EXTRAIT
Ï)ES LETTRES PERSANNESJ PAR Montesquieu. .
Lettre ex FL Ufhck à Rhedu
Le divorce étoit permis dans la religion Payenne, & il- fut défendu aux Chrétiens. Ce changement , qui parut d’abord fi petite conféquence, eut infenfiblement des fuites terribles , &^telles qu’on peut à- peine les croire»
On ôta non feulement' toute la douceur du mariage, mais auffî l’on donna atteinte à fa' fin : en voulant refferrer fes nœuds , on les relâcha ; & , au lieu d’unir les cœurs, comme on le prétendoit-, ondes fépara pour jamais.
Dans une aélion-fi libre , & oii le cœur doit avoir tant de part, on mit la gêne, la néceffitc & là fatalité' du dedin meme. On compta pour rien les dégoûts, les caprices & l’infociabilité des humeurs : on voulut fixer le cœur, c’éfi-à-dire , ce qu’il y a de plus variable & de plus inconfiant dans la nature ; on attacha , fans, letour & fans efpérance , des gens accablés
riin de l’autre , & prefque toujours mal affor-i tis ; & l’on fit comme ces tyrans qui faifoient lier des hommes vivans à des corps morts.
Rien ne contribuoit plus à l’attachement , mutuel, que la faculté du divorce : un mari & une fem-mé étoient portés à foutenir patiemment les- peines domefliques , fachant qu’ils ëtoîcnt maîtres de les faire finir ; & ils gardoient fouvent ce pouvoir en main toute leur vie, fans en ufer,par cette feule confidération qu’ils étoient libres de le faire.*
Il n’en ^ pas de même des Chrétiens , que leurs peines préfentes défefpérent pour l’avenir. Ils ne voyent , dans les défagrémens du mariage, que leur durée, &, pour ainfi dire,’ leur éternité : de-là viennent les dégoûts , les difeordes , les mépris , de c’efl autant de perdu pour la poflérité. A peine a-t-on trois ans de mariage, qu’on en néglige reffcntiel : on paffe enfemble trente ans de froideur .; il fe forme des féparations inteflines aufîi fortes, & peutêtre plus pernicieufes que fi elles étoient publiques : chacun vit &c refie de fon côté ; & tout cela au préjudice des races futures. Bientôt un homme , dégoûté d’une femme éternelle , fe livrera aux filles de joie : commerce honteux 6c fi contrairé à la fociété , lequel ,
fans remplir l’objet du mariage ^ n’en repré^ fente tout au plus que les plaiiirs.
Si , de deux perfonnes ainfi liées , il y en a une qui n’ed: pas propre au deffein de la Nature & à la propagation de l’efpèce, foit par fon tempérament , foit par fon âge , elle enfevellt l’autre avec elle , & la rend aufîl inutile qu’elle l’efl elle-même.
Il ne faut donc point s’étonner fi l’on voit chez les Chrétiens , tant de mariages fournir un fl petit nombre de citoyens. Le divorce efl aboli ; les mariages mal affortis ne fe racommodent plus.
Il efi affez difficile de faire bien comprendre la ralfon qui a porté les Chrétiens à abolir le divorce. Le mariage , chez toutes les nations du monde , efl un contrat fufceptible de toutes les conventions ; & on n’en a dû bannir que celles qui auroient pu en affoiblir l’objet ; mais les Chrétiens ne les regardent pas dans ce point de vue ; aulTi ont-ils bien de la peine à dire ce que c’efl. Ils ne le font pas confifîer dans le plaifir des fens ; au contraire , comme je te l’ai déjà dit , il femble qu’ils veulent l’ea bannir autant qu’ils peuvent : mais c’efl une image, une figure, & quelque chofe de myftérieux que je ne comprends point.
De Paris ^ le de la Lune de Chahban tyiSl