‹ Petites méditations poétiquesChapitre 2 sur 10 · LA TERRE MATERNELLE · texte numérisé non relu

LA TERRE MATERNELLE

Quand l'Allemand, jaloux d'une si noble terre,

Pour la vingtième fois nous imposa la guerre,

Ma France, il te souvient de quel cœur tes enfants

Se levèrent unis et déjà triomphants.

Le jour dorait encor la cime de l'année,

Mais d'un regard plus clair leur face illuminée

Donnait un nouveau lustre à la splendeur des cieux,

Et jamais ton soleil ne brilla plus joyeux.

Ineffables ardeurs que suivirent des larmes,

Nos villages détruits ou dépeuplés, nos armes

De colère émoussant leur acier le plus dur :

L'ennemi, flot vivant, s'avançait. Mais un mur,

Le mur, vivant aussi, de ta race splendide

Se raidit tout à coup, puis se ferma, rapide,

Implacable, étreignant, comme une forte main,

Les membres monstrueux du vampire germain.

L"étreinte fut atroce, et la bête, écrasée,

Rejeta sur ton sol son échine brisée ;

Mais elle s'agrippait dans ta chair, et, longtemps,

Ses ongles se crispaient et meurtrissaient tes champs

Durant deux longs hivers de sursauts inutiles

Ses canons sans repos tonnèrent sur nos villes,

Vainement, car tes fils ont caché dans tes bras

Leur vie et leur valeur pour les derniers combats,

Et de ton cœur saignant, ô terre maternelle,

Ils sortent aujourd'hui pleins de vigueur nouvelle.

Soldats qui, revêtus de ses humbles couleurs, Épousiez du terroir le sort et les douleurs, Pendant cette veillée, assis avec la terre, Vous avez à loisir pénétré son mystère. Tandis que vous gardiez, close dans un tombeau, La flamme où la victoire allume son flambeau, Le sol vous enseignait l'emploi de sa journée Et le labeur des mois dont se forme l'année. Froid des nuits et chaleur des jours, pluie et soleil ; La neige moelleuse invitant au sommeil ; Et le verglas craquant, et la glace plus dure Qui tisse plus épais son manteau de froidure Et qui fait dans la nuit sonner le pas si lourd ;

Et l'eau, l'eau qui des cieux ruisselle, l'eau qui court

Invisible, le long d'imperceptibles veines,

Pour noyer ou leurrer l'immense soif des plaines ;

Et les ardeurs sans eau du redoutable été ;

Tout ce tourment du sol vous l'avez supporté.

Mais ne goûtiez-vous point quelque joie inconnue

A sentir du matin la caresse ingénue,

Et les pleurs de la nuit qui perlaient dans vos yeux,

A suivre des saisons le cours silencieux,

Puis, quand les soirs tombaient, à contempler sans

[voiles

L'ordre mystérieux qui préside aux étoiles ?

Tous ces rêves, troublés par la voix du canon,

Soulageaient quelquefois vos souffrances sans nom ;

Car, lorsque la nature entr'ouvre son grand livre,

Il n'est être angoissé qui ne s'attache à vivre :

Alors, avec amour, la Terre, dans ses bras,

Vous pressait longuement et vous disait très bas :

Toi qui prétends ici partager mes souffrances, Sauras-tu partager au moins mes espérances ?

Je suis du genre humain la mère et le repos : J'ai fait vos corps, mon sol est riche de vos os.

■ Vos générations, se relevant vivantes,

c Pourront me submerger de leurs vagues mouvantes.

■ Comme l'eau du déluge au temps de vos anciens. n J'ai fermé, j'ai détruit les yeux de tous les tiens.

■ Ces yeux ne pleuraient plus. Votre existence est

[brève.

« Mais, si frêle et si courte, elle n'est pas un rêve, « Et ce n'est pas en vain que l'homme aura semé

■ Son cadavre au sillon d'où la vie a germe.

« Humains, humains chétifs, le sol que chacun foule;

« Plus modeste et plus fier aussi que votre foule.

c Par l'exemple constant de son humilité,

« Vous livre le secret de la réalité.

« De mon mal quotidien naît toute votre joie,

« Et c'est avec bonheur que je me donne en proie

c Aux durs baisers de l'eau, de l'air et des saisons :

« Les coteaux ont leurs vins, les plaines leurs moissons,

«- Et mon acte accomplit l'harmonie éternelle

i Qui balance le monde et qui m'emporte en elle,

■ Esclave si docile au maître, que jamais

■ Je n'ai parlé pour dire à Dieu que je l'aimais.

« Car il te réservait, homme, pour le grand rôle « D'être de l'univers le prêtre et la parole,

■ Et de prier au nom du monde qui se tait.

•' Que le Dieu des combats te garde, s'il lui plaît !

« Mais de notre commerce il faut que tu retiennes

« La sévère grandeur des tâches quotidiennes,

■ L'honneur solide et vrai du devoir accompli

■ Pour Dieu seul et que, seul, Dieu sauve de l'oubli. i Que d'inconnus tombés à côté delà gloire,

■ Empourprent de leur sang les lointains de l'histoire !

'< Qui sut jamais, que Dieu, les pleurs qu'ils ont coûtés 1

• Qui consola, que lui, les yeux qu'ils ont quittés ?

(( L'homme, par la vertu, se hausse vers la cime

« D'un immense degré qui monte de l'abîme.

« Chaque marche au regard offre un être charmant,

« Mais un ordre d'en haut appelle à tout moment,

« Et, dans un sacrifice où son cœur est le prêtre,

« L'homme à l'ordre éternel va consacrant chaque être.

■ Parle en ton sacrifice, et parle aussi pour moi ; « Dis à Dieu mes travaux, mon amour, mon émoi.

■ Offre à ton père, enfant, l'hommage de ta mère .

c De mon blé, de mon vin, j'ai compris le mystère ;

« Depuis le grand matin de la création,

« Tout mon labeur ne fut qu'une adoration.

" Je l'aide au rite saint, servante humble et candide,

Et je suis devant Dieu comme un autel splendide. ■ Notre commune histoire, enfant, te rendra fort : i Je t'ai donné ta chair, et je brave la mort.

<- Splendide, je l'étais, lorsque, jeune, parée, '■ Sentant du Créateur la présence adorée, • Et tremblante au toucher de la divine main, L'espoir et l'inconnu palpitaient dans mon sein.

■ Quelle ombre les forêts projetaient dans les fleuves I

■ Quelle ombre sur les monts ! Hautes, épaisses,

■ Elles vêtaient le roc d'un velours ténébreux [neuves. i Dont rien n'entrecoupait le tissu vigoureux.

« Que de trésors secrets ! que d'essences mêlées Se pressaient en leur nuit des cimesaux vallées!

i Oiseaux et vents causaient en l'air. Dans les buis- Que de bruissements d'ailes ! que de chansons! [sons,

« Les plaines s'étendaient si vastes, si fertiles, » Mûrissant au soleil des moissons si faciles, " Que les grands animaux se demandaient pourquoi

« De ces champs merveilleux nul d'entre eux n'était

« Car, si dans l'univers l'homme restait à naître, [roi.

« La nature était prête à recevoir ce maître,

<r Comme un parc embelli pour le retour certain

« D'un époux attardé sur quelque bord lointain.

« L'océan tout autour étalait son empire,

« Ces abîmes sans fond d'un monde où tout respire

« Et la vapeur des eaux montant sous le soleil

« Tressait un pavillon fantastique, vermeil,

« Mobile, dont les plis, étincelants ou sombres,

« Répandaient dans le jour b fraîcheur de leurs

^ombres.

« Du sol en s'épanchant détrempaient la chaleur,

« Des torrents alanguis ranimaient la valeur,

« Ou reformaient des monts la neigeuse couronne,

« Source vive abreuvant tout ce qui l'environne.

« L'éclat de la jeunesse et de la nouveauté

« Rehaussait de mou front l'étonnante beauté,

« Le cîel m'enveloppait d'une immense caresse :

« Je lui montrais la vie et toute sa tendresse.

« Ainsi resplendissait votre mère, le jour

• Que son auteur jeta sur elle un œil d'amour.

i Car Dieu même s'éprit de cette œuvre fragile ;

« D'un regard paternel il pétrit mon argile ;

« Il fit un corps très fort, et très noble, et très beau,

■ Qui ne devait jamais s'étendre en un tombeau.

« Et déjà paraissait l'aube, quand la lumière

i Vous semble encor sourire en sa clarté première.

Le jour avec la nuit luttaient au bord des deux; " L'un et l'autre en suspens regardaient anxieux : « Alors Dieu souffla : l'homme, endormi sur sa mère. « S'éveilla doucement, et murmura : Mon père.

« Fils du céleste amour, je connais ton chemin : « J'entends le bruit de Dieu passant dans le jardin « Je vois l'arbre, mon deuil, la nature voilée c X'aidant plus qu'à regret ta misère exilée ; « Ton Caïn évoquant le spectre au regard creux : « Sa raee de géants aussi méchants qu'affreux, « Et leurs fils monstrueux et si chargés de crimes

c Que les flots indignés montèrent des abîmes. « J'ai su l'espoir permis a la femme : j'étais « Le paradis après la faute ; j'écoutais « Lorsqu' Abraham reçut la parole éternelle,

■ Et j'aimais les cœurs droits qui se fiaient en elle. « Je fus le Sinaï tonnant ; je fus un jour

c< La montagne où Jésus vous enseigna l'amour ;

« J'étincelais de gloire auThabor ; puis, tremblante,

■ Mon maître me couvrit d'une sueur sanglante ! « Puis je fus le Calvaire, et je rendis les morts.

■ Les tombes s'entr'ouvraient, laissant passer les corps;

i Un souffle si puissant soulevait la nature

« Qu'on entendait craquer son immense structure :

« La mort osait se prendre à la divinité.

« Mais le Christ apparut dans l'immortalité.

« Crois donc le sûr espoir de ta mère la Terre : « La mort s'agite en vain. Ses fanfares de guerre « Résonneront en vain dans l'air rouge et brûlant, « Entassant corps sur corps en un chaos sanglant

< Et pressant d'aiguillons la race exténuée. * Le moissonneur un soir viendra sur la nuée. » Sa crois resplendira. C'est sa faucille d'or. ' Il viendra triomphant pour compter son trésor. « Tous les os dispersés s'assembleront sous l'herbe; « Tous les morts formeront une moisson superbe ; i Dieu brûlera l'ivraie et prendra son froment. « Puis il me donnera quelque autre vêtement. »

25 mars 1916.

LA FIN ...sœculum per ignem.

Les forêts du passé dorment ensevelies En un chaos profond de formes abolies : Seul, le pic du mineur sonne dans leur repos.

Le terroir est pétri du reste de nos os.

Les monts n'offrent aux cieux que tours démantelées Dont les merlons épars gisent par les vallées.

Mais une mère a vite oublié ses douleurs : La terre songe-t-elle en respirant ses fleurs, A ce mal d'enfanter qui la brûle et la mine ? Et l'homme insouciant qui chante et qui chemine. Lui fait-il raconter ses antiques sanglots ?

Et la mer, pense-t-elle, en usant sous ses flots Les continents détruits, lâcher un jour sa proie ?

Ou rève-t-elle encor la formidable joie

De noyer notre globe en son immensité ?

L'océan prétend-il avoir droit de cité

Sur notre sol, et, plein d'immondes créatures.

Souillant l'eau des sommets de ses ondes impures,

Veut-il peupler le monde en un stupide effort

D'une -vie amoindrie et semblable à la mort,

Lui, faible goutte d'eau sous le ciel étendue,

Dont le soleil rieur ne ferait qu'une nue

Errante au gré de l'air comme un brouillard léger?

Un jour viendra, que seul Dieu nous fait présager,

Mais que le cours certain des astres doit produire.

Où les forces du feu, lasses de se réduire

Et d'endurer l'empire et le froid du néant,

Régneront à leur tour sur le globe béant;

Où, le feu soulevant cette écorce fragile,

La sphère éclatera comme un vase d'argile ;

Où, l'onde étant détruite en un choc furieux,

L'océan tout entier fumera vers les deux.

Par le fond crevassé des mers à l'agonie

Le feu déchaînera son terrible génie ;

Par les fleuves taris, par le creux des vallons,

Ses meutes grimperont jusqu'au faite des monts ;

Des villes quelque lemps flotteront sur les flammes, Tels des vaisseaux perdus sans voiles et sans rames, Ou ces ilôts lointains d'arbustes couronnés Qui voguent au hasard des courants étonnés ; Puis, comme les claveaux d'une voûte rompue, Terres, villes, croulant dans la masse fondue, Le feu survivra seul. Et, joyeux, le soleil Du globe incandescent saluera le réveil.

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