‹ Petites villes d'ItalieChapitre 5 sur 6 · DU VESTIARIUS À CARDUCCI CHE · texte numérisé non relu

DU VESTIARIUS À CARDUCCI CHE

En attendant ces jours encore plus sombres, Benoit IV a remplacé Jean IX. Puisqu'il n’y 2 plus d’empereur, le pape cherche un autre appui. Il le trouve dans l’aristocratie romaine qui, suivant le mouvement italien général, veut se rendre indépendante, libérer Rome de la sujétion féodale, De mème que l'Italie du Nord lutte contre Béranger, de mème Rome va entrer en lutte contre Spolète. C'est la première indication du mouvement seigneurial, dont j'ai vu à Mantoue l’éclosion et la fin. Pendant que Lambert et Béranger se disputent! à qui fera l’unité italienne, Rome essaie d’instaurer son indépendance municipale; ne voulant pas être le fief de la famille des Lambert, elle va devenir le fief de la famille romaine de Théophylacte.

Théophylacte est le principal fonctionnaire de la cour pontificale. Il a les fonctions de vestiarius, c’est-à-dire qu’il a les clefs du trésor. Il est l’administrateur des biens de l’Église, donc son maître. Il est duc et magister militum, l’unique consul, l'unique sénateur, par conséquent chef aussi. Il le fait bien voir. Benoit IV règne trois ans et meurt en 903. Après deux essais qui ne conviennent pas à Théophylacte, Serge IIT est nommé pape, qui se trouve, comme par hasard, avoir pour maîtresse, Marozia, la fille de Théophylacte, Il en aura, malgré les trente années d'âge qui les séparent, un fils qui sera bientôt pape sous le nom de Jean XI. Dégageons de ces détails, qui ne sont révoltants que si nous considérons la papauté non par cé qu’elle est devenue dans la main des hommes du x° siècle, mais ce qu’elle devrait idéalement être et ce que, seulement, le progrès des

mœurs lui permettront de devenir, dégageons la signification sociale. Le puissant duc de Spolète mort— on retrouvera bientôt sa descendance — la papauté, tout comme les villes qui se donnent aux évèques féodaux pour échapper au roi oppresseur, devient fief aristocratique romain. Rome est entrée dans lemouvement autonome des cités : ni Lambert, ni Béranger, ni un Germain, mais un Romain! Et ce Romain, c’est Théophylacte, à côté duquel prennent la première place, et même avant lui, sa femme Théodora et sa fille Marozia.

Serge III, l’amant de celle-ci, vit sept ans. \près lui Anastase IIT, deux ans. Puis Lando, six mois. Enfin Jean X qui doit sa promotion à sa maîtresse Théodora, la femme de Théophylacte. Jean X est un- vaillant guerrier. Les Sarrazins menacent Rome, par conséquent la famille papale. Jean X marche sur eux et en délivre l'Italie. II n’a pas accompli seul cette tâche. Le marquis de Toscane, Albéric, l’a aidé. Il faut le satisfaire et l’annihiler. Car il est puissant, ce marquis de Toscane; ayant assassiné Guy, le dernier rejeton du duc de Spolète, il a pris possession de ce duché. On lui donne comme épouse, Marozia, la « veuve » de Serge IIT, la fille de Théodora et de Théophylacte, la mère du futur Jean XI. En 924, Béranger étant mort, Albéric devient complètement indépendant et maître d'un territoire considérable — auquel son mariage adjoint la papauté, puisque le pape est l'amant de sa bellemère.

Ce pape, Jean X, trouve enfin pénible la sujétion où il se trouve. Il essaye de la secouer en

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s'appuyant sur les familles rivales de celle de Théophylacte. En 928, Marozia le fait assassiner. Elle nomme à sa place deux papes qui ne la satisfont pas et, impatientée, installe sur la chaire de Pierre son fils, âgé de quatorze ans, Jean XI. Albéric meurt sur ces entrefaites. Marozia n’est pas prise de court. Elle offre sa main et ses domaines à Hugues de Provence qui cherche à succéder à Béranger, dans le Nord. Que Hugues réussisse et voilà l’unité faite. Mais d’Albéric de Toscane et de Spolète, Marozia a eu un fils, Albéric. Celui-ci va disputer au second mari de sa mère et à son frère Le pape, fils d'un pape, la couronne bientôt royale et le pouvoir pontifical. Il assiège le château Saint Ange; Hugues s'échappe. Pendant vingt ans, Albéric est le maître absolu. Il nomme les papes qui détiennent exactement le même pouvoir que nos rois sous les maires du palais, domine à peu près complètement en Italie, d’où 1l chasse Hugues définitivement, et interdit finalement à l'empereur Otton de venir à Rome, lors de sa première descente, en 951.

Ce que tentera plus tard César Borgia, Albéric l'essaye. Il veut créer la dynastie romaine, royale, italienne. Le petit fils de Théophylacte, héritier des marquis de Toscane, des ducs de Spolète et du pape, frère utérin de celui-ci, s'efforce, par un gouvernement modéré, équitable et sage, de constituer une dynastie. Il cherche des appuis en négociant son mariage avec une fille de l’empereur grec, comme fit Charlemagne, et en offrant au fils de cet empereur une fille de Marozia, sa sœur par conséquent. On peut même croire qu'il serait par-

venu à opérer dans l’Eglise la réforme qu'Hildebrand y réalisera, puisqu'il s'était abouché avec Odon, abbé de Cluny. Il n’en a pas le temps. Il meurt en 954, mais en faisant, toutefois, jurer à ses serviteurs qu'à la mort du pape Agapit IT, son fils Octavien serait nommé. Il le fut, en effet, l’année suivante sous le nom de Jean XII. Le coup est fait. Et c’est exactement ce que César Borgia voudra réaliser, la fusion entre la papauté et la royauté, le pouvoir pontifical devenu un pouvoir purement national, laïque et dynastique.

Que fût-1l arrivé si Jean XIT eût été digne, comme l'était César, trahi par elle, de sa fortune ? On peut conjecturer, peut-être, qu’un pape moins débauché n’eût pas obtenu davantage qu’il n’obtint. Otton ne fut sans doute pas moins descendu, appelé par les villes contre le royaume et il ne fut pas moins venu à Rome déposer le pape romain, donc dangereux pour son pouvoir, et y installer, comme il le fit, un pape germanique, Léon VIII. Celui-ci est bientôt remplacé, sur l’ordre de l'Empereur, par Jean XIII qui est fils d’une sœur de Marozia, par conséquent petit-fils de Théophylacte et cousin d’Albéric. La papauté reste dans la famille. Avec ou sans l’empereur elle demeure dynastique. En 972, Jean XIII meurt.

Benoit IV est nommé par l’empereur, qui meurt à son tour. Profitant de l’interrègne, un nommé Cressentius, frère de Jean XIT — par conséquent fils d'Albéric et petit-fils de Théophylacte — dépose Benoit et l’étrangle. La famille se bat avec l'Empereur à coups de papes. En 996, Otton III descend en Italie et impose à (Cressentius son

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pape, Jean XV, et enfin Grégoire V, fils du duc de Carinthie. C’est le premier pape non italiens.

sentius dépose Grégoire et met Jean XVI sur le trône. En 998, Otton revient, Jean XVI s'enfuit, est rattrapé, mutilé et chassé ; Cressentius est décapité et, l’année suivante, le français Gerbert est nommé pape par l’empereur sous’ le nom de Sylvestre II. Une émeute que conduit Jean Cressentius, fils de l’autre, chasse le pape et l'empereur qui meurt à Ravenne. En 1003, Sylvestre revient mourir à Rome et Jean Cressentius nomme trois papes tour à tour, jusqu'à ce qu'il trouve plus simple de se nommer lui-même. Mais la famille d’Albéric est nombreuse. Elle compte une branche dite des comtes de Tusculum. A la mort de Jean Cressentius, elle s'empare du pouvoir et c’est le fils du comte de Tusculum qui devient pape sous le nom de Benoit VIII. Henri II le reconnaît et se fait couronner par lui. Et voilà la famille de Théophylacte et d’Albéric, marquis de Toscane et duc de Spolète, de nouveau en possession directe du pontificat. Elle finit par nommer son aîné Grégoire consul, tandis que son cadet est fait pape. C’est Benoit IX ; il a douze ans. Les beaux temps de Jean XII renaissent, jusqu’au jour où Benoit 1X ayant déclaré qu’il veut se marier, une émeule le chasse de Rome. Il vend sa place à Grégoire VI qui tire Hildebrand de son couvent et fait de lui son chapelain et son conseiller.

IL était temps. J’ai connu à Plaisance les raisons profondes, sociales, du salut pontifical. En 1073, Grégoire VII sera élu pape. Les temps qu'il a si

laborieusement préparés, sous huit papes, nommés par l’empereur mais par son influence et son autorité, sont révolus, qui verront la renaissance de l'Église. Pouvait-elle tomber plus bas ? Benoit IX, en voulant se marier, était logique du moins. L'ambition de la famille de Théophylacte serait atteinte. La papauté deviendrait un royaume comme les autres, un beau royaume italien. Que deviendrait-elle en tant que religion ? On le devine aisément. Hildebrand sauva la foi et perdit le royaume qui, après lui, ne put jamais se constituer, malgré les plus brillants succès et les passagers triomphes.

Ce qui frappe aujourd'hui, au pied de cette rocca de Spolète qui vit au temps des ducs et au temps d'Alexandre VI Borgia les deux essais de la transformation de la papauté en monarchie italienne, c’est l’abjection où cette ambition avait fait tomber le trône de saint Pierre, à un Serge IIT, installé par sa maîtresse, à un Jean XII nommé par sa mère, à un Benoit de douze ans qui veut se marier et enfin à la nomination des papes par l'empereur, comme de simples préfets. C'est à cela que l’appel des Frances par la papauté aboutit. On arrive à se demander si le royaume lombard, qui désirait tant se faire bien venir, n’eût pas mieux valu. Et cela dura cent cinquante ans, au cours desquels le Saint-Siège demeure la propriété d'une famille, la famille de Théophylacte et de Marozia.

Telle est l’histoire folle que la rocca et Spolète me rappellent. Grâce à elle, la ville morte se dresse dans la nuit, ressuscitée, Le cercueil s’est en-

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tr’ouvert et voici que se mêlent à la brume qui monte de la plaine ombrienne, tous ces morts exécrables et magnifiques de scélératesses et de passions. Leurs fantômes s'élèvent doucement vers la vieille citadelle, bâtie par Albornoz à la place de la leur. Ils contemplent à leurs pieds la luxuriante campagne qui faisait leur richesse. Ils regardent la ville où ils se retrouvent encore. Sous la lune que le Giuliano renonce enfin à retenir plus longtemps dans son lit, Théophylacte, le vieux vestiarius, étend les bras et maudit ses enfants à qui il ne manqua qu’un peu de génie pour régner encore aujourd'hui sur l'Italie. Jean et Benoit ricanent à la voix du vieillard, tandis que * Marozia se voile le visage. Leur vision m’accompagne tandis que je remonte vers la ville. Elle fera ma nuit bien funèbre, digne du moins de Spolète, jusqu'au matin où les musiques unitaires chasseront les revenants et leur diront ce que, avec de la simple conduite, de petits comtes, descendus avec Otton III, les Savoie issus de Bérold le Saxon, ont pu accomplir. La couronne tressée par les grâces dont Carducci ceignit le front de la reine Marguerite, c’est à Marozia que le chantre du Clitumne et de Garibaldi l’eût alors offerte.

Terni.

j 4 vallée du Teverone est séparée dela vallée de L la Nera par une chaîne des Apennins que le chemin de fer, quittant Spolète, a bientôt franchie. Il plonge sous un tunnel, après s'être élevé audessus de la plaine ombrienne, et débouche le long de torrents encaissés qu’il suit docilement. Terni est située au pied du versant occidental des montagnes. C’est une grande ville, que peuplentles ouvriers des aciéries de l’État. Terni est le Creuzot italien. Aujourd'hui cette ville industrielle est comme morte. Voici deux mois que les ouvriers sont en grève. Les usines sont fermées, les rues sont désertes. Seuls des soldats l’animent, jouant aux barres afin de distraire leur faction qu'aucune violence n’a encore troublée. Autour des usines, rien que leurs jeux pacifiques. Les grilles sont ouvertes et les plates-bandes fleuries du pavillon patronal attestent que personne n’est encore venu piétiner autour des ateliers. L’Italien a attendu pendant plusieurs siècles son autonomie politique ; chaque jour il supporte de tous les services publics les

plus invraisemblables délais et retards ; ses revendications sociales, 1l en attend la réalisation avec la même tranquillité et la mème confiance. Sobre, ignorant du bien-être intime, lui qui vit en plein air et ne se grise que de soleil, il ne souffre pas beaucoup de sa placidité foncière. Les usines de Terni chôment ; les ouvriers sont la moindre victime de ce chômage. Si l’organisation industrielle de notre temps doit être bouleversée par la résistance organisée des manœuvres, c'est en ce pays qu’elle sera le plus profondément touchée, par ces hommes tranquilles, insouciants et frugaux, qui passent en ce moment devant l’aciérie sans même tourner la tête. Leur faculté passionnelle s’est concentrée depuis des siècles sur l’indépendance nationale et la liberté de conscience. Elles seules sont capables de les pousser aux extrèmes. Pour le reste, comme en tout, ils attendent, appuyés sur leur patience et leur sobriété.

La Terni que je vois n'est donc en rien celle que j'aurais dû voir, avenues silencieuses, bâtiments éteints. Le tramway mème qui devait me conduire aux cascades a suspendu sa marche.

Mais n'est-ce pas plutôt une bonne fortune, aù regard des raisons pittoresques etsentimentales qui me font m’arrèter ici, entre deux trains ? Une fine dame italienne, lorsque je lui exprimais mon intention de pèlerinage chateaubrianesque, me répondait : | = — N'allez pas à Terni! Vous souffririez trop des usines dont on a déshonoré les cascades |

Elle n’avait pas prévu cette grève qui rend au paysage presque tout son charme passé. Les usines

restent bien accrochées au flanc des rochers. Les énormes conduites d’eau serpentent toujours au fond du torrent. Mais plus rien ne lesanime. Aucune vapeur, aucun sifflement, aucune fumée, aucun homme. Le vetturino qui m'emporte circule parmi des manières de ruines dont le paysage n’est pas souillé. Rien ne m’empèche de voir dans ces murs accrochés à la montagne raide quelque burg que : la gorge justifie; dans ces conduites, l’aqueduc antique que la ville légitime. Par la mort, tout se nivelle et les masures que sont les scieries, du moment qu’elles gardent le silence, se marient aux chènes verts aussi bien que les châteaux forts. Ce sont les hommes qui, selon le mot de ma gentille dame, déshonorent les paysages. Leur activité irrespectueuse est seule à les polluer. 11 semble que les choses s'entendent entre elles contre nous et que, derrière notre dos, elles se réconcilient. J'ai facilement fait abstraction des taches, grâce

à la fuite de mes semblables et [x vallée de la Nera s’est déroulée sous mes yeux, aussi solitaire qu'il y a cent ans, lorsque Chateaubriand y conduisit la mourante Pauline. De chaque côté du torrent les montagnes sont à pic, couvertes de chènes, de sapins et d’ormes. Très hautes, elles ne laissent apercevoir qu’une étroie bande de ciel, découpée en festons par la pointe des arbres. De temps en temps un renflement autour duquel les eaux et la route tournent, une excavation annonciatrice d’un petit torrent dont on franchit bientôt le lit desséché. La Nera, qui vient des monts Sibyllins, s’est heurtée bientôt à la chaîne des Apennins et s’y-est tarilé un passage. La gorge

a l’air d’avoir été fendue à la hache ou à coups de mine. Le Tibre séducteur appelait l’amoureuse Nera qui s’est frayé le plus court chemin pour rejoindre son maître. Par le glaive ou le bélier le rocher a été coupé et la Nera court éperdue parmi les débris. Folle Nera ! Elle n’a pas vu que là-haut, sur la montagne qu’elle mutilait, le Velino passait, indifférent à ces ardeurs et confiant dans son lit. Elle ne voulait rien que son amour, pazza per amore, et brisait tous les obstacles sans songer aux pièges. Elle rompit la roche. Le Velino tomba sur elle et l’écrasa. Où est-elle. maintenant, la petite Nera, parmi ces eaux abondantes qui se précipitent en hurlant? Le Velino fait voler en poussière ses membres dispersés et c’est lui qui, maintenant, roule vers le Tibre séducteur. Dans les bras de son amant la Nera n'arrive plus que méconnaissable, victime de sa hâte et de son imprévoyance.

La chute est magnifique. De la montagne, en angle droit avec la Nera, le Velino tombe en une nappe énorme sur un premier fond de rochers situé à cent mètres au-dessous de son lit pacifique. De là, il rebondit encore une fois pour rejaillir soixante mètres plus bas où il absorde la Nera et tous deux font une dernière chute, de vingt mètres, enlacés. La poussière qui s’élève de ces cent quatre-vingt mètres de cascades obscurcit le ciel tout alentour. Avant même qu'on entende les grondements du Velino en fureur, on est envahi de brume et inondé de gouttelettes que le soleil traverse pourtant, jetant sur vous le plus merveilleux prisme multiplié. Peu à peu la

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voix terrible se fait entendre, grandit et c’est dans le fracas de tous lesorages que l’on aperçoit enfin, dans sa puissance, le cataclysme provoqué par celle qui en fut la première victime.

Le cocher refuse de me mener plus loin. Son cheval en sueur ne peut braver cette pluie fine qui nous couvre déjà. Seul, je m’avance à la voix qui m'appelle. Je cours le long du torrent, j’enjambe ses mille ruisseaux, perdu parmi les pierres assiégées et les flaques bouleversées. Les arbres pleurent désespérément, les rocs semblent fondre, la route est un bourbier, la terre coule, les herbes se couchent trempées, partout, au ciel, sur les choses, sur le passant en vain serré dans son manteau, l’eau pénètre, inonde et glace. Plus encore vient me terrifier le hurlement continu, tonnerre sans répit, de la chute. Lorsque je passe tout près dela petite cascade, son fracas me paraît une flûte légère auprès du formidable rugissement de la première. Celle-ci est magnifique d’ampleur, lisse, arrondie, lente et verte encore. Le soleil la: frappe derrière et elle brille bien qu’elle leve, entre elle et lui, ses voiles de poussière. De chaque côté, de grands pins la flanquent, tout en haut, comme deux gardes du corps chargés de surveiller sa colère. La seconde chute ne peut se distinguer au milieu des vapeurs. Elle disparaît sous les eaux dispersées, que le vent emporte et dont il la couvre. Elle n’est plus alors qu’une houle, l’écume sur les vagues invisibles, dont on devine seulement la fureur. Et là-bas, aveugle et sourde à tout ce qui n’est pas ses amours, la petite Nera trottine, se hâte vers sa perte. Elle résiste tant qu'elle peut,

roulée bientôt, disparue et la petite cascade de. vingt mètres indique, par sa tranquillité, que le géant troublé dans sa placidité, sa vengeance accomplie, se calme enfin.

J'ai grimpé le rocher ardu, m'agrippant aux arbustes et cueillant les cyclamens d’un rose päle, trop lavé, qui poussent entre les pierres mouillées. Face à la dévastation splendide, au spectacle magnifique de fureur et de puissance, je mesuis assis à l'abri d’un rocher et d’un chène vert suintant et noueux. Est-ce ici que le grand celte ennuyé conduisit sa défaillante maîtresse, lorsqu'il accompli! la brave charité de la recevoir dans ses bras, où elle voulait mourir ? Est-ce ici que Chateaubriand entendit résonner ces mots sublimes adressés par une mourante à celui qui déjà ne l'aime plus et à qui elle veut, dernière coquetterie si touchante, apprendre la de ce : « Il faut laisser tomber les flots » ?

Chateaubriand n'avait pas besoin de cet encouragement. Il aidait les flots à se précipiter, loin de . les laisser choir. Son geste de Terni et de Rome n’en est que plus généreux dans sa simplicité et sa bravade. Joubert disait de lui, à propos de la consolation dont il parfuma les derniers jours de Mme de Beaumont : « Il est impossible qu'un tel homme ne commette pas quelques étourderies, s’il n’est pas capable de fautes graves. Sa bonne essence. ». Joubertest injuste ici. Chateaubriand, amenant à Romelatriste Pauline, n’était pas étourdi. Peut-être était-il déjà ce qu'il a toujours été, avide de compromettre sa gloire ; il y eut toujours chez lui une sorte d’impatience du succès pratique, de

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la réussite mondaine et publique. Ambitieux, il n'avait jamais rien de plus pressé que de renoncer à l’objet de ses rêves, se plaisant à devancer la vie qui casse tous les hochets. Chancelier de l’ambassade de France auprès du Vatican, entré dans la diplomatie selon son vœu, n'ayant de cesse que son ami Fontanes ait obtenu de Bonaparte qu’il acceptât ses services, 1l n'eut d'autre souci que de se rendre impossible. Il rempdhissait Rome de ses extravagances, dont la moindre n’était pas de. rendre visite au roi détrôné de Sardaigne. Le Pape l'avait reçu, le Génie du Christianisme ouvert sur la table. Tout le monde, subjugué par sa jeune renommée et ses charmes, l’entourait de prévenances et de délicatesses ; et ce mari de Mlle de Lavigne, ce diplomate accrédité auprès de l’Église catholique, courait au-devant de sa maîtrese pour l’amener à Rome mourir auprès de luil Avec rage il foulait aux pieds toutes les convenances, acharné contre soi-même, comme s’il voulait s’apprendre à mépriser les vanités humaines. Il jouissait chaque jour de la volupté du cilice, de martyriser sa personne pour glorifier son esprit. |

Dans la consolation de Mme de Beaumont, il y a bien de cet instinct, qui est le frère des sentiments de René quittant Celuta sur cet ordre. « Celuta tu resteras veuve ». Il lui faut détruire ce qu’il édifie et à peine l’a-t-il édifié. Lorsque Bonaparte dit à Fontanes : « Votre protégé je leferai amener ici, pieds etpoings liés, sur une charrette ! » René dut s’écrier : « Enfin! » Quelle injustice ee serait, pourtant, de ne voir dans le voyage de Terni que

cette coupable disposition à se rabaisser soimême dans les plus généreuses fièvres ! N'oublions jamais ce que Joubert a appelé la bonne essence. Chateaubriand avait aimé profondément Pauline de Montmorin ; c'était auprès d’elle qu'il avait écrit, à Savigny, le Génie du Christianisme. Ils étaient tous deux la fleur de beauté, d’amour et de génie du salon de la rue Saint-Honoré et de Villeneuve-sur-Yonne. Un jour vint cependant où les succès enivrèrent le jeune homme. Les femmes l’adulèrent. Il les aimait, il les aima. Fervaques, où régnait Mme de Custine, lui fit délaisser la douce et faible Pauline. Celle-ci ne se plaignit pas, atteinte déjà et si habituée au malheur, elle dont tous les appuis en ce monde avaient été tranchés par la guillotine. Elle se contentait des miettes d'amour que son ami voulait bien lui donner, en repaissant ses nuits solitaires, en embaumant ses derniers jours. Elle le voyait, illui baisait la main. Son enfance tragique était encore étonnée de ce bonheur.

Lorsqu'il fut envoyé à Rome, elle ne put soutenir cette absence. Elle s’étiola plus rapidement encore, et, sentant sa fin prochaine, elle écrivit à son ami qu'elle voulait mourir auprès de lui. En vain Joubert, Fontanes, Molé et tous les autres s’efforcèrent-ils de combattre ce projet insensé et périlleux. Chateaubriand n’hésita pas. Pauline l'aime, 1l l’a aimée, il ne lui refusera pas la suprême Joie. Elle mourra certaine qu’il n’aima qu'elle, jamais. Bertin reçoit Pauline à Milan et la conduit à Florence où Chateaubriand est venu la chercher. Quel embrassement ! Et combièn cet

homme qui n'aime plus, et qui est Chateaubriand, doit ici exercer avec volupté son exécrable charme, sa force de séduction et de mensonge ! La pitié, la charité subliment cette trahison et c’est une Pauline heureuse qu'il conduit vers Rome. Au passage, ils s'arrêtent à Terni et, parmi ces tonnerres, Pauline confiante et rassurée, songe à son amant et lui prèche la résignation : « Il faut laisser tomber les flots » ! Comme lui, elle mentait. Jamais femme ne dut plus désirer vivre que celle-là en ces heures enchantées. La plus grande preuve d'amour, René la lui donneen cet instant. Il immole sa carrière et sa renommée, pure jusqu'ici, à la fantaisie dernière deson amie. Ila suffi qu'elle eût ce caprice pour qu'il volât au-devant d'elle, insouciant des conséquences. Mourir ! Ah ! qu'elle dut vouloir vivre et protester contre la chute des flots ! Mais il fallait tromper l’amant qu'elle voulait croire désolé, le consoler ‘de sa mort et bercer son désespoir de sa philosophie. Et lui, pressant cette main transparente, jurait que tout lui était indifférent hors celle qu'il tenait sur son cœur. Tout est indifférent à René, même Pauline ! Que du moins son dégoût de tout serve à rendre douces les heures suprêmes. C’est peut-être la seule fois de sa vie où Chateaubriand fera servir à quelque action étrangère à lui-même sa lassitude des hommes et des choses. La démission jetée à la face de Bonaparte au lendemain de Vincennes est de la même époque ; un peu de la même abnégation s’y trouve. Plus tard, René sefera du mal à lui-même et fera souffrir ses maîtresses sans se racheter. Celuta restera veuve

IL FAUT LAISSER TOMBER LES FLOTS a07

et il ne s’en souciera jamais. A Terni, le plus magnifique mensonge sortit de quatre lèvres et le plus beau sacrifice, même peu coûteux, fut accompli. Quelques semaines après, Pauline mourait à Rome et le monde, stupéfait de tant d’audace et de charité, prouvait, par son silence, au jeune homme frondeur que son geste avait été compris et était respecté. Une seule fois, Chateaubriand avait retenu les flots et 1l emportait de son acte l'admiration qui lui était douce. La tombe de Mme de Beaumont dressée à Saint-Louis-des- Français, où elle se voit encore, proclame la bonne essence du pèlerin de Terpi. Comme ces cascades, René peut écraser de sa force et bouleverser de son flot les folles Neras qui se jettent imprudemment sur son chemin. Comme le Velino il les grandit de son génie, les prolonge de sa puissance créatrice ; sa violence destructive, après les avoir foulées avec superbe, les relève, les place à côté de lui et les porte vers le grand fleuve séducteur, limmortälité. 1

Orvieto.

( ù est-elle? Au-dessus de la Paglia, à quelques # kilomètres du Tibre, solitaire au milieu d’une large vallée, un gros rocher se dresse, où les arbustes le disputent au calcaire; au pied de ce rocher une gare, qui porte le nom d’Orvieto. Estce une erreur ou une prétention ? car de ville point. On ne voit rien, aucun clocher, aucun mur. À moins que cet amas de terre et de pierres ne soient le mur lui-même? Les beaux remparts, alors! L'homme n’eut qu'à profiter de la nature, comme au temps des cavernes. Il s’est tapi derrière le roc envahi de ronces, couvert d’humus. Si ville il y a, elle est bien cachée. Elle a creusé ce rocher, comme on fouille une noix ets’est tassée au fond.

Un funiculaire ne permet pas d’en douter. Orvieto est là-haut, puisque deux cents mètres de ficelle vous tirent. La boîte ascendante traverse, à mi-côte, un long tunnel et vous dépose sur un terre-plein. Mais de ville pas encore. Des pelouses, des herbages plutôt, quelques masures, un vieux donjon sous lequel on vient de passer, mais de

maisons autour d’un campanile, aucunes. Ce rocher est peut-être un plateau au bout duquel Orvieto s’est assise ? Des voitures s'offrent à vous tirer d'incertitude. Orvieto n'est qu’à deux pas, non ,point cachée peut-être, assurément couchée. La ‘pierre, le beau bloc de pierre dont les fentes fleurissent d’églantiers et de genêts, la pierre est taillée en cuvette, cuvette au fond de laquelle siège la ville. Autrefois, elle s’étageait aussi sur les pentes intérieures. Son rôle social et politique a diminué. Elle a fait comme lui et aujourd’hui elle n’occupe plus guère que la moitié, le centre naturellement, du territoire choisi par ses fondateurs, ce beau vallon perché à trois cents mètres au-dessus de la plaine.

La position est magnifique. Elle est forte aussi et secrète. Tout concourt à la rendre enviable, si elle n’est plus redoutable. Orvieto commande la route de Rome à Sienne, le cours de la Paglia, prolongement du Tibre; elle commande aussi la Chiana et voilà que, de toutes parts, la Toscane aboutit sous ces murs. Qui veut, du Nord, porter la main sur Rome, doit compter avec Orvieto.

Toute descente se heurte à sa faction. Aussi estelle pour la papauté la plus importante citadelle. Orvieto emportée, Rome est prise. Les anciens romains, avant les papes, s’en étaient rendu compte. Ils l'avaient soumise et saccagée au point de ne plus jamais lui permettre de se relever. Les papes lui rendirent son rang, elle leur était secourable. Dès qu'une émeute éclatait à Rome, ils s'y réfugiaient et attendaient, dans cet asile imprenable, que les temps fussent plus calmes.

300 PETITES VILLES D'ITALIB

À l'Est, du côté où on entre aujourd’hui, c’est le roc même qui constitue le rempart. Nul besoin de muraille, de tours, sauf celles de la rocca qui surveille le Tibre et la Paglia. A l’Ouest, au contraire — où le massif rocheux est moins abrupt et descend non certes en une pente douce, du moins sans à pic, vers la vallée qui se relève bientôt pour former une autre cuvette, celle du lac de Bolsena, — à l'Ouest tout un appareil de fortifications est bâti sur le roc même, s’y enchevêtre, en épouse les moindres anfractuosités ou protubérances. D'un côté, Orvieto ressemble à un nid d’abeilles, de l’autre à une cabane de castors.

Celle-ci est superbe d’ingéniosité victorieuse, d’effort couronné. Tout ce que le sol a fourni de ressources on l’a utilisé et, lorsqu'il s’est dérobé, on l’a machiné. Si un ruisseau, on le barre et une porte le franchit. Si une défaillance du roc, on la comble et une tour la défend. Les murs suivent bien les lignes du massif naturel, mais ils les suivent à contre sens. Là où il est élevé, ils sont bas ; là où 1l fléchit, ils sont hauts. Et c’est là où il est le plus bas qu'ils sont le plus haut, et inversement. La seule forme en laquelle ils l’imitent docilement est la rondeur, rondeur cabossée, hérissée de pointes. Ils tournent avec lui, présentent les mêmes profils, projetant seulement en hauteur les bastions qu’il allonge. Tourelles et loges fuient avec le rocher qu'elles écrasent, qu'elles renfoncent et qui les soutient et les assure. La ligne commune grimpe et descend, cahotée et cassée, superbe de poids et de puissance, d’une unité, d’une fusion totales. Au-dessus, des maisons courent, festonnent

le rempart de leurs loggias, de leurs toits rouges, tandis que des portes ou des arcades extérieures, pour la route, coupent, renflent, enfoncent, distribuent enfin en mille aspects d’excroissance ou de retrait, ces murailles pleines de caprices, de surprises, de jeux et de pièges. Tout cela patiné par le temps d’un roux généreux, chaud, où les verdures de la ronce poussent impartialement, revêtant l'œuvre des hommes et celle de la nature, du même manteau. Orvieto s’y drape comme Don César dans sa cape et qui défie bien que l’on puisse, tant 1l la porte noblement, distinguer, usées qu’elles sont toutes deux, la broderie de la trame.

Une longue rue, le corso Cavour, traverse Orvieto de part en part, de l’Est à l'Ouest, de la rocca à la porta maggiore. Rue étroite et qui serait sombre partout ailleurs que sur cette hauteur, où les vents chassent toute vapeur et toute poussière. Une petite place s'ouvre devant le municipe, qui n’a rien qui le distingue de tant d’autres; à côté du municipe, une jolie petite église, San Andrea, flanquée d’une tour à dix pans. Cà et là, à droite et à gauche du corso, quelques ruelles conduisent aux remparts, de plain-pied ou par des escaliers périlleux. L’une d'elles passe devant une pauvre petite église toute ruinée, San Giovenale, l’une des plus vieilles et lamentables que j'aie encore vues, d’un art presque barbare avec ses grosses colonnes qui semblent d’un bois mal équarri, avec sa nef centrale étranglée, ses fenêtres percées en meurtrières, et des restes de fresques si tristes, si malheureuses de mêler leur richesse à tant de pauvreté ! Une autre conduit à San Domenico,

qui n’a d'attrait que d’être bâti sur une crypte de Sanmicheli, où se voit l'inspiration du grand Bramante et de contenir un tombeau, par Arnolfo di Cambio, le modèle de tous les tombeaux de la Renaissance, de ce modèle familier à tout cœur vénitien : le sarcophage adossé au mur et entouré de draperies ouvertes par deux anges sur la statue couchée. Plus loin, l’un à droite, l’autre à gauche du corso, mais si pareils qu’il est impossible de les séparer dans le souvenir, le palais du podestat et le palais des papes. Et n'est-ce pas saisissant, déjà, une telle parité? Un large massif, carré long, posé sur des arcades aveugles qui forment le rez-de-chaussée. Le premier étage auquel on accède par un escalier extérieur est percé de fenêtres à plein cintre encadrant de fines colonnettes, romanes chez le podestat, gothiques chez le pape. Cette différence seule les date. Au second étage quelques lucarnes et, au-dessus, des créneaux. Mème intention de forteresse, de puissance sévère et précautioneuse. Tous deux redoutent le populaire, au même titre, puisque les mêmes ambitions tyranniques et temporelles les ont élevés.

Orvieto est un gros bourg, très vieux, et qui paie auojurd'hui par la difficulté d’y introduire les éléments du bien-être moderne, sa force empruntée seulement à la nature, sa position en un mot, inutile et vaine désormais. Sur une base vénérable, dont des tombes étrusques disent le souci que les hommes d’autrefois eurent de ce rocsentinelle, Orvieto se réduit chaque jour, laissant entre ses remparts et elle-même des espaces in-

cultes et inhabités. Faire le tour d’ Orvieto, c’est s'offrir un spectacle HHpnaque, unique. Mais y pénétrer ?

Fermez alors les yeux, si vous ne pouvez supporter que la magnificence et, d’un trait, faites vous conduire de la rocca au Dôme; vous serez comblé. Deux merveilles sont ici, l’une contenant l’autre, ce que l'Italie a produit peut-être de plus étincelant et de plus puissant : la cathédrale, cheld'œuvre gothique aussi resplendissant que le Dôme de Sienne et les fresques de Lucca Signorelli dont on peut dire que Michel-Ange seul put oser, sans baisser les yeux, les regarder.

L’écrin, d’abord. A l’heure même où la Papauté commence à sentir la nécessité de quitter Rome, où elle s’apprète à l'exil d'Avignon, elle ordonne, pour un dernier essai de prestige, la construction du monument le plusriche qu’elle ait jamais élevé, puisque le dôme de Milan et Saint Marc de Venise ne doivent rien à son initiative directe non plus qu’à ses deniers. Le miracle de Bolsena en fournit le prétexte. Un prêtre ayant douté de la transsubstantiation fut convaincu par des gouttes de sang qui apparurent sur le corporal tandis qu’il accomplissait les rites de la consécration. Vingt-cinq ans après ce miracle, en 1290, la cathédrale d’Orvieto est fondée pour en perpétuer la mémoire, et vingt ans plus tard on y célèbre la première messe. Depuis cinq ans déjà les papes étaient partis de Rome, abandonnant l’ingrate terre dont ils avaient tant abusé. La piété, cependant, ne se ralentit pas et, en 1310, la façade est commencée. En 1321 le toit est posé.Les décorateurs prennentalors possession du

monument et le couvrent, d’âge en âge, extérieurement et intérieurement, de leurs œuvres: les dernières mosaïques de la façade datent de nos jours. |

La cathédrale d'Orvieto, mémorable dans l’histoire, l’est aussi dans l’art. Sa façade a tenté et presque obtenu la réconciliation du gothique avec le ciel d'Italie. Ce style aigu, fait pour les climats brumeux où les plantes montent chercher la lumière à travers les nuages éternels, où l’âme, pour voir le ciel, doit gonfler ses ailes et s’envoler, où ‘tout invite à se dresser et non pas à s'étendre, le style gothique se fait ici le serviteur de la lumière qui descend et se sacrifie aux exigences légitimes du soleil qui paresse. Des formes effilées, des ogives, des clochetons piquant vers l’azur comme si l’azur ne s’abaissait pas jusqu’à eux ; mais ces piliers, ces frontons et ces pinacles soumis aux nécessités de rayonnement que le radieux climat impose. Le basalte noir et le calcaire blanc sont le thème fondamental de l’œuvre. Ils sont les deux notes, comme au début de la Neuvième Symphonie, qui vont se retrouver sous toutes les combinaisons harmoniques, au fond de toute la polyphonie. Ce n’est plus que colonnettes, roses, dentelles, blanches et noires; mais strié, incrusté, tordu, coupé, et parsemé des plus divers agréments, métaux, pierres, ou même simple décoration peinte ou pla-

quée. Les trois porches, trinité classique de l’art gothique, sont composés chacun comme une boîte d’aquarelle. Il y a du marbre vert, du marbre rose, des ors tordus en arabesques, du bronze même par petites plaques, en repoussoir. Puis, ce cadre,

ces cadres une fois dressés, on y insère des tableaux plus éclatants encore. Au milieu de chaque fronton, une mosaïque lutte d’éclat, et les éteint, avec les variations des ogives. De chaque côté de celles-ci, d’autres mosaïques encore. Au-dessus de 4 galerie, toute basse, deux autres, plus grandes. Une autre enfin, au faîte, colossale, répandant sur le tout sa gerbe irradiée. C’est le défi à l’impossible, la manifeste volonté d’acclimater le gothique ennemi de la lumière sur une terre saturée de soleil, le gothique qui s’approprie les arts lumineux pour se hausser lui-même à leur maîtrise, les oblige à l’exalter, à l’imposer dans leur domaine. La lutte est belle et s1 jamais l’architecture pouvait être 1ndépendante, pouvait exister en soi, sans se soucier de l’atmosphère, elle triompherait ici de toutes les règles, de toutes les lois ; elle imposerait une forme unique, la même pour toutes les terres, puisqu’elle réalise un chef-d'œuvre, qui est de faire vivre au grand jour des formes nées pour la nuit.

La sculpture l’y aide. Trois porches, ai-je dit ; trois porches séparés et délimités par des piliers. Sur ces piliers, les artistes siennois ont gravé dans le marbre toute la Bible. D’une facture naïve et souvent lourde, ces reliefs sont admirables de chaleur, d’ombres et de clartés. Toujours la recherche des vibrations du prisme et ce qu’on leur reproche de transparence est ce qui me paraît constituer leur beauté. Voici, par exemple, ce groupe en prière. Des corps à peu près informes et vêtus de simples tuniques flottantes. Le vêtement est léger, translucide ; on voit la chair au travers. Quel singulier contraste, au premier abord, entre l’exécu-

tion maladroite et le raffinement de ces draperies impalpables! C’est qu’elles ont été mises là non pas pour la réalité, ni la pudeur, mais pour le soleil. C’est pour que celui-ci les pénètre et réveille les ombres. Ces figures sont superficielles mais les traits en sont accentués ; elles sont mièvres quelquefois, mais elles «tournent» aisément. C’est l'abnégation même d’un art qui se dévoue au seul effet général. La sculpture s’astreint à servir l’ensemble décoratif, elle lui immole toutes ses ressources et, avec larchitecture et la peinture mosaïste, elle compose l’ensemble le plus éblouissant. Cette façade, au surplus, n’a pas été dressée pour qu'on la détaillât, mais pour qu’on en subit l’éclat. Avec la cathédrale de Sienne, elle démontre que rien n’est impossible au goût, lorsqu'il est accompagné du bon sens et soumis à une inspiration sans défaillance n1 trouble. Le gothique, au prix, il est vrai, de quelques sacrifices, comme de renoncer aux lignes toutes droites, simples et nues, a presque vaincu les lois les plus rigides, puisqu'elles émanent de la nature. Il vit et triomphe, fier et harmonieux, dans l’air le plus pur.

Voilà pour l’écrin et voici pour le bijou. De Lucca Signorelli, je connaissais déjà les fresques de Monte Oliveto. Déjà j'avais admiré sa force rude, sa fougue dramatique et sa couleur éclatante, comme saturée. Est-ce parce qu'il fut astreint à l’anecdote ? Fut-il gèné par les sujets précis où la fantaisie a des limites ? Ou bien le Sodoma l’éclipset-il sous sa volupté et sa réalité souvent excessive, si elle est émouvante toujours? A Monte Oliveto, Signorelli est un grand peintre ; 1l n’est que cela.

À Orvieto, où il vint lorsqu'il quitta le désert d’Accona, il est plus qu’un grand peintre, il est la peinture même, réalisant dans la perfection l’idéal de cet art qui est de fixer des formes dans l’espace et dans la lumière. Rien ne le gêne ici. Les sujets qu’il choisit l’autorisent à toutes les imaginations, à toutes les audaces : l’Antéchrist, la fin du monde. la résurrection, l’enfer, le paradis. Toute l’humanité et tout l'idéal. Il se jette à travers ce champ illimité avec une ardeur frénétique. L’émotion en est intense et suffocante. Des nus, des draperies, les costumes les plus divers, tous les personnages synthétisant tous les états de toutes les âmes. Ici, autour de l’Antéchrist, la foule populaire se presse et montre sa bestialité, sa stupidité ou son avidité. Là les humains sortent de terre, éblouis: ils se serrent les uns contre les autres, ne croyant pas leurs yeux nileurs mains de se revoir et de se toucher, déjà superbes de pureté dans leur ardente et pudique nudité. Là-bas, autour de Dieu, ils se pressent ravis et rayonnants de béatitude. Plus loin enfin, ils grouillent tordus et hurlant dans les flammes, tandis que le ciel ouvert offre ses délices, pleines d’anges magnifiques, aux chevelures rutilantes, aux formes généreuses, les uns chantant, les autres pinçant la lyre et dont les poses sont les plus modestes dans la hardiesse qu’on puisse oser concevoir. Sur ces diversités, sur ces émois si différents et si vrais, dont pas un ne choque par une expression inaccessible à nos infimes sens humains, Signorelli a jeté son coloris chaleureux; aucune chair n’est aussi ardente que celle-ci ni aussi vraie, sous sa couleur de brique, ce ton brun un peu

roux qui accuse le sang le plus chaud ; ce pourpoint bleu et blanc, ces braies rouges, ces robes vaporeuses des anges, sont d'une splendeur dans la hardiesse crue qui donne des sensations d’abime côtoyé et évité à force de virtuosité et de mesure ; larichesse est inépuisable de cette palette ‘ si bien combinée, harmonisée, opposée et fondue avec le tact le plus hardi, et dans l'ordonnance la plus neuve et la plus grandiose. L'énergie du dessin est plus étonnante encore. Si l’on songe que l'artiste qui conçut et exécuta ces nus musclés et trapus, fut élevé à la mème école que les peintres ombriens, on reste confondu de son génie qui l’emporta si loin d’eux. Le modelé de ces corps arrachés à la terre, de ces anges heureux et sains, de ces draperies, de ces robes et de ces chevelures, compte parmi les plus audacieux et les plus impeccables. Quels groupements dans ces nus magnifiques, loyaux et provocants ! Le premier, Signorelli osa s'attaquer au nu pour lui-même, au nu dont l’exécution est la seule raison d’être de l’œuvre entière et il atteignit du premier coup au chef-d'œuvre, au modèle fertile en désespoirs. Cette couleur, ce modelé et cette « invention », il les mit au service d’une imagination aussi abondante qu’aisée, non pas facile mais fertile. On voit ici représentés tous les sentiments, tous les caractères, toutes les attitudes, chacun avec sa nuance, sous sa particularité. Extase des élus, effarement des ressuscités, joie des amants, avidité des sectateurs de l’Antéchrist, niaiserie du populaire, majesté divine, sérénité des séraphins, inspiration des anges musiciens, tout est sur ces murs, toute la

gamme que chantent l’âme et le corps humain. Durant ce long voyage que je viens d'accomplir et dont voici l’avant-dernière étape, je n'ai jamais éprouvé l’exaltation puissante que je ressens ici. À Parme, Corrège m'a procuré une ivresse aussi forte, mais qui était moins profonde, tenait moins aux fibres nobles et pures de l’âme et de la raison. J'étais transporté d'’allégresse, de joie ravie, de charme et de grâce caressante. Je n'étais pas subjugué de puissance, de majesté, de sérénité, de virilité. Par Signorelli, l’art florentin, l’austero toscan, arrive à sa réalisation complète, absolue. Il ne lui restera plus qu’à frémir du souffle de Michel-Ange. Avec Signorelli, qui n’était pas un monstre comme Buonarotti, il atteint sa suprème expression humaine et idéale à la fois. Signorelli à tout vu, tout compris, tout rendu. Le cycle est achevé. À part le génie qui échappe à toute règle comme à toute mesure et qui va se montrer si prodigieux au Vatican, l’art de la fresque a dit son dernier mot. Il mourra sur la plus haute et la plus émouvante note de son chant.

À l'heure peut-être la plus décisive pour la papauté, Orvieto joua un rôle primordial. Depuis cinquante ans, l'Italie est livrée à elle-même. Le pape est parti ; 1l continue à Avignon les mêmes mœurs qui l’ont rendu intolérable dans la péninsule. Tandis qu'il reste sourd à la voix de Pétrarque et de sainte Catherine, les villes italiennes s'organisent et vivent d’elles-mèmes, par elles-mêmes, sans maître étranger. Peu à peu, l’ancien domaine, non seule-

ment le royaume des donations, mais aussi le patrimoine, s’émiette, se considère indépendant et ne reconnaît plus d'autorité que celle du podestat ou du seigneur, que chaque ville s’est choisie. Si douce que soit Avignon aux petites ambitions de la cour et aux intérêts personnels de chaque pape, le pes romain hante le rocher des Doms. Va-t-on aisser se perdre ainsi ce qui faisait la force du pouvoir pontifical, son appui territorial contre les ambitions nationales de la France et de l’Allemagne — et surtout sa ressource matérielle ? Le jour où la papauté n'aurait plus que le prestige moral, dont la France montre la faiblesse par le mépris où elle la tient malgré toutes les apparences du respect, ce jour-là verrait la fin de l’Église romaine. Il faut reconquérir le domaine, le ramener sous la crosse pastorale et, par la reconstitution de l’État, vivifier la papauté. C’est la guerre qui s’impose contre des villes où les pouvoirs démocratiques ou personnels se sont installés. Qui la conduira? — Albornoz. |

Œgidius Alvarez Carillo d’Albornoz — quel nom pour un parnassien, et quel vers! — est le type le plus achevé du personnage dont fourmillé l’histoire de l’Église depuis Charlemagne. Il se perd à la vérité. Albornoz en est un des derniers exemples, mais il en est le plus parfait. Si tous lui eussent ressemblé, les maux de l’Église et du monde eussent été moindres. Albornoz est de la race des Héribert, cet archevèque de Milan que j'ai entrevu à Plaisance. Il descend en droite ligne de ces évèques allemands qui étaient plus souvent au camp qu’à l’autel, pourvus d’héritiers pour lesquels ils

faisaient la guerre. Henri le Noir en trouve des centaines derrière lui à chaque descente, aussi braves soldats qu'avides seigneurs. Ils conquiérent les villes, montent à l’assaut et pillent. L’un d'eux s’assit sur le trône de Saint-Pierre, en la personne de Jean X qui chargea lui-même les Sarrazins à la tête de ses troupes. Léon IX partit de même en guerre contre les Normands. Un jour, sous les murs de Rome, deux troupes exclusivement composées de prêtres et de moines se livrèrent une bataille dans les règles pour décider à qui, d'Alexandre IT ou de Cadalous, appartiendrait la tiare : Hildebrand conduisait l’une. Albornoz est le prètre-soldat dans toute son acception, c’est-à-dire un soldat-né que les hasards de la politique ont fait prêtre, mais quiremplace le plus souvent son cilice par une cuirasse. : La dignité n’est là que pour le prestige et le rapport, surtout le rapport. Le premier souci est la guerre, offensive, défensive ou simplement récréatrice. L'Église et les armées rassemblent toutes les ambitions et concentrent toutes les richesses. Qui est dans l’une désire fatalement avoir un pied dans l’autre. Le soldat souhaite un évèché ou une abbaye et l’évèque aspire à commander une troupe. Les événements obligent d’ailleurs. Sitôt qu’on est nanti, il faut se défendre contre les jaloux, à moins, et c’est le plus fréquent, qu'ilne soit irrésistible de s’agrandir. Les descentes impériales en Italie, les ambitions de tous les f6odaux, ecclésiastiques ou laïques — il n’y a pas de différence —suscitées par les chevauchées germaniques à travers le monde, ont éveillé tous les appétits. L'Égliseexcite ceux-ci pour qu'ils lui profitent ;

elle encourage la force chez ses dignitaires. Albornoz ne se distinguait de ses pairs que par le génie et le désintéressement.

Il a commencé sa carrière dans l’armée d’Alphonse XI, roi d'Espagne, dont il est le porte-étendard. Ses services militaires lui valent en 1337 l’archevêché de Tolède. C’est un bénéfice; c’est à peine un titre; ce n’est, en aucune manière, une fonction. Sur les Maures, 1l gagne la bataille de Salado. Mais Pierre-le-Cruel n’a pas pour lui les égards qu'avait Alphonse. Albornoz quitte l’Espagne et vient à Avignon où il offre à Clément VI ses services. Clément commence par le nommer cardinal et, en 1353, 1l le charge de la plus belle mission qui puisse échoir à un soldat d’Église, la conquête du domaine italien, émancipé depuis la fuite de son maître. La tâche est considérable ; elle est même totale puisque, sauf deux villes, Montefiascone et Montefalco, toutes les villes et tous les territoires ont recouvré leur autonomie. Elle est délicate, en plus, parce qu'il faut prendre garde d'inquiéter les seigneurs voisins qui guettent la proie et ont intérêt à ne pas laisser se reconstituer un royaume auprès de leurs principautés. Albornoz triomphera de ces obstacles avec une audace et une prudence incomparables. Ce condottiere, car c'en est un en réalité, accomplira son œuvre d’une manière magistrale et il gardera, malgré ses succès, l’âme la plus ferme, la plus sceptique et la plus sage. À quoi n’aurait-il pu prétendre ? On va voir comment il se paya.

Il part d'Avignon à la tête d’une armée composée d’aventuriers français etespagnols. Sa première

halte se fait à Milan où il trouve un compère, Giovanni Visconti, l’archevèque, le chef de la race. Visconti a tôt compris ce que vient faire Albornoz de ce côté des Alpes. Il sympathise et donne un conseil : évitez Bologne où vous serez mal reçu ! Albornoz entend que Visconti lui offre un marché et il consent à lui laisser Bologne, quitte à la reprendre lorsqu'il sera le plus fort. Il descend vers Rome par la route de Pise et de Florence où il est bien accueilli, parce qu’on espère de lui qu'il annihilera bientôt la puissance de Milan. Il passe à Sienne et atteint enfin l’une des deux villes qui reconnaissent la suprématie du pape, Montefiascone. À peine y a-t-il pris quartier qu'il voit arriver vers lui une députation des Romains. Les factions déchirent la capitale catholique. Rienzi vient d'en être * chassé ; les Colonna et les Orsini se disputent le pouvoir. Le peuple romain demande à Albornoz de le protéger contre ses oppresseurs. Pendant ce temps Rienzi reparaît. Albornoz comprend la force du tribun qui s’appuie sur la démocratie romaine et, pour éviter que Rienzi rompe tout lien avec le pape; il se l’attache : il proclame solennellement Rienzi sénateur. La révolution romaine devient pontificale, Rienzi n’est plus que l'agent du pape contre les ambitions féodales et seigneuriales. La papauté reprend son rôle guelfe. Rienzi peut ne pas répondre à l’attente ni d’Albornoz ni des Romains, il peut être égorgé ; le fait reste, capital : Rome s’est tournée vers le pape, lui a tendu la main. Encore une fois, la papauté rassemble l'Italie soulevée contre ses tyrans. Le guelfisme, jamais las, bien qu’on l’ait tant abusé, reprend sa route

et Albornoz le conduit. Fort du sentiment populaire qui le soutient, Albornoz va maintenant conquérir le royaume.

IL court, d’abord, au plus pressé; il court à | Orvieto. Un préfet pontifical, Giovanni di Vico, y règne, narguant le pape et se considérant comme le seul maître. Albornoz somme Vico de rendre Orvieto. Vico éclate de rire. Il est excommunié. Albornoz ne comptait évidemment pas beaucoup sur l'effet de cette malédiction, préalablement nécessaire pourtant. Il l’appuie d’une marche rapide et, le 9 juin 1354, après quelques combats et malgré l’appui du Visconti qui a envoyé des secours à Vico, Albornoz entre en vainqueur à Orvieto. Huit villes, aussitôt, envoient leurs clefsà Albornoz. Avignon exulte, puis s'inquiète. Albornoz n’a-t-il pas eu l’imprudence, qui est au contraire une sagesse, de ménager Vico ? Albornoz n’est pas d’humeur à se laisser morigéner. Il déclare nettement qu’il partira si on le désapprouve. Avignon courbe la tête et, au bout de quatre mois, Albornoz peut lui faire savoir qu'il a reconquis tout le patrimoine et le duché de Spolète. Restait le plus difficile: la reprise de la Romagne.

Galeotto dei Malatesti et son frère Malatesta dé-

de tiennent Rimini et Pesaro. Ils ne demandent qu’à er, s’arranger. Mais Albornoz entend dicter ses condide tions et non discuter. Il offre à Gentile, tyran de FA # . . ee

Fr Fermo, de conquérir avec lui Rimini. et Pesaro. Do | Grâce au concours de l’empereur Charles IV, Al- - bornoz, qui a l’habileté de se faire aider par le nes. plus légitimement jaloux des compétiteurs, Albor-

noz vient à bout des Malatesti qui se soumettent.

Après lui, Gentile da Fermo est réduit, puis le Polenta de Ravenne. Ordelaffi da Forli est plus difficile à saisir. Il s’est enfermé dans Forli, et sa femme, Cia, dans Cesena, où elle soutient, sur la ville haute, dite la Murata, un siège héroïque. . C’est en vain que son vieux père la supplie de se rendre. Elle refuse, ayant juré à son mari de ne | jamais céder. La ville l’y oblige; Albornoz offre à Cia tous les honneurs de la guerre, qu'elle accepte pour ses soldats et non pour elle. Le 21 juin 1357, Albornoz entre à Cesena. Il n’a plus que Forli à prendre pour avoir achevé cette première pariie de sa tâche, lorsque, tout à coup, il est rappelé.

Avignon a suivi avec anxiété les progrès de son légat. Tant de succès deviennent dangereux.

Qu'est-ce qui empèche Albornoz, après avoir tout conquis, de tout garder? Avignon juge Albornoz sur elle-même. Au risque de tout reperdre, elle lui intime l’ordre de repasser les Alpes. Albornoz regagne la Provence, indifférent à toutes les vanités comme à toutes les ingratitudes. Il n’est pas débotté que tout se gâte en Italie. Le pape le supplie de repartir. Tranquillement, sans s’émouvoir davantage que lorsqu'il dut revenir, il se rechausse et reprend sa campagne où il l'avait laissée, sous les murs de Forli qui tombent enfin.

Il va falloir maintenant avaler le gros morceau, mis de côté au début et d'accord avec Visconti, Bologne. Cette ville est aux mains d’Oleggio qui voudrait bien ne la donner ni à Visconti ni au pape, mais la garder pour lui. Albornoz offre sa protection à Oleggio qui, entendant déjà les pas de l’armée du Visconti, est bien obligé de s’abou-

cher avec le cardinal. Il doit être mangé — il choisit sa sauce. Le 17 mars 1360, Albornoz signe avec Oleggio un traité, par lequel il prend Bologne pour l'Eglise et donne à Oleggio la seigneurie de Fermo. Pendant un an, Albornoz tient la campagne contre Visconti, dénué de toutes ressources, sans argent; Avignon, toujours soupçonneuse et avide, ne lui envoie aucun subside et il n’en trouve pas dans un pays où, sauf la ville, tout est aux mains de l’ennemi. Il demande partout des secours. Personne ne l'écoute. Ce n’est qu’à une ruse de Malatesta qu’il doit enfin de remporter sur Visconti une victoire importante. Autour de lui, pour partager la poire milanaise, qui paraît mûre, se serrent alors Cane Grande de Vérone, Carrara de Padoue, Este de Ferrare et Gonzaga de Mantoue. Visconti est écrasé à la bataille de Salarmolo, 1363. En dix ans, Albornoz a rendu au pape tout son domaine auquel cette dernière victoire va ajouter le Milanais.

Quelques mois après, le pape, Urbain V, signait avec Visconti une paix qui laissait à celui-ci son territoire, donnait Bologne au pape — mais en chassait Albornoz. Traité indignement, en suspect et en traître, Albornoz lève les épaules et rentre à Viterbe où, en attendant l’arrivée d’Urbain V, qui s’est décidé à regagner Rome, maintenant qu’Albornoz la lui a rendue, il rédige ses Constitutions œgidiennes qui vont servir de charte au royaume. Puis, le pape tardant un peu, il guerroye dans le Napolitain et revient enfin recevoir Urbain, à Corneto. Il le conduit à Viterbe et le premier mot qui tombe de la bouche du pape est pour réclamer des comptes.

Pendant quinze ans, Albornoz a touché les revenus ecclésiastiques des provincesqu’il a conquises. Qu’a-t-il fait de cet argent?

— Mes comptes ? répond Albornoz. Je vous les donnerai demain.

Le lendemain, il prie le pape de s’approcher de l’une des fenêtres du palais et il lui montre sur la place un chariot traîné par quatre bœufs et tout chargé des clefs des villes et forteresses qu'il avait recouvrées :

— C’est à acquérir ceci que j'ai employé les revenus de l'Eglise.

Le pape interdit s’en tira par une pantalonnade:

— Je suis donc en reste, répondit-il.

Bien entendu ce fut encore Albornoz qui paya. Lorsqu'il mourut, quelques semaines après, en juillet 1367, à Viterbe, il préparait une ligue qui avait réuni contre Visconti, le pape, l’empereur, Naples, Padoue, Ferrare, Mantoue, Reggio, Verone, Sienne et Pérouse. Jusqu'à son dernier souffle, 1l travailla sans espoir et sans désir, pour le plaisir et le devoir. Il n’est pas dans toute l'Eglise du Moyen Age et peut-être même de tous les âges, il n’est pas parmi les prélats de ce temps, tapis à Avignon, « cette sentine » comme disait Pétrarque, autour d’un pape aussi peu recommandable que ses courtisans, il n’est pas de figure aussi belle, héroïque et pure que celle d'Œgidius Alvarez Carillo d’'Albornoz, condottiere et cardinal.

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