‹ Petites leçons de littérature et de morale, choix des plus beaux morceaux des prosateurs et des poetes françaisChapitre 7 sur 12 · ET MORCEAUX ORATOIRES · texte numérisé non relu

ET MORCEAUX ORATOIRES

ses murailles ? Crois-tu que , couverte de la honte d’un refus injurieux, j’attends paisiblement que tes armes aient décidé de notre destinée? (Une femme romaine sait mourir quand il le faut, et si je ne puis te fléchir, apprends que j’ai résolu de me donner la mort en ta présence : tu n’iras à Rome qu’en passant sur le corps de celle qui t’a donné la vie ; et si un spectacle aussi funeste n’est pas capable d’arrêter ta fureur, songe au moins qu’en voulant mettre Rome aux fers , ta femme et tes enfants ne peuvent éviter une prompte mort ou une longue servitude.

Pourquoi ne me réponds-tu point, mon fils? Méconnais-tu ta mère? as-tu oublié les soins que j’ai pris de ton enfance ? Et toi qui ne fais la guerre que pour te venger de l’ingratitude de tes concitoyens, peux-tu , sans te noircir du même crime que tu veux punir, refuser la première grâce que je t’aie jamais demandée? Si j’exigeais que tu trahisses les Yolsques , qui t’ont reçu si généreusement , tu aurais un juste sujet de rejeter une pareille proposition*, mais Véturie est incapable de proposer rien de lâche à son fils , et ta gloire m’est encore plus chère que ma propre vie.

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Je demande seulement que tu éloignes Ces troupes des murailles de Rome-, accorderions une trêve d’un an, pendant lequel temps on puisse travailler à établir une paix solide. Je t’en conjure , mon fils , par Jtipiter tout bon et tout-puissant qui préside au Capitole , par les mânes de ton père et de tes ancêtres. Si mes prières et mes larmes ne sont pas capables de te fléchir, vois ta mère à tes pieds, qui te demande le salut de sa patrie.

Vertot. Révolutions romaines -

Renault expose aux principaux conjurés les moyens préparés pour s'emparer de Venise

Voilà, mes compagnons, quels sont les moyens destinés pour vous conduire à la gloire que vous cherchez. Chacun de vous peut juger s’ils sont suffisants et assurés. Nous avons des voies infaillibles pour introduire dix mille hommes de guerre dans

1. Renault commence par une narration simple et étendue de l'état présent des affaires, des forces de la république et de celles des conjurés.

ET MORCEAUX ORATOIRES. 181 une ville qui n’en a pas deux cents à nous opposer, dont le pillage joindra avec nous tous les étrangers que la curiosité ou le commerce y a attirés, et dont le peuple même nous aidera à dépouiller les grands, qui l’ont dépouillé tant de fois, aussitôt qu7il verra sûreté à le faire. Les meilleurs vaisseaux de la flotte sont à nous , et les autres portent dès à présent avec eux ce qui doit les réduire en cendres. L’Arsenal, la merveille de l’Europe et la terreur de l’Asie, est presque déjà en notre pouvoir. Les neuf vaillants hommes qui sont ici présents , qui sont en état de s’en emparer depuis près de six mois, ont si bien pris leurs mesures pendant ce retardement, qu’ils ne croient rien hasarder en répondant sur leur tête de s’en rendre maîtres. Quand nous n’aurions ni les troupes du Lazaret , ni celles de Terre- Ferme, ni la petite flotte de Haillot pour nous soutenir, ni les cinq cents hommes de don Uèdre, ni les vingt vaisseaux vénitiens de notre camarade, ni les grands navires du duc d’Ossone, ni l’armée espagnole de Lombardie, nous serions assez forts avec les intelligences et les mille soldats que nous avons . Méanmoins, tous ces différents secours que 6 Petites Leçons. il

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je viens de nommer sont disposés de telle sorte , que chacun d’eux pourrait manquer sans porter le moindre préjudice aux autres ; ils peuvent bien s’entr’aider, mais ils ne sauraient s’entre-nuire : il est presque impossible qu’ils ne réussissent pas tous, et un seul nous suffît.

Que si , après avoir pris toutes les précautions que la prudence humaine peut suggérer, on peut juger du succès que la fortune nous destine, quelle marque peut-on avoir de sa faveur qui ne soit au-dessous de celles que nous avons ? Oui , mes amis , elles tiennent manifestement du prodige. Il est inouï dans toutes les histoires qu’une entreprise de cette nature ait été découverte en partie, sans être entièrement ruinée ; et la nôtre a essuyé cinq accidents dont le moindre , selon toutes les apparences humaines, devait la renverser. Qui n’eût cru que la perte de Spinosa, qui tramait la même chose que nous, serait l’occasion de la nôtre ? que le licenciement des troupes de Liévestien, qui nous étaient toutes dévouées, divulguerait ce que nous tenions caché? que la dispersion delà petite flotte romprait toutes nos mesures, et serait une source féconde de f>

ET MORCEAUX ORATOIRES. 183 nouveaux inconvénients ? que la découverte de Crème , que celle de Maran attireraient nécessairement après elles la découverte de tout le parti ?

Cependant toutes ces choses n'ont point eu de suite ; on n’en a point suivi la trace , qui aurait mené jusqu’à nous : on n’a point profité des lumières qu’elles donnaient. Jamais repos si profond ne précéda un trouble si grand. Le sénat , nous en sommes fidèlement instruits, le sénat est dans une sécurité parfaite. Notre bonne destinée a aveuglé les plus clairvoyants de tous les hommes, rassuré les plus timides, endormi les plus soupçonneux, confondu les plus subtils. Nous vivons encore , mes chers amis; nous sommes plus puissants que nous n’étions avant tous ces désastres ; ils n’ont servi qu’à éprouver notre constance. Nous vivons, et notre vie sera bientôt mortelle aux tyrans de ces lieux. Un bonheur si extraordinaire, si obstiné , peut-il être naturel ? et n’avonsnous pas sujet de présumer qu’il est l’ouvrage de quelque puissance au-dessus des choses humaines ?

El en vérité , mes compagnons , qu’est-ce qu’il y a sur la terre qui soit digne de la

DISCOURS

protection du ciel, si ce que nous faisons ne l’est pas? Nous détruisons le plus horrible de tous les gouvernements ; nous rendons le bien à tous les pauvres sujets de cet État , à qui l’avarice des nobles le ravirait éternellement sans nous; nous sauvons l’honneur de toutes les femmes qui naîtraient quelque jour sous leur domination avec assez d’agréments pour leur plaire; nous rappelons à la vie un nombre infini de malheureux que leur cruauté est en possession de sacrifier à leurs moindres ressentiments pour les sujets les plus légers ; en un mot, nous punissons les plus punissables de tous les hommes 7 également noircis des vices que la nature abhorre et de ceux qu’elle ne souffre qu’avec pudeur.

Ne craignons donc point de prendre l’épée d’une main et le flambeau de l’autre pour exterminer ces misérables; et quand nous verrons ces palais, ou l’impiété est sur le trône, brûlant d’un feu, plutôt feu du ciel que le nôtre ; ces tribunaux , souillés tant de fois des larmes et de la substance des innocents, consumés par les flammes dévorantes ; le soldat furieux, retirant ses mains fumantes du sang des méchants ; la mors

ET MORCEAUX ORATOIRES. 183 errant de toutes parts, et tout ce que la nuit et la licence militaire pourront produire de spectacles plus affreux, souvenons-nous alors, mes chers amis, qu’il n’y a rien de pur parmi les hommes; que les plus louables actions sont sujettes aux plus grands inconvénients; et qu’enfin, au lieu des diverses fureurs qui désolaient cette malheureuse terre , les désordres de la nuit prochaine sont les seuls moyens d’y faire régner à jamais la paix, l’innocence et la liberté.

Saint-Réal. Conjuration contre Venise.

Le maréchal de Biron à Henri IV1 .

Quoi ! sire , on vous conseille de monter sur mer, comme s’il n’y avait pas d’autre moyen de conserver votre royaume que de le quitter î Si vous n’étiez pas en France , il faudrait percer au travers de tous les ha« sards et de tous les obstacles pour y venir; et maintenant que vous y êtes, on voudrait

1. Henri IV, avec très-peu de troupes, était alors pressé, aux environs de Dieppe, parune armée de trente mille hommes, et on lui conseillait de sr retirer en Angleterre,

DISCOURS

que vous en sortissiez*, et vos amis seraient d’avis que vous fissiez de bon gré ce que les plus grands efforts de vos ennemis ne sauraient vous contraindre de faire ! En fétat où vous êtes, sortir seulement de la France pour vingt-quatre heures , c’est s’en bannir pour jamais.

Le péril, au reste, n’est pas si grand qu’on vous le dépeint: ceux qui pensent nous envelopper sont, ou ceux mêmes que nous avons tenus enfermés si lâchement à Paris, ou gens qui ne valent pas mieux , et qui auront plus d’affaires entre eux-mêmes que contre nous. Enfin, sire, nous sommes en France, il nous y faut enterrer : il s’agit d’un royaume, il faut l’emporter ou y perdre la vie ; et quand même il n’y aurait point d’autre sûreté pour votre personne sacrée que la fuite, je sais bien que vous aimeriez mieux mille fois mourir de pied ferme que de vous sauver par ce moyen. Votre Majesté ne souffrirait jamais qu’on dît qu’un cadet de la maison de Lorraine lui aurait fait perdre la terre , encore moins qu’on la vît mendier à la porte d’un prince étranger.

Non, sire, il n’y a ni couronne ni honneur pour vous au delà de la mer. Si vous allez

ET MORCEAUX ORATOIRES. 187 au*devant du secours de l’Angleterre, il reculera -, si vous vous présentez au port de la Rochelle en homme qui se sauve , vous n’y trouverez que des reproches et du mépris. Je ne puis croire que vous deviez plutôt confier votre personne à l’inconstance des flots et à la merci de l’étranger, qu’à tant de braves gentilshommes et tant de vieux soldats qui sont prêts à lui servir de remparts et de boucliers; et je suis trop bon serviteur de Votre Majesté pour lui dissimuler que, si elle cherchait sa sûreté ailleurs que dans leur vertu , ils seraient obligés de chercher la leur dans un autre parti que dans le sien.

Mézeray. Histoire de France .

Matignon au connétable de Bourbon C

Si la fidélité que je vous ai toujours témoignée par mes services, et qu’il vous a plu honorer de tant de récompenses , mérite d’être écoutée en vos propres intérêts , je ne

1. Le connétable de Bourbon s’était laissé entraîner ou coupable dessein de négocier avec les ennemis de la France; Matignon cherche à l’en détourner.

DISCOURS

puis plus vous celer, monseigneur, qu’ii est' étrange que ceux qui projettent de certains traités secrets , sous couleur de fidélité et d’affection , hasardent ainsi votre honneur et votre personne , pour se rendre considérables au désavantage de leur maître. Je sais bien qu’il n’importe guère à des gens quin’ont plus ni conscience ni foi de ruiner leur patrie, et de bouleverser un royaume où ils ne sont point considérés ; mais quelqu’un de vos bons serviteurs peut-il souffrir que leurs intrigues s’ourdissent sous votre nom , et qu’ils engagent un connétable et un prince du sang dans leurs attentats? Voyez r s’il vous plaît, monseigneur, de quelle affection ils sont portés à votre service , qu’ils veulent que l’appréhension de perdre une partie de vos biens vous les fasse tous perdre ; que vous quittiez la France pour vous venger d’une injure que vous n’avez point encore reçue, et que vous preniez la fuite devant une femme, de peur de lui céder. Certes, ils vous offensent bien plus que ne font vos ennemis mêmes. Le procès intenté contre vous ne saurait vous ôter que des terres : mais ces gens voudraient vous ôter l’honneur, que les âmes nobles estiment plus

ET MORCEAUX ORATOIRES. 189 que tous les sceptres du monde; la gloire , que vos ancêtres vous ont laissée, et que vous avez portée vous-même au plus haut point, en chassant deux grands empereurs, l’un d’Italie et l’autre des frontières de France ; votre charge , avec laquelle vous commandez aux armées victorieuses des Français; enfin les espérances de parvenir à la couronne, dont vous n’êtes éloigné que de trois degrés; et , pour vous dédommager de toutes ces pertes irréparables, ils vous proposent , sous la foi espagnole , sur la parole d’un prince qui désavouera ses agents quand il lui plaira, un mariage peu assuré, dont la dot est une injuste guerre contre votre patrie, et les avances un honteux bannissement. Il est vrai que la régente a fort mal traité Votre Altesse, et qu’elle lui fait souffrir d’énormes injustices; mais quel déplaisir vous a fait laFrance , elle qui vous a si chèrement nourri , vous et vos ancêtres ; elle qui vous a élevé dans un si haut éclat , et qui a rendu votre grandeur si puissante qu’elle peut aujourd’hui lui être funeste ? Oui , monseigneur, votre puissance est seule capable de la détruire ; mais votre vertu est trop grande pour se rendre complice d’un si

DISCOURS

étrange dessein. Vous n’exposerez pas ce royaume en proie à ceux memes contre lesquels vous l’avez si vigoureusement défendu ; vous n’entreprendrez pas de ruiner un héritage qui peut quelque jour vous appartenir, pour le partager avec des étrangers; vous ne deviendrez pas le gendre des ennemis de votre roi , dont vous êtes déjà le cousin et dont vous pouvez être le beau-frère. Au reste , comme Sa Majesté est généreuse et magnanime , et que les offenses que vous avez souffertes ne sont pas venues de son propre mouvement , il ne faut pas douter qu’elle les réparera , avec d’autant plus de générosité que vous lui aurez témoigné de patience. Enfin, la force du sang et la raison seront plus puissantes sur son esprit que les mauvais conseils; un peu de constance vous fera triompher de tous vos envieux ; et la justice de votre cause, jointe à la gloire de vos belles actions, l’obligera , malgré l’envie, à vous donner la jouissance de tous vos souhaits. Mais quand le roi ne se porterait pas de lui-même à vous accorder ce que votre rang , votre souveraine vertu et vos services lui demandent, assurez-vous que la nécessité pressante de ses affaires l’y for-

ET MORCEAUX ORATOIRES. 191 cera : car, si ses ennemis n’espèrent point le surmonter sans votre moyen , aussi ne leur saurait-il faire tête sans votre invincible valeur.

Mézeray. Histoire de France .

Jeanne d' Arc à ses bourreaux.

Eh bien ! êtes-vous à la fin de vos souhaits? m’avez-vous enfin amenée à un endroit où vous pensez que je ne vous serai plus redoutable? Lâches que vous êtes, qui avez eu peur d’une fille, et qui , n’ayant pu être soldats, êtes devenus bourreaux; impies et impitoyables, qui vous efforcez en vain de combattre contre Dieu, dites-moi, pensez-vous par votre tyrannie détourner les secrets de sa toute-puissance? Ne restaitil plus pour comble à votre orgueil et à vos injustices, qui veulent, en dépit de la Providence divine, ravir la couronne de France au légitime héritier, que de faire mourir une innocente prisonnière de guerre par un supplice digne de votre cruauté? Celui même qui m’a donné la force de vous châtier en tant de rencontres, de vous chasser de tant

m DISCOURS

de villes, et de vous mener ballant aussi facilement quej’ai mené autrefois un troupeau de moutons, m’a encore, par sa divine bonté, donné le courage de craindre aussi peu vos flammes que j’ai redouté vos épées. Vous ne me faites point injure, parce que je suis disposée à tout souffrir pour sa gloire; mai& votre crime s’élevant contre sa majesté , vous sentirez bientôt la pesanteur de sa justice, dont je n’étais qu’un faible instrument. De mes cendres naîtront vos malheurs et la punition de vos crimes. Ne vous mettez pas dans l’esprit qu’avec moi la vengeance de Dieu soit étouffée ; ces flammes ne feront qu’allumer sa colère, qui vous dévorera; ma mort vous coûtera deux cent mille hommes , et , quoique morte , je vous chasserai de Paris, de la Normandie et de la Guyenne, où yous ne remettrez jamais le pied. Et, après que vous aurez été battus en mille endroits et chassés de toute la France, vous n’emporterez avec vous en Angleterre que la colère divine, qui, vous poursuivant toujours sans relâche , remplira votre pays de beaucoup plus grandes calamités, meurtres et discordes , que votre tyrannie n’en a fait naître dans ce royaume; et sachez que vos

ET MORCEAUX ORATOIRES. m rois perdront le leur avec la vie pour avoir voulu usurper celui d’autrui. C’est le Dieu des années , protecteur des innocents et sévère vengeur des outrages , qui vous l’annonce par ma bouche.

Mézeray. Histoire de France .

Invocation à la paix.

Grand Dieu, dont la seule présence soutient la nature et maintient l’harmonie des lois de l’univers , vous qui , du trône immobile de l’empyrée , voyez rouler sous vos pieds toutes les sphères célestes sans choc et sans confusion 5 qui , du sein du repos , reproduisez à chaque instant leurs mouvements immenses, et seul régissez dans une paix profonde ce nombre infini de deux et de mondes-, rendez, rendez enfin le calme à la terre agitée -, qu’elle soit dans le silence! qu’à votre voix la discorde et la guerre cessent de faire retentir leurs clameurs orgueilleuses !

Dieu de bonté , auteur de tous les êtres , vos regards paternels embrassent tous les objets de la création ; mais l’homme est votre

être de choix ; vous avez éclairé son âme

DISCOURS

d’un rayon de votre lumière immortelle; comblez vos bienfaits en pénétrant son cœur d’un trait de votre amour : ce sentiment divin, se répandant partout, réunira les nations ennemies ; l’homme ne craindra plus l’aspect de l’homme, le fer homicide n’armera plus sa main ; le feu dévorant de la guerre ne fera plus tarir la source des générations ; l’espèce humaine , maintenant affaiblie, mutilée, moissonnée dans sa fleur, germera de nouveau et se multipliera sans nombre; la nature, accablée sous le poids des fléaux, stérile, abandonnée, reprendra bientôt avec une nouvelle vie son ancienne fécondité ; et nous , Dieu bienfaiteur , nous la seconderons , nous la cultiverons , nous l’observerons sans cesse, pour vous offrir à chaque instant un nouveau tribut de reconnaissance et d’admiration.

Büffon. Première vue de la Nature .

Apostrophe à Satan.

Esprit superbe et malheureux, vous vous ôtes arrêté en vous-même; admirateur de votre propre beauté, elle vous a été un piège.

ET MORCEAUX ORATOIRES. 195 Vous avez dit : «Je suis beau Je suis parfait et tout éclatant de lumière ; » et , au lieu de remonter à la source d’où vous venait cet éclat, vous avez voulu comme vous mirer en vousmême ; et c’est ainsi que vous avez dit : Je monterai jusqu'aux deux , et je serai semblable au Très-Haut (Isaïe). Comme un nouveau dieu , vous avez voulu jouir de vousmême. Créature si élevée par la grâce de votre créateur, vous avez affecté une autre élévation qui vous fût propre , et vous avez voulu vous élever un trône au-dessus des autres , pour être comme le dieu et de vousmême et des autres esprits lumineux que vous avez attirés à l’imitation de votre orgueil. Et voilà que tout à coup vous êtes tombé; et nous, qui sommes en terre, nous vous voyons dans l’abîme au-dessous de nous. C’est vous qui l’avez voulu , ange superbe, et il ne faut point chercher d’autre cause de votre défection que votre volonté propre.

Dieu n’a besoin ni de foudre ni de la force d’un bras indomptable pour atterrer ses rebelles ; il n’a qu’à se retirer de ceux qui se retirent de lui , et qu’à livrer à eux-mêmes ceux qui se cherchent eux-mêmes. Maudit

DISCOURS

esprit, laissé à toi-même, il n’en a pas fallu davantage pour te perdre. Esprits rebelles qui l’avez suivi , Dieu , sans vous ôter votre intelligence sublime, vous l’a tournée en supplice. Vous avez été les ouvriers de votre malheur, et, dès que vous vous êtes aimés vous-mêmes plus que Dieu, tout en vous s’est changé en mal. Au lieu de votre sublimité naturelle , vous n’avez plus eu qu’orgueil et ostentation ; les lumières de votre intelligence se sont tournées en finesses et en artifices malins-, l’homme, que Dieu avait mis au-dessous de vous , est devenu l’objet de votre envie , et dénués de la charité qui devait faire votre perfection, vous vous êtes réduits à la basse et malicieuse occupation d’être premièrement nos séducteurs , et ensuite les bourreaux de ceux que vous ave& séduits. Ministres injustes de la justice de Dieu, vous l’éprouvez les premiers 5 vous augmentez vos tourments en leur faisant éprouver vos rigueurs jalouses 5 votre tyrannie fait votre gloire , et vous n’êtes capables que de ce plaisir noir et malin , si on le peut appeler ainsi, que donnent un orgueil aveugle et une basse envie. Vous êtes ces esprits, privés d’amour, qui ne vous nourrisses

ET MORCEAUX ORATOIRES. m plus que du venin de la jalousie et de la haine. Et comment s’est fait en vous ce grand changement? Vous vous êtes retirés de Dieu , et il s’est retiré : c’est là votre grand supplice et sa grande et admirable justice ; mais il a pourtant fait plus encore , il a tonné , il a frappé : vous gémissez sous les coups incessamment redoublés de sa main invincible et infatigable. Par ses ordres souverains, la créature corporelle qui vous était soumise naturellement vous domine et vous punit*, le feu vous tourmente 5 sa fumée, pour ainsi parler, vous étouffe ; d’épaisses ténèbres vous tiennent captifs dans des prisons éternelles. Maudits esprits, haïs de Dieu, et le haïssant, comment êtes-vous tombés si bas ? vous l’avez voulu , vous le voulez encore, puisque vous voulez toujours être superbes , et que par votre orgueil indompté vous demeurez obstinés à votre malheur.

Créature, quelle que tu sois, et si parfaite que tu te croies , songe que tu as été tirée du néant 5 que de toi-même tu n’es rien : c’est du côté de cette basse origine que lu peux toujours devenir pécheresse , et dès-là éternellement et infiniment malheureuse.

498 DISCOURS

Superbes et rebelles, prenez exemple sur le prince de la rébellion et de l’orgueil • et voyez, et considérez , et entendez ce qu’un seul sentiment d’orgueil a fait en lui et dans tous ses sectateurs.

Bossuet. Élévations sur les mystères .

Le petit nombre des élus .

Je m’arrête à vous, mes frères, qui êtes ici assemblés. Je ne parle plus du reste des hommes; je vous regarde comme si vous étiez seuls sur la terre , et voici la pensée qui m’occupe et m’épouvante : Je suppose donc que c’est ici votre dernière heure et la fin de l’univers, que les deux vont s’ouvrir sur vos têtes, que Jésus-Christ va paraître dans sa gloire au milieu de ce temple, et que vous n’y êtes assemblés que pour l’attendre, comme des criminels tremblants à qui l’on va prononcer une sentence de grâce ou un arrêt de mort éternelle ; car vous avez beau vous flatter, vous mourrez tels que vous êtes aujourd’hui. Tous ces désirs de changement qui vous amusent vous amuseront jusqu’au lit delà mort : c’est l’expérience de

ET MORCEAUX ORATOIRES. 199 tous les siècles. Tout ce que vous trouverez alors en vous de nouveau sera peut-être un compte un peu plus grand que celui que vous auriez aujourd’hui à rendre ; et , sur ce que vous seriez si l’on venait vous juger dans ce moment, vous pouvez presque décider de ce qui vous arrivera au sortir de la vie.

Or, je vous demande, et je vous le demande frappé de terreur, ne séparant pas en ce point mon sort du vôtre , et me mettant dans la même disposition où je souhaite que vous entriez; je vous demande donc : Si Jésus-Christ paraissait dans ce temple , au milieu de cette assemblée, la plus auguste de l’univers, pour vous juger, pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis , croyez-vous que le plus grand nombre de tout ce que nous sommes ici fût placé à la droite? Croyez-vous que les choses du moins fussent égales? Croyez-vous qu’il s’y trouvât seulement dix justes que le Seigneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières ? Je vous le demande ; vous l’ignorez, et je l’ignore moi-même : vous seul, ô mon Dieu , connaissez ceux qui vous appartiennent. Mais si nous ne connaissons pas ceux qui lui appartiennent , nous savons du

DISCOURS

moins que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or, qui sont les fidèles ici assemblés? Les litres et les dignités ne doivent être comptés pour rien ; vous en serez dépouillés devant Jésus-Christ. Qui sont-ils? Beaucoup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir; encore plus qui le voudraient, mais qui diffèrent leur conversion ; plusieurs autres qui ne se convertissent jamais que pour retomber; enfin un grand nombre qui croient n’avoir pas besoin de conversion : voilà le parti des réprouvés. Retranchez ces quatre sortes de pécheurs de cette assemblée sainte , car ils en seront retranchés au grand jour: paraissez, maintenant, justes! où êtes-vous ? Prestes d’Israël , passez à la droite ; froment de Jésus-Christ , démêlezvous de cette paille destinée au feu. O Dieu ! où sont vos élus, et que reste-t-il pour votre partage ?

Massillon. Sermon sur le petit nombre des élus *

L’ombre de Fabricius aux Romains .

O Fabricius ! qu’eût pensé votre grande âme, si, pour votre malheur, rappelé à la

ET MORCEAUX ORATOIRES. 201 vie , vous eussiez vu la face pompeuse de cette Rome sauvée par voire bras, et que votre nom respectable avait plus illustrée que toutes ses conquêtes ? « Dieux ! eussiez-vous dit , que sont devenus ces toits de chaume et ces foyers rustiques qu’habitaient jadis la modération et la vertu ? Quelle splendeur a succédé à la simplicité romaine ! Quel est ce langage étranger? Quelles sont ces mœurs efféminées ? Que signifient ces statues, ces tableaux, ces édifices? Insensés, qu’avezvous fait ? Yous , les maîtres des nations , vous vous êtes rendus les esclaves des hommes frivoles que vous avez vaincus : ce sont des rhéteurs qui vous gouvernent, c’est pour enrichir des architectes, des peintres, des statuaires et des histrions que vous avez arrosé de votre sang la Grèce et l’Asie. Les dépouilles de Carthage sont la proie d’un joueur de flûte !

« Romains, hâtez- vous de renverser ces amphithéâtres , brisez ces marbres , brûlez ces tableaux , chassez ces esclaves qui vous subjuguent, et dont les funestes arts vous corrompent. Que d’autres mains s’illustrent par de vains talents : le seul talent digne de Rome est celui de conquérir le monde et d’y

202 DISCOURS ET MORCEAUX ORATOIRES, faire régner la vertu. Quand Cinéas prit notre sénat pour une assemblée de rois , il ne fut ébloui ni par une pompe vaine ni par une élégance recherchée; il n’y entendit point cette éloquence frivole , l’étude et le charme des hommes futiles. Que vit donc Cinéas de majestueux ? O citoyens ! il vit un spectacle que ne donneront jamais vos richesses ni tous vos arts ; le plus beau spectacle qui ait jamais paru sous le ciel : l’assemblée de deux cents hommes vertueux , dignes de commander à Rome et de gouverner la terre. '> J. J. Rousseau.

EXORDES

Exorde de V Éloge de Duguay-Trouin .

De tous les spectacles que l’industrie de l’homme a donnés au monde, il n’en est peut-être aucun de plus admirable que la navigation. Un être faible et mortel, attaché à la terre, a osé se transporter sur un élément inconnu et terrible, suspendre des édifices sur les eaux, donner des lois aux vents, et voler aux extrémités de l’univers sous un ciel qui n’était point fait pour lui. Mais telle est notre destinée : l’esprit humain est aussi pervers qu’il est grand, et le crime se place à côté du génie. Les hommes ont abusé de tout : des végétaux pour en former des poisons , du fer pour s’égorger, de l’or pour se corrompre, des arts pour multiplier les moyens de se détruire; ils ont abusé surtout de l’art de la navigation : la mer est devenue un champ de carnage, et les flots ont été ensanglantés par la guerre.

Ainsi les deux parties du globe sont éga-

204 EXORDES

lement le théâtre de nos malheurs et de nés crimes. Je n’y vois qu’une différence. En promenant nos regards sur la surface de la terre , nous y apercevons des ruines , des restes d’embrasements , des champs et des forêts incultes , où étaient autrefois des villes florissantes : monuments de ravages qui peuvent nous arrêter, en nous inspirant une terreur utile. Mais la mer, qui a été le tombeau d’une partie du genre humain , n’offre aucun vestige de tant de désastres; tous les jours le navigateur passe avec sécurité et avec joie sur des lieux où des milliers d’hommes ont péri.

Peut-être devons-nous regretter ces temps d’une heureuse ignorance, où nos aïeux moins grands, mais moins criminels, sans industrie, mais sans remords, vivaient pauvres et vertueux, et mouraient dans les champs qui les avaient vus naître. Mais on voudrait en vain persuader â l’homme de renoncer à des forces qui lui sont pernicieuses: rien ne l’effraye autant que sa faiblesse. La navigation est devenue pour les peuples policés un fléau nécessaire, aussi utile aux États que funeste au genre humain.

EXORDES

La France , liée à toute l’Europe par son commerce, au nouveau monde par ses colonies, obligée de combattre les flottes de deux peuples puissants, vit autrefois la mer remplie de ses vaisseaux ; et plusieurs hommes célèbres la rendirent victorieuse sur cet élément. La renommée, parmi ces noms , a publié le nom de Duguay-Trouin. 11 a droit à la reconnaissance de sa patrie , puisqu’il en fut le vengeur.

Dans Athènes, c’étaient les plus famepx orateurs qui célébraient les vainqueurs de Salamiae et de Marathon, et ils avaient pour auditeurs les Socrate et les Périclès. Je n’ai point le même talent, et j’ai des juges aussi redoutables 5 mais ici la vérité sera presque toujours étonnante par elle-même : dans un sujet aussi grand , c’est être éloquent que d’être sincère.

Je peindrai Duguay-Trouin d’abord simple armateur, et faisant dans cette école l’apprentissage de la marine. Je le peindrai ensuite dans la marine royale , et servant le roi et l’État dans les plus grandes entreprises.

Le sujet que je traite m’annonce que j’exciterai l’attention de mes concitoyens. Quelle

EXORDES

que soit l’indifférence de notre siècle pour les talents qui l’honorent , il rend du moins justice à ceux qui ne sont plus.

Thomas.

Exorde de V Oraison funèbre de Turenne .

Je ne puis , messieurs , vous donner d’abord une plus haute idée du triste sujet dont je viens vous entretenir, qu’en recueillant ces termes nobles et expressifs dont l’Écriture sainte se sert pour louer la vie et pour déplorer la mort du sage et vaillant Machabée. Cet homme qui portait la gloire de sa nation jusqu’aux extrémités de la terre , qui couvrait son camp du bouclier, et forçait celui des ennemis avec l’épée; qui donnait à des rois ligués contre lui des déplaisirs mortels, et réjouissait Jacob par ces vertus et par ces exploits dont la mémoire doit être éternelle ; cet homme qui défendait les villes de Juda, qui domptait l’orgueil des enfants d’Àmmon et d’Ésaü, qui revenait chargé des dépouilles de Samarie après avoir brûlé sur leurs propres autels les dieux des nations étrangères; cet homme que Dieu avait mis

EXORDES

autour d’Israël , comme un mur d’airain où se brisèrent tant de fois toutes les forces de l’Asie, et qui, après avoir défait de nombreuses armées , déconcerté les plus fiers et les plus habiles généraux des rois de Syrie, venait tous les ans, comme le moindre des Israélites, réparer avec ses mains triomphantes les ruines du sanctuaire, et ne voulait d’autre récompense des services qu’il rendait à sa patrie que l’honneur de l’avoir servie ; ce vaillant homme poussant enfin , avec un courage invincible, les ennemis qu’il avait réduits à une fuite honteuse, reçut le coup mortel, et demeura comme enseveli dans son triomphe. Au premier bruit de ce funeste accident, toutes les villes de Judée furent émues ; des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous leurs habitants. Ils furent quelque temps saisis , muets, immobiles. Un effort de douleur rompant enfin ce morne et long silence , d’une voix entrecoupée de sanglots que formaient dans leurs cœurs la tristesse, la piété, la crainte, ils s’écrièrent : Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël? A ces cris , Jérusalem redoubla ses pleurs \ les voûtes du temple s’ébranlèrent , le Jourdain

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