SOS
EXORDES
se troubla , et tous ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles : Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël ?
Chrétiens, qu’une triste cérémonie assemble en ce lieu, ne rappelez-vous pas en votre mémoire ce que vous avez vu , ce que vous avez senti il y a cinq mois ? Ne vous reconnaissez-vous pas dans l’affliction que j’ai décrite ? et ne metlea-vous pas dans votre esprit , à la place du héros dont parle l’Écriture , celui dont je viens vous parler ? La vertu et le malheur de l’un et de l’autre sont semblables , et il ne manque aujourd’hui à ce dernier qu’un éloge digne de lui. Oh ! si l’Esprit divin , l’Esprit de force et de vérité, avait enrichi mon discours de ces images vives et naturelles qui représentent la vertu et qui la persuadent tout ensemble, de combien de nobles idées remplirais-je vos esprits , et quelle impression ferait sur vos cœurs le récit de tant d’actions édifiantes et glorieuses !
Quelle matière fut jamais plus disposée à recevoir tous les ornements d’une grave et solide éloquence, que la vie et la mort de .très-haut et très-puissant prince Henri de la
EXOR DES.
Tour d’Auvergne , vicomte de Turenne, maréchal des camps et armées du roi , et colonel général de la cavalerie légère? Où brillent avec plus d’éclat les effets glorieux de la vertu militaire : conduites d’armées, sièges de places , prises de villes, passages de rivières, attaques hardies, retraites honorables, campements bien ordonnés, combats soutenus , batailles gagnées , ennemis vaincus par la force, dissipés par l’adresse, lassés et consumés par une sage et noble patience ? Où peuton trouver tant et de si puissants exemples , que dans les actions d’un homme sage, modeste , libéral, désintéressé , dévoué au service du prince et de la patrie, grand dans l’adversité par son courage , dans la prospérité par sa modestie , dans les difficultés par sa prudence , dans les périls par sa valeur, dans la religion par sa piété?
Quel sujet peut inspirer des sentiments plus justes et plus touchants, qu’une mort soudaine et surprenante, qui a suspendu le cours de nos victoires et rompu les plus douces espérances de la paix ? Puissances ennemies de la France , vous vivez, et l’esprit de la charité chrétienne m’interdit de faire aucun souhait pour votre mort. Puis^
EXORDES
siez-vous seulement reconnaître la justice de nos armes , recevoir la paix que , malgré vos pertes, vous avez tant de fois refusée; et, dans l’abondance de vos larmes, éteindre les feux d’une guerre que vous avez malheureusement allumée ! A Dieu ne plaise que je porte mes souhaits plus loin ! les jugements de Dieu sont impénétrables : mais vous vivez , et je plains en cette chaire un sage et vertueux capitaine dont les intentions étaient pures, et dont la vertu semblait mériter une vie plus longue et plus étendue.
Retenons nos plaintes , messieurs; il est temps de commencer son éloge et de vous faire voir comment cet homme puissant triompha des ennemis de l’État par sa valeur, des passions de Famé par sa sagesse, des erreurs et des vanités du siècle par sa piété. Si j’interromps cet ordre de mon discours, pardonnez un peu de confusion dans un sujet qui nous a causé tant de trouble. Je confondrai quelquefois peut-être le général d’armée, le sage, le chrétien. Je louerai tantôt les victoires, tantôt les vertus qui les ont obtenues. Si je ne puis raconter tant d’actions, je les découvrirai dans leurs principes ; j’adorerai le Dieu des armées, j’invo-
EXORDES
querai le Dieu de la paix, je bénirai le Dieu des miséricordes, el j’attirerai partout votre attention, non pas par la force de l’éloquence, mais par la vérité et par la grandeur des vertus dont je suis engagé de vous parler.
Fléchier.
Exor de de l’Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.
Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires , à qui seul appartient la gloire, la majesté et l’indépendance , est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit qu’il élève les trônes, soit qu’il les abaisse ; soit qu’il communique sa puissance aux princes, soit qu’il la retire à lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse , il leur apprend leurs devoirs d’une manière souveraine et digne de lui : car, en leur donnant la puissance , il leur commande d’en user comme il fait lui-même , pour le bien du monde ; el il leur fait voir, en la retirant, que toute leur majesté est empruntée, et
EXGRDES.
ûn
que 5 pour être assis sur le trône, ils n'en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême. C’est ainsi qu’il instruit les princes , non-seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des effets et par des exemples : Maintenant , ô rois , apprenez • instruisez-vous , juges de la terre.
Chrétiens , que la mémoire d’une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissants, et souveraine de trois royaumes, appelle de tous côtés à cette triste cérémonie , ce discours vous fera paraître un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines : la félicité sans bornes aussi bien que les misères; une longue et paisible jouissance d’une des plus nobles couronnes de l’univers; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumulées sur une tête qui ensuite est exposée à tous les outrages de la fortune; la bonne cause d’abord suivie de bons succès, et depuis de retours soudains, de changements inouïs : la rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait .maîtrise : nui
EXOR DES.
frein à la licence; les lois abolies; la majesté violée par des attentats jusqu’alors inconnus; l’usurpation et la tyrannie sous le nom de liberté ; une reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes , et à qui sa propre patrie n’est plus qu’un triste lieu d’exil ; neuf voyages sur mer, entrepris par une princesse , malgré les tempêtes; l’Océan étonné de se voir traversé tant de fois en des appareils si divers, et pour des causes si différentes; un trône indignement renversé et miraculeusement rétabli : voilà les enseignements que Dieu donne aux rois. Ainsi fait-il voir au monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs.
Si les paroles nous manquent si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé , les choses parleront assez d’elles-mêmes. Le cœur d’une grande reine, autrefois élevé par une si longue suite de prospérités, et puis plongé tout à coup dans un abîme d’amertumes, parlera assez haut ; et, s’il n’est pas permis aux particuliers de faire des leçons aux princes sur des événements si étranges , un roi me prête ses paroles pour leur dire : Entendez , ô grands de la terre; instruisez-vous , arbitres du monde!
Rossuf.t,
Péroraison de VÉloge de Marc-Aurèle .
« Quand le dernier ternie approcha , il ne fut point étonné. Je me sentais élevé par ses discours. Romains, le grand homme mourant a je ne sais quoi d’imposant et d’auguste. Il semble qu’à mesure qu’il se détache de la terre, il prend quelque chose de cette nature divine et inconnue qu’il va rejoindre. Je ne touchais ses mains défaillantes qu’avec respect , et le lit funèbre où il attendait la mort me semblait une espèce de sanctuaire.
a Cependant l’armée était consternée , le soldat gémissait sous ses tentes; la nature elle-même semblait en deuil ; le ciel de la Germanie était plus obscur; des tempêtes agitaient la cime desforêts qui environnaient le camp : et ces objets lugubres semblaient ajouter encore à notre désolation.
« Il voulut quelque temps être seul , soit pour repasser sa vie en présence de l’Être suprême, soit pour méditer encore une fois avant que de mourir. Enfin il nous fit appeler.
Tous les amis de ce grand homme et les principaux de l’armée vinrent se ranger autour de lui ; il étai t pâle , les yeux presque éteints et les lèvres à demi glacées. Cependant nous remarquâmes tous une tendre inquiétude sur son visage. Prince, il parut se ranimer un moment pour toi ! Sa main mourante te présenta â tous ces vieillards qui avaient servi sous lui. 11 leur recommanda ta jeunesse : «Servez-lui de père , leur dit-il : ah ! servez-lui de père! » Alors il te donna des conseils tels que Marc-Aurèle mourant devait les donner ; et bientôt après , Rome et l’univers le perdirent. »
A ces mots, tout le peuple romain de* meura morneet immobile. Apolloniussetut ; ses larmes coulèrent. Il se laissa tomber sur le corps de Marc-Aurèle ; il le serra longtemps entre ses bras; et, se relevant tout à coup : « Mais toi qui vas succéder à ce grand homme , ô fils de Marc-Aurèle ! ô mon fils ! permets ce nom à un vieillard qui t’a vu naître, et qui t’a tenu enfant dans ses bras; songe au fardeau que t’ont imposé les dieux ; songe aux devoirs de celui qui commande, aux droits de ceux qui obéissent. Destiné à régner, il faut que tu sois ou le plus juste ou
k21G PÉRORAISONS,
le plus coupable des hommes. Le fils de Marc-Aurèle aurait-il à choisir? On te dira bientôt que tu es tout-puissant ; on te trompera : les bornes de ton autorité sont dans la loi. On te dira encore que tu es grand , que tu es adoré de tes peuples. Écoute : quand Néron eut empoisonné son frère, on lui dit qu’il avait sauvé Rome ; quand il eut fait égorger sa femme , on loua devant lui sa justice*, quand il eut assassiné sa mère, on baisa sa main parricide, et l’on courut aux temples remercier les dieux. Ne te laisse pas éblouir par des respects. Si tu n’as des vertus, on te rendra des hommages, et Ton te haïra. Crois-moi , on n’abuse point les peuples. La justice outragée veille dans les cœurs. Maître du monde , tu peux m’ordonner de mourir, mais non de t’estimer. G fils de Marc-Aurèle ! pardonne : je te parle au nom de l’univers qui t’est confié ; je te parle pour le bonheur des hommes et pour le tien. Non , tu ne seras point insensible à une gloire si pure. Je touche au terme de ma vie; bientôt j’irai rejoindre ton père. Si tu dois être juste , puissé-je vivre assez pour contempler tes vertus ! Si tu devais un jour..,.. »
Tout à coup Commode , qui était en habit de guerrier, agita sa lance d’une manière terrible. Tous les Romains pâlirent. Apollonius fut frappé des malheurs qui menaçaient Rome ; il ne put achever. Ce vénérable vieillard se voila le visage. La pompe funèbre , qui avait été suspendue, reprit sa marche. Le peuple suivit , consterné et dans un profond silence : il venait d’apprendre que Marc-Aurèle était tout entier dans le tombeau.
Thomas. Éloge de Marc-Aurèle.
Péroraison de V éloge de Racine.
O mes concitoyens ! ne vous opposez point à votre gloire, en vous opposant à celle de Racine. L’éloge de ce grand homme doit vous être cher, et peut-être n’est-il pas inutile. Les barbares approchent , l’invasion vous menace; songez que les déclamateurs en vers et en prose ont succédé jadis aux poètes et aux orateurs. Retardez du moins parmi vous , s'il est possible , cette inévitable révolution. Joignez-vous aux disciples du bon siècle pour arrêter le torrent; encouragez l’étude des anciens , qui seule peut conserver
parmi vous le feu sacré prêt à s’éteindre.
N’en croyez pas surtout ces esprits impérieux et exaltés qui trouvent la littérature du dernier siècle timide et pusillanime $ qui , sous prétexte de nous délivrer de ces utiles entraves , qui ne donnent que plus de ressort aux talents et plus de mérite aux beaux-arts , ne songent qu’à se délivrer euxmêmes des règles du bon sens qui les importunent.
Ne les croyez pas , ceux qui veulent être poètes sans faire des vers et grands hommes sans savoir écrire : ne voyez-vous pas que leur esprit n’est qu’impuissance , et qu’ils voudraient mettre les systèmes à la place des talents ?
Ne les croyez pas, ceux qui vantent sans cesse la nature brute*, ils portent envie à la nature perfectionnée, ceux qui regrettent les beautés du chaos : vous avez sous vos yeux les beautés de la création ; ceux qui préfèrent un mot sublime de Shakspeare aux vers de Phèdre et de Mérope : Shakspeare est le poète du peuple ; Phèdre et Mérope sont les délices des hommes instruits.
Ne les croyez pas , ceux qui relèvent avec enthousiasme le mérite médiocre de faire
PERORAISONS.
verser quelques larmes dans un roman : il est un peu plus beau d’en faire couler à la première scène & Iphigénie ; ceux qui justifient l’invraisemblable, l’outré, le gigantesque, sous prétexte qu’ils ont produit quel quefois un effet passager, et qu’ils peuvent étonner un moment: malheur à qui ne cherche qu’à étonner! car on n’étonne pas deux fois.
O mes concitoyens ! je vous en conjure encore , méfiez-vous de ces législateurs enthousiastes} opposez-leur toujours les anciens et Racine ; opposez-leur ce grand axiome de son digne ami , ce principe qui paraît si simple , et qui est si fécond : Rien n'est beau que le vrai Et si vous voulez avoir sans cesse sous les yeux des exemples de ce beau et de ce vrai , relisez sans cesse Racine.
La Harpe. Éloge de Racine.
Péroraison de V oraison funèbre de Condé.
Jetez les yeux de toutes parts ; voilà ce qu’a pu la magnificence et la piété pour honorer un héros : des titres , des inscriptions , vaines marques de ce qui n’est plus*, des
figures qui semblent pleurer autour d’un tombeau , et de fragiles images d’une douleur que le temps emporte avec tout le reste ; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu’au ciel le magnifique témoignage de notre néant ; et rien enfin ne manque , dans tousceshonneurs, que celuià qui on les rend.
Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine, sur cette triste immortalité que nous donnons aux. héros ; mais approchez en particulier, ô vous qui courez avec tant d’ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides! Quel autre fut plus digne de vous commander? Mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plus honnête? Pleurez donc ce grand capitaine , et dites en gémissant : u Voilà celui qui nous menait dans les hasards! Sous lui se sont formés tant de renommés capitaines, que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre. Son ombre eût pu encore gagner des batailles, et voilà que, dans son silence, son nom même nous anime ; et ensemble il nous avertit que , pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux et n’arriver pas sans ressource à notre éternelle demeure , avec
le roi de la terre il faut encore servir le roi du ciel. » Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde , qui comptera un soupir et un verre d’eau donné en son nom , plus que tous les autres ne feront jamais tout voire sang répandu ; et commencez à compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez donnés à un maître si bienfaisant.
Et vous , ne viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, dis-je, qu’il a bien voulu mettre au rang de ses amis ? Tous ensemble, en quelque degré de sa confiance qu’il vous ait reçus , environnez ce tombeau , versez des larmes avec des prières; et, admirant dans un si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d’un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi, puisse-t-il toujours vous être un cher entretien ! ainsi, puissiez-vous profiter de ses vertus, et que sa mort , que vous déplorez, vous serve à la fois de consolation et d’exemple !
Pour moi, s’il m’est permis, après tous les autres , de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau , ô prince , le digne sujet de nos louanges et de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire ; vo-
PERORAISONS.
tre image y sera tracée , non point avec cette audace qui promettait la victoire ; non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface ; vous aurez dans cette image des traits immortels : je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour, sous la main de Dieu, lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C’est là que je vous verrai plus triomphant qu’à Fribourg et à Piocroy ; et, ravi d’un si beau triomphe , je dirai en actions de grâces ces belles paroles du bienaimé disciple : « La véritable victoire , celle qui met sous nos pieds le monde entier, c’est notre foi. »
Jouissez , prince, de cette victoire ; jouissez-en éternellement par l’immortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces derniers efforts d’une voix qui vous fut connue, vous mettrez fin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres , grand prince , dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte : heureux si , averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration , je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d’une voix qui tombe et d’une ardeur qui s’éteint.
Bossuet. Oraison funèbre du prince de Condé.
La Providence .
Que le inonde est grand, qu’il est magnifique ! Que le gouvernement des États et des empires offre à nos yeux de sagesse, d’ordre et de magnificence , quand nous voyons une Providence qui dispose de tout , depuis une extrémité jusqu’à l’autre , avec poids , avec nombre, avec mesure; qui voit les événements les plus éloignés dans leurs causes; qui renferme dans sa volonté les causes de tous les événements ; qui donne au monde des princes et des souverains, selon ses desseins de justice ou de miséricorde sur les peuples; qui donne la paix ou qui permet les guerres, selon les vues de sa sagesse ; qui donne aux rois des ministres sages ou corrompus; qui dispense les bons ou mauvais succès, selon qu’ils deviennent plus utiles à la consommation de son ouvrage ; qui règle le cours des passions humaines, et qui, par des ménagements inexplicables , fait servir à ses desseins la malice meme des hommes - Que le monde considéré dans ce point de vue.
DEFINITIONS
et avec l’ouvrier souverain qui le conduit, est plein d’ordre, d’harmonie et de magnificence !
Mais si on en sépare la Providence, et qu’on le regarde tout seul , si on n’y voit plus que les passions humaines qui semblent mettre tout en mouvement, ce n’est plus qu’un chaos, qu’un théâtre de confusion et de trouble où nul n’est à sa place , où l’impie jouit de la récompense de la vertu*, où l’homme de bien a souvent pour partage l’abjection et les peines du vice ; où les passions sont les seules lois consultées ; où les hommes ne sont liés entre eux que par les intérêts mêmes qui les divisent; où le hasard semble décider des plus grands événements ; où les bons succès sont rarement la preuve et la récompense de la bonne cause; où l’ambition et la témérité s’élèvent aux premières places, que le mérite craint et qu’on refuse au mérite; enfin, où l’on ne voit point d’ordre, parce que l’on n’y voit que l’irrégularité des mouvements, sans en comprendre le secret et l’usage. Voilà le monde séparé de la Providence.
Massillon
DEFINITIONS
La Vie humaine .
Qu’est-ce que la vie humaine , qu’une mer furieuse et agitée où nous sommes sans cesse à la merci des flots, et où chaque instant change notre situation et nous donne de nouvelles alarmes? Que sont les hommes euxmêmes, que les tristes jouets de leurs passions insensées et de la vicissitude éternelle des événements ? Liés par la corruption de leur cœur à toutes les choses présentes, ils sont avec elles dans un mouvement perpétuel : semblables à ces figures que la roue rapide entraîne, ils n’ont jamais de consistance assurée ; chaque moment est pour eux une situation nouvelle \ ils flottent au gré de l’inconstance des choses humaines. Voulant sans cesse se fixer dans les créatures, et sans cesse obligé de s’en déprendre ; croyant toujours avoir trouvé le lieu de leur repos , et sans cesse forcés de recommencer leur course; lassés de leurs agitations, et cependant toujours emportés par le tourbillon , ils n’ont rien qui les fixe , qui les console , qui les paye de leurs peines , qui leur adonis.
DÉFINITIONS, cisse le chagrin des événements : ni le monde qui le cause ; ni leur conscience , qui le rend plus amer ; ni l’ordre de Dieu, contre lequel ils se révoltent. Ils boivent jusqu’à la lie toute l’amertume de leur calice ; ils ont beau le verser d’un vase dans un autre , se consoler d’une passion par une passion nouvelle, d’une disgrâce par de nouvelles espérances, l’amertume les suit partout *, ils changent de situation , mais ils ne changent pas de supplice.
Massillon.
La mission du Curé .
Il est un homme dans chaque paroisse qui n’a point de famille , mais qui est delà famille de tout le monde , qu’on appelle comme témoin , comme conseil ou comme agent dans tous les actes les plus solennels de la vie civile; sans lequel on ne peut ni naître ni mourir, qui prend l’homme du sein de sa mère et ne le laisse qu’à la tombe, qui bénit ou consacre le berceau , la couche conjugale, le lit de mort et le cercueil ; un homme que les petits enfants s’accoutument à aimer, à vénérer et à craindre ; que
les inconnus mêmes appellent mon père , aux pieds duquel les chrétiens vont répandre leurs aveux les plus intimes , leurs larmes les plus secrètes 5 un homme qui est le consolateur par état de toutes les misères de l’âme et du corps , l’intermédiaire obligé de la richesse et de l’indigence, qui voit le riche et le pauvre frapper tour à tour à sa porte : le riche pour y verser l’aumône secrète, le pauvre pour la recevoir sans rougir; qui, n’étant d’aucun rang social , tient également à toutes les classes : aux classes inférieures, par la vie pauvre et souvent par l’humilité de la naissance ; aux classes élevées, par l’éducation , la science et l’élévation de sentiments qu’une religion philanthropique inspire et commande; un homme, enfin, qui sait tout, qui a le droit de tout dire , et dont la parole tombe de haut sur les intelligences et sur les coeurs avec l’autorité d’une mission divine et l’empire d’une foi toute faite ! Cet homme , c’est le curé.
Le curé est administrateur spirituel des sacrements de son église et des bienfaits de la charité. Ses devoirs en cette qualité se rapprochent de ceux que toute administra lion impose» Il a affaire aux hommes; il doit
DÉFINITIONS
connaître les hommes. 11 louche aux passions humaines : il doit avoir la main délicate et douce, pleine de prudence et de mesure. 11 a dans ses attributions les fautes, les repentirs, les misères, les nécessités, les indigences de l’humanité : il doit avoir le cœur riche et débordant de tolérance, de miséricorde , de mansuétude , de compassion , de charité et de pardon ! Sa porte doit être ouverte à toute heure à celui qui réveille , sa lampe toujours allumée, son bâton toujours sous sa main; il ne doit connaître ni saison , ni distances, ni contagion , ni soleil, ni neige, s’il s’agit de porter l’huile au blessé, le pardon au coupable, ou son Dieu au mourant. 11 ne doit y avoir devant lui, comme devant Dieu , ni riche ni pauvre, ni petit ni grand, mais des hommes, c’est-àdire des frères en misères et en espérance.
M. de Lamartine.
Le Ministre de la justice.
C’est un homme qui est dépositaire de la partie la plus importante et la plus sacrée de l’autorité du prince; qui doit veiller sur
DÉFINITIONS. 229
tout l’empire de la justice; entretenir la rigueur des lois, qui tendent toujours à s’affaiblir; ranimer les lois utiles que le temps ou les passions des hommes ont anéanties ; en créer de nouvelles , lorsque la corruption augmentée ou de nouveaux besoins découverts exigent de nouveaux remèdes ; les faire exécuter , ce qui est plus difficile encore que de les créer ; observer d’un œil attentif les maux qui dans l’ordre politique se mêlent toujours au bien; corriger ceux qui peuvent l’être ; souffrir ceux qui tiennent à la constitution de l’État, mais en les souffrant, les resserrer dans les bornes de la nécessité ; connaître et maintenir les droits de tous les tribunaux; distribuer toutes les charges à des citoyens dignes de servir l’État ; juger ceux qui jugent les hommes; savoir ce qu’il faut pardonner et punir dans les magistrats, dont la nature est d’être faibles et le devoir de ne pas l’être ; présider à tous ces conseils où se discute ordinairement le sort des peuples; balancer la clémence du prince et l’intérêt de la justice; être auprès du souverain le protecteur et non le calomniateur de la na tion.
Thomas.
DEFINITIONS
La Majesté royale.
Je n’appelle pas majesté cette pompe qui environne les rois, ou cet éclat extérieur qui éblouit le vulgaire : c’est le rejaillissement de la majesté, et non pas la majesté ellemême. La majesté est l’image de la grandeur de Dieu dans le prince. Le prince , en tant que prince, n’est pas regardé comme un homme particulier, c’est un personnage public : tout l’État est en lui ; la volonté de tout le peuple est renfermée dans la sienne . Quelle grandeur, qu’un seul homme en contienne tant ! La puissance de Dieu se fait sentir, en un instant, de l’extrémité du monde à l’autre. La puissance royale agit, en même temps, dans tout le royaume ; elle tient tout le royaume en état, comme Dieu y tient tout le monde. Que Dieu retire sa main , le monde retombera dans le néant. Que l’autorité cesse dans le royaume, tout sera en confusion. Ramassez tout ce qu’il y a de grand et d’auguste , voyez un peuple immense réuni en une seule personne ; voyez cette puissance sacrée, paternelle et absolue*, voyez la raison secrète qui gou-
verne tout le corps de l’État, renfermée dans une seule tête : vous voyez l’image de Dieu , et vous avez l’idée de la majesté royale. Oui, Dieu l’a dit : Vous êtes des dieux ; mais , ô dieux de chair et de sang ! ô dieux de boue et de poussière , vous mourrez comme des hommes! O rois ! exercez donc hardiment votre puissance, car elle est divine et salutaire au genre humain; mais exercez-la avec humilité, car elle vous est appliquée par le dehors ; au fond , elle vous laisse faibles, elle vous laisse mortels , et elle vous charge devant Dieu d’un plus grand compte.
Bossuet.
L’Avarice .
L’avare n’amasse que pour amasser ; ce n’est pas pour fournir à ses besoins , il se les refuse; son argent lui est plus précieux que sa santé, que sa vie, que lui-même; toutes ses actions, toutes ses vues, toutes ses affections, ne se rapportent qu’à cet indigne objet. Personne ne s’y trompe, et il ne prend aucun soin de dérober aux yeux du public
DEFINITIONS
le misérable penchant dont il est possédé; car tel est le caractère de cette honteuse passion de se manifester de tous les côtés, de ne faire au dehors aucune démarche qui ne soit marquée de ce maudit caractère , et de n’être un mystère que pour celui qui en est possédé. Toutes les autres passions sauvent du moins les apparences : on les cache aux yeux du public ; une imprudence peut quelquefois les dévoiler, mais le coupable cherche, autant qu’il est en soi, les ténèbres. Mais , pour la passion de l’avarice, l’avare ne se la cache qu’à lui-même; loin de prendre des précautions pour la dérober aux yeux du public, tout l’annonce en lui, tout la montre à découvert ; il la porte écrite dans son langage, dans ses actions, dans toute sa conduite, et pour ainsi dire sur son front.
L’âge et les réflexions guérissent d’ordinaire les autres passions, au lieu que l’avarice semble se ranimer et reprendre de nouvelles forces dans la vieillesse. Plus on avance vers ce moment fatal où tout cet amas sordide doit disparaître et nous être enlevé, plus on s’y attache; plus la mort approche, plus on couve des yeux son misérable trésor, plus on le regarde comme une précaution
DEFINITIONS
nécessaire pour un avenir chimérique. Ainsi l’âge rajeunit, pour ainsi dire, celle indigne passion: les années, les maladies, les réflexions, tout renfonce plus profondément dans l’âme ; elle se nourrit et s’enflamme par les remèdes mêmes qui guérissent et éteignent toutes les autres. On a vu des hommes, dans une décrépitude où à peine leur restait-il assez de force pour soutenir un cadavre tout près de tomber en poussière, ne conserver, dans la défaillance totale des facultés de leur âme , un reste de sensibilité , et pour ainsi dire de signe de vie, que pour cette indigne passion ; elle seule se soutenir, se ranimer sur les débris de tout le reste ; le dernier soupir être encore pour elle ^ les inquiétudes des derniers moments la regarder encore $ et l’infortuné qui meurt, jeter encore des regards mourants qui vont s’éteindre sur un argent que la mort lui arrache, mais dont elle n’a pu arracher l’amour de son cœur.
Massillon.
DÉFINITIONS
La Médisance .
La médisance est un feu dévorant qui flétrit tout ce qu’il touche, qui exerce sa fureur sur le bon grain comme sur la paille , sur le profane comme sur le sacré-, qui ne laisse partout où il a passé que la ruine et la désolation ; qui creuse jusque dans les entrailles de la terre, et va s’attacher aux choses les plus cachées *, qui change en de viles cendres ce qui nous avait paru , il n’y a qu’un moment , si précieux et si brillant ; qui , dans le temps même qu’il paraît couvert et presque éteint, agit avec plus de violence et de danger que jamais ; qui noircit ce qu’il ne peut consumer, et qui sait plaire et briller quelquefois avant que de nuire.
La médisance est un orgueil secret qui nous découvre la paille dans l’œil de notre frère et nous cache la poutre qui est dans le nôtre -, une envie basse , qui , blessée des talents ou de la prospérité d’autrui , en fait le sujetde sa censure, et s’étudie à obscurcir l’éclat de tout ce qui l’efface ; une haine déguisée, qui répand sur ses paroles l’amertume cachée dans le cœur ; une duplicité
DÉFINITIONS, indigne , qui loue en face et déchire en secret; une légèreté honteuse , qui ne sait pas se vaincre et se retenir sur un mot, et qui sacrifie souvent sa fortune et son repos à l’imprudence d’une censure qui sait plaire ; une barbarie de sang-froid , qui va percer notre frère absent; un scandale pour ceux qui nous écoutent ; une injustice où vous ravissez à votre frère ce qu’il a de plus cher.
La médisance est un mal inquiet qui trouble la société ; qui jette la dissension dans les cités; qui désunit les amitiés les plus étroites ; qui est la source des haines et des vengeances ; qui remplit tous les lieux où elle entre de désordres et de confusion ; partout ennemie de la paix, delà douceur et de la politesse. Enfin, c’est une source pleine d’un venin mortel : tout ce qui en part est infecté et infecte tout ce qui l’environne; ses louanges meme sont empoisonnées : ses applaudissements malins, son silence criminel, ses gestes, ses mouvements, ses regards, tout a son poison et le répand à sa manière.
Massillon.
DÉFINITIONS
1/ Amour-propre .
Notre amour-propre nous fait tout rapporter à nous-mêmes*, nous faisons servir tout ce qui nous environne à nous seuls , comme si tout était fait pour nous : nous ne comptons tout ce qui se passe dans le monde que par rapport à nous} en un mot, nous vivons comme si nous étions seuls dans l’univers, et que l’univers entier ne fût fait que pour nous seuls. Ainsi , nous qui ne sommes qu’un atome imperceptible au milieu de ce vaste univers , nous voudrions en faire mouvoir toute la machine au gré de nos seuls désirs; que tous les événements s’accommodassent à nos vues ; que le soleil ne se levât et ne se couchât que pour nous seuls. Nous voudrions être la fin de tous les desseins de Dieu, comme nous nous établissons nousmêmes la fin unique de tous nos projets sur la terre.
Ainsi , nous ne jugeons que par rapport à nous-mêmes de tous les événements qui nous environnent; et tout ce qui trouble un instant nos plaisirs, tout ce qui dérange l’orgueil et l’ambition de nos projets et de nos espérances nous aigrit et nous révolte.
DEFINITIONS
Comme notre amour-propre nous fait croire que nous avons seuls la sagesse en partage, tout ce qui ne s’ajuste pas à nos vues et à nos lumières , dans l’arrangement des choses d’ici-bas , trouve auprès de nous sa condamnation et sa censure. Nous voudrions que les places et les dignités fussent disposées à notre gré ; que nos vues et nos conseils réglassent la fortune publique-, que les faveurs ne tombassent que sur ceux à qui notre suffrage les avait déjà destinées ; que les événements publics ne fussent conduits que par les mesures que nous aurions nousmêmes choisies : nous blâmons tous les jours le choix de nos maîtres, et nous ne trouvons personne digne des places qu’il occupe.
Notre amour-propre s’est emparé de tout l’univers, et nous regardons tout ce que nous désirons comme notre partage. Les places et les honneurs qui échappent à notre cupidité et qui se répandent sur les autres, nous les regardons comme des biens qui nous appartiennent et qu’on nous ravit injustement; tout ce qui brille au-dessus et à côté de nous nous éblouit et nous blesse. Nous voyons avec des yeux d’envie l’éléva-
238 DÉFINITIONS
lion des autres hommes : leur prospérité nous inquiète , leur fortune fait notre malheur, leur succès forme un poison secret dans notre cœur qui répand l’amertume sur toute notre vie. Les applaudissements qu’ils reçoivent sont comme des opprobres qui nous humilient; nous tournons contre nous ce qui leur est favorable ; et, peu contents des malheurs qui nous regardent , nous nous faisons encore une infortune du bonheur d’autrui.
Massillon.
L'Ambition.
L’ambition , ce désir insatiable de s’élever au-dessus et sur les ruines mêmes des autres ; ce ver qui pique au cœur et ne le laisse jamais tranquille-, cette passion qui est le grand ressort des intrigues et de toutes les agitations des cours, qui forme les révolutions des Etals, et .qui donne tous les jours à l’univers de nouveaux spectacles ; cette passion qui ose tout, et à laquelle rien ne coûte, rend malheureux celui qui en est possédé.
L’ambitieux ne jouit de rien : ni de sa gloire , il la trouve obscure ; ni de ses places , il veut monter plus haut; ni de sa prospérité, il sèche et dépérit au milieu de son abondance ; nideshommagesqu’on lui rend, ils sont empoisonnés par ceux qu’il est obligé de rendre lui 'même ; ni de sa faveur, elle devient amère dès qu’il faut la partager avec ses concurrents ; ni de son repos , il est malheureux à mesure qu’il est obligé d’être plus tranquille.
Son ambition, en le rendant ainsi malheureux, l’avilit encore et le dégrade. Que de bassesse pour parvenir! Il faut paraître, non pas tel qu’on est, mais tel qu’on nous souhaite. Bassesse d’adulation : on encense et on adore l’idole qu’on méprise; bassesse de lâcheté : il faut savoir essuyer des dégoûts, dévorer des rebuts , et les recevoir presque comme des grâces ; bassesse de dissimulation : n’avoir point de sentiment à soi , et ne penser que d’après lésa utres ; bassesse de déréglement : devenir les complices et peutêtre les ministres des passions de ceux de qui nous dépendons , et entrer en part de leurs désordres , pour participer plus sûrement à leurs grâces , enfin bassesse même
DEFINITIONS, d’hypocrisie : emprunter quelquefois les apparences de la piété *, jouer l’homme de bien pour parvenir, et faire servir à l’ambition la religion même qui la condamne. Qu’on nous dise après cela que c’est le vice des grandes âmes : c’est le caractère d’un cœur lâche et rampant ; c’est le trait le plus marqué d’une âme vile. Le devoir tout seul peut nous mener à la gloire ; celle qu’on doit aux bassesses et aux intrigues de l’ambition porte toujours avec elle un caractère de honte qui nous déshonore : elle ne promet les royaumes 5 du monde, et toute leur gloire, qu’à ceux qui se prosternent devant l’iniquité et qui sec dégradent honteusement eux-mêmes. On reproche toujours nos bassesses à notre élévation ; nos places rappellent sans cesse les avilissements qui les ont méritées ; et les titres de nos honneurs et de nos dignités deviennent eux-mêmes les traits publics de notre ignominie.
L’ambition nous rend faux , lâches , timides , quand il faut soutenir les intérêts de la vérité. On craint toujours de déplaire, on veut toujours tout concilier, tout accommoder. On n’est pas capable de droiture, de candeur, d’une certaine noblesse qui in-
DÉFINITIONS
spire l’amour de l’équité, et qui seule fait les grands hommes, les bons sujets, les ministres fidèles et les magistrats illustres. Ainsi on ne saurait compter sur un cœur en qui l’ambition domine; il n’a rien de sûr, rien de fixe , rien de grand ; sans principes , sans maximes, sans sentiment, il prend tontes les formes , il se plie sans cesse au gré des passions d’autrui , prêt a tout également , selon que le vent tourne, ou à soutenir l’équité , ou à prêter sa protection à l’injustice. On a beau dire que l’ambition est la passion des grandes âmes; on n’est grand que par l’amour de la vérité, et lorsqu’on ne veut plaire que par elle.
Massillon.
La vraie Gloire .
La gloire est un sentiment qni nous élève à nos propres yeux , et qui accroît notre considération aux yeuxdeshommes éclairés.
Son idée est indivisiblement liée avec celle d’une grande difficulté vaincue, d’une grande utilité subséquente au succès , et d’une égale augmentation de bonheur pour l’univers ou
242 DÉFINITIONS
pour la patrie. Quelque génie que je reconnaisse dans l’invention d’une arme meurtrière, j’exciterais une juste indignation si je disais que tel homme ou telle nation eut la gloire de l’avoir inventée. La gloire , du moins selon les idées que je m’en suis formées , n’est pas la récompense du plus grand succès dans les sciences. Inventez un nouveau calcul , composez un poëme sublime , ayez surpassé Cicéron ou Démosthène en éloquence, Thucydide ou Tacite dans l’histoire, je vous accorderai la célébrité, mais non la gloire.
On ne l’obtient pas davantage de l’excellence du talent dans les arts. Je suppose que vous avez tiré d’un bloc de marbre , ou le Gladiateur, ou l’Apollon du Belvéder; que la Transfiguration soit sortie de votre pinceau, ou que vos chants simples , expressifs et mélodieux vous aient placé sur la ligne de Pergolèse, vous jouirez d’une grande réputation, mais non de la gloire. Je dis plus : égalez Yauban dans l’art de fortifier les places , Turenne ou Condé dans l’art de commander les armées ; gagnez des batailles, conquérez des provinces , toutes ces actions seront belles, sans doute , et votre nom pas-
DÉFINITIONS, sera à la postérité la plus reculée ; mais c’est à d’autres qualités que la gloire est réservée. On n’a pas la gloire pour avoir ajouté à celle de sa nation. On est l’honneur de son corps , sans être la gloire de son pays. Un particulier peut souvent aspirer à la réputation , à la renommée , à l’immortalité : il n’y a que des circonstances rares, une heureuse étoile, qui puissent le conduire à la gloire.
La gloire appartient à Dieu dans le ciel. Sur la terre , c’est le lot de la vertu , et non du génie ; de la vertu utile , grande, bienfaisante, éclatante, héroïque. C’est le lot d’un monarque qui s’est occupé, pendant un règne orageux , du bonheur de ses sujets , et qui s’en est occupé avec succès ; c’est le lot d’un sujet qui aurait sacrifié sa vie au salut de ses concitoyens ; c’est le lot d’un peuple qui aura mieux aimé mourir libre que de vivre esclave; c’est le lot, non d’un César ou d’un Pompée, mais d’un Régulusou d’un Caton ; c’est le lot d’un Henri IV.
Raynal.
DEFINITIONS
La Science.
Par elle , l’homme ose franchir les bornes étroites dans lesquelles il semble que la nature l’ait renfermé : citoyen de toutes les républiques , habitant de tous les empires , le monde entier est sa patrie. La science, comme un guide aussi fidèle que rapide, le conduit de pays en pays, de royaume en royaume ; elle lui en découvre les lois , les mœurs , la religion, le gouvernement : il revient chargé des dépouilles de l’Orient et de l’Occident 5 et , joignant les richesses étrangères à ses propres trésors , il semble que la science lui ait appris à rendre toutes les nations de la terre tributaires de sa doctrine.
Dédaignant les bornes des temps comme celles deslieux, on diraitqu’elle Tait fait vivre longtemps avant sa naissance. C’est l’homme de tous les siècles, comme de tous les pays. Tous les sages de l’antiquité ont pensé , ont agi pour lui ; ou plutôt il a vécu avec eux , il a entendu leurs leçons , il a été le témoin de leurs grands exemples. Plus attentif encore à exprimer leurs mœurs qu’à admirer leurs lumières , quel aiguillon leurs paroles
DÉFINITIONS, 24 o
ne laissent-elles pas dans son esprit? quelle sainte jalousie leurs actions n’allument-elles pas dans son cœur ?
Ainsi nos pères s’animaient à la vertu : une noble émulation les portait à rendre à leur tour Athènes et Rome jalouses de leur gloire; ils voulaient surpasser les Aristide en justice, les Phocion en constance, les Fabrice en modération , et les Caton même en vertu.
Que si les exemples de sagesse , de grandeur d’âme, de générosité, d’amour de la patrie, deviennent plus rares que jamais , c’est parce que la mollesse et la vanité de notre âge ont rompu les nœuds de cette douce et utile société que la science forme entre les vivants et les illustres morts dont elle ranime les cendres , pour en former le modèle de notre conduite.
D’Aguesseau.
Pygmalion.
Pygmalion, tourmenté par une soif insatiable de richesses , se rend de plus en plus misérable et odieux à ses sujets. C’est un crime à Tyr que d’avoir de grands biens : l’avarice le rend défiant, soupçonneux, cruel \ il persécute les riches , et il craint les pauvres. C’est un crime encore plus grand à Tyr d’avoir de la vertu ; car Pygmalion suppose que les bons ne peuvent souffrir ses injustices et ses infamies : la vertu le condamne, il s’aigrit et s’irrite contre elle.
Toutl’agite, l’inquiète , le ronge: il a peur de son ombre; il ne dort ni nuit ni jour; les dieux , pour le confondre , l’accablent de trésors dont il n’ose jouir. Ce qu’il cherche pour être heureux est précisément ce qui l’empêche de l’être. Il regrette tout ce qu’il donne, et craint toujours de perdre ; il se tourmente pour gagner. On ne le voit
CARACTERES ET PARALLELES. 247 presque jamais ; il si seul , triste , abattu au fond de son palais : ses amis mêmes n’osent l’aborder, de peur de lui devenir suspects. Une garde terrible tient toujours des épées nues et des piques levées autour de sa maison. Trente chambres qui se communiquent les unes aux autres, et dont chacune a une porte de fer avec six gros verrous, sont le lieu où il se renferme; on ne sait jamais dans laquelle de ces chambres il couche ; et on assure qu’il ne couche jamais deux nuits de suite dans la même de peur d’y être égorgé.
Il ne connaît ni les doux plaisirs, ni l’amitié encore plus douce. Si on lui parle de chercher la joie , il sent qu’elle fuit loin de lui , et qu’elle refuse d’entrer dans son coeur. Ses yeux creux sont pleins d’un feu âpre et farouche ; ils sont sans cesse errants de tous côtés; il prête l’oreille au moindre bruit, et se sent tout ému ; il est pâle, défait, et les noirs soucis sont peints sur son visage toujours ridé. Il se tait , il soupire , il tire de son cœur de profonds gémissements, il ne peut cacher les remords qui déchirent ses entrailles. Les mets les plus exquis le dégoûtent. Ses enfants, loin d’être son espe-
rance , sont le sujet de sa terreur; ii en fait ses plus dangereux ennemis. 11 n’a eu toute sa vie aucun moment d’assuré; il ne se conserve qu’à force de répandre le sang de tous ceux qu’il craint. Insensé, qui ne voit pas que la cruauté à laquelle il se confie le fera périr! Quelqu’un de ses domestiques, aussi défiant que lui , se bâtera de délivrer le monde de ce monstre.
Fénelon. Aventures de Télémaque .
P éric lès,
Périclès s’aperçut de bonne heure que sa naissance et ses richesses lui donnaient des droits et le rendaient suspect. Un autre motif augmentait ses alarmes. Des vieillards qui avaient connu Pisistrate croyaient le retrouver dans le jeune Périclès; c’était, avec les mêmes traits, le même son de voix et le même talent de la parole : il fallait se faire pardonner cette ressemblance, et les avantages dont elle était accompagnée. Périclès consacra ses premières années 5 l’étude de la philosophie, sans se mêler des affaires publiques , et ne paraissant ambitionner d’autre distinction que celle de la valeur
Après la mort d’Aristide et l’exil de Thémistocle, Cimon prit les rênes du gouvernement; mais, souvent occupé d’expéditions lointaines , il laissait la confiance des Athéniens flotter entre plusieurs concurrents incapables delà fixer. On vit alors Périciès se retirer de la société, renoncer aux plaisirs, attirer rattention de la multitude par une démarche lente, un maintien décent, un extérieur modeste et des mœurs irréprochables. 11 parut enfin à la tribune, et ses premiers essais étonnèrent les Athéniens : il devait à la nature d’être le plus éloquent des hommes, et au travail le premier des orateurs de la Grèce.
Les maîtres célèbres qui avaient élevé son enfance, continuant à l’éclairer de leurs conseils, remontaient avec lui aux principes de la morale et de la politique : et de là cette profondeur, cette plénitude de lumières, cette force de style , qu’il savait adoucir au besoin ; ces grâces qu’il ne négligeait point, qu’il n’affecta jamais ; tant d’autres qualités qui le mirent en état de persuader ceux qu’il ne pouvait convaincre, et d’entraîner ceux même qu’il ne pouvait ni convaincre ni persuader.
On trouvait dans ses discours une majesté imposante sous laquelle les esprits restaient accablés. C’était le fruit de ses conversations avec le philosophe Anaxagore, qui, en lui développant le principe des êtres et les phénomènes de la nature, semblait avoir agrandi son âme naturellement élevée.
On n’était pas moins frappé de la dextérité avec laquelle il pressait ses adversaires et se dérobait à leurs poursuites. Il la devait au philosophe Zenon, d’Élée, qui l’avait plus d’une fois conduit dans les détours de la dialectique captieuse, pour lui en découvrir les issues secrètes. Aussi , l’un des plus grands ] antagonistes de Périclès disait souvent :
« Quand je l’ai terrassé, et que je le tiens sous moi, il s’écrie qu’il n’est point vaincu, et le persuade à tout le monde. »
Périclès connaissait trop bien sa nation pour ne pas fonder ses espérances sur le ta- i lent de la parole, et l’excellence de ce talent, pour n’être pas le premier à le respecter. Avant que de paraître en public, il s’avertissait en secret qu’il allait parler à des hommes libres, à des Grecs, à des Athéniens.
Cependant il s’éloignait le plus qu’il pouvait de la tribune, parce que, toujours ardent
CARACTERES ET PARALLELES. 2 ôl
à suivre avec lenteur le projet de son élévalion, il craignait d’effacer par de nouveaux succès l’impression des premiers , et de porter trop tôt l’admiration du peuple à ce point d’où elle ne peut que descendre. On jugea qu’un orateur qui dédaignait des applaudissements dont il était assuré méritait la confiance qu’il ne cherchait pas, et que les affaires dont il faisait le rapport devaient être bien importantes, puisqu’elles le forçaient à rompre le silence.
On conçut une haute idée du pouvoir qu’il avait sur son âme, lorsqu’un jour que l’assemblée se prolongea jusqu’à la nuit, on vit un simple particulier ne cesser de l’interrompre et de l’outrager, le suivre avec des injures jusque dans sa maison , et Périclès ordonner froidement à un de ses esclaves de prendre un flambeau et de conduire cet homme chez lui.
Quand on vit enfin que partout il montrait non-seulement le talent, mais encore la vertu propre à la circonstance ; dans son intérieur, la modestie et la frugalité des temps anciens ; dans les emplois de l’administration, un désintéressement et une probité inaltérables; dans le commandement des armées, l atten-
PORTRAITS, lion à ne rien donner au hasard et ùrisquer plutôt sa réputation que le salut de l’État; on pensa qu’une âme qui savait mépriser les louanges et l’insulte, les richesses, les superfluités, et la gloire elle-même, devait avoir pour le bien public cette chaleur dévorante qui étouffe les autres passions, ou qui du moins les réunit dans un sentiment unique Ce fut surtout cette illusion qui éleva Périclès, et il sut l’entretenir pendant près de quarante ans, dans une nation éclairée, jalouse de son autorité, et qui se lassait aussi facilement de son admiration que de son obéissance.
Barthélemy. Voyage d' Anacharsis .
Alcibiade.
Des historiens ont flétri la mémoire de j cet Athénien, d’autres l’ont relevée par des éloges, sans qu’on puisse les accuser d’injustice ou de partialité. Il semble que la 1 nature avait essayé de réunir en lui tout ce qu’elle peut produire de plus fort en vices et en vertus.
Une origine illustre, des richesses con*
CARACTÈRES ET PARALLELES, sidérabîes, la figure ia plus distinguée, les grâces les plus séduisantes , un esprit facile et étendu , l’honneur enfin d’appartenir à Périclès : tels furent les avantages qui éblouirent d’abord les Athéniens, et dont il fut ébloui le premier.
Dans un âge où l’on n’a besoin que d’indulgence et de conseils, il eut une cour et des flatteurs 5 il étonna scs maîtres par sa docilité et les Athéniens par la licence de sa conduite. Socrate, qui prévit de bonne heure que ce jeune homme serait le plus dangereux des citoyens d’Athènes s’il n’en devenait le plus utile, rechercha son amitié, l’obtint à force de soins, et ne la perdit jamais : il entreprit de modérer cette vanité qui ne pouvait souffrir dans le monde ni de supérieur ni d’égal; et tel était dans ces occasions le pouvoir de la raison ou de la vertu, que le disciple pleurait sur ses erreurs et se laissait humilier sans se plaindre.
Quand il entra dans la carrière des honneurs, il voulut devoir ses succès moins à Téclat de sa magnificence et de ses libéralités qu’aux attraits de son éloquence. 11 parut à la tribune : un léger défaut de prononciation prêtait à ses paroles les grâces
naïves de l’enfance, et, quoiqu’il hésitât quelquefois pour trouver le mot propre, il fut regardé comme un des plus grands orateurs d’Athènes. Il avait déjà donné des preuves de sa valeur; et, d’après ses première campagnes, on augura qu’il serait un jour le plus habile général de la Grèce. Je ne parlerai point de sa douceur, de son affabilité , ni de tant d’autres qualités qui concoururent le rendre le plus aimable des hommes.
Il ne fallait pas chercher dans son cœur l’élévation que produit la vertu ; mais on y trouvait la hardiesse que donne l’instinct de la supériorité. Aucun obstacle, aucun malheur ne pouvait ni le surprendre ni le décourager : il semblait persuadé que, lorsque les âmes d’un certain ordre ne font pas tout ce qu’elles veulent , c’est qu’elles n’osent pas tout ce qu’elles peuvent. Forcé par les circonstances de servir les ennemis de sa patrie, il lui fut aussi facile de gagner leur confiance par son ascendant que de les gouverner par la sagesse de ses conseils. 11 eut cela de particulier, qu’il fit triompher le parti qu’il favorisait, et que ses nombreux exploits ne furent jamais ternis par aucun revers.
Dans les négociations, il employait tantôt
les lumières de son esprit , qui étaient aussi vives que profondes ; tantôt des ruses et des perfidies, que des raisons d’État ne peuvent jamais autoriser ; d’autres fois , la facilité d’un caractère que le besoin de dominer ou le désir de plaire pliait sans effort aux conjonctures. Chez tous les peuples, il s’attira les regards et maîtrisa l’opinion publique. Les Spartiates furent étonnés de sa frugalité ; les Thraces , de son intempérance ; les Béotiens, de son amour pour les exercices les plus violents ; les Ioniens , de son goût pour la paresse et la volupté ; les satrapes de l’Asie, d’un luxe qu’ils ne pouvaient égaler. Il se fût montré le plus vertueux des hommes , s’il n’avait jamais eu l’exemple du vice; mais le vice l’entraînait sans l’asservir. Il semble que la profanation des lois et la corruption des mœurs n’étaient à ses yeux qu’une suite de victoires remportées sur les mœurs et sur les lois; on pourrait dire encore que ses défauts n’étaient aussi que des écarts de sa vanité. Les traits de légèreté , de frivolité , d’imprudence , échappés à sa jeunesse ou à son oisiveté , disparaissaient dans les occasions qui demandaient de la réflexion et de la constance. Alors il joignait la prudence
PORTRAITS , et l’activité, et les plaisirs ne lui dérobaient aucun des instants qu’il devait à sa gloire ou à ses intérêts.
Sa vanité aurait tôt ou tard dégénéré en ambition : car il était impossible qu’un homme si supérieur aux autres , et si dévoré de l’envie de dominer, n’eût pas fini par exiger l’obéissance après avoir épuisé l’admition. Aussi fut-il toute sa vie suspect aux principaux citoyens, dont les uns redoutaient ses talents , et les autres ses excès, et tour à tour adoré, craint et haï du peuple, qui ne pouvait se passer de lui. Et comme les sentiments dont il était l’objet devenaient des passions violentes, ce fut avec des convulsions de joie ou de fureur que les Athéniens l’élevèrent aux honneurs , le condamnèrent à la mort, le rappelèrent , et le proscrivirent une seconde fois.
Barthélemy. Voyage d’Anacharsis .
Alexandre.
« Je vis, disait Anacharsis, cet Alexandre qui depuis a rempli la terre d'admiration et de deuil. Il avait dix-huit ans, et s’était déjà
CARACTÈRES ET PARALLÈLES. 257 signalé dans plusieurs combats. A la bataille de Chéronée, il avait enfoncé et mis en fuite l’aile droite de l’armée ennemie. Cette victoire ajoutait un nouvel éclat aux charmes de sa figure. Il a les traits réguliers, le teint beau et vermeil, le nez aquilin, les yeux grands , pleins de feu, les cheveux blonds et bouclés ; la tête haute, mais un peu penchée vers l’épaule gauche ; la taille moyenne , fine et dégagée ; le corps bien proportionné et fortifié par un exercice continuel. On dit qu’il est très-léger à la course et très-recherché dans sa parure. Il entra dans Athènes sur un cheval superbe qu’on nommait Bucéphale, que personne n’avait pu dompter jusqu’à lui , et qui avait coûté treize talents. Bientôt on ne s’entretint que d’Alexandre. La douleur où j’étais plongé ne me permit pas de le suivre de près.
a J’interrogeai dans la suite un Athénien qui avait longtemps séjourné en Macédoine; il me dit : « Ce prince jqint à beaucoup d’esprit et de talents un désir insatiable de s’instruire et du goût pour les arts , qu’il protège sans s’y connaître. 11 a de fagrément dans la conversation , de la douceur et de la fidélité dans le commerce de l’amitié , une
grande élévation dans les sentiments et dans les idées. La nature lui donna le germe de toutes les vertus , et Aristote lui en développa les principes.
« Mais , au milieu de tant d’avantages , règne une passion funeste pour lui, et peutêtre pour le genre humain : c’est une envie excessive de dominer qui le tourmente jour et nuit. Elle s’annonce tellement dans ses regards, dans son maintien, dans ses paroles et ses moindres actions, qu’en l’approchant on est pénétré de respect et de crainte. Il voudrait être l’unique souverain de l’univers et le seul dépositaire des connaissances humaines. L’ambition et toutes ces qualités brillantes que l’on admire dans Philippe se trouvent dans son fils, avec cette différence que chez F un elles sont mêlées avec des qualités qui les tempèrent, et chez l’autre, la fermeté dégénère en obstination , l’amour de la gloire en frénésie, le courage en fureur : car toutes ces volontés ont l’inflexibilité du destin , et se soulèvent contre les obstacles, de même qu’un torrent s’élance en mugissant au-dessus d’un rocher qui s’oppose à son cours.
« Philippe emploie différents moyens pour
CARACTÈRES ET PARALLÈLES. 259 aller à ses fins; Alexandre ne connaît que son épée. Philippe ne rougit pas de disputer, aux jeux Olympiques, la victoire à de simples particuliers ; Alexandre ne voudrait y trouver pour adversaires que des rois. Il semble qu’un sentiment secret avertit sans cesse le premier qu’il n’est parvenu à cette haute élévation qu’à force de travaux, et le second , qu’il est né dans le sein de la grandeur.
<r Jaloux de son père, il voudra le surpasser; émule d’Achille, il tâchera de l’égaler. Achille est à ses yeux le plus grand des héros, et Homère le plus grand des poêles , parce qu’il a immortalisé Achille. Plusieurs traits de ressemblance rapprochent Alexandre du modèle qu’il a choisi : c’est la même violence dans le caractère, la même impétuosité dans les combats, la même sensibilité dans l’âme. Il disait un jour qu’Achille fut le plus heureux des mortels, puisqu’il eut un ami tel que Patrocle et un panégyriste tel qu’ Homère. »
Barthélémy. Voyage dJAnacharsis>
César .
Caïus Julius César était né de l’illustre famille des Jules, qui , comme toutes les grandes maisons, avait sa chimère, en se vantant de tirer son origine d’Anchise et de Vénus. C’était l’homme de son temps le mieux fait, adroit à toutes sortes d’exercices, infatigable au travail, plein de valeur, le courage élevé , vaste dans ses desseins , magnifique dans sa dépense, et libéral jusqu’à la profusion. La nature, qui semblait l’avoir fait naître pour commander au reste des hommes, lui avait donné un air d’empire et de dignité dans ses manières; mais cet air de grandeur était tempéré par la douceur et la facilité de ses mœurs. Son éloquence insinuante et invincible était encore plus attachée aux charmes de sa personne qu’à la force de ses raisons. Ceux qui étaient assez durs pour résister à l’impression que faisaient tant d’aimables qualités n’échappaient point à ses bienfails, et il commença par assujettir les cœurs, comme le fondement le plus solide de la domination à laquelle il aspirait.
CARACTÈRES ET PARALLÈLES. 261 Né simple citoyen d’une république , il forma , dans une condition privée , le projet d’assujettir sa patrie. La grandeur et les périls d’une pareille entreprise ne l’épouvantèrent point. 11 ne trouva rien au-dessus de son ambition, que l’étendue immense de ses vues. Les exemples récents de Marius et de Sylla lui firent comprendre qu’il n’était pas impossible de s’élever à la souveraine puissance ; mais, sage jusque dans ses désirs immodérés, il distribua en différents temps l’exécution de ses desseins. Son esprit, toujours juste, malgré son étendue, n’alla que par degrés au projet de la domination : et , quelque éclatantes qu’aient été depuis ses victoires , elles ne doivent passer pour de grandes actions que parce qu’elles furent toujours la suite et l’effet de grands desseins.
Vertot. Révolutions romaines.
Charlemagne.
Charlemagne mit un tel tempérament dans les ordres de l’État, qu’ils furent contrebalancés, et qu’il resta le maître. Tout fut uni par la force de son génie. L’empire sc main-
tint par la grandeur du chef 5 le prince était grand, l’homme l’était davantage. 11 fit d’admirables règlements ; il fit plus , il les fit exécuter. On voit dans les lois de ce prince un esprit de prévoyance qui comprend tout, et une certaine force qui entraîne tout : les prétextes pour éluder les devoirs sont ôtés , les négligences corrigées, les abus réformés ou prévenus ; il savait punir, il savait encore mieux pardonner.
Vaste dans ses desseins , simple dans l’exécution , personne n’eut à un plus haut degré l’art de faire les plus grandes choses avec facilité et les difficiles avec promptitude. Il parcourait sans cesse son vaste empire , portant la main partout où il allait tomber. Les affaires renaissaient de toutes parts , il les finissait de toutes parts. Il se joua de tous les périls , et particulièrement de ceux qu’éprouvent presque toujours les grands conquérants , c’est-à-dire des conspirations.
Ce prince prodigieux était extrêmement modéré ; son caractère était doux , ses manières simples; il aimait à vivre avec les gens de sa cour.
Montesquieu.
François h<\
François 1er, qui eut bien plus l’éclat et les vertus d’un chevalier que la politique et les talents d’un roi, fut loué sans réserve; et il ne faut pas s’en étonner. Une nation militaire et brave dut estimer sa valeur-, une noblesse qui respirait l’enthousiasme de la chevalerie dut applaudir ses propres vertus dans son chef ; les hommes de lettres et les savants, qui commençaient en France à s’emparer de l’opinion et dirigeaient déjà la renommée, dûrent célébrer à l’envi le prince qui les honorait. Ses malheurs même et la bataille de Pavie, où à des fautes trop réelles il mêla de la grandeur de caractère , dûrent ajouter à sa célébrité en fixant sur lui les yeux de l’Europe , et devaient surtout intéresser un peuple qui pardonne tout pour le courage et se rallie toujours au mot de l’honneur.
Ses contemporains gravèrent sur son tombeau le titre de Grand. 11 faut convenir que, s’il avait pu le mériier, c’eut été par son respect pour les connaissances et le désir qu’il eut d’éclairer sa nation il entrevit ces prin-
cipes étouffés tour à tour par l'ignorance et par l’orgueil : qu’il n’y a ni législation ni politique sans lumières; que ceux qui éclairent l’humanité sont les bienfaiteurs des rois comme des peuples ; que l’autorité de ceux qui commandent n’est jamais plus forte que lorsqu’elle est unie à l’autorité de ceux qui pensent; que le défaut de lumières, en obscurcissant tout, a quelquefois rendu tous les droits douteux, et môme les plus sacrés, ceux des souverains ; qu’un peuple ignorant devient nécessairement un peuple vil et sans ressort, destiné à être la proie du premier qui daignera le vaincre , ou un peuple inquiet et d’une activité féroce ; que des esclaves qui servent un bandeau sur les yeux en sont bien plus terribles, si leur main vient à s’armer et frappe au hasard ; qu’enfm tous les princes qui avant lui avaient obtenu l’estime de leur siècle et les regards de la postérité, depuis Alexandre jusqu’à Charlemagne, depuis Auguste jusqu’à Tamerlan, né Tartare , et fondateur d’une académie à Samarcande , tous, dédaignant une gloire vile et distribuée par des esclaves ignorants, avaient voulu avoir pour témoins de leurs actions des hommes de génie, et
CARACTÈRES ET PARALLÈLES. 265 relever partout la gloire du trône par celle des arts. Ce fut là le vrai mérite de François Ier. Il honora donc les lettres , et les lettres reconnaissantes ordonnèrent à l’Europe de célébrer ce prince et de placer le vaincu à côté du vainqueur.
Thomas. Essai sur les Éloges .
Henri IV.
Combien de traverses , combien d’obstacles, combien de périls Henri IY eut-il à surmonter! mais aussi quel courage, quelle prudence , quelle sagesse ! Il fallait toutes les vertus de Henri. Voyez toutes les factions qui renveloppent dès son enfance; tout est parti , et chez les huguenots et chez les catholiques. Il faut vaincre ses ennemis, et, ce qui est plus difficile, il faut conserver des amis que l’ambition divise, et s’attacher des chefs qui craignent ses succès et son agrandissement. 11 est appelé au trône , mais ses sujets le méconnaissent ; son courage , sa générosité , sa franchise, les soumettent à sa grande âme ; mais le royaume est ruiné ; les factions durent encore, et les périls se suivent. Cependant tout fleurit bientôt , et
Henri est au moment de donner la loi à l’Europe.
Forcé de bonne heure par les circonstances à ne jamais rien négliger, il s’était fait une habitude de tout voir, de tout observer, et d’être à tout. Le moment favorable ne pouvait lui échapper, et son expérience lui avait appris à se préparer de loin des succès. Sa vigilance rendait ses ministres fidèles, exacts, actifs. Il leur donnait ses ordres , et il les éclairait -, il les suivait dans les opérations, et il les dirigeait. Les affaires, qui se succédaient avec rapidité , se terminaient de même; rien ne languissait, et les entreprises qui se préparaient successivement, par l’ordre avec lequel il savait les conduire, devenaient plus faciles, lors même que , devenant plus grandes, elles paraissaient devoir trouver plus d’obstacles.
Condillac. Histoire moderne .
Mazarin.
Pour le soutien d’une minorité et d’une régence tumultueuse, s’était élevé à la cour un de ces hommes en qui Dieu met ses dons
CARACTÈRES ET PARALLÈLES. 267 d’intelligence et de conseil, et qu’il tire de temps en temps des trésors de sa providence pour assister les rois et pour gouverner les royaumes. Son adresse à concilier les esprits par des persuasions efficaces , à préparer les événements par des négociations pressées ou lentes , à exciter ou calmer les passions par des intérêts et des vues politiques, à faire mouvoir avec habileté les ressorts de la guerre ou de la paix , l’avait fait regarder comme un ministre non-seulement utile, mais encore nécessaire. La pourpre dont il était revêtu, la capacité qu’il fit voir, et la douceur dont il usa après plusieurs agitations , le mirent enfin au-dessus de l’envie ; et tout concourant à sa gloire, le ciel même faisant servir à son élévation et sa faveur et ses disgrâces , il prit les rênes de l’État : heureux d’avoir aimé la France comme sa patrie , d’avoir laissé la paix aux peuples fatigués d’une longue guerre, et plus encore d’avoir appris l’art de régner et les secrets de la royauté au premier monarque du monde.
Fléchier. Oraisons funèbres.
Turenne.
Turenne, si célébré, si regretté par nos aïeux, et dont nous ne prononçons pas encore le nom sans respect ; qui , dans le siècle le plus fécond en grands hommes, n’eut point de supérieurs et ne compta qu’un rival ; qui fut aussi simple qu’il était grand, aussi estimé pour sa probité que pour ses victoires 5 à qui on pardonna ses fautes, parce qu’il n’eut jamais ni l’affectation de ses vertus ni celle de ses talents ; qui , en servant Louis XIY et la France , eut souvent à combattre le ministre de Louis XIY, et fut haï de Louvois comme admiré de l’Europe; le seul homme , depuis Henri IV, dont la mort ait été regardée comme une calamité publique par le peuple; le seul, depuis Duguesclin, dont la cendre ait été jugée digne d’ètre mêlée à la cendre des rois , et dont le mausolée attire plus nos regards que celui de beaucoup de souverains dont il est entouré, parce que la renommée suit les vertus et non les rangs, et que l’idée de la gloire est toujours supérieure à celle de la puissance.
Thomas. Essai sur les Éloges ,
Le cardinal de Richelieu.
Déjà, pour l’honneur de la France, était entré dans l’administration des affaires un homme plus grand par son esprit et par ses vertus que par ses dignités et par sa fortune; toujours employé, et toujours au-dessus de ses emplois; capable de régler le présent, et de prévoir l’avenir ; d’assurer les bons événements , et de réparer les mauvais ; vaste dans ses desseins , pénétrant dans ses conseils, juste dans ses choix, heureux dans ses entreprises, et, pour tout dire en peu de mots, rempli de ces dons excellents que Dieu fait à certaines âmes qu’il a créées pour être maîtresses des autres et pour faire mouvoir ces ressorts dont sa providence se sert pour élever ou pour abattre, selon ses décrets éternels , la fortune des rois et des royaumes.
Fléchier. Oraisons funèbres.
Charles XII , roi de Suède.
Charles XII, roi de Suède, éprouva ce que la prospérité a de plus grand et ce que l’ad-
versité a de plus cruel, sans avoir été amolli par l’une ni ébranlé un moment par l’autre. Presque toutes ses actions, jusqu’à celles de sa vie privée et unie , ont été bien loin au delà du vraisemblable. C’est peut-être le seul de tous les hommes, et jusqu’ici le seul de tous les rois , qui ait vécu sans faiblesse ; il a porté toutes les vertus des héros à un excès où elles sont aussi dangereuses que les vices opposés.
Sa fermeté, devenue opiniâtreté, fit ses malheurs dans l’Ukraine, et le retint cinq ans en Turquie ; sa libéralité, dégénérant en profusion, a ruiné la Suède; son courage, poussé jusqu’à la témérité, a causé sa mort; sa justice a été quelquefois jusqu’à la cruauté ; et, dans les dernières années, le maintien de son autorité approchait de la tyrannie. Ses grandes qualités , dont une seule eût pu immortaliser un autre prince , ont fait le malheur de son pays. Il n’attaqua jamais personne ; mais il ne fut pas aussi prudent qu’implacable dans ses vengeances.
Il a été le premier qui ait eu l’ambition d’être conquérant sans avoir l’envie d’agrandir ses États; il voulait gagner des empires pour les donner. Sa passion pour la gloire,
CARACTÈRES ET PARALLÈLES. 271 pour la guerre et pour la vengeance, l’empêcha d’être bon politique , qualité sans laquelle on n’a jamais vu de conquérant. Avant la bataille et après la victoire , il n’avait que de la modestie 5 après la défaite, que de la fermeté ; dur pour les autres comme pour luimême, comptant pour rien la peine et la vie de sessujets, aussi bien quela sienne : homme unique plutôt que grand homme, admirable plutôt qu’à imiter. Sa vie doit apprendre aux rois combien un gouvernement pacifique et heureux est au-dessus de tant de gloire.
Voltaire. Histoire de Charles XII.
Pierre le Grand , empereur de Russie .
Pierre le Grand fut regretté en Russie de tous ceux qu’il avait formés; et la génération qui suivit celle des partisans des anciennes mœurs le regarda bientôt comme son père. Quand les étrangers ont vu que tous ses établissements étaient durables , ils ont eu pour lui une admiration constante, et ils ontavoué qu’il avait été inspiré plutôt par une sagesse extraordinaire que par l’envie de faire des choses étonnantes. L’Europe a reconnu qu’il
avait aimé la gloire, mais qu'il l'avait mise à faire du bien ; que ses défauts n’avaient jamais affaibli ses grandes qualités 5 qu’en lui l’homme eut ses taches, et que le monarque fut toujours grand. Il a forcé la nature en tout, dans ses sujets, dans lui-même, et sur la terre et sur les eaux ; mais il l’a forcée pour l’embellir. Les arts, qu’il a transplantés de ses mains dans des pays dont plusieurs alors étaient sauvages, ont, en fructifiant, rendu témoignage à son génie et éternisé sa mémoire; ils paraissent aujourd’hui originaires des pays mêmes où il les a portés. Lois , police, politique, discipline militaire, marine, commerce, manufactures, sciences, beaux-arts, tout s’est perfectionné selon ses vues ; et, par une singularité dont il n’est point d’exemple, ce sont quatre femmes, montées après lui sur le trône, qui ont maintenu tout ce qu’il acheva et ont perfectionné tout ce qu’il entreprit.
C’est aux historiens nationaux d’entrer dans tous les détails des fondations, des lois, des guerres et entreprises de Pierre le Grand. Il suffît à un étranger d’avoir essayé de montrer ce que fut le grand homme qui apprit de Charles XII à le vaincre, qui sortit
deux fois de ses Etats pour les mieux gouverner, qui travailla de ses mains à presque tous les arts nécessaires pour en donner l’exemple à son peuple, et qui fut le fondateur et le père de son empire.
Voltaire. Histoire de Pierre le Grand-
Homère.
a Je ne suis qu’un Scythe, disait Anacharsis, et l’harmonie des vers d’Homère, cette harmonie qui transporte les Grecs, échappe souvent à mes organes trop grossiers -, mais je ne suis plus maître de mon admiration , quand je vois ce génie altier planer, pour ainsi dire, sur l’univers, lançant de toutes parts ses regards embrasés, recueillant les feux et les couleurs dont les objets étincellent à sa vue; assistant au conseil des dieux; sondant les replis du cœur humain, et bientôt , riche de ses découvertes , ivre des beautés de la nature, et ne pouvant plus supporter l’ardeur qui le dévore, la répandre avec profusion dans ses tableaux et dans ses expressions ; mettre aux prises le ciel avec la terre, et les passions avec elles-mêmes 5
nous éblouir par ces traits de lumière qui n’appartiennent qu’aux talents supérieurs; nous entraîner par ces saillies de sentiment qui sont le vrai sublime , et toujours laisser dans notre âme une impression profonde qui semble l’étendre et l’agrandir.
«Car ce qui distingue surtout Homère, c’est de tout animer et de nous pénétrer sans cesse des mouvements qui l’agitent ; c’est de tout subordonner à la passion principale, de la suivre dans ses fougues , dans ses écarts, dans ses inconséquences, de la porter jusqu’aux nues, et de la faire tomber, quand il le faut, par la force du sentiment et de la vertu, comme la flamme de l’Etna que le vent repousse au fond de l’abîme; c’est d’avoir saisi de grands caractères, d’avoir différencié la puissance, la bravoure et les autres qualités de ses personnages, non par des descriptions froides et fastidieuses, mais par des coups de pinceau rapides et vigoureux, ou par des fictions neuves et semées presque au hasard dans ses ouvrages.
«Je monte avec lui dans les deux : je reconnais Vénus tout entière à cette ceinture d’où s’échappent sans cesse les feux de l’amour, les désirs impatients, les grâces séduisantes,
CARACTERES ET PARALLELES. 275 et les charmes inexprimables du langage et des jeux ; je reconnais Pallas et ses fureurs à cette égide où sont suspendues la Terreur, la Discorde, la Violence, et la tête épouvantable de l’horrible Gorgone : Jupiter et Neptune sont les plus puissants des dieux ; mais il faut à Neptune un trident pour secouer la terre-, à Jupiter, un clin d’œil pour ébranler l’Olympe. Je descends sur la terre : Achille , Ajax et Diomède sont les plus redoutables des Grecs", mais Diomède se retire à l’aspect de l’armée troyenne; Ajax ne cède cju’après l’avoir repoussée plusieurs fois * Achille se montre, et elle disparaît. »
Barthélemy. Voyage tf Anachar sis.
Platon.
On a souvent attaqué Platon comme philosophe; on l’a toujours admiré comme écrivain. En se servant de la plus belle langue de l’ univers, Platon ajouta encore à sa beauté. Il semble qu’il eût contemplé et vu de près cette beauté éternelle dont il parle sans cesse, et que, par une méditation profonde, il l’eût transportée dans ses écrits Elle anime ses
images; elle préside â son harmonie ; elle répand la vie et une grâce sublime sur les sons que représentent ses idées. Souvent elle donne à son style ce caractère céleste que les artistes grecs donnaient à leurs divinités. Comme l’Apollon du Yatican, comme le Jupiter Olympien de Phidias, son expression est grande et calme, son élévation paraît tranquille comme celle des cieux. On dirait qu’il en a le langage. Son style ne s’élance point, ne s’arrête point ; ses idées s’enchaînent aux idées ; les mots qui composent les phrases, les phrases qui composent le discours , tout s’attire et se déploie ensemble : tout se développe avec rapidité et avec mesure, comme une armée bien ordonnée qui n’est ni tumultueuse ni lente, et dont tous les soldats se meuvent d’un pas égal et harmonieux pour s’avancer au meme but.
Thomas. Essai sur les Éloges .
Démosthène .
Les gens de lettres n’ont point encore prononcé unanimement entre Cicéron et Démosthène : ces deux orateurs sont l’un et
CARACTÈRES ET PARALLÈLES. 277 l'autre au premier rang, et, dans l’opinion de plusieurs rhéteurs , à peu près sur la même ligne. Cicéron a une prééminence incontestable sur son rival en littérature et en philosophie; mais il ne lui a point arraché le sceptre de l’éloquence : il le regardait lui-même comme son maître, il le louait avec tout l’enthousiasme de la plus haute admiration. Il traduisait ses ouvrages; et, si ces traductions officieuses étaient parvenues jusqu’à nous, il est probable que, lui rendant un service trop généreux , Cicéron se serait mis lui-même pour toujours au-dessous de Démosthène, C’est lui-même qui nous autorise à le croire, par l’éloge le plus accompli que puisse faire d’un orateur l’exaltation du ravissement. C’est lui , c’est Cicéron qui trouve dans Démosthène non-seulement un orateur parfait, mais encore toute la perfection de l’art et le beau idéal du genre oratoire. « Rien , dit-il, rien ne manque à Démosthène ; il ne me laisse rien à désirer : il n’a de rivaux dans aucune partie de son art. Il remplit, ajoutet-il l’idée que je me suis formée de l’éloquence, et il atteint le degré de perfection que j’imagine. »
C'est la force irrésistible du raisonnement,
c’est l’entraînante rapidité des mouvements oratoires qui caractérisent Féloquence de l’orateur athénien : il n’écrit que pour donner du nerf, de la chaleur et de la véhémence à ses pensées, qui ne sont que les élans impétueux d’une âme ardente : il parle, non comme un écrivain élégant , mais comme un homme inspiré et passionné que la vérité tourmente, et dans lequel la haine de la tyrannie concentre et exaspère toutes ses facultés ; comme un citoyen accablé ou menacé du plus grand des malheurs, et qui ne peut plus contenir la fougue de son indignation contre les ennemis de sa patrie.
L’audace de son style se compose de l’emploi, de l’alliance ou de la simplicité hardie et pittoresque de ses expressions *, et, s’il ose se montrer familier, il devient sublime 5 son ascendant est irrésistible , et l’empire toutpuissant de l’évidence sur l’esprit humain est dans sa bouche. Tout cède devant lui à la domination desesparoîes, et sa langue conquérante s’enrichit de trésors inépuisables de sa verve et de son imagination. «Que seraitce,)) disait Eschine, son rival, aux jeunes Athéniens qui, n’ayant pu entendre sa foudroyante harangue sur la Couronne, la dé-
CARACTÈRES ET PARALLÈLES. 279 clamaient devant lui avec l’accent et les transports de l’enthousiasme ; a que serait -ce donc, leur disait-il, si vous eussiez entendu le monstre lui-même? »
C’est l’athlète de la raison; il la défend de toutes les forces de son âme et de son génie ; et la tribune où il parle devient une arène. Il subjugue à la fois ses auditeurs, ses adversaires, ses juges; il ne paraît point chercher à vous attendrir: écoutez -le cependant, et vous pleurerez par réflexion. Il accable ses concitoyens de reproches ; mais alors il n’est que le précurseur et l’interprète de leurs remords. Piéfute-t-il un argument : il ne discute point, il propose une simple question pour toute réponse , et l’objection ne reparaîtra jamais. Veut-il soulever les Athéniens contre Philippe : ce n’est plus un orateur qui parle , c’est un général , c’est un roi, c’est le prophète de l’histoire, c’est Range tutélaire de sa patrie; et, quand il veut semer autour de lui l’épouvante de l’esclavage, on croit entendre retentir au loin, de distance en distance, le bruit des chaînes qu’apporte le tyran.
Maury. Essai sur V Éloquence.
Cicéron.
Né dans un rang obscur, on sait que Cicéron devint, par son génie, l’égal de Pompée, de César, de Caton. Il gouverna et sauva Rome, fut vertueux dans un siècle de crimes, défenseur des lois dans l’anarchie, républicain parmi les grands qui se disputaient le droit d’ètre oppresseurs. Il eut celte gloire, que tous les ennemis de l’État furent les siens. Il vécut dans les orages , les travaux, les succès et le malheur. Enfin , après avoir soixante ans défendu les particuliers et l’Etat , lutté contre les tyrans, cultivé au milieu des affaires la philosophie, l’éloquence et les lettres, il périt. Un homme à qui il avait servi de protecteur et de père vendit son sang ; un homme à qui il avait sauvé la vie fut son assassin. Trois siècles après , un empereur plaça son image dans un temple domestique, et l’honora à côté des dieux.
11 y a des caractères indécis qui sont un mélange de grandeur et de faiblesse, et quelques personnes mettent Cicéron de ce nombre. Vertueux, dit-on, mais circonspect; tour
CARACTÈRES ET PARALLÈLES, ‘281 à tour brave et timide; aimant la patrie, mais craignant les dangers; ayant plus d’élévation que de force, sa fermeté, quand il en eut, tenait plus à son imagination qu’à son âme. On ajoute que, faible par caractère, il n’était grand que par réflexion. Il comparait la gloire avec la vie, et le devoir au danger. Alors il se faisait un système de courage ; sa probité devenait de la vigueur, et son esprit donnait du ressort à son âme. Quoi qu’il en soit , nous ne pouvons douter que Cicéron, sous César meme, n’ait paru toujours attaché à la patrie et à l’ancien gouvernement. Ses amis cherchèrent à le détourner de faire l’éloge de Caton, ou voulurent du moins l’engager à l’adoucir; il nen fit rien On voit cependant, par une de ses lettres, qu’il sentait toute la difficulté de l’entreprise. « L’éloge de Caton à faire sous la dictature de César, disait -il, est un problème d’Archimède à résoudre. » Nous ne pouvons juger comment le problème fut résolu ; nous savons seulement que l’ouvrage eut le plus grand succès. Tacite nous apprend que Cicéron, dans cet éloge , élevait Caton jusqu’au ciel.
On sait qu’il aimait la gloire et qu’il ne l’attendait pas toujours. Il se précipitait vers
elle , comme s’il eût été moins sûr de l’ol> tenir. Pardonnons-lui pourtant, et surtout après son exil. Songeons qu’il eut sans cesse à combattre la jalousie et la haine. Un grand homme persécuté a des droits que n’a pas le reste des hommes. 11 était beau a Cicéron, •au retour de son bannissement, d’invoquer ces dieux du Capitole qu’il avait préservés des flammes étant consul, ce sénat qu’il avait sauvé du carnage, ce peuple romain qu’il avait dérobé au joug et à la servitude , et de montrer d’un autre côté son nom effacé, ses monuments détruits, ses maisons démolies et réduites en cendres pour prix de ses bienfaits. Il était beau d’attester, sur les ruines mêmes de ses palais, l’heure et le jour où le sénat et le peuple l’avaient proclamé le père de la patrie. Eh ! qui pouvait lui faire un crime de parler de ses grandes actions, dans ces moments où l’âme, réclamant contre l’injustice des hommes, semble élevée audessus d’elle-même par le sentiment et le caractère auguste du malheur ?
Il est vrai qu’il se loua lui-même dans des moments plus froids. On l’a blâmé, on le blâmera encore. Je ne l’accuse ni ne le justilie : je remarquerai seulement que. plus un
CARACTÈRES ET PARALLÈLES. 283 peuple a de vanité au lieu d’orgueil , plus il met de prix à l’art important de flatter et d’être flatté, plus il cherche à se faire valoir par de petites choses au défaut des grandes, et plus il est blessé de cette franchise altière ou de la naïve simplicité d’une âme qui s’estime de bon ne foi etne craintpas dele dire.
Thomas. Essai sur les Eloges .
Horace .
Horace est le seul des lyriques latins qui soit parvenu jusqu’à nous ; mais ce qui peut nous consoler de la perte des autres, c’est le jugement de Quintilien , qui assure qu’ils ne méritaient pas d’être lus. 11 fait au contraire le plus grand éloge d’Horace, et cet éloge a été confirmé dans tous les temps et chez tous les peuples. Horace semble réunir en lui Anacréon et Pindare; mais il ajoute à tous les deux. 11 a l’enthousiasme et l’élévation du poète thébain : il n’est pas moins riche que lui en figures et en images; mais ses écarts sont un peu moins brusques; sa marche est un peu moins vague; sa diction a bien plus de nuances et de douceur. Pindare,
qui chante toujours les mêmes sujets, n’a qu’un ton, toujours le même; Horace les a tous : tous lui semblent naturels, et il a la perfection de tous. Qu’il prenne sa lyre; que, saisi de l’esprit poétique, il soit transporté dans le conseil des dieux ou sur les ruines de Troie , sur la cime des Alpes ou près de Glycère, sa voix se monte toujours au sujet qui l’inspire. Si l’on fait attention à la sagesse de ses idées, à la précision de son style, à l’harmonie de ses vers, à la variété de ses sujets ; si l’on se souvient que ce même homme a fait des satires pleines de finesse, de raison et de gaieté:, des épîtres qui contiennent les meilleures leçons de la société civile , en vers qui se gravent d’eux-mêmes dans la mémoire ; un Art poétique qui est le code éternel du bon goût : on conviendra qu’Horace est un des meilleurs esprits que la nature ait pris plaisir à former.
La IIabpe. Cours de Littérature.
Tacite .
On ne peut pas dire de Tacite , comme de Salluste, que ce n’est qu’un parleur de vertu; il la fait respecter à ses lecteurs, parce que lui -même paraît la sentir. Sa diction est forte comme son âme, singulièrement pittoresque, sans jamais être trop figurée , précise sans être obscure , nerveuse sans être tendue. Il parle à la fois à l’âme , à l’imagination, à l’esprit. On pourrait juger des lecteurs de Tacite par le mérite qu’ils lui trouvent, parce que sa pensée est d’une telle étendue , que chacun y pénètre plus ou moins, selon le degré de ses forces. Il creuse à une profondeur immense , et creuse sans effort. Il a l’air bien moins travaillé que Salluste, quoiqu’il soit, sans comparaison , plus plein et plus fini.
Le secret de son style, qu’on n’égalera peutêtre jamais, tient non-seulement à son génie, mais aux circonstances où il s’est trouvé. Cet homme vertueux , dont les premiers regards , au sortir de l’enfance, se fixèrent sur les horreurs de la cour de Néron, qui vit ensuite les ignominies de Galba , la crapule
PORTRAITS , de Yiteilius et les brigandages d’Othon , qui respira ensuite un air plus pur sous Yespasien et sous Titus, fut obligé, dans sa maturité, de supporter la tyrannie ombrageuse et hypocrite de Domitien. Obscur par sa naissance, élevé à la questure par Vespasien, et se voyant dans la route des honneurs, il craignit pour sa famille d’arrêter les progrès d’une illustration dont il était le premier auteur, et dont tous les siens devaient partager les avantages, il fut contraint de plier la hauteur de son âme et la sévérité de ses principes, non pas jusqu’aux bassesses d’un courtisan, mais du moins jusqu’aux complaisances, aux assiduités d’un sujet qui espère , et qui ne doit rien condamner, sous peine de ne rien obtenir. Incapable de mériter l’amitié de Domitien , il fallut ne pas mériter sa haine; étouffer une partie des talents et du mérite du sujet, pour ne pas effaroucher la jalousie du maître; faire taire à tout moment son cœur indigné , ne pleurer qu’en secret les blessures de la patrie et le sang des bons citoyens, et s’abstenir même de cet extérieur de tristesse qu’une longue contrainte répand sur le visage d’un honnête homme , et toujours suspect â un
CARACTÈRES ET PARALLÈLES. 287 mauvais prince , qui sait trop que, dans sa cour, il ne doit y avoir de triste que la vertu .
Dans cette douloureuse oppression, Tacite, obligé de se replier sur lui -même, jeta sur le papier tout cet amas de plaintes, et ce poids d’indignation dont il ne pouvait autrement se soulager : voilà ce qui rend son style si intéressant et si animé. 11 n’invective point en déclamateur : un homme profondément affecté ne peut pas l’être; mais iî peint avec des couleurs si vraies tout ce que la bassesse et l’esclavage ont de plus dégoûtant, tout ce que le despotisme et la cruauté ont de plus horrible , les espérances et les succès du crime, la pâleur de l’innocence et l’abattement de la vertu ; il peint tellement tout ce qu’il a vu et souffert, que l’on voit et que l’on souffre avec lui. Chaque ligne porte un sentiment dans Famé; il demande pardon au lecteur des horreurs dont il l’entretient, et ces horreurs mêmes attachent au point qu’on serait fâché qu’il ne les eût pas tracées. Les tyrans nous semblent punis quand il les peint. 11 représente la postérité et la vengeance, et je ne connais point de lecture plus terrible pour la conscience des méchants.
La Hahps. Cours de Littérature .
La Fontaine.
ïl est aussi des honneurs publics pour l’homme simple et le talent aimable ! Ainsi la postérité, plus promptement frappée en tout genre de ce qui se présente à ses yeux avec un éclat imposant, occupée d’abord de célébrer ceux qui ont produit des révolutions mémorables dans l’esprit humain ou qui ont régné sur les peuples par les puissantes illusions du théâtre , ; la postérité a tourné ses regards sur un homme qui , sans avoir à lui offrir des titres J aussi magnifiques, ni d’aussi grands monuments, ne méritait pas moins ses attentions et ses hommages ; sur un écrivain original et enchanteur, le premier de tous dans un genre d’ouvrage plus fait pour être goûté avec délices que pour être admiréavec transport ; à qui nul n’a ressemblé dans le talent de raconter; que nul n’égala jamais dans l’art de donner des grâces à la raison et de la gaieté au bon sens ; sublime dans sa naïveté, et charmant dans sa négligence; sur un homme modeste qui a vécu sans éclat en produisant des chefs-d’œuvre; qui n’a
CARACTERES ET PARALLELES. 289 jamais rien prétendu, rien envié, rien affecté ; qui devait être plus relu que célébré, et qui obtint plus de renommée que de récompense; homme d’une simplicité rare, qui sans doute ne pouvait pas ignorer son génie, mais ne l’appréciait pas, et qui meme, s’il pouvait être témoin des honneurs qu’on lui rend aujourd’hui, serait étonné de sa gloire et aurait besoin qu’on lui révélât le secret de son mérite.
La Harpe. Éloge de La Fontaine .
Boileau Despréaux .
Quand Despréaux parut, la poésie retrouva ce style qu’elle avait perdu depuis les beaux jours de Rome; ce style toujours clair, toujours exact, qui n’exagère ni n’affaiblit , n’omet rien de nécessaire , n’ajoute rien de superflu, va droit à l’effet qu’il veut produire, ne s’embellit que d’ornements accessoires puisés dans le sujet , sacrifie l’éclat à la véritable richesse, joint l’art au naturel et le travail à la facilité ; qui, pour plaire toujours davantage, s’allie toujours de plus près au bon sens, et s’occupe moins de surprendre 9. Petites Leçons . 47
les applaudissements que de les justifier; qui fait sentir enfin , et prouve à chaque instant , cet axiome éternel : Rien ri est beau que le vrai.
La réunion de ces qualités si rares prouve que Despréaux avait plus d’étendue dans l’esprit que ne l’ont cru des juges sévères. On s’est plaint de ne point trouver dans ses écrits l’expression du sentiment; mais étaitelle nécessaire aux genres qu’il a choisis? 11 mérite de nouveaux éloges pour s’être renfermé dans les bornes de son talent : tant de bons écrivains ont eu la faiblesse d’en sortir ! Il emploie toujours le degré de verve nécessaire à son sujet. Pourquoi donc l’at-on accusé de froideur? Les jeunes gens, qui aiment l’exagération , lui ont fait souvent ce reproche. Plusieurs ont à expier des jugements précipités sur ce législateur du goût : heureux ceux qui se désabusent de bonne heure ! Despréaux n’a pas sans doute la philosophie de Pope, qu’il égale au moins par le style. On ne peut guère exiger qu’il s’élevât au-dessus des idées de son siècle *, les siennes ne sont point inférieures à celles des moralistes ses contemporains, si l’on excepte La Fontaine et Molière. Coin-
CARACTÈRES ET PARALLÈLES. 291 bien de vers des épîtres à Lamoignon , à Guilleragues, à Seignelay, sont devenus proverbes, et se répètent tous les jours ! Il faut bien qu’ils n’expriment pas des idées triviales.
De Font an es.
Buffon-
Buffon, l’historien de la nature, est grand, fécond, varié, majestueux comme elle; comme elle, il s’élève sans effort et sans secousse; comme elle, il descend dans les plus petits détails, sans être moins attachant ni moins beau. Son style se plie à tous les objets et en prend la couleur : sublime quand il déploie à nos regards l’immensité des êtres et les richesses de la création, quand il peint les révolutions du globe, les bienfaits ou les rigueurs de la nature; orné quand il décrit, profond quand il analyse, intéressant quand il nous raconte l’histoire de ces animaux devenus nos amis et nos bienfaiteurs. Juste envers ceux qui l’ont précédé dans le même genre d’écrire, il loue Pline le naturaliste et Aristote , et il est plus éloquent que ces deux grands hommes. En
un mot , son ouvrage est un des beaux monuments de ce siècle, élevé pour les âges suivants, et auquel l’antiquité n’a rien à opposer.
La Harpe.
U Égoïste.
Gnathon ne vit que pour soi , et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s’ils n’étaient point, on content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres : il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie; ii se rend maître du plat et fait son propre de chaque service : il ne s’attache à aucun des mets qu’il n’ait achevé d’essayer de tous : il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois : il ne se sert à table que de ses mains; il manie les viandes, les remanie, démembre , déchire, et en use de manière qu’il faut que les conviés, s’ils veulent manger, mangent ses restes : il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes capables d’ôter l’appétit aux plus affamés : le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe : s’il enlève un ragoût
CARACTÈRES ET PARALLÈLES. 293 de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe *, on le suit à la trace *, il mange haut et avec grand bruit : il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier : il écure ses dents et il continue à manger. 11 se fait, quelque part où il se trouve, une manière d’établissement , et ne souffre pas d’être plus pressé au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. 11 n’y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute autre , si on veut l’en croire, il pâlit et tombe en faiblesse. S’il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver, dans la meilleure chambre , le meilleur lit. 11 tourne tout à son usage : ses valets, ceux d’autrui , courent dans le même temps pour son service : tout ce qu’il trouve sous sa main lui est propre , hardes , équipages : il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne , ne plaint personne , ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile ; ne pleure point la mort des autres , n’appréhende que la sienne, qu’il rachèterait volontiers de l’extinction du genre h u™ main.
La Ruuyère. Caractères .
Le Vaniteux .
Ménippe est l’oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui ; il ne parle pas, il répète des sentiments et des discours, se sert même si naturellement de l’esprit des autres , qu’il y est le premier trompé et qu’il croit souvent dire son goût ou expliquer sa pensée, lorsqu’il n’est que l’écho de quelqu’un qu’il vient de quitter. C’est un homme qui est de mise un quart d’heure de suite ; qui, le moment d’après, baisse, dégénère, perd le peu de lustre qu’un peu de mémoire lui donnait, et montre la corde : lui seul ignore combien il est au-dessous du sublime et de l’héroïque ; et, incapable de savoir jusqu’où l’on peut avoir de l’esprit, il croit naïvement que ce qu’il en a est tout ce que les hommes en sauraient avoir : aussi a-t-il l’air et le maintien de celui qui n’a rien à désirer sur ce chapitre, et qui ne porte envie à personne. 11 se parle souvent à soi-même, et il ne s’en cache pas : ceux qui passent le voient, et il semble prendre un parti , ou décider qu’une telle chose est sans réplique. Si vous le saluez quelquefois, c’est le jeter dans l’em-
CARACTERES ET PARALLÈLES. 295 barras de savoir s’il doit rendre le salut ou non, et pendant qu’il délibère, vous êtes déjà hors de portée. Sa vanité l’a fait honnête homme, l’a fait devenir ce qu’il n’était pas. L’on juge, en le voyant, qu’il n’est occupé que de sa personne , qu’il sait que tout lui sied bien et que sa parure est assortie , qu’il croit que tous les yeux sont ouverts sur lui et que les hommes se relayent pour le contempler.
La Bruyère. Caractères.
Le Distrait.
Ménalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir; il la referme : il s’aperçoit qu’il est en bonnet de nuit; et, venant à mieux s’examiner, il se trouve rasé à moitié; il voit que son épée est mise du côté droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons, et que sa chemise est par-dessus ses chausses. S’il marche dans les places, il se sent tout d’un coup rudement frappé à l’estomac ou au visage; il ne soupçonne point ce que ce peut être, jusqu’à ce qu’ouvrant les yeux et se réveillant, il se trouve devant un limon de
charrette, ou derrière un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses épaules. On l’a vu quelquefois heurter du front contre celui d’un aveugle, s’embarrasser dans ses jambes, et tomber avec lui , chacun de son côté , à la renverse. Il lui est arrivé plusieurs fois de se trouver tête pour tête à la rencontre d’un prince ou sur son passage, se reconnaître à peine , et n’avoir que le loisir de se coller à un mur pour lui faire place.
11 cherche, il brouille, il crie, il s’échauffe, il appelle ses valets l’un après l’autre ; on lui perd tout , on lui égare tout : il demande ses gants, qu’il a dans ses mains , semblable à cette femme qui prenait le temps de demander son masque, lorsqu’elle l’avait sur son visage. 11 entre à l’appartement, et passe sous un lustre où sa perruque s’accroche et demeure suspendue ; tous les courtisans regardent et rient; Ménalque regarde aussi et rit plus haut que les autres : il cherche des yeux dans toute l’assemblée où est celui qui montre ses oreilles et à qui il manque une perruque. S’il va par la ville, après avoir fait quelque chemin , il se croit égaré , il s’émeut, et il demande où il est à des passants, qui lui disent précisément le
CARACTÈRES ET PARALLÈLES. 297 nom de sa rue ; il entre ensuite dans sa maison , d’où il sort précipitamment, croyant qu’il s’est trompé. Il descend du palais, et, trouvant au bas du grand degré un carrosse qu’il prend pour le sien , il se met dedans ; le cocher touche et croit ramener son maître dans sa maison. Ménalque se jette hors de la portière, traverse la cour, monte l’escalier, parcourt l’antichambre , la chambre, le cabinet ; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau ; il s’assied, il se repose, il est chez soi. Le maître arrive, celui-ci se lève pour le recevoir ; il le traite fort civilement , le prie de s’asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre 5 il parle , il rêve , il reprend la parole -, le maître de la maison s’ennuie et demeure étonné -, Ménalque ne l’est pas moins, et ne dit pas ce qu’il en pense. Il a affaire à un fâcheux, à un homme oisif, qui se retirera à la fin ; il l’espère , et il prend patience ; la nuit arrive qu’il est a peine détrompé.
La Bruyère. Caractères .
Les Grecs et les Romains.
Quoi qu’en dise un des plus judicieux écrî vains de l’antiquité, qui cherche à diminuer la gloire des Grecs, leur histoire ne lire point son principal lustre du génie et de l’art des grands hommes qui l’ont écrite. Peut-on jeter les yeux sur tout le corps de la nation grecque, et ne pas avouer qu’elle s’élève souvent au-dessus des forces de l’humanité? On voit quelquefois tout un peuple être magna» nime comme Thémistocle et juste comme Aristide. Salluste nierait-il que Marathon , les Thermopyles, Salamine, Platées, Mycale, la retraite des Dix mille, et tant d’autres exploits exécutés dans le sein même de la Grèce pendant le cours de ses guerres domestiques, ne soient au-dessus des louanges que leur ont données les historiens ? Les Romains n’ont vaincu les Grecs que par les Grecs mêmes. Mais quelle aurait été la fortune de ces conquérants si, au lieu déporter la guerre dans la Grèce corrompue par mille vices et affaiblie par ses haines et ses divisions intestines, ils y avaient trouvé ces capitaines, ces soldats , ces magistrats, ces
CARACTERES ET PARALLELES. 299 citoyens qui avaient triomphé des armés de Xerxès ! Le courage aurait été alors opposé au courage, la discipline à la discipline, la tempérance à la tempérance , les lumières aux lumières, l’amour de la liberté, de la patrie et de la gloire, à l’amour de la liberté, de la patrie et de la gloire.
Un éloge particulier que mérite la Grèce , c’est d’avoir produit les plus grands hommes dont l’histoire doive conserver le souvenir. Je n’en excepte pas la république romaine, dont le gouvernement était toutefois si propre à échauffer les esprits , à exciter les talents et à les produire dans tout leur jour. Qu’opposera-t-elle à un Lycurgue, à unïhémistocle, à un Cimon , à un Épaminondas , etc. ? On peut dire que la grandeur des Romains est l’ouvrage de toute la république. Aucun citoyen de Rome ne s’élève au-dessus de son siècle et de la sagesse de l’État pour prendre un nouvel essor et loi donner une face nouvelle. Chaque Romain n’est sage, n’est grand que par la sagesse et le courage du gouvernement; il suit la route tracée, et le plus grand homme ne fait qu’y avancer de quelques pas plus que les autres. Dans la Grèce, au contraire , je vois souvent de ces génies
PORTRAITS, vastes, puissants et créateurs, qui résistent au torrent de l’habitude, qui se prêtent h tous les besoins différents de l’État, qui s’ouvrent un chemin nouveau, et qui, en se portant dans l’avenir, se rendent les maîtres des événements. La Grèce n’a éprouvé aucun malheur qui n’ait été prévu longtemps d’avance par quelqu’un de ses magistrats; et plusieurs citoyens ont retiré leur patrie du mépris où elle était tombée , et l’ont fait paraître avec le plus grand éclat. Quel est, au contraire , le Romain qui ait dit à sa république que ses conquêtes devaient la mener à sa ruine ? Quand le gouvernement se déformait , quand on abandonnait aux proconsuls une autorité qui devait les affranchir du joug des lois , quel Romain a prédit que la république serait vaincue par ses propres armées ? Quand Rome chancelait dans sa décadence, quel citoyen est venu à son secours et a opposé sa sagesse à la fatalité qui semblait l’entraîner?
Dès que les Romains cessèrent d’être libres, ils devinrent les plus lâches des esclaves. Les Grecs asservis par Philippe et Alexandre ne désespérèrent pas de recouvrer leur liberté; ils surent , en effet , se rendre indépendants
CARACTÈRES ET PARALLÈLES. 301 sous les successeurs de ces princes. S’il s’éleva mille tyrans dans la Grèce, il s’y éleva aussi mille Thrasybules.
Écrasée enfin sous le poids de ses propres divisions et de la puissance romaine, la Grèce conserva une sorte d’empire , mais bien honorable, sur ses vainqueurs. Ses lumières et son goût pour les lettres, la philosophie et les arts, la vengèrent, pour ainsi dire, de sa défaite , et soumirent à leur tour l’orgueil des Romains. Les vainqueurs devinrent les disciples des vaincus et apprirent une langue que les Homère , les Pindare , les Thucydide, les Xénophon, les Démosthène , les Platon, les Euripide, etc. , avaient embellie de toutes les grâces de leur esprit. Des orateurs qui charmaient déjà Ptome allèrent puiser chez les Grecs ce goût fin et délicat, peut-être le plus rare des talents, et ces secrets de l’art qui donnent au génie une nouvelle force ; ils allèrent, en un mot, se former au talent enchanteur de tout embellir. Dans les écoles de philosophie , où les Romains les plus distingués se dépouillaient de leurs préjugés, ils apprenaient à respecter les Grecs; ils rapportaient dans leur patrie leur reconnaissance et leur admiration, et Rome rendait son joug
PORTRAITS, plus léger; elle craignait d’abuser des droits de la victoire, et par ses bienfaits distinguait la Grèce des autres provinces qu’elle avait soumises. Quelle gloire pour les lettres d’avoir épargné au pays qui les a cultivées des maux dont ses législateurs , ses magistrats et ses capitaines n’avaient pu le garantir ! Elles sont vengées du mépris que leur témoigne l’ignorance, et sûres d’être respectées , quand il se trouvera d’aussi justes appréciateurs du mérite que les Romains.
Mably.
César et Henri IV-
Si nous avons parmi les modernes un homme qu’on puisse comparer à César, c’est peut-être Henri IV. On remarque entre eux beaucoup de traits de ressemblance et d’objets de comparaison.
Tous deux avaient reçu de la nature une âme élevée et sensible, un génie également souple et profond dans les affaires politiques , de grands talents pour la guerre : tous deux furent redevables de l’empire à leur courage et à leurs travaux : tous deux pardonnèrent à leurs ennemis et finirent par en être les
CARACTÈRES ET PARALLÈLES. 303 victimes : tous deux connaissaient le grand art de s’attacher les hommes et de les employer, art le plus nécessaire de tous a quiconque commande ou veut commander:
tous deux étaient adorés de leurs soldats, et mêlaient les plaisirs aux fatigues militaires et aux intrigues de l’ambition. Farnèse, à qui notre Henri IY eut affaire, valait bien Pompée , le rival de César ; et la France fut pour tous deux un champ de victoire. César combattait des armées plus nombreuses; Henri eut à vaincre des obstacles de tous les genres avec moins de moyens.
Tous deux avaient uneactivité prodigieuse, et suivaient ce grand principe, « qu’il ne faut laisser faire à d’autres que ce qu’on ne peut faire soi-même. » Tous deux ont su régner, et ont régné trop peu. Si l’un eût vécu vingt ans de plus, le système de l’Europe était changé. Si l’autre n’eût pas été enlevé par un assassinat, il eût accoutumé les Romains à sa domination aussi bien qu’ Auguste, et aurait fait de plus grandes choses que lui. César prodigua l’argentdans une république qu’il voulait corrompre ; Henri le ménagea dans une monarchie qu’il fallait rétablir.
Tous deux furent arrachés par une mort
prématurée aux grands projets qu’ils méditaient ; et l’on peut croire que Henri eût été aussi heureux contre les Espagnols que César pouvait l’être contre les Parthes. Arques, Fontaine-Française, Coutras, Ivry, ne sont pas d’aussi grands noms dans la mémoire des hommes, et n’entraînaient pas d’aussi grandes destinées que la journée de Pharsale -, mais il y avait autant de talents à déployer, avec moins de renommée à obtenir.
César joignit la gloire des lettres à celle des armes , et cet avantage manquait à Henri IV; mais c’était la faute de son éducation et du temps , bien plus que de son génie : il avait l’esprit juste, l’élocution facile et souvent noble; et la harangue de Ftouen prouve qu’il eut l’éloquence des grandes âmes.
Sa cause était en tout légitime et glorieuse; celle de César, qu’il est impossible de justifier en bonne morale, peut s’excuser en politique, et si l’on considère qu’il avait nécessairement la conscience de ce qu’il pouvait faire et de ce qu’il devait craindre , et que, parmi plusieurs concurrents qui aspiraient à être aussi criminels qu’il le devint, il fut ou assez heureux ou assez malheureux pour être dans le cas de se déclarer le premier.
La Harpe.
Turenne et Condé.
Ç’a été, dans notre siècle, un grand spectacle de voir, dans le meme temps et dans les mêmes campagnes, ces deux hommes que la voix commune de toute l’Europe égalait aux plus grands capitaines des siècles passés, tantôt à la tête de corps séparés, tantôt unis, plus encore par le concours des mêmes pensées que par les ordres que l’inférieur recevait de l’autre; tantôt opposés front à front, et redoublant, l’un dans l’autre, l’activité et la vigilance : comme si Dieu, dont souvent, selon l’Écriture, la sagesse se joue dans l’univers, eût voulu nous les montreren toutes les formes, et nous montrer ensemble tout ce qu’il peut faire des hommes. Que de campements, que de belles marches, que de hardiesse, que de précautions, que de périls, que de ressources! Vit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus, avec des caractères si divers, pour ne pas dire si contraires?
L’un paraît agir par des réflexions profondes, et l’autre par de soudaines illuminations : celui-ci par conséquent plus vif, mais
PORTRAITS , sans que son leu eût rien de précipité ; celuilà d’un air froid, sans jamais rien avoir de lent, plus hardi à faire qu’à parler, résolu et déterminé au dedans , lors même qu’il paraissait embarrassé au dehors. L’un, dès qu’il paraît dans les armées, donne une haute idée de sa valeur, et fait attendre quelque chose d’extraordinaire, mais toutefois s’avance par ordre, et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie; l’autre, comme un homme inspiré, dès sa première bataille, s’égale aux maîtres les plus consommés. L’un, par de vifs et continuels efforts, emporte l’admiration du genre humain et fait taire l’envie; l’autre jette d’abord une si vive lumière, qu’elle n’osait l’attaquer. L’un, enfin, par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s’élève au-dessus des plus grands périls et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune; l’autre, et par l’avantage d’une si haute naissance, et par ces grandes pensées que le ciel envoie, et par une espèce d’instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le secret, semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins et forcer les destinées.
Et afin que Ton vît toujours dans ces hommes de grands caractères, mais divers, l’un, emporté d’un coup soudain, meurt pour son pays comme un Judas le Machabée; l’armée le pleure comme un père, et la cour et tout le peuple gémissent ; sa piété est louée com me son courage, et sa mémoire ne se flétrit point par le temps : l’autre, élevé par les armes au comble de la gloire comme un David , comme lui meurt dans son lit, en publiant les louanges de Dieu èt instruisant sa famille, et laisse tous les cœurs remplis tant de l’éclat de sa vie que de la douceur de sa mort. Quel spectacle de voir et d’étudier ces deux hommes, et d’apprendre de chacun d’eux toute l’estime que méritait l’autre!
Bossuet. Oraisons funèbres.
Charles XI! et Pierre le Grand .
Ce fut le 17 juillet 1709 que se donna cette bataille décisive de Pultawa entre les deux plus singuliers monarques qui fussent alors dans le monde : Charles XII , illustré par neuf années de victoires*, Alexiowitz, par neuf années de peines prises pour former
PORTRAITS , des troupes égales aux troupes suédoises : l’un glorieux d’avoir donné des Étals, l’autre d’avoir civilisé les siens : Charles aimant les dangers, et ne combattant que pour la gloire ; Alexiowitz ne fuyant point les périls, et 11e faisant la guerre que pour ses intérêts : le monarque suédois , libéral par grandeur d’âme*, le moscovite ne donnant jamais que par quelque vue : celui-là, d’une sobriété et d’une continence sans exemple, d’un naturel magnanime, et qui n’avait été barbare qu’une fois ; celui-ci n’ayantpas dépouillé la rudesse de son éducation et de son pays, aussi terrible à ses sujets qu’admirable aux étrangers, et trop adonné à des excès qui ont même abrégé ses jours. Charles avait le titre d’invincible, qu’un moment pouvait lui ôter; les nations avaient donné à Pierre le nom de Grand, qu’une défaite ne pouvait lui faire perdre, ne le devant pas à la victoire.
Voltaire.
Racine et Voltaire.
Racine et Voltaire ont possédé tous deux ce mérite si rare de l’élégance continue et
CARACTÈRES ET PARALLÈLES. 3(HI de l’harmonie, sans lequel, dans une langue formée, il n’y a point d’écrivain ; mais l’élégance de Racine est plus égale, celle de Voltaire est plus brillante. L’une plaît davantage au goût, l’autre à l’imagination. Dans l’un, le travail, sans se faire sentir, a effacé jusqu’aux imperfections les plus légères; dans l’autre, la facilité se fait apercevoir à la fois et dans les beautés et dans les fautes. Le premier a corrigé son style sans en refroidir l’intérêt; l’autre y a laissé des taches sans en obscurcir l’éclat. Ici, les effets tiennent plus souvent à la phrase poétique ; là, ils appartiennent plus à un trait isolé, à un vers saillant. L’art de Racine consiste plus dans le rapprochement nouveau des expressions; celui de Voltaire, dans de nouveaux rapports d’idées. L’un ne se permet rien de ce qui peut nuire à la perfection ; l’autre ne se refuse rien de ce qui peut ajouter à l’ornement. Racine, à l’exemple de Despréaux, a étudié tous les effets de l’harmonie, toutes les formes du vers, tomes les manières de le varier. Voltaire, sensible surtout àcetaccordsinécessaire entre le rhythmeet la pensée, semble regarder le reste comme un art subordonné, qu’il rencontre plutôt qu’il ne le cherche.