JEUX
Un homme, autrefois, las des vaines conquêtes et des voyages dont on revient brisé — sans doute de ces cœurs où gisent des souvenirs de gloire et de luxure — un homme de jadis, habile à discerner les voix souterraines, capta les sources de la montagne, amorça les nappes invisibles, iît converger toutes les eaux du pays vers le grand parc où
elles se jouent dans la lumière, où elles dorment sous les arbres.
L'eau sourd des roches, s'assemble dans les bassins et se répand par mille issues.
Elle descend de marche en marche, avec une allure royale et paisible; elle flâne sous des bouquets d'iris; elle se couche dans les piscines comme une baigneuse frissonnante ; elle court entre des berges de pierre, et s'affaissant tout à coup, suspend à des balustres la transparence immobile de ses draperies. Elle emporte des dieux en des nacelles de marbre, tombe d'une corne d'abondance, contourne l'autel des Muses surannées, rejaillit sous les sabots d'un quadrige, fuse d'une conque au souille d'un génie marin dont le rire usé grimace sous l'averse.
Un cercle de tulipes enferme le miroir d'un bassin. L'eau se pare du reflet des calices : leur diadème la couronne, les lleurons en bas.
Le promeneur s'égare sous les berceaux d'un labyrinthe : au but, sous un trou de clarté, un jet d'eau monte et luit, diamantin, résorbant la lumière en son aigrette comme tremblante sur du velours vert.
Un canal s'étend, poli comme un dallage, sous la nef des tilleuls en ogive : au fond, une trouée découvre un autel de nuages où le soleil à son coucher brille comme un ostensoir.