CEUX QUI DORMENT
Ils dorment tous : ceux qui vont à reculons dorment sous la paupière en toile de la lampe; ceux qui vont de face, sous l'œil ouvert à demi de la lampe, sont balafrés de gaz cru.
Ils sont ballottés sur les bancs, les jambes enchevêtrés, comme un petit tas de fantoches aux ficelles rompues.
Ils dorment tous : le soldat, qui s'est battu et qui revient mutilé : le paysan dont la récolte est conclue; la jeune fille maigre aux mains anémiques, dont la hanche grêle frôle mon livre abandonné, ses deux pages avec leurs lignes sans vertu ; l'homme qui fit des comptes sur un carnet et dont la vie s'allonge comme une colonne de chiffres ; et ma compagne qui tient son mouchoir dans ses mains fanées, dont les lèvres n'ont plus de fard, et qui laisse aller sa tête sur la poitrine du soldat.