES

de Rodilardus, qui faisaient grand carnage de la nation souriquoise, appela sa commère, qui était dans un trou de son voisinage. « Il m’est venu, dit elle , une bonne pensée : j’ai lu , dans certains livres que je rongeais ces jours passés, qu’il y a un beau pays, nommé les Indes, où notre peuple est mieux traité et plus en sûreté qu’ici. En ce pays-là, les sages croient que Famé d’une souris a été autrefois famé d’un grand capitaine, d’un roi, d’un merveilleux fakir, et qu’elle pourra, après la mort de la souris , entrer dans le corps de quelque belle dame ou de quelque grand pandiar. Si je m’en souviens bien , cela s’appelle métempsycose. Dans cetle opinion , ils traitent tous les animaux avec une charité fraternelle. On voit des hôpitaux de souris, qu’on met en pension et qu’on nourrit comme personnes importantes. Allons, ma sœur, partons pour un si beau pays , où la police est si bonne , et où l’on fait juslice à notre mérite. » La commère lui répondit : « Mais , ma sœur, n’y a-t-il pas des chats qui entrent dans ces hôpitaux ? Si cela était, ils feraient en peu de temps bien des métempsycoses : un coup de dent ou de griffe ferait un roi ou un fakir, merveille

ALLEGORIES

dont nous nous passerions très-bien. — Ne craignez point cela , dit la première , l’ordre est parfait dans ce pays-là : les chats ont leurs maisons comme nous les nôtres , et ils ont aussi leurs hôpitaux d’invalides , qui sont à part. »

Sur cette conversation, nos deux souris partent ensemble ; elles s’embarquent dans un vaisseau qui allait faire un voyage de long cours , en se coulant le long des cordages le soir de la veille de rembarquement. On part : elles sont ravies de se voir sur la mer, loin des terres maudites où les chats exerçaient leur tyrannie. La navigation fut heureuse; elles arrivèrent à Surate , non pour amasser des richesses , comme des marchands, mais pour se faire bien traiter par les lndous. A peine furent-elles entrées dans une maison destinée aux souris , qu’elles y prétendirent les premières places. L’une prétendait se souvenir d’avoir été autrefois un fameux brahmine sur la côte de Malabar; l’autre protestait qu’elle avait été une belle dame du meme pays , avec de longues oreilles. Elles firent tant les insolentes, que les souris indiennes ne purent les souffrir : voilà une guerre civile. On donna sans

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quartier sur ces deux Franguis qui voulaient faire la loi aux autres ; au lieu d’être mangées par les chats, elles furent étranglées par leurs propres sœurs.

On a beau aller loin pour éviter le péril, si on n’est modeste et sensé, on va chercher son malheur bien loin : autant vaudrait-il le trouver chez soi.

Fénelon.

Le jeune Bacchus et le Faune .

Un jour le jeune Bacchus, que Silène instruisait, cherchait les muses dans un bocage dont le silence n’était troublé que par le bruit des fontaines etpar le chant des oiseaux. Le soleil n’en pouvait , avec ses rayons , percer la sombre verdure. L’enfant de Sémélé, pour étudier la langue des dieux , s’assit dans un coin au pied d’un vieux chêne , du tronc duquel plusieurs hommes de l’âge d’or étaient nés -, il avait même autrefois rendu des oracles , et le Temps n’avait osé l’abattre de sa tranchante faux.

Auprès de ce chêne sacré et antique se cachait un jeune faune, qui prêtait l’oreille

aux vers que chantait l’enfant , et qui marquait à Silène , par un ris moqueur, toutes les fautes que faisait son disciple. Aussitôt les naïades et les autres nymphes du bois souriaient aussi. Le critique était jeune , gracieux et folâtre*, sa tête était couronnée de lierre et de pampre *, ses tempes étaient ornées de grappes de raisin. De son épaule gauche pendait sur son côté droit, en écharpe, un feston de lierre, et le jeune Bacchus se plaisait à voir ces feuilles consacrées à sa divinité.

Le faune était enveloppé , au-dessous de la ceinture , par la dépouille affreuse et hérissée d’une jeune lionne qu’il avait tuée dans les forêts ; il tenait dans sa main une houlette courbée et noueuse; sa queue paraissait derrière comme se jouant sur son dos. Mais comme Bacchus ne pouvait souffrir un rieur malin, toujours prêt à se moquer de ses expressions si elles n’étaient pures et élégantes, il lui dit d’un ton fier et impatient : « Comment oses-tu te moquer du fils de Jupiter?» Le faune répondit sans s’émouvoir : a Eh ! comment le fils de Jupiter ose-t-il faire quelque faute ? »

Fénelon.

ET FABLES

La Métempsycose du Singe .

Un vieux singe malin étant mort, son ombre descendit dans la sombre demeure de Pluton, où elle demanda à retourner parmi les vivants. Pluton voulait la renvoyer dans le corps d’un âne pesant et stupide, pour lui ôter sa souplesse , sa vivacité et sa malice 5 mais elle fit tant de tours plaisants et badins , que l’inflexible roi des enfers ne put s’empêcher de rireet lui laissa le choix d’une condition. Elle demande à entrer dans le corps d’un perroquet. «Au moins, disaitelle, je conserverai par là quelque ressemblance avec les hommes, que j’ai longtemps imités. Étant singe, je faisais des gestes comme eux 5 et, étant perroquet, je parlerai avec eux dans les plus agréables conversations. »

A peine Pâme du singe fut introduite dans ce nouveau métier, qu’une vieille femme causeuse l’acheta. Il fit ses délices; elle le mit dans une belle cage. Il faisait bonne chère et discourait toute la journée avec la vieille radoteuse, qui ne parlait pas plus sensément que lui. il joignit à son nouveau

talent d’étourdir tout le monde je ne sais quoi de son ancienne profession. Il remuait sa tête ridiculement , il faisait craquer son bec, il agitait ses ailes de cent façons, et faisait de ses pattes plusieurs tours qui sentaient encore les grimaces de Fagotin. La vieille prenait à toute heure ses lunettes pour l’admirer ; elle était bien fâchée d’être sourde et de perdre quelquefois des paroles de son perroquet, à qui elle trouvait plus d’esprit qu’à personne. Ce perroquet gâté devint bavard , importun et fou. Il se tourmenta si fort dans sa cage, et but tant de vin avec la vieille , qu’il en mourut.

Le voilà revenu devant Pluton, qui voulut cette fois le faire passer dans le corps d’un poisson , pour le rendre muet. Mais il fit encore une farce devant le roi des ombres 5 et les princes ne résistent guère aux demandes des mauvais plaisants qui les flattent. Pluton accorda donc à celui-ci qu’il irait dans le corps d’un homme 5 mais comme le dieu eut honte de l’envoyer dans le corps d’un homme sage et vertueux , il le destina au corps d’un harangueur ennuyeux et importun qui mentait , qui se vantait sans cesse , qui faisait des gestes ridicules , qui se mo-

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quait de tout le monde, qui interrompait toutes les conversations les plus polies et les plus solides pour dire rien ou les sottises les plus grossières. Mercure, qui le reconnut dans ce nouvel état , lui dit en riant : « Ho ! ho ! je te reconnais; tu n’es qu’un composé du singe et du perroquet que j’ai vus autrefois. Qui t’ôterait tes gestes et tes paroles apprises par cœur sans jugement ne laisserait rien de toi. D’un joli singe et d’un bon perroquet on n’en fait qu’un sot homme. »

Fénelon.

1j’ Assemblée des animaux pour se choisir • un roi.

Le lion étant mort , tous les animaux accoururent dans son antre pour consoler la lionne sa veuve, qui faisait retentir de ses cris les montagnes et les forêts. Après lui avoir fait leurs compliments , ils commencèrent l’élection d’un roi : la couronne du défunt était au milieu de l’assemblée. Le lionceau était trop jeune et trop faible pour obtenir la royauté sur tant de fiers animaux. « Laissez- «noi croître, disait-il: je saurai bien régner

et me faire craindre à mon tour. En attendant, je veux étudier l’histoire des belles actions de mon père , pour égaler un jour sa gloire. — Pour moi , dit le léopard, je prétends être couronné ; car je ressemble plus au lion que tous les autres prétendants.

— Et moi, dit l’ours, je soutiens qu’on m’avait fait une injustice quand on me préféra le lion : je suis fort, courageux, carnassier, tout autant que lui ; et j’ai un avantage singulier, qui est de grimper sur les arbres.

— Je vous laisse à juger, messieurs , dit l’éléphant, si quelqu’un peut me disputer la gloire d’être le plus grand, le plus fort et le plus brave de tous les animaux.— Je suis le plus noble et le plus beau , dit le cheval.

— Et moi le plus fin , dit le renard. — Et moi le plus léger à la course , dit le cerf.

— Où trouverez-vous, dit le singe , un roi plus agréable et plus ingénieux que moi ? Je divertirai chaque jour mes sujets. Je ressemble même à l’homme , qui est le véritable roi de la nature. » Le perroquet harangua ainsi : « Puisque tu te vantes de ressembler à l’homme , je puis m’en vanter aussi. Tu ne lui ressembles que par ton laid visage et par quelques grimaces ridicules : pour moi , je

ET FABLES

lui ressemble par la voix, qui est la marque de la raison et le plus bel ornement de l’homme. — Tais-toi , maudit causeur, lui répondit le singe : lu parles , mais non pas comme l’homme ; tu dis toujours la même chose sans entendre ce que tu dis. » L’assemblée se moqua de ces deux mauvais copistes de l’homme, et on donna la couronne à l’éléphant , parce qu’il a la force et la sagesse , sans avoir ni la cruauté des bêtes furieuses , ni la sotte vanité de tant d’autres qui veulent toujours paraître ce qu’elles ne sont pas.

Fénelon»

LETTRES

Madame de Sévigné à madame de Grignan > sa fille. v

Voici un terrible jour, ma chère enfant; je vous avoue que je n’en puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais ; et combien il s’en faut qu’en marchant toujours de cette sorte, nous puissions jamais nous rencontrer ! Mon cœur est en repos quand il est auprès de vous : c’est son état naturel, et le seul qui peut lui plaire.

Ce qui s’est passé ce matin me donne une douleur sensible, et me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons. Je les ai senties et les sentirai longtemps. J’ai le cœur et l’imagination tout remplis de vous: je n’y puis plus penser sans pleurer, et j’y pense toujours; de sorte que l’état ou je suis n’est pas une chose soutenable : comme il est extrême, j’espère qu’il ne durera pas dans celle violence. Je vous cherche toujours , et je trouve que tout me

LETTRES

manque, parce que vous me manquez. Mes yeux , qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois, ne vous trouvent plus. Le temps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux, jusqu’à ce que je sois un peu accoutumée ; mais ce ne sera jamais pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous embrasser.

Je ne dois pas espérer mieux de l’avenir que du passé ; je sais ce que votre absence m’a fait souffrir *, je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis fait imprudemment une habitude nécessaire de vous voir. 11 me semble que je ne vous ai pas assez embrassée en partant. Qu’avais-je à ménager? Je ne vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse; je ne vôus ai point assez recommandée à monsieur de Grignan ; je ne l’ai point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l’amitié qifil a pour moi : j’en attendrai les effets sur tous les chapitres.

Je suis déjà dévorée de curiosité ; je n’espère de consolation que dans vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. En un mot , ma fille , je ne vis que pour vous. Dieu me fasse la grâce de l’aimer quelque jour

LETTRES

comme je vous aime ! Jamais im départ n’a été si triste que le nôtre 5 nous ne disions pas un mot. Adieu , ma chère enfant: plaignez-moi de vous avoir quittée. Ilélas! nous voilà dans les lettres.

Madame de Sêvigné à M. de Coulanges .

Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire , la plus incroyable , la plus imprévue , la plus grande , la plus petite, la plus rare , la plus commune , la plus éclatante, la plus secrète jusqu’aujourd’hui, la plus digne d’envie; enfin , une chose dont on ne trouve qu’un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n’est-il pas juste : une chose que nous ne saurions croire à Paris, comment la pourrait-on croire à Lyon ? une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde: une chose qui comble de joie madame de Rohan et madame Hauteville; une chose

LETTRES

enfin qui se fera dimanche , où ceux qui la verront croiront avoir la berlue; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peutêtre pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à vous la dire : devinez-la, je vous la donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens?

Eh bien ! il faut donc vous la dire : Monsieur de Lauzun épouse dimanche, au Louvre, devinez qui? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix , je vous le donne en cent. Madame de Coulanges dit : « Voilà qui est bien difficile à deviner ! c’est madame de la Yallière. » Point du tout, madame. « C’est donc mademoiselle de Pietz? » Point du tout; vous êtes bien provinciale ! « Ah ! vraiment nous sommes bien bêtes , dites-vous ; c’est mademoiselle Colbert. » Encore moins. « C’est assurément mademoiselle deCréquy. » Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : 11 épouse dimanche , au Louvre , avec la permission du roi, mademoiselle de... mademoiselle... devinez le nom; il épouse Mademoiselle, fille de feu Monsieur; Mademoiselle, petite-fille de Henri ÏY ; mademoiselle d’Eu, de Bombes, mademoiselle de Montpensier, mademoiselle d’Orléans ; Mademoiselle, cousine germaine du roi; Made-

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moiselle destinée au trône; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur.

Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez , si vous êtes hors de vous-même , si vous dites que nous avons menti , que cela est faux, qu’on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous nous dites des injures, nous trouverons que vous avez raison-, nous en avons fait autant que vous : adieu. Les lettres qui seront portées par cet ordinaire vous feront voir si nous disons vrai ou non

Fénelon au duc de Bourgogne .

Enfant de saint Louis , imitez votre père; soyez, comme lui , doux , humain , accessible , affable, compatissant et libéral. Que votre grandeur ne vous empêche jamais de descendre avec bonté jusqu’aux plus petits, pour vous mettre à leur place; et que cette bonté n’affaiblisse jamais ni voire autorité ni leur respect. Étudiez sans cesse les

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hommes ; apprenez à vous en servir sans être lié à eux. Allez chercher le mérite jusqu’au bout du monde; d’ordinaire, il demeure modeste et reculé. La vertu ne perce point la foule \ elle n’a ni avidité ni empressement 5 elle se laisse oublier. Ne vous laissez point obséder par des esprits flatteurs et insinuants : faites sentir que vous n’aimez ni les louanges ni les bassesses. Ne montrez de la confiance qu’à ceux qui ont le courage de contredire avec respect, et qui aiment mieux votre réputation que votre faveur. Î1 est temps que vous montriez au monde une maturité et une vigueur d’esprit proportionnées au besoin présent.

Saint Louis à votre âge était déjà les délices des bons et la terreur des méchants. Laissez donc tous les amusements de l’âge passé : faites voir que vous pensez et que vous sentez ce qu’un prince doit penser et sentir. 11 faut que les bons vous aiment, que les méchants vous craignent, et que tous vous estiment. Hâtez-vous de vous corriger pour travailler utilement à corriger les autres. La piété n’a rien de faible , ni de triste, ni de gêné: elle élargit le cœur, elle est simple et aimable, elle se fait sentir à tou$ 5. Petites Leçons . 9

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pour les gagner tous. Le royaume de Dieu 11e consiste pas dans une scrupuleuse observation de petites formalités; il consiste pour chacun dans les vertus propres de son état. Un grand prince ne doit point servir Dieu de la meme façon qu’un solitaire ou qu’un simple particulier.

Saint Louis s’est sanctifié en grand roi. Il était intrépide à la guerre , décisif dans les conseils, supérieur aux autres parla noblesse de ses sentiments; sans hauteur, sans présomption, sans dureté. Il suivait en tout les véritables intérêts de sa nation, dont il était autant le père que le roi. Il voyait tout de ses propres yeux dans les affaires principales. Il était appliqué, modéré, droit et ferme dans les négociations; en sorte que les étrangers ne se fièrent pas moins à lui que ses propres sujets. Jamais prince ne fut plus sage pour policer ses peuples, et pour les rendre tout ensemble bons et heureux. II aimait avec confiance et tendresse tous ceux qu’il devait aimer; mais il était ferme pour corriger ceux qu’il aimait le plus. 11 était noble et magnifique selon les mœurs de son temps, mais sans faste et sans luxe. La dépense, qui était grande, se faisait avec tant

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d’ordre qu’elle ne l’empêchait pas de dégager tout son domaine. Soyez héritier de ses vertus avant de l’être de sa couronne. Invoquez-le avec confiance dans vos besoins ; souvenez-vous que son sang coule dans vos veines, et que l’esprit de foi qui l’a sanctifié doit être la vie de votre cœur. Il vous regarde du haut du ciel où il prie pour vous, et où il veut que vous régniez un jour avec lui.

J . J. Rousseau à un jeune homme *.

Vous ignorez, monsieur, que vous écrivez à un pauvre homme accablé de maux, et de plus fort occupé, qui n’est guère en état de vous répondre, et qui le serait encore moins d’établir avec vous la société que vous lui proposez. Yous m’honorez en pensant que je pourrais vous y être utile, et vous êtes louable du motif qui vous le fait désirer: mais, sur le motif même, je ne vois rien de moins nécessaire que de vous établir à

1. Qui demandait à s'établir à Montmorency pour profiter de ses leçons.

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Montmorency : vous n’avez pas besoin d’aller chercher si loin les principes de la morale.

Rentrez dans votre cœur, et vous les y trouverez; et je ne pourrai rien vous dire à ce sujet que ne vous dise encore mieux votre conscience, quand vous la voudrez consulter. La vertu, monsieur, n’est pas une science qui s’apprend avec tant d’appareil : pour être vertueux, il suffît de vouloir l’être; et si vous avez bien cette volonté, tout est fait, votre bonheur est décidé.

S’il m’appartenait de vous donner des conseils, le premier que je voudrais vous donner serait de ne point vous livrer à ce goût que vous dites avoir pour la vie contemplative, et qui n’est qu’une paresse de l’ame, condamnable à tout âge, et surtout au vôtre. L’homme n’est point fait pour méditer, mais pour agir; la vie laborieuse que Dieu nous impose n’a rien que de doux au cœur de l’homme de bien qui s’y livre en vue de remplir son devoir, et la vigueur de la jeunesse ne vous a pas été donnée pour la perdre à d’oisives contemplations.

Travaillez donc, monsieur, dans l’état où vous ont placé vos parents et la Providence : voilà le premier précepte de la vertu que

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vous voulez suivre; et si le séjour de Paris, joint à l’emploi que vous remplissez, vous paraît dTin trop difficile alliage avec elle, faites mieux, monsieur, retournez dans votre province; allez vivre dans le sein de votre famille; servez, soignez vos vertueux parents : c’est là que vous remplirez véritablement les soins que la vertu vous impose.

Une vie dure est plus facile à supporter en province que la fortune à poursuivre à Paris, surtout quand on sait, comme vous ne l’ignorez pas, que les plus indignes manèges y font plus de fripons gueux que de parvenus. Vous ne devez point vous estimer malheureux de vivre comme fait monsieur votre père ; et il n’y a point de sort que le travail , la vigilance, l’innocence et le contentement de soi ne rendent supportable , quand on s’y soumet en vue de remplir son devoir.

"Voilà, monsieur, des conseils qui valent tous ceux que vous pourriez venir prendre à Montmorency : peut-être ne seront-ils pas de votre goût , et je crains que vous ne preniez pas le parti de les suivre; mais je suis sûr que vous vous en repentirez un jour. Je vous souhaite un sort qui ne vous force jamais à vous en souvenir.

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Balzac au cardinal de La Valette .

Monseigneur, l’espérance qu’on me donne depuis trois mois , que vous devez passer tous les jours en ce pays, m’a empêché jusqu’ici de vous écrire, et de me servir de ce seul moyen qui me reste de m’approcher de votre personne.

A Rome, vous marcherez sur des pierres qui ont été les dieux de César et de Pompée ; vous considérerez les ruines de ces grands ouvrages, dont la vieillesse est encore belle, et vous vous promènerez tous les jours parmi les histoires et les fables*, mais ce sont des amusements d’un esprit qui se contente de peu, et non pas les occupations d’un homme qui prend plaisir de naviguer dans l’orage. Quand vous aurez vu le Tibre, au bord duquel les Romains ont fait l’apprentissage de leurs victoires et commencé ce long dessein qu’ils n’achevèrent qu’aux extrémités de la terre 5 quand vous serez monté au Capitole, où ils croyaient que Dieu était aussi présent que dans le ciel ,

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loi

et qu'il avait enfermé le destin de la monarchie universelle ; après que vous aurez passé au travers de ce grand espace qui était dédié aux plaisirs du peuple, je ne doute point qu’après avoir regardé encore beaucoup d’autres choses, vous ne vous lassiez à la fin du repos et de la tranquillité de Rome.

11 est besoin, pour une infinité de considérations importantes, que vous soyez au premier conclave, et que vous vous trouviez à celte guerre qui ne laisse pas d’être grande, pour être composée de personnes désarmées. Quelque grand objet que se propose votre ambition, elle ne saurait rien concevoir de si haut que de donner en même temps un successeur aux consuls, aux empereurs et aux apôtres , et d’aller faire de votre bouche celui qui marche sur la tête des rois et qui a la conduite de toutes les âmes.

Voiture à mademoiselle de Rambouillet .

Mademoiselle, je voudrais que vous m’eussiez pu voir aujourd’hui dans un miroir, en l’état où j’étais. Vous m’eussiez vu dans les

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plus effroyables montagnes du monde, au milieu de douze ou quinze hommes les plus horribles que l’on puisse voir, dont le plus innocent en a tué quinze ou vingt autres, qui sont tous noirs comme des diables, et qui ont des cheveux qui leur viennent jusqu’à la moitié du corps; chacun, deux ou trois balafres sur le visage et deux pistolets et deux poignards à la ceinture : ce sont les bandits qui vivent dans les montagnes des confins du Piémont et de Gênes. Vous eussiez eu peur sans doute, mademoiselle, de me voir entre ces messieurs-là, et vous eussiez cru qu’ils m’allaient couper la gorge. De peur d’en être volé, je m’en étais fait escorter; j’avais écrit, dès le soir, à leur capitaine de me venir accompagner et de se trouver en mon chemin ; ce qu’il a fait, et j’en ai été quitte pour trois pistoles. Mais surtout je voudrais que vous eussiez vu la mine de mon neveu et de mon valet, qui croyaient que je les avais menés à la boucherie.

Au sortir de leurs mains , je suis passé par des lieux où il y avait garnison espagnole, et là, sans doute, j’ai couru plus de dangers. On m’a interrogé : j’ai dit que j’étais Savoyard; et, pour passer pour cela, j’ai

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parlé, le plus qu’il m’a été possible, comme M. de Yaugelas : sur mon mauvais accent, ils m’ont laissé passer. Regardez si je ferai jamais de beaux discours qui me valent tant , et s’il n’eût pas été bien mal à propos qu’en cette occasion , sous ombre que je suis à l’Académie, je me fusse piqué de parler bon français. Au sortir de là, je suis arrivé à Savone, où j’ai trouvé la mer un peu plus émue qu’il ne fallait pour le petit vaisseau que j’avais pris ; et néanmoins je suis , Dieu merci , arrivé ici à bon port.

Voyez, mademoiselle, combien de périls j'ai courus dans un jour. Enfin , je suis échappé des bandits, des Espagnols et de la mer.

Pascal à Christine , reine de Suède.

Madame, je sais que Votre Majesté est aussi éclairée et savante que puissante et magnanime. Voilà la raison qui m’a déterminé à m’adresser plutôt à Votre Majesté qu’à tout autre prince. J’ai une vénération bien plus grande pour les personnes d’un mérite sublime que pour celles qui n’ont que des titres pompeux , un nom célèbre, des aïeux

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illustres et une fortune brillante. Les premiers sont les vrais souverains de la terre* lime semble que le pouvoir des rois sur leurs sujets n’est qu’une image imparfaite et grossière du pouvoir de l’esprit fort sur les esprits faibles. Le droit de persuader et d’instruire est, parmi les philosophes, ce que le droit de commander est dans la politique. Quelque puissant, quelque redoutable que soit un monarque, tout manque à sa gloire, s’il n’a pas l’esprit éminent. Un citoyen obscur, sans biens , qui fait de sa vertu son appui , est au-dessus du conquérant du monde.

Régnez donc, incomparable princesse, puisque votre génie est supérieur à votre rang, régnez sur l’univers : il est de votre domaine, les savants et les gens de bien sont vos sujets. Que les souverains apprennent avec admiration que la fille de Gustave est l’ame des savants et le modèle des rois.

LETTRES

Le marquis de Feuquières à Louis XIV l.

Apres avoir mis devant les yeux de Dieu toute ma vie, que je vais lui rendre, il ne me reste plus rien à faire avant de la quitter que de me jeter aux pieds de Votre Majesté. Si je croyais avoir plus de vingt-quatre heures a passer encore en ce monde , je n’oserais prendre la liberté que je prends. Je sais que j’ai déplu à Votre Majesté 5 et, quoique je ne sache pas précisément en quoi , je ne m’en crois pas moins coupable.

J’espère , sire, que Dieu me pardonnera mes péchés, parce que j’en ressens en moi un repentir bien sincère. Vous êtes l’image de Dieu, et j’ose vous supplier de pardonner au moins à mon fils des fautes que je voudrais avoir expiées de mon sang. Ce sont celles, sire, qui ont donné à Votre Majesté de l’éloignement pour moi , et qui sont cause que je meurs dans mon lit, au lieu d’employer à votre service les derniers moments

1. Le marquis de Feuquières écrivit cette lettre douze heures avant sa mort. Le roi la lut • il en fut louché, et accorda an fils les pensions du père.

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de ma vie et la dernière goutte de mon sang,

comme je l’ai toujours souhaité.

Sire , au nom de ce roi des rois devant qui je vais paraître , daignez jeter des yeux de compassion sur un fils unique que je laisse dans ce monde sans appui , sans bien : il est innocent de mes malheurs ; il est d’un sang qui a bien servi Yotre Majesté. Je prends confiance en la bonté de votre cœur, et, après vous avoir encore une fois demandé pardon, je vais me remettre entre les mains de Dieu, à qui je demande pour Yotre Majesté toutes. |es prospérités que méritent vos vertus.

DIALOGUES

Harpagon et Laflèche.

Harpagon. Hors d’ici tout à l’heure , et qu’on ne réplique pas. Allons ! que l’on détale de chez moi , maître juré filou , vrai gibier de potence.

Laflèche [à part). Je n’ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit vieillard; et je pense, sauf correction , qu’il a le diable au corps.

Harpagon. Tu murmures entre tes dents?

Laflèche. Pourquoi me chassez-vous?

Harpagon. C’est bien à toi , pendard , à me demander des raisons ! Sors vite , que je ne t’assomme.

Laflèche. Qu’est-ce que je vous ai fait ?

Harpagon. Tu m’as fait que je veux que lu sortes.

Laflèche. Mon maître , votre fils m’î^ donné ordre de l’attendre.

Harpagon. Va-l’en l’attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison, planté tout droit comme un piquet, à observer ce qui se

DIALOGUES, passe et faire ion profit de tout. Je ne veux point voir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, un traître dont ies yeux maudits assiègent toutes mes actions , dévo^ rent ce que je possède, et furètent de tous côtés pour voir s’il n’y a rien à voler.

Laflèche. Comment diantre voulez-vous qu’on fasse pour vous voler? Êtes-vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses et faites sentinelle jour et nuit ?

Harpagon. Je veux renfermer ce que bon me semble et faire sentinelle comme il me plaît. Ne voilà pas de mes mouchards qui prennent garde à ce qu’on fait ! (Bas, àpart.) Je tremble qu’il n’ait soupçonné quelque chose de mon argent. (Haut.) Ne serais-tu point homme à faire courir le bruit que j’ai de l’argent caché ?

Laflèche. Yous avez de l’argent caché ?

Harpagon. Non, coquin, je ne dis pas cela. (Bas.) J’enrage. (Haut.) Je demande si malicieusement tu n’irais point faire courir le bruit que j’en ai.

Laflèche. Eh ! que nous importe que vous en ayez ou que vous n’en ayez pas , si c’est pour nous la meme chose ?

Harpagon , levant la main pour donner un

DIALOGUES

soufflet à La/lèche. Tu fais le raisonneur ! Je te baillerai de ce raisonnement-ci par les oreilles. Sors d’ici , encore une fois.

Laflèche. Eh bien ! je sors.

Harpagon. Attends. Ne m’emportes-tu rien ?

Laflèche. Que vous emporterais-je ?

Harpagon. Viens çà, que je voie. Montremoi tes mains.

Laflèche. Les voilà.

Harpagon. Les autres.

Laflèche. Les autres?

Harpagon. Oui.

Laflèche. Les voilà.

Harpagon, montrant le haut-de-chausses de Laflèche . N’as-tu rien mis ici dedans?

Laflèche. Voyez vous-même.

Harpagon, tâtant le bas du haut-deçhausses de Laflèche. Ces grands hauts-dechausses sont propres à devenir les recéleurs des choses qu’on dérobe , et je voudrais bien qu’on en eut fait pendre quelqu’un.

Laflèche. Ah ! qu’un homme comme cela mériterait bien ce qu’il craint ! et que j’aurais de joie à le voler !

Harpagon. Euh?

Laflèche. Quoi ?

100 DIALOGUES

Harpagon. Qu’est-ce que tu parles de voler ?

Laflèche. Je dis que vous fouilliez bien partout pour voir si je ne vous ai pas volé.

Harpagon. C’est ce que je veux faire.

[Harpagon fouille dans les poches de Laflèche.)

Laflèche. La peste soit de l’avarice et des avaricieux !

Harpagon. Comment? que dis-tu ?

Laflèche. Ce que je dis?

Harpagon. Oui. Qu’est-ce que tu dis d’avarice et d’avaricieux ?

Laflèche. Je dis que la peste soit de l’avarice et des avaricieux !

Harpagon. De qui veux-tu parler?

Laflèche. Des avaricieux.

Harpagon. Et qui sont-ils, ces avaricieux ?

Laflèche. Des vilains et des ladres.

Harpagon. Mais qui est-ce que tu entends par là ?

Laflèche. De quoi vous mettez-vous en peine ?

Harpagon. Je me met| en peine de ce qu’il faut.

Laflèche. Est-ce que vous croyez que je veux parler de vous ?

DIALOGUES

Harpagon. Je crois ce que je crois; mais je veux que tu me dises à qui tu parles quand lu dis cela.

Laflèche. Je parle... je parle à mon bonnet.

Harpagon. Et moi je pourrais bien parler à ta barrette.

Laflèche. M’empêcherez-vous de maudire les avaricieux ?

Harpagon. Non ; mais je t’empêcherai de jaser et d’être insolent : tais-toi.

Laflèche. Je ne nomme personne.

Harpagon. Je te rosserai si tu parles.

Laflèche. Qui se sent morveux, qu’il se mouche.

Harpagon. Te tairas-tu ?

Laflèche. Oui, malgré moi.

Harpagon. Ah ! ah !

Laflèche , montrant à Harpagon une poche de son justaucorps. Tenez, voilà encore une poche. Êtes-vous satisfait?

Harpagon. Allons, rends-le-moi sans te fouiller.

Laflèche. Quoi ?

Harpagon. Ce que tu m’as pris.

Laflèche. Je ne vous ai rien pris du tout .

Harpagon. Assurément?

182 DIALOGUES

Laflèche. Assurément,

Harpagon. Adieu. Ya-t’en à tous les diables.

Laflèche , à part . Me voila fort bien congédié !

Harpagon. Je te le mets sur la conscience, au moins.

Molière. L'Avare .

Dèmocrite et Heraclite.

Dèmocrite. Je ne saurais m’accorder d’une philosophie triste.

Heraclite. Ni moi d’une gaie. Quand on est sage, on ne voit rien dans le inonde qui ne paraisse de travers et qui ne déplaise.

Démocuite. Vous prenez les choses d’un trop grand sérieux : cela vous fera mal.

Héraclite. Yous les prenez avec trop d’enjouement : votre air moqueur est plutôt elui d’un satyre que d’un philosophe.

N’êtes-vous point touché de voir le genre humain si aveuglé, si corrompu, si égaré?

Dèmocrite. Je suis bien plus touché de le voir si impertinent et si ridicule.

Héraclite. Mais en lin ce genre humain

DIALOGUES

dont vous riez, c’est le monde entier avec qui vous vivez ; c’est la société de vos amis , c’est votre famille , c’est vous-même.

Démocrite. Je ne me soucie guère de tous les fous que je vois, et je me crois sage en me moquant d’eux.

Héraclite. S’ils sont fous, vous n’êtes guère sage, ni bon , de ne les plaindre pas et d’insulter à leur folie. D’ailleurs , qui vous répond que vous ne soyez pas aussi extravagant qu’eux?

Démocrite. Je ne puis l’être, pensant en toutes choses le contraire de ce qu’ils pensent.

Heraclite. 11 y a des folies de diverses espèces. Peut-être qu’à force de contredire les folies des autres , vous vous jetez dans une extrémité contraire, qui n’est pas moins folle.

Démocrite. Croyez-en ce qu’il vous plaira, et pleurez encore sur moi si vous avez des larmes de reste ; pour moi, je suis content de rire des fous. Tous les hommes ne le sontils pas ? Répondez.

Héraclite. Hélas! ils ne le sont que trop ; c’est ce qui m’afflige : nous convenons vous et moi en ce point , que les hommes ne sui-

1G4 DIALOGUES

vent point la raison. Mais moi, qui ne veux, pas faire comme eux, je veux suivre la raison qui m’oblige de les aimer -, et cette amitié me remplit de compassion pour leurs égarements. Ai -je tort d’avoir pitié de mes semblables , de mes frères , de ce qui est, pour ainsi dire, une partie de moi-même? Si vous entriez dans un hôpital de blessés , ririez-vous de voir leurs blessures? Les plaies du corps ne sont rien en comparaison de celles de l’âme. Vous auriez honte de votre cruauté, si vous aviez ri d’un malheureux qui a la jambe coupée ; et vous avez l’inhumanité de vous divertir du monde entier, qui a perdu la raison?

Démocrite. Celui qui a perdu une jambe est à plaindre , en ce qu’il ne s’est point ôté lui-même ce membre ; mais celui qui perd la raison la perd par sa faute.

Héuaclite. Eh ! c’est en quoi il est plus à plaindre. Un insensé furieux qui s’arracherait lui-même les yeux serait encore plus digne de compassion qu’un autre aveugle.

Démocrite. Accommodons-nous. Il y a de quoi nous justifier tous deux. Il y a partout de quoi rire et de quoi pleurer. Le monde est ridicule, et j’en ris ; il est déplo-^

DIALOGUES. 165

rable, et vous en pleurez : chacun le regarde a sa mode et suivant son tempérament. Ce qui est certain , c’est que le monde est de travers. Pour bien faire, il faut penser autrement que le grand nombre : se régler par l’autorité et par l’exemple du commun des hommes, c’est le partage des insensés.

Héraclite. Tout cela est vrai ; mais vous n’aimez rien et le mal d’autrui vous réjouit : c’est n’aimer ni les hommes , ni la vertu qu’ils abandonnent.

Fénelon.

Èrostrate et Démétrius de Phalère.

Èrostrate. Trois cent soixante statues élevées dans Athènes à votre honneur ! c’est beaucoup.

Démétrius. Je m’étais saisi du gouvernement ; et après cela , il était assez aisé d’obtenir du peuple des statues.

Èrostrate. Vous étiez bien content de vous être ainsi multiplié vous-même trois Cent soixante fois, et de ne rencontrer que vous dans cette ville.

Démétrius. Je l’avoue; mais, hélas! celte joie ne fut pas de longue durée. La face des

166 DIALOGUES

affaires changea du jour au lendemain ; ii ne resta pas une seule de mes statues : on les abattit, on les brisa.

Érostrate. Yoilà un terrible revers ! et qui fut celui qui fit cette belle expédition?

Démétrius. Ce fut Démétrius Poliorcète , fils d’Antigonus.

Érostrate. Démétrius Poliorcète ! J’aurais bien voulu être en sa place. Il y avait beaucoup de plaisir à abattre un si grand nombre de statues pour un même homme.

Démétrius. Un pareil souhait n’est digne que de celui qui a brûlé le temple d’Éphèse. Vous conservez encore votre ancien caractère.

Érostrate. On m’a bien reproché cet embrasement du temple d’Éphèse ; toute la Grèce en a fait beaucoup de bruit : mais, en vérité, cela est pitoyable-, on ne juge guère sainement les choses.

Démétrius. Je suis d’avis que vous vous plaigniez de l’injustice qu’on vous a faite de détester une si belle action , et de la loi par laquelle les Éphésiens défendirent que l’on prononçât jamais le nom d’Érostrate.

Érostrate. Je n’ai pas du moins sujet de me plaindre de l’effet de cette loi -, car les

DIALOGUES. 1G7

Éphésiens furent de bonnes gens qui ne s’aperçurent pas que défendre de prononcer un nom , c’était l’immortaliser. Mais leur loi même, sur quoi était-elle fondée? J’avais une envie démesurée de faire parler de moi, et je brûlai leur temple. Ne devaient-ils pas se tenir bien heureux que mon ambition ne leur coûtât pas davantage? On ne les en pouvait quitter à meilleur marché. Un autre aurait peut-être ruiné toute la ville et tout leur État.

Démétrius. On dirait, â vous entendre, que vous étiez en droit de ne rien épargner pour faire parler de vous, et que l’on doit compter pour des grâces les maux que vous n’avez pas faits.

Érostrate. Il est facile de vous prouver le droit que j’avais de brûlerie temple d’Éphèse. Pourquoi Pavait-on bâti avec tant d’art et de magnificence? Le dessein de l’architecte n’était-il pas de faire revivre son nom ?

Démétrius. Apparemment.

Érostrate. Eh bien! ce fut pour faire vivre aussi mon nom que je brûlai ce temple.

Démétrius. Le beau raisonnement! Vous est-il permis de ruiner pour votre gloire les ouvrages d’un autre ?

îm DIALOGUES.

Érostrate. Oui : la vanité , qui avail élevé ce temple par les mains d’un autre, l’a pu ruiner par les miennes ; elle a un droit légitime sur tous les ouvrages des hommes ; elle les a faits, et elle les peut détruire : les plus grands États même n’ont pas sujet de se plaindre qu’elle les renverse quand elle y trouve son compte; ils ne pourraient pas prouver une origine indépendante d’elle.

Un roi qui , pour honorer les funérailles de son cheval, ferait raser la ville de Bucéphalie, lui ferait-il une injustice? Je ne le crois pas : car on ne s’avisa de bâtir cette ville que pour assurer la mémoire de Bucéphale, et par conséquent elle est affectée à l’honneur des chevaux.

Démétrius. Selon vous , rien ne serait en sûreté; je ne sais si les hommes mêmes y seraient.

Érostrate. La vanité se joue de leurs vies , ainsi que de tout le reste. Un père laisse le plus d’enfants qu’il peut , afin de perpétuer son nom. Un conquérant , afin de perpétuer le sien , extermine le plus d’hommes qu’il est possible.

Démétrius. Je ne m’étonne pas que vous employiez toutes sortes de raisons pour sou-

DIALOGUES

tenir îe parti des destructeurs ; mais enfin , si c’est un moyen d’établir sa gloire que d’abattre les monuments de la gloire d’autrui , du moins il n’y a pas de moyen moins noble que celui-là.

Érostrate. Je ne sais s’il est moins noble que les autres, mais je sais qu’il est nécessaire qu’il se trouve des gens qui le prennent.

Démétrius. Nécessaire !

Érostrate. Eh ! assurément. La terre ressemble à de grandes tablettes où chacun veut écrire son nom. Quand ces tablettes sont pleines, il faut bien effacer les noms qui y sont déjà inscrits, pour y en mettre de nouveaux. Que serait-ce si tous les monuments des anciens subsistaient? Les modernes n’auraient pas où placer les leurs. Pouviez-vous espérer que trois cent soixante statues fussent longtemps sur pied ? ne voyez- vous pas bien que votre gloire tenait trop de place?

Démétrius. Ce fut une plaisante vengeance que celle que Démétrius Poliorcète exerça sur mes statues. Puisqu’elles étaient une fois élevées dans toute la ville d’Athènes , ne valait-il pas autant les y laisser?

Érostrate. Oui ; mais avant qu’elles

DIALOGUES, fussent élevées, ne valait-il pas autant ne les point élever? Ce sont les passions qui font et défont tout. Si la raison dominait sur la terre, il ne s’y passerait rien. On dit que les pilotes craignent au dernier point ces mers pacifiques où l’on ne peut naviguer, et qu’ils veulent du vent , au hasard d’avoir des tempêtes. Les passions sont chez les hommes des vents qui sont nécessaires pour mettre tout en mouvement, quoiqu’ils causent souvent les orages.

Fontenelle.

Le connétable de Bourbon et Bayard .

Le connétable. N’est-ce point le pauvre Bayard que je vois au pied de cet arbre , étendu sur l’herbe et percé d’un grand coup? Oui , c’est lui-même. Hélas ! je le plains. En voilà deux qui périssent aujourd’hui par nos armes : Yendenesse et lui. Ces deux Français étaient deux ornements de leur nation par leur courage. Je sens que mon cœur est encore touché pour sa patrie. Mais avançons pour lui parler. Ah! mon pauvre Bayard, c’est avec douleur que je te vois en cet état.

Bayard. C’est avec douleur que je vous vois aussi.

DIALOGUES

Le connétable. Je comprends bien que tu es fâché de te voir dans mes mains par le sort de la guerre -, mais je ne veux point te traiter en prisonnier : je te veux garder comme un bon ami , et prendre soin de ta guérison comme si tu étais mon propre frère. Ainsi , tu ne dois pas être fâché de me voir.

Bayard. Hé ! croyez-vous que je ne sois point fâché d’avoir obligation au plus grand ennemi de la France? Ce n’est point de ma captivité ni de ma blessure que je suis en peine. Je meurs dans un moment : la mort va me délivrer de vos mains.

Le connétable. Non, mon cher Bayard, j’espère que nos soins réussiront pour te guérir.

Bayard. Ce n’est point là ce que je cherche, je suis content de mourir.

Le connétable. Qu’as-tu donc ? est-ce que tu ne saurais te consoler d’avoir été vaincu et fait prisonnier dans la retraite de Bonnivet? Ce n’est pas ta faute ; c’est la sienne : les armes sont journalières. Ta gloire est assez bien établie par tant de belles actions. Les Impériaux ne pourront jamais oublier cette vigoureuse défense deMézières contre eux.

DIALOGUES

Bayard. Pour moi, je ne puis jamais oublier que vous êtes ce grand connétable, ce prince du plus noble sang qu’il y ait dans le monde , et qui travaille à déchirer de ses propres mains sa patrie et le royaume de ses ancêtres.

Le connétable. Quoi , Bayard , je te loue, et tu me condamnes ! je le plains , et tu m’insultes!

Bayard. Si vous me plaignez, je vous plains aussi, et je vous trouve bien plus à plaindre que moi. Je sors de la vie sans tache , je meurs pour mon pays , pour mon roi, estimé des ennemis de la France, regretté de tous les bons Français. Mon état est digne d’envie.

Le connétable. Et moi , je suis victorieux d’un ennemi qui m’a outragé ; je me venge de lui ; je le chasse du Milanais ; je fais sentir à toute la France combien elle est malheureuse de m’avoir perdu en me poussant à bout. Àppelles-tu cela être à plaindre?

Bayard. Oui , on est toujours à plaindre quand on agit contre son devoir. 11 vaut mieux périr en combattant pour la patrie, que la vaincre et triompher d’elle. Ah !

DIALOGUES. 173

quelle horrible gloire que celle de détruire son propre pays !

Le connétable. Mais ma patrie a été ingrate , après tant de services que je lui avais rendus. Madame m’a fait traiter indignement, par un dépit d’amour. Le roi, par faiblesse pour elle, m’a fait une injustice énorme 5 on a détaché de moi jusqu’à mes domestiques, Matignon et d’Argouges. J’ai été contraint , pour sauver ma vie , de m’enfuir presque seul. Que voulais-tu que je fisse?

Bayard. Que vous souffrissiez toutes sortes de maux plutôt que de manquer à la France et à la grandeur de votre maison. Si la persécution était trop violente, vous pouviez vous retirer; mais il valait mieux être pauvre, obscur, inutile à tout, que de prendre les armes contre nous. Votre gloire eût été au comble dans la pauvreté et dans le plus misérable exil.

Le connétable. Mais ne vois-tu pas que la vengeance s'est jointe à l’ambition pour me jeter dans cette extrémité? J’ai voulu que le roi se repentît de m’avoir traité si mal.

Bayard. 11 fallait l’en faire repentir par une patience à toute épreuve, qui n’est pas moins la vertu d’un héros que le courage.

DIALOGUES

Le connétable. Mais le roi , étant si injuste et si aveuglé par sa mère, méritait-il que j’eusse de si grands égards pour lui ?

Bayard. Si le roi ne le méritait pas , la France entière le méritait ; la dignité meme de la couronne, dont vous êtes un des héritiers, le méritait. Vous vous deviez à vousmême d’épargner la France , dont vous pouviez être un jour roi.

Le connétable. Eh bien 1 j’ai tort , je l’avoue; mais ne sais-tu pas combien les meilleurs cœurs ont de peine de résister à leur ressentiment ?

Bayard. Je le sais bien : mais le vrai courage consiste à résister. Si vous connaissez votre faute, hâtez-vous de la réparer. Pour moi , je meurs , et je vous trouve plus à plaindre dans vos prospérités que moi dans mes souffrances. Quand l’empereur ne vous tromperait pas, quand même il vous donnerait sa sœur en mariage et qu’il partagerait la France avec vous , il n’effacerait point la tache qui déshonore votre vie. Le connétable de Bourbon rebelle ! ah ! quelle honte ! Écoutez Bayard mourant comme il a vécu , et ne cessant de dire la vérité.

Fénelon.

DISCOURS

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