X VIII
Viterbe.
| te je franchis la porte florentine, la nuit est tombée. Sur la vaste place dont l’ampleur est si peu congrue à cette petite et vieille ville, sur la place de la Rocca où ma fenêtre, rare fortune en Italie, prend air et fraîcheur, je ne distingue que des ombres. A droite, la Rocca, l’ancien palais du pape, caserne aujourd’hui, reste impénétrable et les quelques rares fenêtres qu’elle allume ne font qu’accentuer son mystère. En face, la nuit complète, maisons invisibles que ne troue même pas un point brillant, étoile accrochant à un pignon sa pointe. À mes pieds, un dessin de pyramide ou d’échafaud. Et c’est la fontaine de Vignola, l’une des belles fontaines prodiguées en cette ville bâtie aux confins des plaines romaines et qui se signale par sa seule chanson, sa douce chanson que les jets d’eau, de projection et de volume inégaux, harmonisent à la tierce et à l’octave.
Sur la lande, les sorcières sortent des rochers et se réunissent pour leur cercle, où le destin de Macbeth sera fixé; elles agitent leurs follets et
dansent autour. Ainsi, des maisons invisibles, des formes se détachent. Elles arrivent par la rue dont J'aperçois, à gauche, la ligne de lumières et se concentrent autour des reverbères qui s’allument enfin. La Rocca s'ouvre, des aciers et des cuivres scintillent, la musique militaire prend place auprès de la fontaine. Elle joue bientôt ses valses faciles et les ombres aussitôt de remuer. Elles tournent, piétinent ; le bal est commencé. La leçon de danse plutôt. Ce cours de danse est pour jeunes hommes. Ces couples enlacés, en effet, ne sont que de garçons. Ecoliers, apprentis, tout le petit peuple ouvrier de Viterbe vient ainsi chaque soir, aux sons de la fanfare du régiment, apprendre à valser. Étrange dans la nuit et du haut d’une fenètre, ce popolano est innocent dès que l’on se mêle à lui. Je suis descendu, j'ai circulé parmi les danseurs. Le plus âgé doit avoir dix-sept ans. Ce ne sontque bourgerons et cotes d'adolescents. Ilss’abordent, se prennent sans rien dire par la taille et sautent parmi la poussière. Les novices cherchent leurs aînés, s’en emparent et les entraînent. Docilement, ceux-ci les conduisent, les enseignent et les reprennent. Tout cela sans mot dire, ou presque. Un silence d’une impressionnante gravité préside à ces ébats. Quelques grandes personnes, officiers ou bourgeois, flânent un instant : elles parlent bas, elles aussi. On dirait une cérémonie pieuse que l’on craint de troubler. Lorsque la musique s'arrête, chacun s’en va de son côté, se promène et saisit le premier qui passe, dès que les cuivres résonnent de nouveau. Ils font des échanges au milieu des morceaux, vont des bras
de l’un aux bras de l’autre. J’ai suivi l’un d’eux ; il a valsé avec sept camarades dans l’espace de cinq minutes. En vain, je cherche les clartés du cabaret où ce jeune troupeau, en France, né tarderait pas à se précipiter. Tout est noir, aucun « bistro » n'offre ses tentations. Ce peuple, je l’ai déjà et souvent remarqué, est sobre au dernier point. Il est nonchalent et paresseux. Il reste du moins sans vice dégradant. Cette danse elle-même, personne ne cherche à l’interpréter avec malveillance. Ils ne boivent pas; ils ont le cœur candide ; ils s'amusent à apprendre la valse et voilà tout. Au bout d’un quart d'heure, la musique regagne la Rocca, les groupes se dispersent aussi silencieux et placides qu’ils sont venus. La nuit envahit de nouveau la fontaine dont la mélodie va seule, maintenant, bercer mon sommeil, plus bruyante cent fois que les piétinements des danseurs muets.
Viterbe n’est peut-être pas la plus vieille de toutes les villes que je viens de parcourir. Elle est celle, en tout cas, qui a conservé les plus antiques témoignages. Pavie ne possède plus rien qui rappelle la grandeur lombarde. Viterbe est pleine de ces souvenirs. Aux portes de Rome, Aistulf et Didier se perpétuent et parlent à notre cœur, s'ils ne peuvent rien dire à nos yeux saturés de beauté. Là où ils furent arrêtés, là ils sont restés. Pour le souvenir de la défaite ou par dédain, on a laissé debout ce qui faisait leur orgueil, ce qui n’est plus aujourd'hui que leur pauvreté. Derrière les rues modernes se cachent des ruelles infâmes, le quartier San Pellegrino parmi les autres, d’une glaciale misère : ruisseaux fétides au milieu d’une
chaussée défoncée ; maisons aux pierres superposées sans ciment et noires comme la nuit ; escaliers déjetés et croùlants; pignons coupés et pantedants ; arcades brisées, amas sordide des plus antiques murailles. De temps en temps, entre deux de ces horribles et vénérables masures, une église ouvre sa petite porte, toute grande. Rien n'est moins tentant que cet empressement. Tout voyageur d'Italie le sait : église ouverte est église pauvre. San Sisto n'a pas de custode exigeant. C'est qu'il ne possède de merveille que soi-même. Bâti ou plutôt reconstruit au 1x° siècle, il a gardé des âges lombards tout un appareil qui le rapproche dans mon souvenir des plus émouvants spectacles ravennats, de l’arienne basilique des Goths, San Spirito. Trois nefs séparées par des colonnes renflées en leur centre et rugueuses, comme si on a’avait pas eu le temps de les polir ni de les égaliser. Surmontées de chapiteaux corinthiens, ces colonnes supportent un haut mur plein sur lequel, du côté des deux nefs basses, des arcs à plein cintre s'appuient. Au fond, un large et majestueux escalier monte aux transepts, courts, à l’intersection desquels, devant l’autel, des colonnes énormes, droites et lisses celles-là, enlévent le dôme, voûté de pierre nue. Derrière enfin, l'abside, toute étroite et ronde, tapissée de petits cubes de pierre taillée, une mosaïque sans couleurs : l'effet est étrange, de cet ensemble grossier et rafliné en même temps. La lumière avare pénètre par de petites fenêtres de côté, laisse les nefs dans l’ombre et inonde l’autel et l’abside, avec astuce. Mais pourquoi donc aussi cette abside est-elle si menue ?
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322 PSTITES VILLES D'ITALIE
Elle fut amoureusement traitée, le détail des encadrementsle prouve. Pourquoi ne se développe-t-elle pas en harmonie avec le monument tout entier; petit sans doute mais non pas primitif et dont aucun détail n’accuse une inexpérience ?
C’est que San Sisto est encastré dans l'enceinte même de la ville. Cette abside, c’est le mur lwimême, que l’on a quelque peu arrondi, mais non imprudemment bombé. L'église ne forme qu’un avec le rempart et se garde d’y faire brèche.
Ce mur, car ce n’est pas un rempart et non plus une enceinte, est superbe, comme l'était « le superbe Hippolyte », c’est-à-dire plein d’imposant orgueil et de légitime fierté. Tout droit, très haut, complètement nu, sans fossés, sans contrescarpes ni bastions, couronné seulement d’une dentelle de créneaux, il tourne, rigide, autour de la ville qu’il entoure exactement, comme un parc. Il la protège de sa simple surface. Il est d’un temps où les villes s’emportaient par irruption et où les flèches pleuvaient. Cà et là quelques tours carrées pour cette pluie et rien que des pierres lisses, sans protubérances où les assaillants pussent s’agripper. Les portes, ouvertes de place en place, permettent seules à d’autres qu'aux chats de pénétrer dans la ville. Cet appareil de clôture en palissade, je l’ai vu déjà, en France, à Avignon, mais d’une hauteur moitié moindre. Ici il est considérable de développement hardi. Ce haut mur plat, sans soutien, conservé par sa seule force intime, respire la majesté et la sécurité. Il forme exactement les quatre côtés d’une grande boîte dans laquelle la ville, introduite d’une seule pièce, et par le haut,
est enfermée, à l’abri des accidents ou des coups.
Hélas ! au fond de son bahut, l’objet ne fut pas cassé, mais 11 y tombe en poussière. J’ai gagné Santa Maria della Verita, couvent désaffecté, dont le cloître, resté intact, est charmant de gothique fleuri et dont l’église, aujourd’hui salle de fête, contient une fresque un peu sèche et gauche, mais d’une édification inépuisable par les documents qu'elle apporte. Sous couleur de marier la Vierge Marie, Lorenzo da Viterbo représente les noces d’un seigneur du xv° siècle. Oh! nous sommes loin des noces de Cana et du repas chez Lévi! Plus près peut-être, sinon, et à aucun point de vue, du grand art, du moins de la réalité, Lorenzo n’a pas, comme Véronèse, ajouté aux choses de son génie. Il n’a rien magnifié, mais tout rendu comme il le voyait, copié sur la nature même, avec toutes les verrues. Et s’il fallait rapprocher cette fresque de quelque autre ce ne serait même pas des Ghirlandajo de Novella, non plus que des Pinturrichio de Sienne, mais bien plus justement des Cossa de Ferrare. Elle est comme eux, un trésor. Elle a comme eux la grande quantité réaliste, premier mérite, base de tous les autres : une vision sévère de la nature rendue avec scrupule et exactitude. De plus que Cossa, pourtant, Lorenzo possède une couleur éclatante qui le rapproche, et en fait presque un frère du rude et lumineux Piero. :
Par la porte romaine, après avoir longé pendant quelque temps le mur, je suis rentré dans « la ville aux belles fontaines et aux belles femmes » selon le mot de la légende. Il ne m'a été donné
+ + maquer
de vérifier que le premier terme. Je ne sais si la race a dégénéré, mais l’eau coule toujours aussi pure, sur toutes les places, au coin de toutes les places. De vasques en bassins, par jets ou par gouttières, elle se répand abondante et claire ; elle emplit la ville d’une musique qui accompagne tous mes pas, les encourage et les soutient de son àllégresse. La lamentable place de la mort ellemême gazouille. Et ces fontaines jaillissantes sont la seule joie de cette ville noire, sale et décrépite, pourrissant dans son coffre. Il semble que les quartiers lombards ont rongé tout alentour, répandu leur lèpre et leur délabrement. Ruisseaux fangeux, maisons qui s’affaissent, rues désertes et polluées de détritus, cours aux relents infects, c’est partout le renoncement de soi-même, l’abdication de toute dignité. Tant d’eau, à dieux ! vous avez donné, pour qu’on la méprise! Cà et là, pourtant, Viterbe commence à se nettoyer. Il semble qu’elle a compris que le devoir des villes comme des personnes, est de se défendre contre les âges insolents et dévastateurs, de toujours paraître si ce n’est appétissantes, du moins ragoûtantes. Le voisinage de Rome a fait de Viterbe un but d’excursion pour les aytomobiles et la ville arienne, depuis longtemps découragée au fond de son bahut, reprend goût à la vie. Elle astique, restaure et essaie, sinon de se rajeunir, du moins de ne pas repousser. Pardonnons-lui son aspect lamentable d’aujourd’hui, en faveur de ce qu’elle sera demain. L'heure de la toilette pour les vieilles villes comme pour les vieilles dames, est, hélas la plus funeste. Sous le peigne et la brosse, la boîte à fard ouverte
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devant elle, Viterbe est épouvantable. Les quartiers lombards ont la beauté du vieux mendiant à l’œil exorbité, sanglant, devant lequel Rembrandt s'agenouille. Le palais épiscopal éveniré, sans toit, rempli de plätras, encombré de poutres pourries, est sinistre. Je vois bien la grâce qu'il aura, ce petit palais médiéval, élégant et fin, surtout en sa loggia à doubles colonnes et quis’ouvre sur la campagne. À l’heure de sa restauration il est lamentable. On regrette son abandon d'hier, et pour son harmonie et pour cette restauration mème dont on craint le zèle. Dans cette grande salle crevée, pantelante, desconclaves furent tenus, aux jours heureux où Innocent III venait de rendre à la Papauté sa force et son prestige. Que faitelle à vouloir briller d’un nouvel éclat, à vouloir nous apparaître ce qu'elle fut aux temps qui ne renaîtront plus! Demain comme aujourd’hui nous aimerions à pleurer sur toutes les misères; les grâces restaurées ne nous permettront plus que de nous divertir.
Il est encore du moins, avec la cathédrale, vieille basilique défigurée au xv° siècle, un monument intact, le palais municipal. Sale et noir ainsi que toute la ville, il s'étend derrière un rang d’arcades, ouvre sa cour, fermée sur trois côtés seulement, au-dessus d’un vallon puant, et déverse par-dessus des balustres les eaux de sa fontaine. Des mains soigneuses ne sont pas encore venues l’épousseter. Les salles du musée qu'il contient gardent une vétusté héroïque. Elles défient les temps avec acrimonie. Vitrines désordonntes, débris de chapiteaux, de corniches, de bandeaux,
de boiseries, de tombeaux, entassés pèle-mêle, culbutés et, parmi ces moisissures, un chef-d'œuvre, un joyau magnifique, la Pieta de Sebastiano del Piombo. Le voyageur maudit souvent la dispersion des tableaux, les courses qu’impose la recherche de ceux-ci. Si le sort qui attend leur réunion est celui de cette merveille-là, béni soit l’égoïsme du possesseur ! L’ami de Michel-Ange, Sébastiano, a donné ici, par cette Pieta, la mesure la plus nette de sa vigueur et de son sentiment dramatique. Ce Vénitien, élève de Giovanni Bellini, méprisait Raphaël. Il avait tort. Tout en le condamnant, comprenons-le et voyons du moins ce que son réalisme puissant, sa forte énergie devaient condamner chez le peintre des vierges aux petits oiseaux. Michel-Ange aida, dit-on, Sebastiano de ses conseils. C’est qu'il savait à qui il s’adressait, à un artiste aussi rude que lui, aussi tourmenté de grandiose et de saisissement. Déjà, j'ai vu bien des Pieta, bien des Vierges au Calvaire. Aucune ne m'est apparue avec tant de puissance. Il faut aller jusqu'en Flandre pour rencontrer l’égale de celle-ci. La Pieta de G. Masys, à Munich, seule, pourrait s’en approcher ; encore est-elle empreinte de quelque maniérisme. Sebastiano a donné à la Vierge douloureuse, dont les lèvres se serrent pour garder en son cœurson désespoir et ne pas le prostituer aux compassions qu'attirent les plantes, une expression sublime d'humanité et d’orgueil maternel. N'est-ce pas, aussi, légitimement que merevientle souvenir de la mèredivineque j'ai vue à Modène, au pied de la croix, à genoux, le buste renversé, les yeux clos au milieu d’un visage rava-
g ? Sebastiano rejoint son compatriote Cima da Conegliano, tous deux réalistes, l’un par innocence, l’autre par l’extrème culture et tous deux, par ainsi, démontrent que l’art le plus sûr, c’est encore d’imiter la nature, de l’interpréter selon son propre génie, mais en la serrant toujours au plus près, en saisissant les formes fugitives pour « les fixer dans l’espace et dans la lumière ».
La pluie convient à Viterbe. Elle n’a pas manqué à mon après-midi que j'ai passé devant la maison où mourut lafille de Lucien Bonaparte, Loœtitia. Des aigles dorés en rappellent seuls la ‘ gloire. Un industriel a acquis ce débris impérial et en conserve soigneusement les aspects. Le fauteuil où je suis assis provient, paraît-il, de cet asile déchu : quelques-uns des meubles parmi lesquels vécut le président des Cinq-Cents servent aujourd’hui à l’usage des passants. Vers le soir, la pluie ayant cessé, je suis monté jusqu’à la Quercia. Au bout d’une longue route qui traverse la campagne toute plate, l’abbaye de la Quercia dresse son porche rustique et son campanile au milieu d’un pauvre hameau. Quatre reliques m'y attendaient : un Robbia aussi beau que les plus beaux du Bargello ; le cloître gothique couronné d’une loggia ; le plafond de la nef, magnifique de richesse, d'opulence et d'éclat ; le tabernacle, marbre et bronze, d’Andrea Bregno, chef-d'œuvre de l’école lombarde, oublié par Burckardt — et je suis revenu vers Viterbe sur un regret. J'aurais voulu pouvoir me reposer auprès des cascades et sous les quinconces de la villa Lente. J'aurais aimé, parmi leur fraîcheur, finir ce long voyage et reposer mon
esprit dans leur tendresse. Après tant de beautés, il serait doux de regarder couler les buffets et éclore les bourgeons. Et voilà qu’à Viterbe aussi, comme dans chaque ville parcourue, un prétexte m'est fourni de revenir. Au terme de ma course se rassemble, autour de la villa Lente, tout ce qui m'échappa, au jour le jour. Partir! Mais revenir! Revoir et voir aussi pour la première fois ! L'Italie regorge. À mesure qu’on la visite, les chefs-d’œuvre augmentent, le désespoir vous prend de jamais les connaître tous et c’est la consolation du départ que de se jurer qu'on les découvrira au prochain voyage. Aux souvenirs se mêlent les désirs et le plus grand charme que possèdent les premiers est dans limpatience des seconds. (Cultivons nos regrets; laissons-leur de quoi s’alimenter ; ils nous font penser à ce qui nous exalte, ils entretiennent l'enthousiasme de leur inconnu. Ils sont la plus exquise forme de la piété fidèle.
Demain j'entrerai à Rome, enfin! J’ai demandé autrefois, dans un petit village padouan, Arqua- Petrarca, et penché sur la tombe de Pétrarque, j'ai demandé aux cendres héroïques les raisons et les conséquences des révolutions italiennes. Le mouvement fédératif, ce grand essor municipal des cités en quête d'indépendance et de liberté, j'en ai saisi le sens sur les lèvres closes de celui qui le formula. J'ai pu, au hasard du chemin, en surprendre les manifestations diverses et unes.
De l'Etat pontifical, j’ai pu aussi, en ce voyage qui se termine aujourd’hui, j'ai pu noter la forma-
tion, l’éclosion, l'essor, l’apogée et la décadence, dans les villes où ces phases se sont fait particulièrement sentir. Et s’il est sage de réserver la part de Rome, il n’est pas téméraire de dégager,
même sans avoir interrogé la ville éternelle, la philosophie générale des périodes historiques dont les villes que je viens de parcourir marquent les étapes. Une Rome idéale s'élève ainsi, faite de tous les souvenirs provinciaux et, sauf peut-être quelques retouches que peut m’imposer la Rome matérielle, je puis conclure. La Rome des Savoie et la Rome antique, enserrant et noyant la Rome papale, ne m'en diront sans doute pas plus sur celle-ci que ses sujettes. Le pontificat temporel est tout entier dans les cités qui l’abritèrent et le tinrent en échec tour à tour. Il est ici-même, à Viterbe, où se déroulèrent deux événements, peu considérables en eux-mêmes mais si caractéristiques, qu’ils donneront à mes conclusions une force nouvelle. Par eux, on éprouve le sentiment italien, par conséquent les raisons qui firent, de nos jours, échouer définitivement la papauté dans ses prétentions d’une monarchie éternelle, jusqu'à son fond. Le tuf mème apparaît.
Barberousse vient de signer la paix de Constance. Soutenues, en général, par la papauté, les villes ont obtenu l’autonomie municipale qu’elles ont tant souhaitée et si douloureusement conquise. Elles se développent sous leurs consuls et déjà s’indique la lutte des villes et des châteaux que J'ai étudiée à Brescia, particulièrement. À ce moment précis, Innocent III monte sur le trône pontifical. Il arrive à l’heure où la liberté qui semblait
perdue, renaît. Il comprend toute la gravité de l'heure pour le pouvoir temporel : comme l’empire, la papauté, elle aussi, peut être un jour balayée d'Italie par les villes émancipées et prospères. Va-t-elle donc entrer en lutte armée avec elles ? Innocent n’a pas les moyens de le faire et, les aurait-il, que le sort des Allemands peut être au bout de ses efforts. Il ne lui reste qu’une ressource, c’est d’accaparer le mouvement, de le faire papal, de s’en dire le protecteur et, par ainsi, de l’absorber au profit de l’Église.
La ville de Rome a suivi ses sœurs italiennes dans leurs aspirations autonomes. Le premier devoir pour Innocent est de réduire les velléités romaines, d’être le maître d’abord dans sa ville, d’où il pourra rayonner et vaincre. Mais Rome résiste à Innocent dont elle devine les intentions despotiques. Il est nécessaire de la satisfaire par des apparences, afin de mieux lui refuser les réalités. Viterbe va servir à ce mirage.
La capitale du patrimoine, du domaine donné au pape par Mathilde, Viterbe, s'était alliée aux Allemands, lorsque Barberousse était venu mettre le siège devant Rome. Elle avait pris part au pilage et avait emporté, comme trophée, les portes de bronze du Latran. Pendant trente-deux ans, Rome attendait sa vengeance, qu'Innocent lui fournit enfin, pour la tromper mieux, en 1199. Autour de Viterbe, comme autour de toutes les villes, de Brescia entre autres, tournaient les féodaux qui cherchaient le moyen d’y pénétrer et de s’en rendre maîtres. Parmi ces féodaux, se voyait surtout le seigneur de Vitorchiano. Les Vi-
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terbois sont impatients de réduire ce seigneur qui tient la campagne, c’est-à-dire les sources du travail et de leur subsistance. Ils l’assiègent dans son château. Vitorchiano, qui sait la rancune de Rome contre Viterbe, appelle les Romains à son secours. Que va faire Innocent? Va-t-1l marcher contre Viterbe et non seulement détruire une ville dont il est suzerain, mais encore travailler au profit de l’un de ces seigneurs qui sont le perpétuel danger de la domination universelle, catholique ? D'ailleurs, il risque aussi de rendre les Romains, après leur victoire, plus insolents encore qu'ils ne le sont. Il ne peut, d'autre part, se dérober à la volonté des Romains, sans risquer de les soulever encore une fois et de compromettre son plan de confiscation papale. Son jeu va être de prêcher la paix, sans rien faire pour l'obtenir, au contraire. Il se dressera alors comme arbitre et jouera le rôle de tous les arbitres qui est de s'emparer de l'enjeu. La guerre éclate donc entre Rome et Vi- .terbe. Les Viterbois sont mis en déroute et Innocent lève l’étendard conciliateur. Il impose sa paix par laquelle les Viterbois rendent les portes de - bronze, jurent fidélité au sénat, renoncent à Vitorchiano et démolissent un fort construit en avant de Viterbe. Mais ils conservent le territoire et leur autonomie. Les Romains mécontents se rebiffent, chassent Innocent, qui revient bientôt et finit, en 1204, par s'imposer à Rome, qu'il gave de bienfaits, d’ailleurs, asiles, hôpitaux, administration sage. Fort de cette soumission de Rome enfin conquise, Innocent va pouvoir poursuivre son entreprise d'absorption.
Viterbe est l’une des premières sur qui il exerce ses forces; elle résiste et, pour résister, elle favorise l’hérésie. Elle confie ses destinées municipales aux patarins, catarrhes, appelés communément vaudois. Innocent l’abreuve de malédictions : « Podeur de votre putréfaction, écrit-il à ses sujets, a infecté déjà toute les régions avoisinantes; Dieu lui-même en a mal au cœur ».
Cette image plus saisissante que noble, n’émeut guère les Viterbois qui font comprendre au pape qu'ils tiennent peu à l’hérésie et beaucoup à l’autonomie. Innocent accourt à Viterbe, promet tout ce qu’on lui demande et, en janvier 1207, il y promulgue les décrets qui doivent extirper l’hérésie. Et ce qu'il offre à Viterbe, comme à toutes les autres villes du patrimoine et des donations dont le mouvement émancipateur est parallèle à celui de Viterbe, c’est l’ordre et la paix dans le sein de l'Eglise romaine. Il réunit à Viterbe une assemblée des abbés, comtes, barons, podestats et consuls du domaine des Marches et de l’Ombrie et y formule les règles qui doivent rendre la vie douce sous la crosse. Le peuple, abusé de belles promesses, terrifié des incursions féodales et des invasions impériales, se jette dans les bras du pontife et les administrateurs de la cité deviennent les fonctionpaires de la Papauté. Non sans soubresauts, surtout dans les Marches, où l’on voit Ancône songer à rentrer sous la domination allemande. Qui l’emporte ?
Dans la partie du patrimoine voisine de Rome, c’est Innocent. Viterbe s’est tue définitivement. La vieille ville lombarde rentre dans sa carrière monarchique. Elle souffrira stoïquement, en 1210,
et.sans se détacher, lorsque Otton de Brunswick viendra l’assiéger au cours de sa lutte avec Innocent. Dans le reste de l'Italie, reprend au contraire avec plus de vigueur que jamais la vieille querelle qui va se concréter sous les dénominations de gibeline et de guelfe. Il faut lire dans l'ouvrage de M. Achille Luchaire, Innocent III le détail de la longue résistance de la terre de la donation. Partout on se refuse à l'emprise de l’Église : « L'esprit municipal, dit M. Achille Luchaire avec une lucidité remarquable des lois historiques, tendait partout à s'identifier avec l’esprit laïque. Les aspirations de la commune indépendante devenaient de plus en plus incompatibles avec la domination d’un chef religieux. »
Et voila, toujours, éternellement, le vieil esprit républicain et fédératif des cités. En ce sens, M. Luchaire a bien raison de parler de « la faillite du pouvoir temporel ». Nous savons aujourd’hui qu’en effet ce pouvoir est failli. L’était-il en 1215? Le concile de Latran, réuni après que le futur empereur Frédéric est venu soumettre au pape, pour le comte d’Otton, tout ce que son père Henri VI avait si âprement défendu, le concile de Latran marque au contraire le triomphe de la papauté. Lorsque Frédéric IT reniera ses promesses et recommencera la lutte, Innocent III sera mort depuis un an, en 1216.
Ces incidents de Viterbe ne sont que l'expression d’une même pensée poursuivie à travers les siècles, par tous les papes. À la fin du var siècle, la papauté, par l'organe d’Etiennell, se trouvainterpréter le sentiment italien, lorsqu'elle appela les
Francs qui devaient débarrasser l'Italie des Lombards. La Rome de Pierre pouvait alors constituer son prestige le gardien de l’indépendance, de la liberté, l’indépendance vis-à-vis de l'étranger, la liberté vis-à-vis des tyrans intérieurs. Elle préféra se ranger parmi ceux-ci. Le résultat, ce fut Théophylacte. Grégoire VII mit de l’ordre dans cette anarchie, releva le‘trône pontifical de ces hontes. Il ne sut pas l’affranchir du rêve; déjà vieux, de monarchie. Et les destins temporels s’accomplirent. L'Église catholique, c’est-à-dire universelle, devint une monarchie comme les autres, soumise, comme ses sœurs, aux fluctuations des trônes de ce monde, périssables, à leurs progrès comme à leur décadence et à leur disparition. Dante la nommait : « Celle qui est assise sur les eaux ». Il n’est pas de plus saisissante image. Ballottée de tempêtes en tempêtes, elle ne put les dominer et elle finit par sombrer, engloutie. Son rêve de domination spirituelle, au lieu de le poursuivre, unefois assurée de vivre, par ses armes religieuses, elle s’entêta à le réaliser par des moyens purement mortels. Elle semblait douter de sa propre expansion, et ne pouvoir se répandre dans les âmes qu’en tenant les corps. À tous les peuples elle prétendit dicter des lois humaines. La rupture de la Réforme et la résistance, respectueuse toujours mais toujours irréductible, de la France, ne l’enseignèrent pas. Et l’anathème de Dante à Constantin garde encore aujourd'hui sa force et sa justesse : « De quels maux fut la source, la dot que reçut de toi le premier pape opulent! » Riche de trésors divins, l’Église ne pensa qu'aux trésors de ce monde et
elle s’épuisa à l'impossible tâche d’accumuler ceuxci. Le 20 septembre 1870, elle connut sa faute. L’effort de tant de papes pour faire de l’Église un royaume aboutit au royaume italien. Par la porta Pia défoncée entra le roi laïc et sortit le monarque catholique. |
L'Église connut sa faute ; l’a-t-elle comprise ? Renan, dans sa tendresse pieuse, entrevoyait une une Église délivrée des soucis matériels et prédisait une renaissance catholique où l’Église, épurée, s'épanouirait selon sa mission divine de gouverner les âmes, présidant au beau domaine de la foi. Il la voyait plus grande ainsi, lorsqu'elle aurait renoncé à tout souci de domination monarchique, régnant exclusivement sur les cœurs. Autant que la diversité des caractères peut permettre des prévisions, 1l ne semble pas que l'espérance de Renan puisse se réaliser. Au subtil Léon XIII a succédé un pape qui a repris la vieille route acerbe, purement romaine. Non, sans doute, Rome ne vise plus à la domination séculière, du moins elle semble ne plus la réclamer que pour la forme. Mais prenons garde que, ses vieilles mœurs despotiques, pe pouvant plus les exercer sur les peuples, elle les exerce avec une énergie plus grande sur les fidèles. Ce qu’elle imposait autrefois aux empereurs, elle l’impose aujourd’hui au clergé ‘et aux membresde son église, unesoumission absolue à tous ses ordres, un renoncement complet à toute individualité nationale. Rome semble ne pouvoir abdiquer sa chimère et ce que la rigueur du siècle lui interdit sur les citoyens, elle le pratique avec une ardeur redoublée sur le pauvre peuple de ses prè-
tres. Dans le grand bouleversement social qu’a été, est toujours et sera longtemps encore, la séparation de l’Eglise et de l’Etat en France, elle n’a voulu voir qu’une menace contre sa propre puissance monarchique. Et son système gouvernemental, elle le transporte tout entier dans le domaine religieux. Elle se raccroche désespérément à son despotisme, comme si l'oppression, l’écrasement et la ruine étaient les seuls moyens de tenir les âmes. Elle réduit le clergé français à la mendicité, l’oblige à abandonner les biens qui l’auraient nourri, les maisons qui l’abritaient, afin de le garder plus sûrement sous sa dépendance. Elle se sent présente dans toutes les consciences, fût-ce au prix de leur désespoir. Ge que Rome rève, c’est un elergé français raréfié, mais qui lui doive tout, afin de prolonger sa suprématie. Rome, on commence à s’en rendre compte, verra avec satisfaction nos curés chassés peu à peu, par le besoin ou la violence, des églises, des presbytères. Elle constitueraalors en France des « missions » où le prêtre ne sera plus le frère par la naissance et par la consanguinité des fidèles, mais un étranger sans attaches citoyennes et dont le seul lien sera celui qui le rattachera à quelque congrégation dont le chef sera romain. La France, pays de mission, voilà ce que Rome veut, ce à quoi elle tend en défendant les associations cultuelles, qui auraient permis aux prêtres de vivre avec honneur et indépendance. De fortes raisons, purement personnelles à la France, l'y engagent, sans doute. Le clergé français n’a jamais été très romain. L'histoire religieuse de notre pays n’est qu’une suite d'efforts, du côté
de la monarchie française, marchant d’accord avec les prêtres français, pour rester national, du côté de Rome pour réduire à l’obéissance passive rois et clergé. Depuis le soufflet d’Anagni jusqu’à la déclaration de 1682, le clergé français a ‘traversé les siècles en s’affirmant indépendant de Rome. Il a fallu la piété profonde de nos rois pour que le schisme fût évité. Le Concordat rendit à Rome le service de la garantir contre tout danger gallican. Dès qu’un prêtre manifestait quelque velléité française, Rome faisait appel au bras séculier qui, peu désireux de s’attirer des difficultés avec un pouvoir dont il se servait pour sa politique intérieure — toute l’histoire du second Empire en témoigne — brisait le récalcitrant. D'où vient cette attitude séculaire, indépendante de Rome, du clergé français, il est facile de le savoir. Il vient de ce que, contrairement à ce quise passe en Italie et en Allemagne, la France se forme et grandit sans que Rome se mêle jamais de ses destinées. Les prêtres français suivaient la France et, ne devant rien à Rome, ne se sentaient avec elle que des attaches spirituelles. Ils déniaient au pouvoir pontifical toute puissance sur un temporel qui était l’œuvre des rois. Enfin, la Sorbonne, la seule source théologique où s’abreuvât le monde catholique, connaissait son prestige et 1l ne fallait pas lui demander de se reconnaître sujette d’un pape qui lui empruntait ses canons. C’est en France que toute la doctrine catholique s’est formulée. Rome ne fit qu’adapter à ses ambitions et à ses commodités les règles édictées par les savants français. La France était doctrinale, Rome casuiste. Rome adoptait et
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pratiquait ce que Paris avait rédigé. Jusqu'au Concordat, la France vécut ainsi dans l’indépendance matérielle soutenue par les rois, dans la supériorité intellectuelle consacrée par les décrets. Le Concordat rompu, le clergé français va-t-iF vouloir refaire à Rome la loi ? Rome n’a vu que ce danger; elle s’est hypnotisée sur ce péril et. pour l’éviter elle prend nos prêtres par la famine. Elle leur crie très haut : « Je ne vous abandonnerai jamais ! Frappez à ma porte vous y trouverez toujours aide et subsistance ! » Elle dit la vérité; cela est son plus cher désir que le clergé français soit obligé de lui devoir son pain. La faim remplacera le Concordat et les gouvernements. Et Rome obstinée dans son rêve monarchique, aujourd’hui comme autrefois ne pense qu’à garder des sujets. Elle veut des peuples et non des âmes. Elle transporte dans le monde religieux les mêmes préoccupations et continue à vouloir gouverner, comme autrefois, par la terreur et la servilité. La prophétie de Renan s'éloigne de plus en plus de toute réalisation. Le pouvoir spirituel se raccroche désespérément aux moyens temporels — au risque de périr lorsque les prètres, qui sont de pauvres hommes, se lasseront enfin. Et se trouvera alors confirmée la parole de Juvénal : Et propter vitam vivendi perdere causas.
Un pape viendra-t-il qui réalisera la vision de Renan, d’une Église épurée, héritière de notre Sorbonne, gardienne de la doctrine sacrée et mère spirituelle ? Rien ne permet de l’espérer. Rome succombe sous le poids de son passé et l'effort qu’il jui faudrait faire pour s’en dégager paraît au-des-
sus de ses forces. J’ai pu, tout au long-aë ma. route, compter les ruines dont elle l’a semée. Elle reste écrasée, étouffée sous leur poids. Ce n’est pas impunément que l’on travaille avec un tel acharnement à une telle besogne. L'exemple de Pie IX, le « libéral » Pie IX, dit assez ce qu’on peut attendre d’elle. La malédiction de Dante à Constantin reste tout entière, implacable, douloureusement éternelle. L'Église a dévié de sa vraie route, dès ses premiers pas. Et ce n’est pas dans une Europe qu’elle a lassée et lasse chaque jour, qu'elle trouvera demain, mème si elle le voulait, l’aide dont elle aura besoin pour reprendre le vrai chemin.
Rome spirituelle et doctrinale, la Rome apostolique et chrétienne à droit à tous les respects, celui qu'on doit à toutes les aspirations les plus élevéesdu cœur humain, même lorsqu'on neles partage pas. La Rome que j'ai vu naître, grandir et mourir depuis Pavie jusqu’à Modène en passant par Orvieto, Bologne et Ancône, ne peut réclamer que notre attention et notre jugement serein. Et lorsque, demain, j'entrerai à Rome, ce ne pourra être que pour y trouver la synthèse pontificale de ces arguments épars, ce ne pourra être que pour y prendre, devant le spectacle dela monarchie prospère et triomphante, un regret de plus du beau rôle fédératif et vraiment national que Rome aurait pu, aurait dû jouer.