ADULTERE
Mémoire d'un Magijlrat ^ écrit vers tan
Un principal magiftrat d’une ville de France a le malheur d’avoir une femme qui a été débauchée par un prêtre avant foh' mariage, & qui , depuis , s’eft couverte d’opprobre par des fcandales publics : il a eu la modération de fe féparer d’elle fans éclat. Cet homme âgé de quarante ans , vigoureux & d’une figure agréable, a befoin d’une femme ; il efl trop fcrupuleux pour chercher à féduire l’époufe d’un’autré ; il ' craint même le commerce d’une fille ou d’une veuve qui lui fervirait de concubine. Dans cet état inquiétant & douloureux , voici le précis des plaintes qu’il adreffe à fon Eglife.
Mon époufe ell criminelle , 8c c’eft moi qu’on
punit. Une autre femme. eft néceffaire à la con^S folatlon de ma vie , à ma vertu même ; & la fecle dont je fuis , me la refufe ; elle me défend de me marier avec une fille honnête. Les loix' civiles d’aujourd’hui , malheureufement fondées fur le droit canon , me privent des droits de rhumanlté. L’Eglife me réduit à chercher , ou des plaifirs quelle réprouve, ou des dédommagrmens honteux qu’elle condamne j elle veut me forcer d’être crimineL
Je jette les yeux fur tous les peuples de la ttrre ; il n’y en a pas un feul , excepté le peuple catholique romain , chez qui le divorce & un nouveau mariage ne foient du droit naturel.
Quel renverfement de l’ordre a donc fait ; chez les catholiques , une vertu de fouffrir l’adultère , &: un devoir de manquer de Y^inme , quand on a été indignement outragé pir la fienne ?
Pourquoi un lien pourri efi-il indiffoluble ^ malgré la grande loi adoptée par le ccdQ : quidquid Ligatur dijfolubiU cft ? On me permet la féparatlon de corps &^de biens, & on ne me permet pas le divorce'. La loi peut m’ôter m^ ■femme*, & elle me laiffe un nom qu’on appelle 'facrement ! Je ne jouis plus du mariage, .& je fuis marié. Quelle contradiaioh lequel efcla- ' vagel
vage ! & fous quelles loix avons-nous reçu la nailTance !
Ce qui efl bien plus étrange , c’eft que cette loi de mon Eglife efl dircfkment contraire aux paroles que cette Eglife elle-même croit avoir été prononcées par Jcfus-Chriji (i). Quiconque a renvoyé fa femme (excepté pour adultère), pèche s’il en prend une autre.
Je n’examine point fi les pontifes de Rome ont été en droit de violer , à leur plaifir , la loi de celui qu’ils regardent comme leur maître ; fl , lorfqu’un état a befoin d’un héritier , il eR permis de répudier celle qui ne peut en donner. Je ne cherche point fi une femme turbulente , attaquée de démence , ou homicide , ou empoifonneufe , ne doit pas être répudiée , aufîi bien qu’une adultère. Je m’en tiens au tride état qui me concerne. Dieu me permet de me remarier, &: l’Evêque de Rome ne me le permet pas.
Le divorce a été en ufage chez les Catholiques , fous tous les Empereurs ; il l’a été dans tous les Etats démembrés de l’Empire Romain. Les rois de France , qu’on appelle de la première race , ont prefque tous répudié leurs femmes , pour en prendre de nouvelles. Enfin, il vint
(rLMathieii, chapitre XIX.
un Grégoire IX, ennemi des Empereurs & des Rois , qui , par un décret , fit du mariage un )oug infecouable; fa décrétale devint la loi de lEurope. Quand les Rois voulurent répudier une femme adultère , félon la loi de Jefu&- Chrifi , ils ne purent en yenir à bout ; il fallut en chercher des prétextes ridicules. Louis-lcr Jeune fut obligé, pour faire fon malheureux divorce avec Eléonore de Guyenne , d’alléguer une parenté qui n’exifioit pas. Le Roi Henri IV, pour répudier Margiieriu de Valois , prétexta une caufe encore plus faulïe , un défaut de confentement. Il fallut mentir pour faire un divorce légitimement.
Quoi ! un fouveraln peut abdiquer fa couronnne , & fans la permifiion du pape il ne pourra abdiquer fa femme ! Eft-il pofîible que des hommes , d’ailleurs éclairés , aient croupi fl long-temps dans cette abfurde fervitude !
Que nos prêtres , que nos moines renoncent aux femmes , j’y confens ; c’efi un attentat contre la population , c’efi: un malheur pour eux ; mais ils méritent ce malheur qu’ils fe font eux-mêmes. Ils ont été les viélimes des papes qui ont voulu avoir en eux des efclaves , des foldats fans familles &: fans Patrie, vivant iniquement pour l’Eglife ; mais moi ! magifirat;,
qui fers Tctat toute la journée , j’ai befoln le foir d’une femme, & l’Eglife n’a pas le dioit de me priver d’un bien que Dieu m’accorde. Les Apôtres étoient mariés , Jofeph étoit marié , & je veux l’être. Si moi Alfacien , je dépends d’un prêtre qui demeure à Rome , fi ce prêtre a la barbare puiflance de me priver d’une femme ,\qu’il me faffe eunuque pour chanter des Mifererc dans fa Chapelle.