LA VASQUE
Dix gradin de rocailles, l'eau tombe dans la vasque vide. Elle glisse sur le tapis rouillé des feuilles mortes, et lisse de sa course la chevelure des algues. Elle s achemine vers un trou noir et s'y engoufre avec un bruit rauque d'aspiration. Une bonde de 1er gît à côté.
Je suis tyrannique. et j'aime contrarier
le libre ébat des choses. Un instinct malicieux me penche sur la vasque et, de la bonde, je ferme le trou. L'eau s'arrête, s'émeut, puis tourne en cherchant son issue. Sous l'empressement multiplié des ondes, un cercle se forme, s'élargit avec de lentes ondulations, se plie aux courbes de la vasque, en épouse l'ovale.
L'eau se calme. Elle a l'air de dormir. Sa face est muette et fermée. Cependant, des remous invisibles font bouger les algues, et des bulles d'air montent en tournoyant, crèvent sans bruit.
Je m'enorgueillis de la tenir prisonnière. Elle est comme une maîtresse qui sommeillerait après l'amour. Je la caresse doucement. Elle cède sous mes doigts, elle se noue à mon poignet. Ma main serre le vide et m' apparaît blême et gonflée.
L'eau ment.
Un filet sonne : il tremble au bord de la vasque, qui, de l'effort sournois et silencieux de l'eau, s'est remplie.
Aussitôt la joie libre des ondes se répand de tous côtés : le tintinnabulement des gouttes se propage comme un rire moqueur. L'eau est heureuse, l'eau se rit d'avoir déjoué mon despotisme.
L'eau est femme.
LE PUITS ARTESIEN
Avec une abondance large et tranquille, l'eau s'épanche. La nappe circulaire et sa chute autour de la vasque, de par l'afflux intérieur et assidu, semblent immobiles. Nulle ride, nul bouillonnement ne marque la poussée mystérieuse et l'épanouissement de l'eau.
Un arbre plonge ses racines dans le sol détrempé. Il en extrait la sève nour-
ricière : elle monte sous l'écorce et circule jusqu'aux rameaux extrêmes dont elle roidit les pousses. L'arbre tressaille d'un bonheur profond. Il verse l'ombre fraîche et parfumée ; il se penche sur le puits qu'il enveloppe du grand geste de gratitude de ses branches.
L'Homme a foré la blessure au liane de la terre. L'Homme recueille la vie forte et primitive de l'eau. Par les artères des aqueducs, elle se répand au corps de la cité, coule aux mamelles des fontaines et abreuve le peuple.
Mais l'Homme n'a pas la gratitude de l'arbre ; nulle fête ne célèbre la fécondité de l'eau.