‹ Petits cahiers de Léon CladelChapitre 10 sur 11 · H8 PETITS CAHIERS · texte numérisé non relu

H8 PETITS CAHIERS

presque en France, au cœur de mon pays natal, le Quercy, donner coram pnpu/o dix sous au mendiant qni passe en récitant dos Pater et des Avc-Maria. c'est susciter autour de soi la stupeur qu'y produirai! la subito apparition de l'antechrist et. je n'exagère rien, y répandre non moins d'épouvante qu'une inondation, l'hiver, à l'heure où le blé germe, ou qu'un incendie, l'été, quand les gaves et les sources taris ne fournissent plus un seul seau d'eau. Point d'effet sans cause ; aussi do tels mouvements, si désordonnés et vraiment excessifs, en ont-ils une très simple et la voici : Ces plaines admirables, ces cimes sublimes, ces prodigieuses campagnes où la nature est d'autant plus belle que l'homme y est plus hideux, abondent en Harpagons, en papas Grandet. x voire en pires espèces de Gobseks ruraux si bien devinées par notre incomparable Honoré de Balzac, qui fut appelé non sans quelque motif « un visionnaire do génie » et, pour tous ces thésauriseurs et ces grippe-sous, loi' du Bertram de l'académicien Scribe n'est certes pas une chimère. Amasser. épargner, s'arrondir au détriment même de leur santé, voilà l'unique préoccupation qui les hante, quelles que soient les conjonctures ou la saison. Hors de là. pour ces bonnes âmes, point de salut ; et c'est pourquoi tout ce qui les entoure et les sert

souffre de leur invincible lésine, au foyer comme à l'étable, au chenil ainsi qu'en la basse-cour, et du fond d'icelle au faîte du colombier. On a beau parcourir de l'Est à l'Ouest, du Nord au Sud, cette antique et ferrugineuse province gallo-romaine, où l'avarice règne et triomphe des transes qu'inspire à la progéniture sang-mêlé des aborigènes un Dieu terrible, un Dieu cruel, le Dieu sans oreilles et sans entrailles des traditions hiératiques, juives et chrétiennes, adoré là depuis tant de mille ans, on n'y verra qu'une longue théorie de bipèdes et de quadrupèdes, involontaires ou volontaires martyrs, en proie aux affres de la faim, et quelle faim ! une faim sans merci, car, encore une fois, en pleins champs et sous le chaume, bêtes et gens, maîtres et valets, tous pâtissent à F envi : l'aïeul, l'aïeule, le mari, la femme, les enfants, la servante, la jument, le bœuf et l'âne... Honnêtes bêles de trait, douces bêtes de bât ; ah ! que faites-vous donc, citoyens membres de la Société protectrice! on les surmène de l'aube au crépuscule, et, quand la journée est finie, â peine leur est-il octroyé de quoi ne pas mourir d'inanition. Eh, ma foi ! l'avoine est trop chère, et l'orge aussi! Quant au fourrage, il vaut mieux le vendre! Lue ration de paille ou quelques ebardons, ça suffit ! A ce jeu l'animal crève sou-

veut; ;ilurs «'est un deuil pour la maison. « Oh! quel malheur, la bravo brute, où trouver qui la vaille! elle était si dure à la besogne et prenait si peu! Moiic! quelle calamité! quel désastre! » El Ton s'attendrit en chœur, on exalte les qualités de la vache ou du cheval expiré. Ton pleure le défunt !.. Halte-là! ne vous y trompez mie, honorables zoophiles platoniques qui ratiocinez sans agir, à l'exemple des bons philanthropes du Corps Législatif, ayez l'obligeance de ne point vous laisser duper par cette apparente générosité : ce n'est pas le sobre et rude serviteur éteint que l'on déplore ainsi, mais la somme d'argent qu'il représentait et qu'on a perdue en le perdant. On le remplacera, lui, tant bien que mal, il faudra le remplacer tôt nni tard, mais les écus qu'il avait coûtés? Hélas! partis, et pour toujours! Ah! si les pauvres et nobles bêtes de travail ou d'élevage ont à subir tant de maux en cette contrée barbare, elles n'y sont cependant pas encordes plus misérables. Sonet matin, elles mastiquent, elles, peu ou prou, tandis que les autres animaux domestiques, par exemple, les chiens de garde, néant! Kxaininez-los. regardez-les : honteux comme l'indigence et fur tifs connue le crime, ils vont par ci, par là. sombres, incertains, hargneux, é tiques, ces maudits, ces pa-

rias ! Seraient-ils ivres? seraient-ils saouls? On le dirait, tant ils trébuchent, tant ils chancellent en fouillant sans relâche la montagne et la combe. Ivres, saouls, eux, pécaire! Leur ventre tiré crie famine et les os leur forent la peau. Gratifiez-les d'un morceau de fougasse dur comme roc ou de quelques cuillerées de soupe, et vous verrez, fûtelle aigre! « Ah bah! dit le paysan, inutile de leur fournir des pitances; ils savent bien trouver tout

seuls ce qui leur est nécessaire hé! s'ils ne

sont pas contents comme cela, qu'ils aillent au diable! » Et voilà tout le salaire de ces vaillants ouvriers qui mettraient en pièces le passant assez hardi pour enlever une paille de la gerbière ou cueillir un ver-luisant sur le seuil de la borde. Il faut les voir ces gardiens fidèles, il faut les voir de près : leurs dents aiguës, leurs robes à rebroussepoil, leurs yeux humides de larmes ou bien injectés de pourpre et toujours pleins d'inquiétude, de douleur ou de menaces, leurs aboiements enroués, tout cela constitue un épouvantai 1 qui déconcerte et paralyse le malfaiteur. On devrait au moins leur payer leurs services, mais non! le bordier, qui bénéficie <!<■ l'effroi qu'ils inspirent au maraudeur, les accueille à coups de pieds, si, par hasard, ils viennent rôder autour de la table où fume l'éternelle

solipe aux choux et lécher les rares miettes tombées des bouches par terre, a A la porte, les gourmands! dehors les avale-farine! tirez, tirez! » Et s'ils regimbenl tanl soit peu, le bâton à tour de bras, ou le fouet jusqu'à complète usine du manche et de la corde!...

Oh! camarades de jeunesse, il m'en souvient à merveille !...

Au moulin de la Lande (que j'habitais autrefois, tantôt l'été, tantôt l'hiver, où sont les villégiatures d'antan? et que je n'habiterai jamais plus, ayant dû le vendre naguère au dernier et plus offrant enchérisseur), il y avait une griffonne blanche, haute sur pattes, tachée de noir, et, de l'autre côté de la roule cantonale, à la ferme des Bruants, sise à mi-portée de fusil du moulin, un chien roux moitié lévrier, moitié dogue, avec des jambes torses de basset et une queue touffue d'épagneul. Ils me connaissaient bien, je vous assure, l'un et l'autre. Vn iour (il pleuvait tellement du feu ce jour-là que ma face en est encore hâlée), à leur grande satisfaction, nous nous instituâmes leur panetier. Depuis lors, ils me montrèrent quelque amitié. Que je quittasse le clos, ils étaient fous de douleur et fous de joie quand j'y retournais. El toujours, ici, là, partout, que je parte ou que j'arrive, ils me parlaient

une langue qu'ils savaient me faire entendre, et de leurs yeux aussi phosphorescents que ceux des carnassiers la nuit, sous bois, jaillissaient plus d'éclairs de reconnaissance qu'aucun regard humain n'est capable d'en produire. Bref, ils m'aimaient autant que je les aimais, et ce n'est pas peu dire, en vérité. La première fois que j'eus l'honneur et le plaisir de leur partager du pain, ils se tenaient assis sur le dos, loin de moi, à vingt ou trente pas de distance. Rien, chez eux, ne trahit d'abord l'émotion qu'avait du leur causer cette distribution inattendue, rien, si ce n'est un léger froncement de nez et le renflement de leurs babines. Ils me montraient leurs crocs, ils avaient l'air de rire, mais se gardaient bien de bouger. En vain, du plat de ma main,' frappai-je mes cuisses à petits coups répétés, afin de les attirer, ces poltrons ; en vain, faisant subir à ma voix les plus tendres inflexions, les encourageai-je par les mots les plus subtils et les plus engageants, tout fut inutile. « Encore un peu de patience, pensais-je, ils y viendront. » Ouiche! j'eus beau dire et beau faire. Ils préféraient souffrir toutes les tortures de Tantale que de m'aborder. Ali! j'en avais réellement pitié! Muets, attentifs, ils croquaient des yeux les morceaux d^ pain épars à mes pieds, et mâchaienl :i

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vide pour tromper la faim... Malgré tout, ils ne branlèrent point. Espérant qu'ils seraient plus osés si je disparaissais, je nie glissai dans un champ de froment, et, m'y dissimulant de mou mieux, j'attendis; attente stérile, ils me sentaient là ; plus que jamais, ils restèrent immobiles. En désespoir de cause, je rentrai le plus douillettement du monde à l'usine et courus au grenier du haut duquel je savais que je pourrais très bien les voir sans en être aperçu moi-même. Ils étudièrent longtemps, très longtemps, les oscillations des blés que j'avais sillonnés, puis la femelle, allant à la découverte, s'enfonça sous les épis. Quand, satisfaite sans doute de son exploration, elle revint sur la route, je la vis humer l'air et j'entendis le gémissement qu'elle poussa. Son compagnon, s'étant empressé de la rejoindre, elle le flaira comme elle en fut flairée. On eût dit qu'ils se parlaient bas à l'oreille. Enfin, côte à côte, rampants, frémissants, le museau rez terre et la queue repliée sous le ventre, ils gagnèrent ensemble le tertre où gisaient les croûtes que je leur avais jetées. S'attendaient -ils à recevoir une volée de coups de trique et criaient-ils uniquement de frayeur?...* A peine eurent-ils saisi le butin si convoite, qu'ils se prirent à geindre et, fuyant à toutes jambes, ils s'élaneèrent qui d'un CÔté, qui de

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l'autre : le métis fauve à jambes torses au milieu d'un épais taillis, la pur-sang dans le lit à sec du Lemboux, maigre rivière sur laquelle est bâti le petit moulin à blé que je regrette et regretterai jusqu'au tombeau. Le bruit que fit la chienne en traversant les ajoncs et les menthes de la rive effaroucha trois matous se chauffant au soleil, qui se précipitèrent rapides comme l'éclair et vagissant de terreur sous une grosse meule de chaume avoisinante. Ayant franchi le ru, la griffonne s'accroupit sur l'herbe, au pied d'un rouvre et mangea, grognant, avec voracité. Mais elle était épiée par trois paires d'yeux et n'avait qu'à bien se tenir. Revenus déjà de leur folle épouvante, alléchés par la vue du pain que ma pensionnaire dévorait, les trois chats marchèrent sur elle anguleusement, se rasant comme des tigres et soufllant, tout hérissés. Subitement, ils bondirent. Acharné fut le combat. Les quatre animaux m'àpparurent hurlant, miaulant, piétinant les uns sur les autres, roulant confondus parmi les lichens, formant un groupe mobile et confus dont la chienne se sépara, déchirée, aveugle, plaintive, la queue basse, la gueule ensanglantée,

les poils salis, ayant perdu, Cette nigaude, sa proie

dans la bataille.

— Eh bien, mais! demandai-je à la meunière,

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une riche blonde, très belle fille, ma foi, qui vannait • 1rs grains, seigle et mil, en chantant, au fond du grenier, on ne donne donc jamais rien à manger à ces bêtes-là?

— Lesquelles donc, s'il vous plaît, estimable monsieur?

— He! celles-ci, là-bas!

— Oh ! ces chiens ne sont pas malheureux; ils mangent tous les œufs couvés, et puis ensuite, nos fientes.

— Et ces chats?

— Oh ! ne vous en inquiétez pas, ils ratent ou pèchent, eux, et, certes, ils ont bien assez de quoi se nourrie comme cela, ces goulus.

— Hé quoi ! m'écriai-je abasourdi, vraiment, ns pèchent... le poisson?

— Oui, monsieur, les barbillons, les ablettes, les grenouilles et les rats d'eau, puis ils chassent, outre rats, belettes et taupes, hérissons et fouines, soubuses et dues, les passereaux, les tarins, les rouges- gorges, les cul-blancs, les hirondelles, les mouches, les araignées, les salamandres, les crapauds, les têtards, les hiboux, les chauves-souris, sans compter les lapins de garenne et les lièvres qui ne manquent pas dans ce pays-ci, tout le monde le sait!

En vérité, je n'en pouvais croire mes oreilles, mais force me fut, quelques jours après, d'en croire mes yeux. Je m'étais toujours figuré le chat, soit comme un animal mystérieux, fatidique, poétique même, soit comme une bête lascive, ronronnante, hypocrite et coquette, mais ces félins longs comme des fourmiliers, décharnés comme des squelettes, hydrophiles, surveillant le goujon à l'affût derrière une motte de terre ou des touffes d'herbe, plongeant dans l'eau vaseuse, y furetant, en rapportant les poissons frétillants et les déchirant avec férocité ; ces chats, étendus les quatre jambes en l'air, immobiles, rigides comme des charognes, bondissant, fondant tout à coup sur l'hirondelle, l'arrêtant au vol comme fait l'épervier, et l'avalant toute vive encore; ces chats chasseurs, pêcheurs, voleurs, assassins, ces chats braconniers et bandits, n'avaient jamais, je l'avoue, joué dans mon imagination, et même je n'aurais jamais supposé qu'ils existassent. Ils existent, je les ai vus, je les ai touchés, j'ai promené mes mains curieuses sur la carcasse «le l'un d'eux, j'ai compté ses côtes, senli battre son cœur, j'ai caressé sa peau gris-fauve el lustrée, changeante comme du velours sur lequel il a plu. je me suis miré dans ses prunelles profondes, cl j'y ai lu ce que Ion déchiffre aussi dans les

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